‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 40 sur 49 · LA NATURE DES CHOSES ET LA LOGIQUE DES FAITS · texte numérisé non relu

LA NATURE DES CHOSES ET LA LOGIQUE DES FAITS

La libre pensée devait amener la libre morale; la libre morale n'amènera-t-elle pas la libre action , l'action révolutionnaire? Devant la libre pensée et la libre morale, il y a la résistance des lois et de la société. Mais quand ce sera le peuple qu'on aura fait libre penseur et libre moraliste, n'attaquera-t-on pas bientôt les lois et la société elle-même, au nom de la libre pensée et de la libre morale ? Je le crains et je le crois.

Et je songe avec effroi au lendemain que nous préparent ces excès, comme on n'en avait pas encore vu, de la libre pensée et de la libre morale, affranchies de

DEFENSE DE LA UELIGIOiV. 383

toute croyance, de toute religion, de toute autorité, de tout ce qui avait fait jusqu'ici la sécurité de Tordre social.

Car, s'il est une chose certaine, démontrée par l'irrécusable expérience de tous les temps, c'est ce qu'on a appelé la logique des faits : quand un principe a pris une fois possession des esprits , il ne tarde pas à développer ses conséquences. Il y a des logiciens timides qui restent en route, mais il y en a d'autres, en France surtout, pays d'action, qui vont résolument jusqu'au bout : a Le peuple, ^5 disait un des hommes de 48, M. Félix Pyat, dans un discours très-instructif, que je revoyais ces jours-ci, sur le droit au travail^ « le peu- V pie est un grand logicien, qui ne manque jamais de » conclure. )?

M. Pyat a raison dans son audacieuse franchise, et je la préfère mille fois à ce sophisme hypocrite, l'un des plus répugnants de la méprisable sophistique contemporaine.

a La qualité des doctrines ■>•> , c'est M. Renan qui parle, «importe assez peu'... Le savant ne poursuit qu'un 5) but spéculatif, de paisibles et inoffensives recher- « ches^,.. le penseur ne se croit qu'un bien faible droit « à la direction des affaires de sa planète ; la pensée 5) pure ne demande que le royaume de l'air; sembla- » blés à de purs esprits, placés en dehors des intérêts, 5) des passions, des événements de leur époque, les chefs » de la pensée abstraite ne se doutent jxis qu'il ij ait

1 Essais, p. VII.

- Etudes d'histoire religieuse, p. xxi, xxiii.

» une société humaine^ ou du moins ils spéculent 3) comme s'il n'y en avait pas ' » .

M. Taine continue : « Mais vous êtes mariés , leur 5) dit Reid. — Nous, pas du tout. — Mais, répond )) M. Royer-Collard , vous établissez la révolution dans 3) Tesprit des Français! — Nous n'en savons rien. Est- •» ce qu'il y a des Français ^ ? 5)

D'autres sont plus francs et disent sans détour :

« Un dogme nouveau amène un régime nouveau.

î5 Un nouvel état mental appelle un nouvel état 1) social. ^

« La réforme mentale aura pour conséquence la ré- -ù forme matérielle; il en a été toujours ainsi.

3) Une autre éducation^ une autre vie morale ^ une )) autre société sont en enfantement... La révolution » n'est pas une pure et simple insurrection de l'esprit î) contre les incompatibilités théologiques (l'existence » de Dieu) : elle a pour aboutissant nécessaire une réw génération radicale qui , changeant les conditions » mentales^ changera parallèlement toutes les condili tions matérielles ^ «

Et il n'y a que quelques mois, je lisais, du même écrivain, les paroles que voici, et dont il est impossible de ne pas tenir compte :

«Une croyance « , dit M. Mill, «quiagagné les esprits M cultivés d'une société , est sûre , ou plus tôt ou plus

* Revue des Deux-Mondes, l^r avril 1858.

2 Philosophes français , p. 36.

3 Conservation, Révolution, Positivisme, p. xxx, p. 111, 170, — Paroles de Philosophie positive, p. 22.

« tard, à moins que la force ne Fécrase, de parvenir a

V LA MULTITUDE. Celte 02)1111071 ^ qui a été celle de » M. Comte, et qui est aussi la mienne, dissipe les illu-

V sions qu'on se /ait quelquefois , quand on croit que^ » sur le domaine historique^ j^h^fosophique ou scientinjique, les recherches peuvent demeurer encloses dans

V les livres et dans les écoles. Non; quelque intention •>■) qu'on ait, elles vont inévitablement porter coup à

V l'ancien ordre intellectuel^ moral, social.

î) Les partisans de cet ancien ordre ne s'y trompent y) pas , et s'indignent des vaines protestations dont on 0) se couvre*. Jamais la philosophie positive n'en a fait )5 ni n'en fera, car elle sait et professe, qu'on ne peut « pas avoir une conception du monde différente de

V celles qui régnèrent et qui régnent^ sans que tout, r s'en ressentant j, se modifie et se transforme.

« C'est au bruit néfaste du canon que j'ai achevé ce » travail médité depuis plusieurs mois, et j'ai éprouvé )) un véritable malaise à philosopher si impersonnelle- « ment, tandis que près de nous le sang coulait à tor- 5) rents. Certes, cette jonchée de corps allemands sur 5) le sol de la patrie allemande, excitant une juste hor- 5) reur et ne s'en faisant pas moins, témoigne combien ->■) l'ancien ordre intellectuel, moral, social, qu'on at-

Page 1