‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 37 sur 49 · CARACTÉRISENT LA PERSONNALITÉ ET LA VIE · texte numérisé non relu

CARACTÉRISENT LA PERSONNALITÉ ET LA VIE

Mais qu'est-ce qu'un Dieu dont on prononce le nom^ sans savoir ce que ce nom veut dire ? Qu'est-ce qu'un Dieu où l'on ne distingue aucun des attributs qui caractérisent LA personnalité ET LA VIE ?

L'écrivain cité ajoute : « Nous ne sommes pas athées , y) mais nous sommes un ^en panthéistes ^ quoique ?zom^ » refusions d'en convenir. •>•> L'aveu est remarquable. Cl Ce qu'il y a de certain^ c'est que nous ne prions guère » le Dieu en qui nous avons la prétention de croire^ 5) c'est que nous ne nous inquiétons guère de savoir « comment iljaut agir pour lui plaire et pour obtenir » ses bonnes grâces '. «

Qu'est-ce que cela , sinon l'athéisme pratique ? Est-

* La Morale indépendante, 16 novembre 1866. 2 IbkL, il novembre 1866.

ce là aussi votre pensée , Messieurs de la Morale indépendantc ? Je le crains, car à chaque page vous niez la certitude de Dieu , de l'âme, et de l'immortalité de Tâme. Sur de telles questions, dites-vous, on ne sait rien , on ne peut rien savoir : ce sont là des « hypo- » thèses imlémontrahles y invérijiablesj, des spcciila- )) lions impossibles » .

Que dis-je ! Ces dogmes ne sont pas seulement, selon la Morale indépendante, dénués de toute certitude, invérifiables y indémontrables ; 'A% ^ç>w\. ruinés , définitivement ruinés par la science : ils ont fait leur temps.

uLe criticisme d'une part, la science d'une autre , î) ont POUR JAMAIS RUINÉ le mysticisme dans sa base. L'i- « magination soûs cette forme a fait son temps ^ . «

ils citent ces vers :

» Les Dieux désormais sont passés.

s Allons , relevez-vous, peuples; c'en est assez! »

Et ils appellent le poëme d'où ils les citent « un acte M de foi , une affirmation du nouveau monde , et une 55 glorification de la personne humaine ^ 55 .

Exactement comme, selon la Libre Pensée,

Les prêtres et les rois...

Embaumeurs conjurés de la terre endormie*^,

sont morts.

Parler ainsi de Dieu, de la religion , de l'ànie et de l'immortalité de l'àme, c'est « ne pas y toucher ! 5) Mais

* La Morale indépendante, 6 août 18'15.

2 Ibid,, 29 octobre 18(55.

3 La Libre Pensée, 11 novembre 1866.

pensez-vous nous duper avec des mots ? Que disent de plus les francs athées ?

Quel est d'ailleurs le fond et la pratique du système ? Mettre absolument de côté , et dans la théorie , et dans la pratique, îa religion, toute religion. Le moraliste indépendant ne s'occupera même pas des questions religieuses : elles sont « hors science ' « . Il ne sera d'aucun culte : car la religion n'oblige pas : c'est « une opinion )^ ad libitum ^ « , à laquelle on peut rester attaché par faiblesse, mais dont le progrès veut qu'on s'affranchisse, pour vivre et mourir sans culte et sans Dieu.

Comment ne voyez-vous pas que si la religion n'oblige pas, elle n'est pas ; que si elle n'est « qu'une opi- 5) nion ad libitum » , elle n'est rien ? 'Ne refusez donc pas d'en convenir ; et rayez ce grand mot du vocabulaire des langues !

Tromperie encore que cette autre prétention , de constituer « mie morale commune aux déistes et aux 1) athées, aux spiritualistes et aux matérialistes, accep- « table également aux uns et aux autres ^ )) .

Il est impossible de laisser passer de pareils sophismes.

Comment ne pas voir la contradiction qui est à la racine même d'une telle prétention ? Mais pour un spiritualiste, pour un homme qui croit en Dieu, les devoirs envers Dieu sont les premiers devoirs de la morale. Pour un matérialiste, pour un athée, ces devoirs

^ La Morale indépendante , 4 novembre 1866 .

2 Ihid., 11 novembre 1866.

3 Ibid., 6 août 1865.

DKFEXSE DE LA RELIGIOX. 355

n'existent pas ! La morale commune que vous rêvez pour les uns et les autres est donc, dès le point de départ, et sur un point capital, inacceptable aux uns et aux autres ; c'est une morale décapitée.

Non , la règle des mœurs ne se peut mutiler ainsi.

Et maintenant, quelle sanction ces indépendants ontils trouvée à la morale sans Dieu, à leur morale athée ?

Une sanction illusoire manifestement, et à jamais insuffisante pour faire contre-poids aux deux grands et éternels ennemis de toute morale, l'intérêt et les passions.

L'intérêt est dans la nature ; les passions aussi sont naturelles ; surtout quand on professe, comme les partisans de la morale indépendante , que la nature humaine est sainte, et ne connaît nul mal en soi. Dans ce cas, pourquoi sacrifier un côté de la nature à l'autre ? L'homme étant , hélas ! ce qu'il est , espérez-vous faire parler la froide voix du devoir, d'un devoir abstrait, isolé de Dieu , plus haut que l'entraînante voix des intérêts et des passions ? Comment cela se fera-t-il , s'il n'y a pas au-dessus de l'homme , au-dessus de l'intérêt et des passions, une autorité qui commande le sacrifice ?

Vous parlez de dignité personnelle ; vous dites : Violer la loi, c'est déchoir; voilà la sanction de la loi !

Et qu'importe àl'égoïsme, et qu'importe à la passion, cette sanction que Tégoïsme et la passion peuvent braver ?

Est-ce une sanction, que celle dont je puis, au gré de mes intérêts et selon les besoins du moment , fouler aux pieds la menace ?

X'avons-noiis pas vu des voleurs se faire devant les tribunaux une morale, en vertu de laquelle ils prétendaient avoir parfaitement le droit de voler, et volaient avec la tranquillité de conscience la plus parfaite ?

Ne venez donc plus nous dire ce que je ne saurais vraiment appeler qu'une indignité ou une niaiserie , à savoir que la croyance à Timmortalité de Tâme change la morale en « calcul « et la vertu en « lucre » . Qui ne sait que le chrétien fait le bien pour le bien, aime Dieu pour Dieu : voilà sa loi, et le précepte formel de la charité , que Jésus-Christ appelle le premier et le plus grand des commandements. La récompense éternelle, il est vrai, ne peut lui manquer, c'est justice ; la récompense est la conséquence du mérite : ces deux choses , la morale chrétienne les unit, parce que, loin de se détruire, elles sont inséparables ; c'est là, dans cette justice divine, que se concilient admirablement la loi morale du bien pour le bien, et la tendance invincible de la nature humaine au bonheur : et c'est ainsi que la morale chrétienne répond aux aspirations intéressées comme aux instincts les plus généreux de notre âme , et qu'elle est dans une complète harmonie avec la nature , parce qu'elle vient de Celui qui a fait l'homme , et qui Fa fait pour être heureux par le devoir.

Mais c'est ce dont ne veulent pas les athées.

l'i\DÉPEXDA\CE de la morale^ c'est la VAmADILlTÉ DE LA MORALE.

' Et ne voyez-vous pas encore que votre morale indépendante, en séparant de Dieu la loi morale, la ruine radicalement, lui ôte son caractère de loi , parce qu'elle lui enlève sa fixité et son universalité, la rend variable et coiTuptihle ?

Variable : car, si elle ne vient pas de Dieu, de la raison, de la sainteté, de la justice absolue et éternelle, qui est Dieu, mais de Fliomme, uniquement de rhomme : ou elle n'est qu'une pure abstraction, c'està-dire rien ; ou, en définitive et dans la pratique, elle reste absolument soumise aux variations, aux défaillances de l'individu : le bien n'est plus rien de fixe et d'absolu, mais quelque cbose d'essentiellement relatif, variable; et cette morale se devra définir : une morale libre^ que chacun se fait comme il V entend.

C'est-à-dire qu'en somme, la distinction essentielle entre le bien et le mal est pratiquement anéantie.

Du reste, les aveux des moralistes prétendus indé- 2yendants sont décisifs sur ce point, et vont à la racine de tout.

« L'homme " , dit l'un , a fait la sainteté de ce qu'il 5) croit, comme la beauté de ce qu'il aime '. > — u Lue iî belle pensée vaut une belle action^. »

1 M. Reivam , lievue des Deux-Mo7ides , octobre 1862, p. 938. - Même Revue , janvier 1860, p. 384.

Un autre : « L'intelligence humaine modèle à son ->■) gré l'idéal*. «

Le même affirme que " dans l'intelligence humaine 5) il n'y arien à' absolu^ tout est relatif. «

Un troisième : « Il y a eu une morale pour chaque î) siècle, chaque race et chaque ciel. » Et il ente?id\)ar là que « le modèle idéal varie selon les circonstances

5) qui le FAÇOXNEKT^ 55

Et cela est logique et rigoureux , exactement déduit du système , à savoir que la loi morale vient de l'homme seulement, et ne se rattache à aucun principe, à aucune i^olonté supérieure à l'homme, éternelle, immuable, absolue.

Cela est logique dans le système, et cela ruine le système , de l'aveu même des adversaires.

Carie principe de la morale indépendante ayant été exposé en ces termes par un de ces messieurs : « La 5) morale n'a rien d'immuable et d'éternel; c'est une n création incessante et incessamment variée de notre 55 intelligence 55 , que répond à cette déduction si logique de l'idée mère du système, un autre moraliste indépendant? Le voici : « Ces paroles, trop claires, 55 hélas! sont la négation sincère, mais absolue, de la 35 morale... La société ne durerait pas un siècle, orien- 55 tée sur un idéal qui varierait d'heure en heure, de 55 peuple à peuple, de classe à classe, presque d'indi- 55 vidu à Individu ^ 55

* Consei'vation, p. 286.

2 M. Taixe, Revue des Deux-Mondes, 13 octobre 1862.

3 La Morale i?idépendante, 30 septembre 1866.

DÉFEXSK DE LA RELIGIOX. 359

Sans cloute! et c'est cela même qui vous condamne , vous qui ne voulez pas rattacher la morale à son premier principe, Dieu; vous, partisans d'une morale dans laquelle, forcément, par suite de cette mutilation, la loi morale est variable , chacun se faisant sa morale comme il Tentend , de môme que chacun se fait, comme il l'entend, ses opinions.

Vous dites naïvement que les hommes ne se disputeront plus sur le terrain de la morale? Mais n'ètesvous pas vous-mêmes une preuve qu'il y a des systèmes en morale, comme en tout le reste? Est-ce qu'il n'y a pas la morale de l'intérêt? la morale du plaisir? la morale de l'habileté et de la force? la morale de vos faits accomplis?

La morale ne confîne-t-elle pas par cent endroits à la politique? Quelle sera la morale politique, la morale sociale? Y en aura-t-il une, oui ou non? soit pour les princes, soit pour les peuples?

Il n'est rien vraiment de plus ridicule et de plus vain que cette prétention de la morale indépendante à faire, comme ils disent tous , cesser les divisions et le scepticisme, à faire « l'unité spirituelle et cordiale du genre » humain* «, Tunité dans la vertu sur la terre. La vérité est que, dès qu'on descend des hauteurs de l'axiome aux applications pratiques , on se divise sur les questions de morale les plus importantes, les plus délicates, comme sur toutes les autres questions.

Séparons, dites-vous, la morale de la religion, parce que la religion divise et que la morale unit.

1 Journal des Débats, 23 avril 1863.

Et vous êtes forcés vous-mêmes d'écrire :

ce II y a eu au dix-huitième siècle trois grandes

V ÉCOLES DE MORALISTES. Ccs trois écolcS Oîlt ÉNERGIQLE-

V MENT LUTTÉ l'UNE CONTRE l' AUTRE V «

Ce n'est pas tout : vous démontrez vous-mêmes que ces luttes étaient nécessaires. « Le champ de la raison

V est MOINS ARDU que le champ de la conscience j et c'est 5) ce qui fera que les progrès de celle-ci seront ^^/w^

)5 lents y LES ERREURS PLUS FACILES ^ »

Il n'y a pas absurdité qui n'ait été soutenue par quelque philosophe, dit Cicéron. Voilà la faiblesse de l'esprit humain; voilà l'histoire. Vous le savez , vous avouez que les questions de morale sont plus difficiles, plus ardues encore que les questions spéculatives ; que les QYYeviT?> "^ %on{ plus faciles y les progrès plus lents; et vous venez nous dire que la morale indépendante fera l'accord des intelligences et l'unité spirituelle et cordiale de l'humanité! X'est-ce pas dérisoire?

Mais voici bien mieux : et L'adhésion la plus formelle 5) à l'indépendance de la morale w n'empêche pas celui qui vous donne cette adhésion de tomber, selon vous, dans c( la négation sincère ^ mais absolue ^ de la loi î5 morale ^^ .Voici y en effet, un moraliste indépendant qui n'admet pas, lui, votre prétention de constituer une morale universelle, et qui vous écrit :

« Nous sommes d'accord sur l'indépendance de la morale. " Quant à la constitution de la science inorale....

* La Morale indépendante, 9 septembre 1866. 2 Ibid., 30 septembre 1866,

DEFENSE DE LA RELIGION. :i61

5) Je suis en désaccord avec vous sur la base que vous vouy> lez assigner à la morale....

» Une morale fondée sur celte base, trop étroite à mes « yeux, sera nécessairement une morale incomplète, et (jui V ne pourra comprendre qu'une aristocratie intellectuelle

■>■> Je ne vois pas comment pouri^ait se réaliser cette unité 5) à laquelle vous aspirez.

)) Les termes de bien et de mal, de juste et d'injuste, il 5) n'y en a guère de plus vagues et qui puissent être pris dans r> des acceptions plus diverses.

5) Ces mots Lien et mal , en qui se résume toute la mo- 55 raie, sont susceptibles des sens les plus différents;... leur r> sens peut varier du blanc au noir, en suivant les nuances •>■> possibles de développement moral et intellectuel.

)) Le mot morale lui-même n'est pas moins indécis il y

» a autant de morales ciue de systèmes moraux, autant que » de moralités particulières.

•>■> Par conséquent, je ne crois pas à l'unité morale que 5) vous espérez pour tous les hommes ' «

Voilà ce qu'on vous écrit, et rien n'est plus iTai que tout cela, si la morale ne vient pas de Dieu, et si c'est l'homme qui se la crée, comme ses opinions.

Et vous, avec non moins de raison, vous appelez cela ce la négation sincère, mais absolue, de la loi mow raie " ; et vous ajoutez, effrayés : « Alalgré l'adhésion » formelle donnée par M. Véron à Tindépendance de

* La Morale indépendante, 26 août 1866. — Du reste, le correspondant de la Morale indépendante n'est pas le seul à penser ainsi. M. le docteur Bourdet dit' dans le même sens : a Nous ne » croyons pas à une morale dont les principes seraient, comme on ï dit, gravés au fond de toutes les consciences. » Et il se moque » de la prétendue morale que certains philosophes naturalistes pré- T) tendent univoque et identique dans tous les cœurs humains.'... t» P. 101, 102.

5) la morale, je me demande, avec quelque effroi y si » notre accord va bien loin \ ^^

Quoi ! i^ous êtes effrayés vous-mêmes de vos désaccords sur la base, sur la conception même de la morale ; vous déclarez que l'adhésion donnée à l'indépendance de la morale n'empêche pas un homme sincère de tomber immédiatement dans la négation absolue de la loi morale; et vous voulez nous faire croire que vous vous entendrez parfaitement entre vous et avec tout le monde, quand il s'agira de descendre des formules générales, d'entrer dans les détails de la morale, et de déterminer précisément les devoirs de la vie privée et de la vie sociale? Mais c'est une pitié!

La morale indépendante, dites-vous, en écartant les questions de Dieu et de l'âme, fera cesser le scepticisme.

Etrange manière en vérité , dirai-je d'abord , de faire cesser le scepticisme, que de supprimer les croyances !

Comme si l'homme, d'ailleurs, pouvait à son gré supprimer les questions que posent invinciblement l'esprit et le cœur humains; comme si tous les efforts pour emprisonner la raison dans la matière pouvaient jamais prévaloir contre cette profonde et sublime inquiétude, qui est à la fois le tourment et l'honneur de l'âme humaine , selon ces belles paroles de saint Augustin , citées récemment au Corps législatif par M. Jules Favre : Fecistinos ad te, Deus, etirrequietum est cor nostrum j donec requiescat in te.

* La Morale indépendante , 30 septembre 1866.

DEFENSE DE LA RELIGION. 36:i

Vous ne voulez plus, dirai-je ensuite, des questions d'origine et de fin; mais si vous ne savez rien sur l'origine et sur la fin de l'homme , c'est-à-dire sur le point de départ et sur le point d'arrivée , comment espérezvous connaître le chemin qui conduit au terme?

Vous dites que la morale indépendante vous mettra tous d'accord !

Et comment pouvez-vous espérer qu'on s'entendra au moyen de la morale indépendante, quand vous nous présentez vous-mêmes le spectacle des plus flagrantes contradictions, surtout, et sur la morale comme sur le reste?

Mais commencez donc par vous entendre sur quelque chose qui ne soit pas une négation.

Sur les plus fondamentales questions , sur la conception même du monde, sur le relatif, sur l'absolu, sur Dieu, sur l'âme, sur la vie future, je vous entends vous faire mutuellement les adjurations les plus solennelles, mais les plus contradictoires :

La. Libre Conscience s'écrie : ce Athées, matérialistes, «vous reculez, loin d'aller en avant, et les ennemis « du progrès n'ont qu'à vous laisser faire. Ce n'est pas » en procédant de la sorte qu'on en finit avec les reli- « gions du passé, dont le déisme rationaliste peut seul 55 avoir raison \ 5)

Mais, dit la Morale indcj^endante ^ « ce vague 5) déisme sans forme , qu'on appelle religion natu- » relie..., qui, s'il veut se définir d'une manière sé-

1 Octobre 1866.

55 rieuse, ne peut aboutir qu'au catholicisme..., et alors » nous voilà tournant dans le cercle ' . «

La Libre Conscience continue : Si vous niez Dieu et Fâme, '^ vous venez en aide aux religions du passé. •>•> Vous leur fournissez «un sophisme, mis en honneur î) par Bossuet : 't Voyez, disent-elles, où l'on aboutit 55 quand on a cessé d'être chrétien ; on finit par ne plus 5) croire ni à Dieu ni à Tàme ^ . "

Et la Libre Pensée répond à la Libre Conscience : Eh quoi! vous voulez retenir « l'humanité à l'état d'en- 55 fance ! « Xon, non, irrépudiez hautement toute hypo- 55 thèse admettant une espèce cVâme -^ ; pour ci en finir 55 avec les religions du passé ->■) , il n'y a qu'un moyen , le nôtre : « affranchir l'esprit humain des hypothèses 5) et des superstitions ^ ^5

Et vous venez nous dire. Messieurs de Ici Libre Pensée j de la Libre Conscience ^ et autres, que la morale indépendante vous mettra d'accord et fera c; l'union des 55 esprits et des cœurs : '' — « l'unité spirituelle et cor- 55 diale du genre humain ! 55

Mais , vous vous moquez !

Vous dites que vous laissez chacun libre d'être à sa guise matérialiste ou spiritualiste, déiste ou athée, que cela ne fait rien à la morale : « Matérialisme j spiritua- 55 lisme , théologisme quelconque, question d'origine 55 et de fin, sont, à nos yeux, hors morale^ comme 55 elles sont hors science *. :?

1 19 août 1866.

2 La Libre Conscience, n» l*''", octobre 1866.

3 La Libre Pensée, n» 1 ^^ octobre 1866.

^ La Morale indépendante, 6 novembre 1866.

DEFENSE DE LA RELlGlOxM. 365

Et on vous répond avec raison : ci Le matérialisme •>■) n'est bon à rien qu'à ôter à la vie humaine lout sérieux « et toute valeur... et qu'à donner raison à ces hommes, « les plus méprisables de tous, qui font consister Tha- 5) bileté à exploiter le plus sûrement possible les mi- 5) sères physiques et les défaillances morales de leurs 0) semblables. " (M. Larroque.)

Voilà comment votre commun drapeau de la morale indépendante vous met tous d'accord les uns avec les autres.

Je pourrais pousser bien plus loin ces contradictions : c'est assez.

Ainsi donc, ces hommes qui rejettent la religion pour arriver à l'unité des intelligences, commencent par ne s'entendre sur rien; et ils prétendent, avec leur principe individuel suivi d'inévitables divisions , arriver à réunir tous les esprits et tous les cœurs !

Ah! ce besoin d'union, d'unité, de foi universelle, c'est un noble besoin de l'âme ; aussi n'est-ce pas une chimère, et Dieu qui ne nous l'a pas donné pour nous tromper, a pris soin de le réaliser lui-même. Elle existe, elle existe cette unité. Il y a une doctrine sur la terre qui rassemble dans un lien commun , dans l'unité admirable d'une société vivante et universelle, toutes les âmes , tous les cœurs qui adhèrent à son symbole , dans tous les temps, à tous les degrés de la civilisation. C'est l'Eglise catholique : une, et seule une sur la terre, parce qu'elle a, seule, un principe d'unité. Et vous la repoussez ! Aussi errez-vous à toutes les fluctuations du doute et de la négation, étalant la contradiction sur les

366 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

points les plus fondamentaux, au moment même où vous vous vantez de faire Tunité des âmes.

l'ixdépexdaxce de la morale , c'est la corruption de la morale.

La morale indépendante est donc une morale variable ^ mais, de plus, corruptible.

Le fait est là, évident, irrécusable.

L'écrivain que je citais tout à l'heure, qui déclare la religion incapable de produire une morale^ qui parle d'une morale '. pour chaque siècle, chaque race et chaque ciel « , ce même écrivain proclame que le vice et la vertu sont des produits^ comme le vitriol et le sucre.

Et il a raison de conclure ainsi, puisque Vhomme^ selon cet écrivain, n'est lui-même qnun produit, comme toute chose.

Lisez, et dites-moi ce que vous pensez de la morale que va déduire de ce principe le moraliste indépendant que je cite :

ce L'homme est un produit comme toute chose, et à 5) ce titre y il a raison d'être comme il est. Son imper- 1) fection innée est dans Tordre, comme Vavortement 55 constant d'une étamine dans une plante. 55 Cela étant, « le vice est un produit. Et ce qui nous semblait le » renversement d'une loi est V accomplissement d'une y> loi. La raison, la vertu humaines ont pour maté- 5) riaux les instincts et les images animales.., comme

DEFEMSE DE LA RELIGIOX. :î67

» les matières organiques ont j>our éléments les sub~ 55 stances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la » raison humaine... comme la matière organique^ » parfois défaille ou se décompose? 5? Puis, après avoir parlé des forces maîtresses j des lois indestructibles qui CONTRAIGNENT, Tauteur ajoute : « Qui est-ce qui 55 s'indignera contre la géométrie : surtout qui est-ce 55 qui s'indignera contre une géométrie vivante ' ? 55

Puis, il faut voir bientôt après l'application de ce principe à V adultère^ et comment le moraliste indépendant bafoue ceux qui seraient tentés d'avoir une pensée de blâme; lui, il s'égaye et plaisante.

Le même demande ailleurs, à propos d'un passage de lord Byron sur les amours d'Haydée , comment on peut refo'ser de reconnaître le divin ^ non- seulement dans la conscience et dans V action^ mais dans la JOUISSANCE ! ce Qui a lu les amours d'Haydée 55 , s'écriet-il, « et a eu d'autre pensée que de l'envier et de la 55 plaindre? Qui est-ce qui peut, en présence de la 55 magnifique nature, qui leur sourit et les accueille, 55 imaginer pour eux autre chose que LA sensation toute- 5) PUISSANTE qui les unit M ... 55

Voilà donc les jeunes gens bien avertis que la jouissance est divine comme la conscience ; qu'en de certains moments, il n'y a pas à imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les entraîne, et que, dans de tels cas, on ne peut avoir d'autre pensée que de les envier et de les plaindre, puisqu'ils sont

* M. Taime, Remie des Deux-Mondes^ 15 octobre 1S62. 2 Ibid.

SOUS l'empire de lois indestructibles qui les contraignentj lois absolument innocentes, après tout, l'homme ayant raison d'être comme il est^ et étant une géométrie vivante!

Vous qui réclamez la direction morale des âmes,, prêchez cette morale à la jeunesse, elle se chargera de l'appliquer !

C'est dans la même inspiration que l'auteur de Lucrezia écrivait : « Quand tu verras deux époux, 5) excellents Fun pour l'autre, s'aimer d'une manière « paisible, tendre et^dèle, dis que c'est de l'amitié; •>■) mais quand tu te sentiras , toi , noble et honnête M homme, violemment épris d'une misérable courtir> sane, sois certain que ce sera de l'amour, et n'e\'

» ROUGIS pas! »

Et n'est-ce pas dans le même sens que, dans un autre roman, je vois les deux principes que voici : a Un senw timent accepté en nous-mêmes devient aussitôt nn n devoir. i-> — « Mon amour ne peut être qu'une re- 55 ligion. 5)

Je le répète : Prêchez à la jeunesse cette morale, et pai: les journaux de toute sorte, faites-la descendre dans le peuple : et vous verrez ce que deviendront les mœurs d'un pays.

Ah! laissez-moi vous le dire : Je me sens ici révolté par votre morale , autant que par vos blasphèmes contre Dieu!

Cette jeunesse française que vous abreuvez de ces corruptions, elle ne cessera jamais de nous être chère. On donnerait mille vies comme une goutte d'eau pour

ja sauver. Et voilà pourquoi , quand vous vous attaquez à elle, dans vos livres et dans vos chaires, je me sens blessé au cœur, et je ne puis m'empôchcr de pousser des cris !

M. Taine, du reste, et l'auteur de Lucrezicij ne sont pas les premiers à entendre ainsi la morale indépendante. Une école n'avait-elle pas essayé avant eux de se livrer à « la recherche hardie et sainte de la loi f) morale nouvelle? » Et quelle était cette morale nouvelle ? La réhahilitation de la chair ^ comme ils le disaient eux-mêmes : « Il s'agit entre nous de morale^ 5) de la réhahilitation de la chair sous le foint de vue ^) moral, -a (Paroles du P. Enfantin.)

Et leur réhabilitation de la chair allait jusqu'à ceci. L'un disait : « Le divorce doit être glorifié et sanctifié , 5» et pourquoi ? Parce que les êtres aux affections vives y> et 'passagères ont tout autant de droits que les êtres y> aux affections profondes et durables. »

Qu'on ne me dise pas que toutes ces doctrines-là sont mortes. Non, elles sont vivantes; la morale indépendante relève leur drapeau en relevant leur principe ; et qu'on veuille bien remarquer ceci et me dire s'il n'y a pas là un symptôme significatif de l'état des esprits : les ouvrages où ces doctrines sont enseignées se réimpriment à l'heure qu'il est, et la Vie éternelle du P. Enfantin fait partie d'une bibliothèque, dite Bihliothèciue utile, dont j'ai déjà parlé : feront-ils aussi partie, demanderai-je, de ces bibliothèques populaires, que M. Havin, me dit-on, propage avec ardeur ' ?

^ Il existe, du reste, sur la manière dont certains partisans de la TOM. II. 24

Et si M. Havin devient un jour ministre de Tinstruction publique , feront-ils partie des bibliothèques des écoles ?

Comment oserez-vous proclamer la morale indépendante des doctrines, quand il est si manifeste que les doctrines influent, et si décisivement , sur la morale?

Vous ne donnez pas à l'homme Dieu pour auteur ; mais vous lui donnez la matière ; vous parlez en effet de "la formation lente de Thumanité, ce phénomène » étrange en vertu duquel une espèce animale (l'huma- •>■) nité) prit sur les autres une supériorité décisive. » (AI. Renan.)

Croire que Thomme n'est qu'une espèce animale, est-ce qu'une telle doctrine est sans influence sur la morale ?

Vous avez une doctrine sur l'âme : vous niez l'àme , vous lui substituez l'organisme, x^ous regardez l'àme

morale indépendante entendent former des bibliothèques populaires, des aveux précieux. Au congrès de Berne , où cette question de la morale indépendante fut si orageusement discutée, des orateurs prétendirent que, la voix du peuple étant la xoix de Dieu, il n'y avait aucun incouvénient à lui donner en pâture toute la mauvaise littérature du dix-huitième siècle, si cela lui convenait. Un membre, AI. Marguerin, ayant avancé que les hommes de cœur qui s'associent pour instruire le peuple doivent lui fournir un aliment intellectuel sain et bienfaisant, et qu'il est de leur devoir strict d'écarter des bibliothèques formées par leurs soins les livres dangereux : « Ah! d lui fut-il répondu, " vous voulez tenir le peuple en lisières. Non, s les ouvriers ne veulent plus de lisières. Que l'ouvrier choisisse lui- D même ses lectures sans tuteur ! -a Un autre membre ayant déclaré qu'il fallait refaire au plus tôt pour le peuple l'histoire de la révolution française , et lui signaler sans ménagement tous les crimes commis au nom du prétendu salut public, au lieu d'en faire une immortelle apologie, de vives réclamations se firent entendre.

DKFEXSE DE LA RELIGIOiY. 371

comme la résultante de Forganisme. Est-ce qu'une telle doctrine est sans influence sur la morale ?

Vous avez une doctrine sur la vie future : vous la niez ! Est-ce que la négation de la vie future , l'opinion que tout finit pour nous avec le corps , est sans influence sur la morale? Est-ce qu'il n'y a pas au bout de ces négations des conclusions pratiques? « Mangeons et « buvons , car demain nous mourrons « : Manducemus et bibamuSj cras enim moriemur. Que de gens en resteront à ces conséquences !

Vous parlez de la conscience : « Conscience ! con- » science! dites-vous avec Rousseau : auguste instinct, )) voix immortelle î r.

Et voilà des moralistes indépendants qui vous répondent :

a L'analyse ne trouve dans cet auguste instinct et 5) cette voix immortelle qu'un mécanisme très-simple , » qu'elle démonte comme un ressort ^ ->•>

« La conscience est une propriété de la matière » (M. Molescbott).

Et, dans ce mécanisme matériel , « la forme macbi- » nale de chaque pièce est toujours là , prête à entraî- M ner chaque pièce hors de son office propre , et à 5) troubler tout le concert. Il n'y a point dans Vliomme « de puissance distincte et libre. Lui-même n'est 55 qu'une série d'impulsions précipitées et d'imagina- ->■) tions fourmillantes '. v

Voilà l'homme de la morale indépendante.

1 M. Taine , Philosophes français au dix-neuvième siècle, p. 276. - Encore M. Taiiic.

Et cet homme, en qui il n'y a point de puissance libre, qui n'est qu'une série d'impulsions précipitées, comment voulez-vous, quand la violence de la passion ou un grand intérêt l'entraînent, qu'il sacrifie l'intérêt ou la jouissance au devoir, la jouissance^ aussi divine que la conscience ?

Ah ! le ciel nous préserve de voir jamais régner votre morale ! Le jour où elle viendrait s'asseoir au foyer des familles, entre le père et l'enfant, entre l'époux et l'épouse, serait le plus néfaste des jours dans les annales de l'humanité.

Pères de famille , qui que vous soyez , je vous le crie : une telle morale est plus qu'impuissante à protéger votre foyer , à garantir les mœurs de vos fils , la pudeur de vos filles, la fidélité de vos femmes, la probité de vos serviteurs, et votre propre vertu.

La vie humaine n'est donc pas protégée par la morale indépendante,

La société l'est-elle davantage ? Hélas ! non.

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