POURQUOI LA MORALE IXDÉPEXDAXTE SE SÉPARE-T-ELLE DE TOUTE RELIGION
Pour plusieurs raisons :
D'abord , parce que ces messieurs ne veulent avoir aucune religion.
Ensuite, parce que la religion, disent-ils, divise les hommes, et que la morale ne les divise pas! « Les 5) vérités morales peuvent seules faire cesser les divi- "0 sions... et mettre fin au scepticisme '. v
Il n'y aura plus de sceptiques, quand on ne croira plus à aucune religion.
La Libre Conscience dit de son côté que , les cultes étant ce qui divise le plus, il faut renoncer à tous les cultes : « Si ce ferment de haine venait à être extirpé » , non par la foi, mais par l'incrédulité, " l'union des 1) esprits et des cœurs dans le même idéal » se ferait ^.
Ces messieurs ont encore un autre motif : la religion, et aussi la philosophie, qui croit à la vie future, corrompent la morale, disent-ils, en lui assignant une origine et une sanction fausses, qui l'altèrent et la détruisent.
Et quelle est cette origine fausse assignée à la morale
* La Morale indépendante, 4 novembre 18C6. 2 Octobre 186C.
par la religion comme par la philosophie? Dieu, La religion et la philosophie considèrent Dieu comme la règle immuable du bien, comme le législateur suprême de la conscience : voilà ce qui compromet la morale, humilie et dégrade l'homme :
ce Assigner à la morale une origine surnaturelle , en 5) faire un corollaire de la théologie (c'est-à-dire de 51 la croyance en Dieu , c'est la compromettre et la
V diminuer ' . "
(t L'ascétisme chrétien conçut le bien sous sa forme •n la plus mesquine. Le bien fut pour lui la réalisation
V de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujév tion humiliante fOur la dignité humaine '. «
Et quelle est cette sanction fausse donnée par la philosophie et la religion à la morale? C'est la croyance à une autre vie. Cette sanction est fausse, parce qu'elle est intéressée : il n'y a plus là le bien pour le bien, comme dans la morale indépendante ; mais les récompenses ou les châtiments de la vie future : c'est une erreur, disent-ils, qui change la morale en calcul et la pervertit.
(c La croyance à une autre vie peut mêler à la con- « duite de la vie... une dose d'espoir ou de crainte, qui r ote à la morale le désintéressement ^ "
« Des croyances trop précises sur la destinée humaine .1 enlèveraient tout mérite moral ''. »
1 Ém. Deschaxel, Journal des Débats, 23 avril 1866.
2 M. Rkxa.v, Liberté dépenser, t. IV, p. 136.
^ Éni. DkschAxVEL, Journal des Débats, 23 avril 1866.
4 M. Re.\a\, Journal des Débals, 9 juillet 1864.
DEFEMSE DE LA RELIGIOM. 3i5
et Les questions (roriginc et de fin sont aussi étran- « gères à la morale quV/; la géométrie et à la méea- « nique '. ■)■>
«Pour le Chrétien, la vertu ne vaut que par ce 1) qu'elle rapporte, elle n'est qu'un objet de spécula- » tion et de lucre... Ce n'est pas par amour du bien , ce » n'est pas par haine du mal, que le Chrétien pratique î) la vertu. Ses actes ne procèdent pas de la vertu; ils » sont dans la légalité , non dans la moralité ". ^5
Et à cet argument emprunté à d'autres, le même écrivain en ajoute un qui n'est qu'à lui. Il repousse la morale chrétienne pour ces deux autres raisons : que cette morale est l'œuvre arbitraire de Dieu; et qu'elle n'a pas été librement sanctionnée par V homme ^ ce qui eût été nécessaire pour que l'homme fût obligé envers Dieu.
Ce même écrivain, omettant de connaître le sens des mots dont il use , soutient en effet qu'il n'est pas possible que Dieu juge et punisse ^ une créature qui n'a
•>■) PAS SANCTIONIVÉ la loi TOUT ARBITRAIRE qu'il a plu à CC
« Dieu de lui imposer. ^)
Et voilà pourquoi ces étranges philosophes déclarent que le dogme de l'existence de Dieu, ou, comme ils disent, la supposition de l'existence de Dieu , est ^ incar. pahle de produire une morale naturelle ^ " .
Si l'on me demande mon impression sur tout cela, je dirai simplement que tous ces messieurs me font
^ M. Deschanel, 23 avril 18C6.
2 M. Bouteville.
^ M. T.4INE, Philosophes français, p. 274.
Teffet de bondir contre la barrière éternelle dont parlait tout à rheure Fénelon.
l'indépendance de la morale, c'est l'athéisme pratique.
Mais enfin que faut-il penser de cette morale indépendante , qui porte contre la morale chrétienne de si bizarres accusations?
Je réponds : Proclamer la morale indépendante de Dieu , c'est l'athéisme^, l'athéisme pratique ; pas autre chose.
Car , devant le bon sens du genre humain , si Dieu est , il est créateur ; s'il est créateur, il est législateur suprême ; et s'il est législateur, il est juge : il est cela, ou il n'est pas.
Ces messieurs n'oublient qu'une chose : c'est le sens du mot Dieu. Dieu est la justice essentielle , éternelle, nécessaire, absolue.
Y a-t-il aujourd'hui un chrétien ou un déiste qui ne sache pas cela ?
Est-ce là , oui ou non , le sens de ce grand mot dans le langage du genre humain ? Si cela est, dire la morale indépendante de Dieu , c'est dire qu'elle est indépendante de la justice essentielle, éternelle, nécessaire, absolue.
C'est ne pas attacher de sens aux mots que l'on emploie.
Donc , il faut être athée , ou reconnaître que la morale , c'est-à-dire la règle de la vie humaine , ne peut
pas être indépendante de Dieu , parce qu'elle ne peut pas être indépendante de la justice.
Est-ce à dire que la morale dépend de Dieu, comme le disait tout à Flieure ce sophiste , d'une façon tout arbitraire ?
Il n'y a pas d'arbitraire en Dieu, dans le sens odieux et ridicule où il vous plaît de prendre ce mot , ni dans aucun sens. Même dans les \oh positives divines ^ il n'y a pas de fantaisie ni de caprice. Les lois positives divines, comme les lois positives humaines émanées d'un sage législateur, ne contredisent pas les lois naturelles, et n'ont pour but que d'en mieux assurer l'application. Toute morale dépend de Dieu, en ce sens qu'elle vient de lui, et retourne à lui.
Quoi ! vous voudrez que Dieu demeure étranger à la morale, indifférent au bien et au mal, c'est-à-dire qu'il n'ait aucun souci de l'âme humaine, du cœur humain, de la conscience humaine, de ce qui fait l'homme moral , de ce qui nous fait hommes , de ce qui fait notre dignité et notre honneur , notre liberté , notre responsabilité, notre vertu et l'ordre du monde !
Je le répète : la morale indépendante , c'est l'athéisme, ou c'est une contradiction. — Cela soit dit surtout pour ces hommes inconséquents, qui croient pouvoir concilier la morale indépendante avec le déisme absurde , lequel, hélas ! n'est dans beaucoup de cas (\\xun athéisme déguisé.
Vous répondez que la morale est une science. Eh ! sans doute. Et nous le disons comme vous : car il est élémentaire que ce qui est objet de croyance peut être
aussi objet de science. Mais à quelle condition la morale sera-t-elle une science ? A la condition qu'on ne la mutilera pas , qu'on ne la séparera pas de son premier principe, et de sa racine, qui est Dieu. La morale indépendante de Dieu, la morale athée, est un corps sans tète, un arbre sans racines, un édifice sans fondement.
Tout homme qui proclame la morale indépendante de Dieu, doit nier Dieu , ou il est inconséquent. De même que tout homme qui nie Dieu et reste honnête homme est meilleur que ses principes.
Vainement dirait-on avec le Siècle : « L'homme qui « n'est d'aucune religion jo^m^ être moral ; l'homme qui « a une religion ^ew^ ne l'être pas. «
Pur et bizarre paralogisme.
Eh ! sans doute , un homme peut être meilleur que ses principes, et c'est là, pour le dire en passant, un des bienfaits du Christianisme, que, dans la société dont il a fait les mœurs, il conserve toujours quelque empire même dans la conscience de ceux qui l'oublient. Mais là n'est pas la question. Il ne s'agit pas de la conduite de tel ou tel homme, mais de la morale en elle-même ; il ne s'agit pas des inconséquences de votre conduite ou de la mienne , mais des conséquences de votre doctrine. Je dis que, logiquementj, c'est-à-dire sans se contredire et se nier, l'athéisme ne peut pas constituer une morale. Une morale indépendante de Dieu, une morale athée, ne se comprend pas et n'est pas. C'est une loi sans législateur, un effet sans cause. Cela ne se comprend pas plus que le monde sans Dieu, ou qu'un ouvrage sans ouvrier.
DEFI'JNSK DE LA UELIGIOX. ;î49
C'est la conscience, dit-on, qui oblige. Kh ! sans doute, s'il y a une loi de la conscience et un Dieu qui a fait la conscience et sa loi; si la conscience enfin est la voix de Dieu. Sinon, non.
L'erreur et le crime de la morale indépendante ne sont pas de proclamer la loi morale, mais de la séparer de Dieu , de sa racine essentielle , et de croire qu'elle subsistera par elle-même ; que Tathéisme ne la mutile pas, ne la ruine pas.
Certes , nous aussi, nous proclamons hautement cette loi intime, gravée par Dieu dans nos consciences.
N'est-ce pas saint Paul qui a dit : " Les peuples qui 5) ne connaissent pas la Ici révélée ont la loi naturelle, 2) et portent en eux-mêmes la loi : Ipsi sihi sunt lex. w Mais saint Paul ne séparait pas la loi du législateur ; il ajoutait : ce Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. »
Et le prince des théologiens, saint Thomas, n'a-t-il pas défini la loi naturelle une participation à la loi éternelle , de même qu'il définissait la raison, une participation à la raison divine? Quœdam partlcijxitio diviiii luminis.
Il proclamait ainsi la loi morale, et, du même coup, la rattachait à sa vraie source, qui est Dieu.
La loi morale est dans l'homme, Dieu l'y a mise; mais elle n'est pas de l'homme, elle est de Dieu. Elle est naturelle, oui ; mais elle a son principe en Dieu, auteur de la nature des êtres et de leurs rapports ; en Dieu législateur , sa force obligatoire ; en Dieu souverain juge, sa sanction dernière.
Ce qui n'empêche pas que Dieu n'ait attaché à cer-
tains crimes des conséquences pénales naturelles , et que la nature outragée ne se venge de celui qui l'outrage.
Certes , il n'est pas nécessaire d'avoir la sainteté et le génie de saint Paul pour proclamer ces vérités d'éternel bon sens. M. Portalis et le Premier Consul ne prétendaient pas autre chose , lorsqu'ils disaient : Une morale sans dogme, c'est une justice sans tribunaux. Il n'y a pas plus de morale sans religion, qu'il n'y a de religion sans morale : la religion , c'est l'ensemble des devoirs, comme l'ensemble des croyances. L'athéisme veut en vain séparer ce qui est inséparable.
Vous ne voulez pas d'une loi imposée par « une vo- » lonté souveraine, principiante et causatrice^ « , comme vous dites dans votre langage. Vous déclarez la morale affranchie de Dieu ; c'est là, dites-vous, « un fait ac- 1) compli » .
hefait accompli vous domine tellement , x^ous vous êtes tellement accoutumés à vous moquer, au nom du fait accompli, de tout droit, de toute autorité, de toute puissance, faible et écrasée, que vous osez porter le même langage dans les régions de la vérité éternelle , et en face de Dieu, comme s'il avait abdiqué entre vos mains.
Vous déclarez de même , et il faut voir de quel ton , ces grandes idées de Dieu , d'âme , d'immortalité de l'âme , « en réalité mortes, à l'état de locutions , ne » continuant plus à avoir cours que sous la protection » de la routine » . Cela est écrit dans le prospectus de
^ La Morale indépendante, 7 août 1865.
ce journal, dont le Siècle^ tout en faisant une assez vaine réserve , a dit : ce Ses doctrines nous sont clières ; sa M profession de foi est la notre. »
Ainsi, parce qu'ils les ont niées, ces éternelles vérités, ils s'imaginent que c'est fini, et qu'elles ne subsistent plus !
Et que font à ces vérités immuables vos fragiles négations , écrivains d'un jour, qu'un flot amène, qu'un flot emporte , qui parlez aujourd'hui et qui vous tairez demain : pareils à ces éphémères qu'on voit tournoyer comme une poussière dans un rayon de soleil, et qui le soir ne sont plus !
Il est une revue qui s'est constituée gravement l'organe officiel de la morale indépendante , dont elle a pris le nom , et qui répète chaque semaine avec solennité ses vagues formules. Et parmi les étranges prétentions de cette revue, il en est une particulièrement singulière , celle de rester neutre , avec une morale athée , entre le déisme et l'athéisme , entre la foi à l'âme et à Fimmortalité de l'àme, et la négation de ces grandes vérités.
ce La morale indépendante » , disent-ils , ci se garde « de toucher à l'une quelconque des croyances reliî) gieuses... Nous n'intervenons à aucun titre entre le 55 déisme et l'athéisme , entre ceux qui pensent que M l'âme survit à la décomposition du corps , et ceux qui •Si n'en croient rien ' . »
Mais sur ces capitales questions, c'est oui ou non;
^ La Morale indépendante, C août 1865 .
et par votre abstention déjà vous soufflez le doute dans les âmes et vous prêchez la vie athée.
Mais on ne peut se tenir dans une position illogique, et la Morale indépendante y pas plus que les moralistes indépendants du matérialisme, du positivisme et du panthéisme , ne s'y tient pas. Ce n'est pas seulement le doute et Tathéisme pratique qu'elle propage , c'est la réelle négation de Dieu. Car voici ce que je lis dans des pages que je trouve citées dans ce journal :
« Xous ne rejetons pas l'idée de Dieu , nous en pro- 1) nonçons même souvent le nom ; mais nous ne cher- « chons guère à savoir ce que ce nom veut dire ; nous fi nous arrêtons à une idée vague de cause universelle, où •>•) nous ne distinguons jjresque aucun des attributs qli