LA MORALE IMDEPENDAIV TE
La négation de Dieu, l'athéisme, ne se produit pas de nos jours sous la forme seulement du positivisme, du panthéisme et du matérialisme : la libre pensée appelait la libre morale; et par un progrès inévitable, cette négation de Dieu devait passer du chamj) de la théorie dans celui de la pratique : c'est ce qui se fait aujourd'hui sous le nom de la morale indépendante.
C'est-à-dire qu'après avoir établi rathéisme théorique, on veut en faire la règle des mœurs et de la vie.
Dans la réponse qu'il m'a adressée, M. Havin a parlé dans les termes qu'on sait de la morale indépendante :
Cl L'indépendance de la morale , sa séparation comw plète , radicale, de tous les dogmes religieux ^ est un » fait accompli, ne vous en déplaise, Monseigneur.
» La direction morale des sociétés modernes n'appar- 0) tient plus à aucune Eglise. Il faut bien que vous en ->■) preniez votre parti, w
Quelques jours après, le Siècle parlait encore de « l'indépendance de ia morale « , et il disait que " son 75 existence est aussi dégagée de tout lien avec les reli- « gions ou la métaphysique , que peuvent l'être la méca- « nique ou la chimie. «
On a fait trop de bruit, en ces derniers temps, de cette prétendue morale indépendante , et elle se rattache trop intimement aux erreurs sur Dieu que je viens de flétrir , pour que je n'en traite pas ici. La question, certes , en vaut la peine : car la morale indépendante est devenue le terrain sur lequel les athées , de quelque nuance qu'ils soient, se sont donné rendez-vous.
1° Qu'est-ce que la morale indépendante ?
2° Pourquoi se sépare-t-elle de la religion ?
Je répondrai d'abord à ces deux questions.
Puis , ces deux questions examinées, j'établirai que :
3° L'indépendance de la morale, c'est l'athéisme pratique ;
4° L'indépendance de la morale , c'est la variabilité de la morale ;
5° L'indépendance de la morale, c'est la corruption de la morale;
6° L'indépendance de la morale, c'est une attaque à l'ordre social.
qu'est-ce que la morale ixdépexdaxte?
Il faut bénir Dieu , d'abord , de ce que, au milieu de ce débordement d'erreurs et de ce renversement d'idées dont nous sommes témoins, ce nom de morale est encore respecté.
Quelles qu'aient été, en fait de morale, les aberrations du paganisme antique, soit dans la théorie, — comme Platon malgré tout son beau génie ne l'a que trop fait voir, — soit dans la pratique, comme saint Paul le reproche si énergiquement aux philosophes de son temps , — Dieu n'a jamais voulu laisser sans témoignage la loi immortelle qu'il a gravée dans les consciences. Il a mis, comme dit Fénelon, une borne à la plus impudente folie des hommes. Il s'est trouvé là une barrière qu'ils n'ont pu franchir. Et à l'heure qu'il est , pour parler encore avec Fénelon , « les » hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point en- •>•) core osé donner le nom de vertu au vice, et ils sont « réduits à faire semblant d'être justes, sincères, modé- » rés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des 5) autres. «
Si ce centre immobile, si cette barrière dont parle ici Fénelon , étaient jamais renversés, nul ne peut dire ce que deviendrait l'humanité.
Aussi les athées déclarés, les matérialistes, les panthéistes, les fatalistes, ceux qui nient Dieu et Fànie , qui nient la liberté morale et la responsabilité humaine , qui nient la justice divine et la vie future , ceux-là mêmes sont forcés de parler aussi de morale, sous peine de se mettre au ban de l'humanité.
Mais ils ont une ressource : ils veulent l'indépendance de la morale; ils la déclarent indépendante de tout dogme philosophique et religieux.
Et c'est sous cette accommodante formule que se rallient fraternellement aux athées de toutes les nuan ces, ceux qui, sans être athées, veulent, comme ils disent, « en finir avec les religions du passé •>^ (la Libre Conscience); et d'autres déistes, plus inoffensifs en apparence, que les moralistes indépendants ne repoussent pas, tout en les raillant sur - le petit bout de théo- 15 logie 1) qu'ils conservent.
Il faut donc, comme on a chassé Dieu de toute science, le chasser de toute conscience, et faire la morale athée.
Leur système à tous, c'est que Dieu n'est pour rien dans la morale; qu'elle serait quand même Dieu ne serait pas; et bien que Dieu ne soit pas, disent les athées.
La morale indépendante se peut donc définir une morale qui a la prétention de ne relever en rien de Dieu , de l'existence de Dieu, de la croyance en Dieu; qui s'affranchit de tout dogme, de toute croyance, de toute religion; non-seulement de la religion positive et révélée, mais encore du déisme et de la religion
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naturelle elle-même. Ses partisans n'ont, comme tels, aucune espèce de religion, pas même la religion naturelle : ils ne connaissent, disent-ils, que la morale.
Voici leurs textes :
tt La règle des mœurs ne doit pas dépendre des liyj)0- 15 thèses tliéologiques et métaphysiques, i) — « La mo- )) raie qui ne dépend point de telle ou telle croyance... 53 c'est ce qu'on appelle la morale indépendante '. »
« Nous avons regardé la théorie qui rattachait la » morale à Vidée théologique ou métaphysique « , à la philosophie ou à la religion, « non-seulement comme y> jausse, mais comme ^j/^iwe de dangers ^. y>
« Le jeune homme n'apprendra pas la morale dite y) religieuse... l'instituteur positif n'invoquera pas ce «dogme al)strait, . . . dont un ministre homme de » lettres (M. Guizot)... dit, avec une ridicule emphase, « que c'est une chose grande et sainte, devant laquelle M l'esprit s'incline sans que le cœur s'ahaisse ^ . »
« La morale est lihre, indépendante de tout système » religieux ou social. ->•> — a La morale n'a son exis- » tence que dans l'humanité ^. »
« L'homme fait la sainteté de ce qu'il croit, comme « la heauté de ce qu'il aime *. »
Et M. Havin, dans les paroles que nous citions tout à l'heure, définissait l'indépendance de la morale, « sa
* M. Em. Deschwel , Joiinial des Débats, 23 avril 1866.
2 La Mo7'a/e itidépendante, 4 novembre J866.
3 M. le docteur Bourdet, p. 83.
^ lici'ite du Progrès, novembre 1863, p. ISl, et juin, p. 370. ^ M. Renaiv, Itcvue des Deux-Mondes, octobre 1804.
1) séparation complète, radicale, de tous les dogmes 1) religieux. "
La morale, la règle des mœurs, d'après ces messieurs, ne vient donc pas de Dieu.
L'homme n'a aucun besoin d'un être supérieur à lui pour lui dicter des lois et lui imposer des devoirs. Mais alors, d'où vient la morale?
De l'homme, de l'homme seulement, et, pour les matérialistes, de son cerveau, de ses nerfs, de l'appareil de ses organes , car ils ne lui laissent pas autre chose; et c'est là quelle trouve, en dehors de toute idée religieuse, de toute croyance en Dieu, sa force ohligatoire et sa sanction.
Sa force ohligatoire : la loi de la volonté humaine , c'est, disent-ils, de faire le bien : cela suffit. Dieu n'a rien à y voir.
Sa sanction : elle n'est autre que le respect de l'homme pour lui-même, rien de plus. D'ailleurs, ni mérite ni démérite, ni récompense ni châtiment; point de Dieu législateur et juge qui veille sur les actions de l'homme, pour les récompenser ou les punir, ni dans cette vie, ni dans l'autre.
C'est ainsi que positivistes, matérialistes , panthéistes , entendent l'indépendance de la morale.
Quant aux déistes inconséquents, qui, sans nier Dieu comme les athées, proclament, comme les athées, la morale « indépendante de tout dogme philosophique » et religieux ' « , ils arrivent pratiquement à peu près aux mêmes conséquences : enseigner la morale , sans Congrès de Berne, 1863.
faire intervenir jamais ni le nom ni Tidée de Dieu; n'être d'aucune religion, quelle qu'elle soit, ou tout au moins d'aucun culte.
Voilà ce que c'est que la morale indépendante.