LE BUT AVOUE DES CHEFS
Du reste, s'il y a aujourd'hui une chose évidente à quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, c'est que, de l'aveu même des chefs, la guerre acharnée qu'ils font, depuis dix ans surtout, à la religion, n'est qu'un préliminaire de celle qu'ils méditent contre l'ordre social.
L'auteur de l'article sur la Philosophie positive^ dont je viens de citer les paroles, écrivait encore, le 15 août dernier : « L'ancien ordre intellectuel, morale 5' social^ n'a pas d'adversaire plus déterminé , plus 5) effectif, plus radical ^ que la philosophie positive. »
Et il faut ajouter que le positivisme n'est pas seulement dans les livres. Il parle, il enseigne. Il a des chaires, des cours publics et gratuits^ tous les diman-
DEFENSE DE LA KELKilOX. 389
ches : c'est ce que la Morale indéiiendante annonçait dans un de ses derniers numéros.
Je lisais, ces jours-ci même, cet autre aveu significatif dans une revue nouvelle :
« La société européenne traverse en ce moment une y) période de transition ; mais la régénération complète n ne s'effectuera que par la rénovation religieuse. » On a vu plus haut ce qu'ils entendent par rénovation religieuse et par religion de l'avenir.
Mais il faut écouter ici, et regarder en face les aveux qui sont les mots d'ordre du parti ; en voici quelquesuns :
" Le dogme nouveau appelle un régime nouveau îj , disent-ils. Mais quel régime? Le Socialisme, dernier mot, selon eux, de la Révolution : « Clore la révolution M occidentale est le but du socialisme, et ne se peut que » par lui. »
Et s'adressant au peuple , ils ajoutent : " Le peuple » est directement intéressé au triomphe de la philoso- 55 phie positive; ou, pour mieux dire, ce triomphe est y> le sien, c'est tout uiv ^ 55
Et d'où vient la philosophie positive, le positivisme? Du génie de la Convention. « Le génie philosophique 55 de la Convention ne fut pas inférieur à son génie po- 5) litique. Le positivisme en est l'héritier direct... La 55 Convention, le seul gouvernement progressif que nous 55 ayons eu depuis soixante ans^. 55
Et, pour arriver à cette grande révolution sociale,
* Conservation, Récolution, Positivisme.
2 Ibid., p. XVII, xviii, 151.
la ruine de la religion est le préliminaire indispensable.
a Un nouveau dogme^ un nouveau culte doivent surn gir, (ifin qu'une nouvelle société iwenne la place de y) r ancienne. 5?
« Les réformes sociales ne peuvent être obtenues » que par l'extinction des croyances théologiques '.
15 II n'y a d'idée neuve et efficace que celle qui pré- » tend remplacer la vieille doctrine théologique par « une doctrine sociale. Mais qui maintenant promet w une doctrine, sinon XE socialisme '? 55
Ainsi le socialisme, tous les progrès de la libre pensée athée et de la libre morale antichrétienne, accélèrent son avènement; ce n'est pas moi, ce sont les che£s mêmes du socialisme qui le disent avec l'orgueil d'un succès déjà assuré :
ce Les choses marchent, et si l'on prend contre nous » les positions officielles , en revanche , nous prenons » les positions réelles ^ à savoir les convictions ^ les « sentiments j les conscieiices . Quel plus éclatant succès « peut désirer le socialisme, que de gagner, avec une •>■) aussi prodigieuse rapidité, les esprits et les coeurs?
«Telle est la situation. Quelle qu'en soit l'issue, » notre rôle à nous j, socialistes j, est tout tracé : con- » tinuer xotre propagande infatigable, en France et » hors de France, par la parole, par la presse, par » l'exemple \ 53
1 Coîiserratiou , Révolution, Positivistne , p. 100.
2 Ibid., p. 198.
Ibid., p. 172 et 228.
Et M. le docteur Bourdet dit de même :
« Le symbole de Tamélioration nécessaire, sous le 55 nom de socialisme, tient en éveil les peuples et les 5) rois. Le grand acheminement vers Témancipation du 15 prolétariat est commencé, et se poursuivra, en dépit 5) des terreurs insensées ^ >'
Les théoriciens de l'athéisme — positivistes, panthéistes, matérialistes, — et je dirai même, dans un sens, les déistes inconséquents qui les aident à insulter le Christianisme, sont donc, bon gré mal gré, les théoriciens du socialisme; ce sont eux qui forment ces convictionSy ces sentiments ^ ces consciences dont on nous parle.
L'athéisme, quels que soient son nom et sa nuance, donne la main au socialisme.
Au reste, TAllemagne peut encore nous offrir ici d'utiles leçons, ce En 2>oli tique ^ comme en philosophie^ 55 la jeune école hégélienne professa les doctrines les r> ptlus radicelles. 1848 arriva : l'extrême gauche hégé- 55 lienne devint V extrême gauche révolutionnaire ; 55 l'athéisme et le socialisme se doivinèreivt la MAIIV". "
La religion est si bien , aux yeux des coryphées du parti, l'obstacle au socialisme; en attaquant la religion, ils ont si bien pour but et pour objectif, comme on dit aujourd'hui, la société, qu'avant tout ils veulent, une foisles maîtres, mettre la main sur l'éducation tout entière , et supprimer du même coup l'Université et le clergé, absolument indignes d'en être chargés, attendu
1 M. le docteur Bourdet, p. 351.
- M. Janet, le Matérialisme contemporain , p. 7.
que l'un et l'autre perpétuent la foi en Dieu; et cette éducation de la jeunesse française, on la donnera à un pouvoir éducateur, créé spécialement à cet effet, et qui héritera de cet important ministère.
Il y a « nécessité de ne pas entretenir aux frais de )) l'Etat le clergé et l'Université, une éducation et une » instruction qui sont un obstacle direct à toute réorw ganisation des croyances et des mœurs \ î)
Toujours le renversement des croyances comme préliminaire du renversement de la société.
ce Supprimer le budget ecclésiastique, faire cet acte » de saine politique et de haute moralité, sans supw primer le budget universitaire, ce serait manquer le » but; les deux suppressions sont connexes^. «
Et pourquoi renverser ainsi l'éducation donnée par l'Eglise et celle donnée par l'Université ? La raison en est simple :
« Le régime mental auquel on soumet les généra- 5) tions actuelles, régime à moitié théologique, à moitié w métaphysique , régime aussi dangereux pour l'ordre « que pour le progrès, est trop mauvais pour être sou- 15 tenu par l'Etat, dès que l'État sera en des mains vi- )) goureuses et intelligentes \ ->•>
^ Conservation, Révolution, Positivisme, p. 15.
2 Ibid.
3 Ibid., p. XV.
u Puisque l'éducation a surtout besoin d'un but social et d'un sens •n moral que les traditions universitaires ou cléricales ne possèdent T) pbjs... l'éducation doit cesser d'appartenir au clergé ou à l'Uni- » versité, tous deux caducs, s M. le docteur Bourdet, p. 334. — L'auteur de Y Elude de Philosophie positive est dans les mêmes pensées. C'est le but bien arrêté de ces messieurs.
DEFENSE DE LA RELIGION. :39;i
Et quelles seront ces mains vigoureuses et intelligentes? « Les prolétaires, que leur nombre, leur pau- » vreté et leur dégagement de la plupart des préjiujcs 5) métaphysiques j appellent à ce rôle. Les prolétaires » montent comme un flot grossissant. Les autres classes ->■) n'ont plus que des peurs ou des regrets; eux seuls » ont des aspirations et la fermeté du cœur. Ceux qui » ont entamé la Révolution ne peuvent la finir : cette » tâche est dévolue aux prolétaires '. w
Et en effet :
«Pour gouverner, aucun apprentissage n'est requis, » et quelques-uns de ces prolétaires, qui gèrent avec 55 tant de capacité les associations ouvrières, fourni- 5) raient dès à présent des instruments bien autrement 55 sûrs que tous ceux qu'à notre dam nous prenons dans 55 les hautes classes \ 5?
Et pour faire arriver au pouvoir les prolétaires, le suffrage universel lui-même sera mis de côté comme suspect ; on fera voter non la France , mais Paris.
ce Pour que les prolétaires mettent directement la 55 main au gouvernement, le suffrage universel doit ») être écarté, car il ôte à Paris la prépondérance que 55 cette grande cité a eue sur la transmission du pou- 55 voir... Le positivisme recherche où est la véritable 55 action électorale dans nos grandes péripéties, et la 55 trouve dans Paris, qu'il propose d'investir de la fonc- » tion d'élire pour toute la France le pouvoir exécutif; 55 et sans doute Paris appelé à cette grande fonction
* Conservation , Révolution , Positivisme, p. 157. 2 Ibid., p. XX, XXI.
« électorale, ne tarderait pas à confier l'autorité à des 5) prolétaires * , et le pouvoir " central « à un triumvirat. î?
Je veux espérer que ce ne sera pas Robespierre, Saint-Just et Couthon.
Voilà qui est clair.
Et voici qui ne l'est pas moins.
J'ai parlé des petits volumes à sept sous, à cinq sous, et de certaines bibliothèques populaires. J'ai sous les yeux un petit volume de la bibliothèque dite utile , intitulé : Histoire populaire de la philosophie. J'y lis que : —
« L'Évangile n'est que le testament d'une so-
y> CIÉTÉ AGONISANTE... 5?
— On reconnaît, dans tout cet écrit, les blasphèmes qn'on a lus dans la Vie de Jésus de M. Renan , et dans les articles plus odieux encore publiés dans la Revue des Deux-Mondes^ par M. Havet, professeur, dit-on, au Collège de France. —
Et après avoir présenté sous de tels traits l'Evangile au peuple, quand l'auteur de V Histoire populaire de la 2)hilo Sophie arrive aux théories contemporaines destinées à remplacer cette religion du passé « par des » transformations plus radicales encore que celles de » 89 " , il ajoute :
ce Les masses intelligentes sont et se disent socia-
w LISTES...
» Avec son admirable instinct, le peuple ne voit pas w dans LE SOCIALISME un parti, il y voit une religion... î)
^ Conservation , Résolution , Positivisme, p. 22, 23.
C'est le mot connu : ^ I,e socialisme est la religion des " classes déshéritées. »
L'auteur de V Histoire populaire de la philosophie continue : « Il est impossible quime grande révolution » sociale ne soit en même temps une grande révolution « religieuse \ w
Et l'écrivain qui enseigne ainsi le peuple, lui dit en lui dédiant son ouvrage :
« Les peuples, aujourd'hui... ne veulent plus de » pasteurs... Ils ont assez longtemps vécu du lait des » fahles et des symboles... Suivez le conseil de notre 1) Rabelais. Vous avez de bonnes dents; cassez l'os que )) je vous présente pour en sucer la moelle. C'est de
lî LA MOELLE DE LION; qUl €71 gOÛte ^ DEVIENT INDOMP- 55 TABLE ^. »
Peut-être après cela comprendra-t-on la portée de ces paroles de Leibnitz : « Il y a des hommes qui , se 55 croyant déchargés de l'importune crainte d'une Pro- 55 vidence surveillante, tournent leur esprit à séduire 55 les autres; et s'ils sont ambitieux, ils seront capables 55 de mettre le feu aux quatre coins de la terre ; j'en ai » connu de cette trempe.
55 Je trouve même, ajoute Leibnitz, que des opi- 5) nions approchantes s'insinuant peu à peu dans l'esprit 55 des hommes du monde, qui règlent les autres, et 55 dont dépendent les affaires, et se glissant dans les 55 livres à la mode j, disposemt toutes choses a la révo-
» LUTION GÉNÉRALE DONT l'EuROPE EST MENACÉE. »
2 Ibid., introduction, p. 6.
396 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
Voilà des paroles que je prie le Journal des Débats^ la Revue des Deux-Mondes et autres, de méditer.
Que les hommes dont parle Leibnitz ne veuillent pas qu'on crie au feu et s'irritent contre ceux qui poussent le cri d'alarme, je le conçois.
Mais ce que je ne comprends plus, ce sont les honnêtes gens qui tiennent à conserver à tout prix leur quiétude , et à ne s'apercevoir de l'incendie que quand la conflagration sera universelle.
LES DOCTRINES MATÉRIALISTES ET ATHEES PELl^XT FACILEMENT DEVEMR POPULAIRES.
Dira-t-on que ces théories d'impiété et d'immoralité sont trop savantes pour être accessibles aux masses, et ne pourront jamais devenir populaires?
Grande erreur que de le penser.
Ces théories ne sont pas du tout savantes, et rien ne devient plus aisément populaire que ce qui lâche la bride à toutes les passions.
Nous avons déjà cité des faits qui jettent une triste lumière sur ce point; et nous ne voyons d'ailleurs que trop tous les jours, nous qui touchons le peuple de près, combien, non-seulement par ses défauts, mais par ses qualités mêmes, le peuple donne de prise contre lui aux écrivains qui travaillent à le perdre.
Des hommes politiques ont pensé quelquefois qu'ils pouvaient, tout en s'affranchissant eux-mêmes de la foi religieuse, maintenir le peuple dans la religion : cette erreur ne peut plus tromper personne.
DEFEiMSE DK LA RELIGION. 397
Le peuple comprend aujourd'hui que, s'il n'y a pas de religion pour les lettrés et pour les riches, il n'y en a point pour lui, et que, si la religion n'ohlige pas tout le monde, elle n'ohlige personne.
Et dans ce sens, la logique de M. Proudhon avait tout à fait raison : ce 11 faut une religion au pénible. Et pour- « quoi? Parce qu'il faut que le peuple serve et apprenne « par la religion à être content de sa servitude. — 5) Voilà « , ajoutait le rude logicien, « tout le secret de « ce charahia académique. "
Xon : si la croyance à Dieu, à l'âme, à Timmortalité de l'âme, si la religion n'est qu'un instrument de police, personne n'en voudra.
Mais, grâce à Dieu, elle est autre chose. La Religion est la première sauvegarde des sociétés, parce qu'elle est, pour les riches et pour les savants, comme pour le peuple et pour les pauvres, la première des vérités et le premier des devoirs.
Qu'on ne se fasse donc plus d'illusion. Tout se tient dans une nation.
Lorsque les hautes classes de la société et la jeunesse française lisaient d'Holhach et Diderot, on pouvait prévoir que le Phre Duchesne serait hientôt crié dans les rues, et que lui et ses pareils ne tarderaient pas à être les maîtres de la France , et à la gouverner selon leurs principes.
L'athéisme des lettrés et des riches appelle Fathéisme du peuple, et l'on sait comment l'un traduit l'autre, en quel style et en quels actes.
Et je le demande, que pourrait-il rester de raison ,
de bon sens public, de dignité, de vie honnête, de civilisation véritable, chez un peuple à qui l'on aurait persuadé :
Que rhomme n'a pas d'autre Dieu à adorer que luimême ;
Pas d'autre àme à ennoblir qu'un cerveau plus ou moins semblable à la cervelle des brutes ;
Pas d'autre religion à pratiquer que celle dont ses caprices lui donnent la fantaisie ;
Pas d'autre distinction entre le bien et le mal que celle qu'il lui plaît de décider ;
Pas d'autre vie future que le souvenir de la postérité ;
Pas d'autre Providence enfin que la nécessité des lois fatales, avec je ne sais quelle liberté humaine réduite à n'être pas autre chose que l'alternative des mouvements contraires et prépondérants de l'activité cérébrale ?
Certes, tout cela, le peuple le traduit bientôt en des phrases auxquelles on ne peut du moins reprocher, comme à celles de certains philosophes, de manquer de clarté. La traduction populaire des doctrines positivistes, panthéistes, matérialistes et sensualistes , ne l'entendons -nous pas tous les jours, chez certains hommes de nos villes et de nos campagnes ? — « Quand )) on est mort, tout est mort. « — « Il n'y a pas d'autre ^) Dieu que le soleil. " — a La religion a fait son temps. » — « Personne n'est revenu de l'autre monde. » — Cl Tout cela ce sont des bêtises ! « — « Les prêtres font î) leur métier. « — « Les rois sont des tyrans, v — a La ^) grande propriété, c'est un vol ; nous voulons parta-
» ger. 15 — « Il n'est pas besoin qu'il y ait des riches, et n il ne faut pas qu'il y ait des pauvres. »
Et les actes sont bientôt d'accord avec le style. Cela doit être.
Et c'est ce que disait , il y a peu de jours , à un historien illustre , à un de nos premiers hommes d'Etat , dans une conversation familière au milieu des champs , un paysan des environs de Paris : — « Va-t-on encore » à l'église , chez vous ? w lui demandait son interlocuteur. — « Pas beaucoup , Monsieur ; et c'est malheuw reux , car tout ce qu'on enlève à la religion , on l'en- " lève à la moralité. »
La vérité est que ceux qui, dans nos campagnes, désertent l'église , ne savent bientôt plus les commandements de Dieu. Ceux-là ont beau dire dans le même grossier langage : « Je n'ai pas besoin d'aller à con- 53 fesse, je n'ai ni tué ni volé » , bientôt il s'en rencontre qui violent toutes les lois de la probité et de la pudeur, et ne reculent pas au besoin devant le meurtre.
Les négations dogmatiques conduisent inévitablement aux négations morales : l'erreur raffinée sur les lois morales ne tarde pas à colorer la tromperie dans les affaires et à justifier toutes les fraudes , tous les mensonges intéressés. Qui ne sait où tout cela en est aujourd'hui ?
Et puis , une révolution étant donnée , on sait aussi jus<{u'où vont, dans ces temps d'explosion, les violences meurtrières de la cupidité et de toutes les passions qui éclatent.
Lne nation sans Dieu , sans religion , sans foi ; ne
croyant plus à Fâme, ni à la loi de Dieu, ni à la vie future , mais seulement au temps et à la matière ! . . . Je ne crains pas d'affirmer qu'une telle nation deviendrait en dix ans un peuple eifroyable : on n'y peut arrêter un moment sa pensée sans frémir.
«Philosophez tant que vous voudrez entre vous 15, disait Voltaire ; « mais si vous avez une bourgade à » gouverner, il faut qu'elle ait une religion. « Et ailleurs : et Je ne voudrais pas avoir affaire à un gouver- V nement athée, — prince ou peuple, — qui trouverait « son intérêt à me faire piler dans un mortier; je suis 55 bien sûr que je serais pilé. 5)
a Celui qui craint la religion et qui la hait » , disait Montesquieu, « est comme les bêtes sauvages qui mor- )) dent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux « qui passent ; celui qui n'a point du tout de religion 5) est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que « lorsqu'il déchire et qu'il dévore. »
A-t-on oublié le sanglant commentaire donné en 1793 à cette parole de l'éloquent publiciste ?
Vous chassez Dieu de la société ; est-ce donc pour la livrer aux bêtes sauvages ?
Dieu me garde de méconnaître jamais les mérites du peuple. Ah ! le peuple, le vrai peuple, les classes laborieuses, les modestes et respectables familles, où vivent encore les croyances , gardiennes des mœurs , et , avec la foi et les mœurs , toutes les vertus , ce sont les profondes assises sur lesquelles repose une nation ; c'est là comme le cœur d'un pays. Tant que le mal n'est pas descendu jusque-là, tant que le peuple demeure sain
(Fesprit et de cœur, quelques progrès qu'aient faits dans d'autres régions les idées subversives , il y a là encore une source de vie dans la société : mais si cette source même vient à être corrompue, que restera-t-il ? je le demande, que restera-t-il ?
Et voilà le grand mal, voilà le crime de lèse-majesté sociale et humaine dont j'accuse la presse qui s'est vouée à populariser l'impiété : elle fait descendre les doctrines dissolvantes jusqu'au plus profond du corps social ; et voilà ce que j'appelle un affreux malheur et un affreux péril.
Car enfin, ce peuple, dont vous tuez la religion et les croyances , s'il a ses vertus natives, il a aussi ses penchants ; s'il a son travail protecteur, il a aussi ses souffrances, mauvaises conseillères. En le pénétrant d'athéisme , de sensualisme et de morale indépendante , ne voyez-vous pas que vous lâchez chez lui la bride à toutes les fougueuses convoitises? vous lui soufflez au cœur la soif ardente des jouissances matérielles ; vous lui enlevez la résignation et l'espérance ; vous lui rendez intolérables ses souffrances ; vous prêtez des arguments terribles à son envie; vous surexcitez ses plus dangereuses impatiences : oserez-vous soutenir que par là vous travaillez à la paix sociale ? Xon , c'est la guerre que vous préparez.
Toxi. II. ' 26
402 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
LES QUESTIOXS SOCIALES PENDANTES REXDEXT PLUS FORMIDABLE EXGORE LE DANGER DES DOCTRINES IRRÉLIGIEUSES.
S'il y a toujours péril à laisser corrompre un peuple par Fimpiété , combien ce péril n'est-il pas plus grand encore aujourd'hui, que des questions sociales si redoutables sont suspendues sur nos têtes !
Certes, je ne veux pas dire qu'il faille négliger les intérêts populaires , et prêcher uniquement au peuple la résignation dans le malheur , réservant les améliorations de son sort à la vie future. C'est une des calomnies ordinaires contre TEglise, je le sais, et c'est parla qu'on cherche à faire prendre en haine au peuple , à certains moments , son alliée naturelle , son amie la plus vraie et la plus sûre , la Religion ; et c'est là encore un de mes grands griefs contre ceux que je combats.
Mais non : précisément parce qu'il est du devoir des gouvernements de s'occuper toujours des intérêts du peuple, et qu'aujourd'hui, par le cours des choses, les plus formidables questions sociales se trouvent posées , — les grèves ouvrières, chaque matin, nous le rappellent, — il importe de ne pas enlever à l'étude de ces problèmes les lumières et les conseils des doctrines religieuses , de la foi chrétienne , et de n'en pas livrer la solution à l'athéisme et au matérialisme.
Le congrès international des ouvriers à Genève m'a attristé , non-seulement à cause de l'esprit irréligieux
qui s'y est manifeste , mais encore par son origine : c'est à Londres que ce congrès a été imaginé, décidé, organisé : Timeo Danaos . . . surtout par les moyens qu'on veut employer pour résoudre les questions qui ont été posées là : ces grèves immenses^ invincibles^ entre tous les ouvriers européens , de telle sorte que , quand les ouvriers d'une industrie se seront mis en grève à Londres , il faudra que les ouvriers de la même industrie se mettent aussi en grève à Paris, à Lyon, à Vienne, à Berlin , à Saint-Pétersbourg , dans toute l'Europe : je vois bien ce qu'à de telles grèves les ouvriers anglais peuvent gagner; mais je vois aussi ce que la société européenne peut perdre.
A'est-ce pas là évidemment une sorte d'assaut organisé pour faire capituler la société ?
Je sais, d'ailleurs, ce qui s'est dit à Londres, en 1857, par les délégués des ouvriers. Us veulent l'égalité avec le maître.
Mais si tout le monde devient patron , personne ne le sera ! Au fond , c'est une formule de partage ! C'est la ruine de la richesse , et ce n'est pas un remède à la pauvreté ! C'est tarir la source , afin que tout le monde puisse mieux boire !
Voilà ce qui s'est dit à Londres , à l'Exposition universelle de 1857. Est-ce ce qu'on nous fera entendre à Paris, à l'Exposition de 1867 ?
Qui ne voit, qui ne sent tous les gouffres qui se creusent sous les pas devant de telles questions ? Faudrat-il donc désormais que l'intelligence, les droits acquis,
l'héritage séculaire du travail, de l'habileté, de l'éco-
nomie, de la probité, de la considération publique, que la civilisation en un mot abdique devant le nombre et la force ?
Eh quoi ! c'est quand de telles questions sont pendantes , des questions qui naguère ensanglantaient vos rues et mettaient la société française à deux doigts de sa perte, quand de pareils périls vous menacent, quand ce peuple, flatté par de tels docteurs, excité par de telles perspectives , peut devenir demain votre maître , c'est alors que vous, qui vous prétendez conservateurs, prêtez les mains à la destruction de ses croyances , à la corruption de ses idées, et travaillez de gaieté de cœur à en faire un peuple irréligieux , remplaçant toute religion par cette religion des classes déshéritées ^ qui s'appelle le socialisme !
Eh bien ! voilà le danger que j'ai voulu signaler dans ma dernière lettre. On m'a dit : " Vous attaquez la dé- •>•) mocratie tout entière. •>•>
Non, ce n'est pas la démocratie que j'attaque.
Pourquoi aurais-je voulu attaquer la démocratie ?
R La démocratie » , s'écriait il y a cinquante ans un éloquent ministre, « la démocratie coule à pleins 5) bords. » Or, ce fait, en lui-même, n'inspire à TEglise aucune frayeur : catholique dans le temps et dans l'espace, l'Eglise est faite pour vivre avec toutes les formes possibles de gouvernement et de société.
Si la démocratie c'est le peuple, l'Eglise bénit le peuple , comme elle bénit la bourgeoisie , comme elle bénit les vieilles races : l'Eglise n'a de malédiction pour personne.
Si la démocratie c'est l'ascension des races populaires, des paysans, des ouvriers, à une plus grande somme d'instruction, de bien-être, de moralité, de légitime influence, TEglise est avec la démocratie.
Mais si la démocratie c'est la tyrannie sans frein de la multitude, et avec cette tyrannie, l'impiété, l'athéisme, la guerre à Dieu et à l'Eglise, la guerre sociale , la suppression de la religion , le bouleversement de tout ordre public et des principes fondamentaux de la société, oh ! non, l'Eglise n'est pas et ne peut pas être avec cette démocratie-là.
J'ai parlé de ceux qui creusent gratuitement des abîmes entre la démocratie et nous, et font croire au peuple , par un profond et lamentable malentendu , que l'Eglise est son ennemie : ceux-là, qui sont-ils ? Ce sont ceux qui veulent faire de l'impiété matérialiste l'inséparable alliée de la démocratie.
Ceux qui, le 3 novembre, à l'ouverture des cours de la Faculté de médecine, ont crié simultanément : Vive le matérialisme ! vive la démocratie ! Voilà ceux qui font à la démocratie , au vrai peuple, la plus sanglante injure.
Et ceux-là ne travaillent pas seulement contre l'Eglise, ils travaillent plus encore contre la société. La démocratie impie serait un socialisme dévastateur.
Je sais bien que l'athéisme. Dieu merci, n'a pas encore envahi le cœur de notre pays ; mais je le vois agir audacieusement , gagner du terrain et s'étendre. Je vois des savants et des gens de lettres se mêler à la jeunesse et aux masses populaires pour leur prêcher
Tatliéisme, et je dis : Il y a là un péril social immense, en même temps qu'un péril religieux.
Vous me répondez : Ce sont des emportés, que leurs excès mêmes condamnent à n'être qu'une minorité impuissante.
Grande illusion que la vôtre.
Sans doute que les hommes que j'ai désignés ne représentent pas la France, mais ils la pervertissent.
Cavete afermento ! Gardons-nous d'un tel levain ! car, selon la parole évangélique , il suffit d'un levain corrompu pour corrompre toute la masse.
Il n'y aurait là qu'un ferment , qu'il faudrait encore veiller. Mais ici, ce n'est pas seulement un peu de levain caché , c'est toute la presse antichrétienne , c'est-à-dire presque toute la presse, qui éclate.
On sait d'ailleurs, et l'histoire de toutes les révolutions est là pour me l'apprendre, que toujours les majorités modérées ont été suhjuguées et entraînées par les minorités extrêmes.
Les Jacohins n'étaient pas la Convention , et cependant ils ont dominé la Convention.
La Convention n'était pas la France, et cependant son règne éphémère a suffi pour couvrir la France de sang et de ruines.
La Convention avait été élue sous l'affreuse pression de 6,000 clubs , et de milliers de comités révolutionnaires, et elle ne le fut, je crois, que par 1,500,000 votants; et sur ces 1,500,000 votants, la moitié avaient élu des hommes qui n'étaient pas des scélérats. Et on sait ce que fut la Convention.
Mais ce qui est positivement certain, et ce qui peut donner Tidée du reste, c'est que, sur 80,000 électeurs inscrits pour nommer un maire de Paris, celui qu'on appela le roi de Paris, Pétion, fut nommé par 6,600 voix seulement.
Sur le môme nombre d'électeurs inscrits, 80,000, Danton fut nommé substitut du procureur syndic de la commune par 1,662 voix !
Hébert et Cbaumette furent élus à la commune, dans leurs sections, l'un par 56 voix et l'autre par 53 ! Et on sait ce que firent Pétion et Danton , Hébert et Cbaumette '.
Ne parlez donc pas de minorité impuissante.
D'ailleurs, cette majorité qu'on n'a pas, on travaille à la conquérir, et on y réussit trop souvent.
On travaille avec ardeur en ce moment à pénétrer les masses d'impiété : eh bien ! qu'on le sache , une telle œuvre, aujourd'hui, c'est la guerre à Dieu. Demain, ce sera la guerre à la société.
Et c'est pourquoi, je le dis avec une profonde tristesse , ceux qui ne voudraient pas aller jusqu'à faire la guerre à la société , et qui font la guerre à la religion , qui dissolvent les croyances , qui tuent toute foi dans les âmes, sont les plus coupables, mais aussi les plus
* Histoire de la r^nr//?-, par M. Mortimcr Ternaux. — Les deux prêtres apostats que Robespierre réserva pour accompagner Louis XVI à l'cchafaud n'avaient été nommés à la commune que par 24 et 46 voix.
L'abstention des honnêtes gens, au temps des révolutions sociales, a toujours été la calamité des calamités.
aveugles des hommes : auxiliaires aujourcriiui de ceux qui les renverseront demain.
Et ceux qui s'imaginent ne pas attaquer Dieu en n'attaquant que l'Eglise, qui croient faire œuvre de bonne politique en jetant l'Eglise comme une proie à ses ennemis , ceux qui parlent de séparer l'Eglise de l'Etat, et même dans l'école la morale de la religion, c'est-à-dire d'élever les jeunes générations sans Dieu ; ceux qui , dans toute cette guerre contre le Pape , ont été les auxiliaires de l'impiété, ceux qui croient que les blessures faites au droit et à la justice sont sans conséquence dans l'Europe révolutionnaire, tous ceux-là sont dans une erreur inconcevable. Car enfin, n'est-il pas manifeste que c'est surtout depuis la guerre faite au Pape , et commencée il y a juste dix ans par M. de Cavour, que le mouvement athée et réi^olutionnaire a redoublé d'intensité et de violence ?
C'est depuis ce temps que des livres qu'on n'osait imprimer en France, et qu'on allait éditer en Belgique, ont été publiés à Paris ; d'autres, que le mépris public ensevelissait chez le libraire, sont devenus tout à coup des livres importants ; enfin les journaux et les revues ont été plus que jamais des tribunes ouvertes à ces docteurs d'athéisme et de matérialisme qui « empoisonnent la nouvelle génération « , disait naguère un homme peu suspect. Le Pape une fois attaqué, on s'est cru tout permis, et après la catastrophe, si elle se consomme, jusqu'où l'audace n'ira-t-elle pas?
Mais quoi ! dirai -je à ceux de ces hommes qui semblent avoir encore quelque souci d'eux-mêmes, vous
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voyez que le flot monte, monte toujouis; vous voyez se faire, en même temps ^ sous vos yeux, d'immenses efforts pour pénétrer d'athéisme le peuple : et vous ne voulez pas comprendre que, si la démocratie, qui sera peut-être maîtresse demain, est antichrétienne, irréligieuse, atliéo , elle vous fera une société effroyable ?
Ou, si vous le comprenez, quelle folie n'est pas la vôtre ?
Croyez-moi , je viens de le voir sur les rives de nos fleuves, quand les digues sont rompues, les inondations deviennent un fléau dont nul ne peut plus calculer ni arrêter les ravages. Si la digue de la Religion vient à être brisée , tout sera emporté dans un désastre social également incalculable.
Donc considérer la guerre à Dieu et à l'Église comme une sorte de dérivatif contre la Révolution, laisser inonder la Religion pour préserver la société , c'est la plus coupable, mais aussi la plus dangereuse des politiques.
Voir là une soupape contre d'autres périls, c'est une aberration fatale : la soupape emj)ortera la chaudière.
Expédient d'un jour, trahison de l'avenir.
LES PRÉOCCUPATIONS DE l'hEURE PRÉSENTE.
Je suis habitué aux ])iéges de la publicité, et je m'attends à trois accusations :
On dira, on répétera :
P Que j'attaque la société moderne ;
2" Que je fais appel à la force et à la peur ;
3" Que je veux ejffrayer les esprits au profit de la question romaine.
Je ne dois point laisser ici de place à l'équivoque, et sur ces trois points je vais dire exactement ma pensée.
j'attaque la société mgderxe?
Banale, mais puissante calomnie.
Non ! je n'attaque pas la société moderne. Si vous voulez désigner par ce mot ce qu'il a toujours signifié pour moi, savoir, l'égalité civile et les justes libertés , le pouvoir respecté , la paix européenne et ses féconds travaux, l'amélioration morale et matérielle de la condition des ouvriers, des paysans et des pauvres gens, la dignité des mœurs, l'honneur, et la grandeur de la France, le rapprochement des esprits et des cœurs dans la civilisation chrétienne; j'accepte et je vous remercie. Bien que tout n'y soit point parfait assurément, non, je n'attaque pas la société moderne, mais je tremble pour la société future. Je suis pour les progrès utiles de la société moderne, mais je n'honore pas de ce nom celle qui a failli naître dans les journées de juin 1848.
Je me demande pourquoi ce mot : société moderne , malgré l'abus qu'on en fait , conserve tant de prestige, et d'empire et de charme^ sur les esprits les plus divers , et je me l'explique ainsi.
Xous avions tous fait un beau rêve ! Xés avec ce siè-
de , ou aux différentes phases de son cours agité, nous avions jeté sur notre temps et notre patrie un regard de tendresse et d'orgueil. La France nous était apparue avec les admirables dons qu'elle a reçus de Dieu, assise sur deux mers, glorieuse dans l'univers entier, et portant, sur un sol fertile et charmant, une population vaillante, intelligente et fière. Nous entrions dans la vie à un moment où, après d'horribles événements et des luttes grandioses, la paix semblait pour longtemps désirée et certaine ; paix entre les nations garantie par des relations équitables; paix entre les citoyens et l'autorité garantie par des lois justes; paix entre les hommes appelés tous à l'égalité, à la liberté ; paix avec Dieu, servi dans nos églises anciennes par un clergé rajeuni dans la pauvreté, l'épreuve, l'expérience, profondément national et parfaitement ortliodoxe. Cette société, avide de paix, de travail et de justice, couronnée de gloire, fille de l'Evangile et descendante du plus illustre passé, recevait en ce siècle, comme par surcroît, des dons, des instruments merveilleux, et, avant tout, la science, le crédit, la parole : la science qui venait féconder le travail; le crédit, qui appuyait sur la confiance des hommes les uns pour les autres le levier puissant d'une prospérité nouvelle; la parole qui semblait destinée à rapprocher les esprits, mettant chaque jour en communication tous les hommes de tous les pays, tenus par elle au courant de leurs intérêts, de leurs droits, de leurs devoirs, de leur commune et dramatique histoire.
Il n'était pas un de ces instruments dont la religion
n'ait senti et béni Futilité ; pas une de ces espérances qui ne lui fut chère. Nous semblions tous, quelle que fût notre origine, quels que fussent nos penchants, naviguer ensemble x ers une terre merveilleuse , promise à nos efforts , et que nous appelions le dix-neuvième siècle et la société moderne. Oui , je vous prends à témoin , mes contemporains et mes successeurs dans la vie, c'est ce noble idéal que vous avez cru réalisé, vous, royalistes fidèles, dans la monarchie ; vous, républicains honnêtes, dans la république; vous, impérialistes désintéressés, dansFempire : le même idéal sous des formes diverses , et il est demeuré au fond de vos âmes; rien ne saurait Fen arracher. Lorsqu'on vous dit que quelqu'un en veut à cette société moderne, à ce que vous avez salué de ce nom, vous frémissez, vous résistez, vous l'accusez d'attenter à votre plus chère et plus intime affection.
Et moi aussi j'accuse; je demande aux puissants ce qu'ils ont fait de la liherté ; et aux sophistes comment ils Finterprètent ; je demande aux enrichis ce qu'ils ont fait du crédit; je demande à la jeunesse opulente et aux favoris de la fortune ce qu'ils ont fait de la dignité des mœurs; je demande à la presse corruptrice ce qu'elle fait de la parole, et si elle lui a été donnée pour pervertir ou pour éclairer; je demande à tant de gens qui se prétendent les représentants de la société moderne, pourquoi ils la font solidaire de leurs chimères et de leurs impiétés; je demande à tous les grands esprits, ce qu'est devenu notre idéal: et bien loin d'attaquer, dans ce qui fait sa gloire légitime, la so-
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cié té moderne, que nous avons tous aimée, [)uisqu'elle est, en définitive, notre famille, nos frères, nos enfants, nos amis, tous ceux que la nature, la religion et la patrie nous ont rendus chers, je la cherche tristement, je rappelle, et je me consume pour sauver, s'il se peut, et garder à mon pays les déhris de ses meilleures affections et de ses espérances ohstinées.
Et je crie et je vous accuse, vous, qui avez changé mon rêve en un affreux cauchemar.
Car voici un nuage épais qui se lève à Fhorizon sur nos têtes; voici Fathéisme et les plus funestes doctrines, Timpiété, le sensualisme, Fimmoralité, qui menacent de s'ahattre sur ce beau pays, et d'étendre au loin sur lui une ombre malfaisante. Tout ce qui fait sa gloire, FÉvangile, la religion, la philosophie, Fhonneur éternel de la morale, est bafoué par d'impudents sophistes, et menace de livrer bientôt cette brillante et généreuse société française à une troupe d'athées et de matérialistes.
Voilà ma réponse sur la société moderne. Je Faime et vous la pervertissez. Vous Fattaquez et je la défends.
Mais je la défends avec le cœur plein d'espoir.
Ah! sans doute, notre siècle a ses misères et ses périls; mais il a aussi, malgré vous, je veux le proclamer, ses vertus et ses puissances pour le bien.
Il y a, aujourd'hui surtout, en France, à l'encontre des progrès du mal, les progrès vigoureux du bien, qui frappent tous les yeux : des aspirations vives vers les grandes choses, une étonnante fécondité d'oeuvres sociales, et de surprenants retours aux vérités et aux
vertus chrétiennes; comment ne pas le reconnaître? Tout ce qui, dans Tordre moral, se fait avec courage, suite et sincérité, lutte avec avantage contre la force des courants contraires, et relève tous les jours les défaillances publiques par de solides et vaillants succès. C'est là même ce qui fait frémir et rugir l'impiété.
Il me semble parfois, quand je considère les ressources admirables de ce temps et de ce pays , qu'il ne faudrait que des circonstances heureuses, un souffle faiorable , une magnanime impulsion , pour faire voir à ce siècle , si travaillé^ar l'incrédulité , des résurrections merveilleuses.
Non, nous n'accusons pas notre temps; mais nous osons lui dire, quand il le faut, la vérité, parce que nous espérons en lui ; et aussi parce que nous nous sentons au cœur une résolution invincible de nous dévouer à son salut, et d'y travailler courageusement, en dépit de tous les efforts ennemis. Les maux à guérir, les défaillances à relever, les périls à conjurer, ne sontils pas l'honneur et la raison même de notre ministère, le but même de l'Église ?
Et enfin, pourquoi ne le dirais-je pas pour relever tous les courages et le mien, même à la veille des maux les plus extrêmes?
Est-ce qu'il n'en a pas toujours été ainsi, plus ou moins. Est-ce que le bien et le mal n'ont pas toujours été en lutte, en lutte ardente , sur la terre? Est-ce que le bien n'y a pas souvent semblé vaincu ? Est-ce que l'Eglise, au milieu même des plus grandes luttes, et des plus désespérées, n'a pas toujours conservé, sur
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son front cliargé de nobles cicatrices, la sérénité de la victoire ?
Et toutefois, ne nous endormons pas sur les malheurs et les dangers qui menacent ceux que nous devons sauver, non plus que dans ces vaines prophéties qui nous promettent des âges d'or, des prospérités temporelles , des temps nouveaux , où tout nous sourira , où, toutes les horreurs et tous les vices étant vaincus, les chrétiens n'auront plus qu'à fleurir en ce monde. Non ! Dieu me garde d'oublier jamais la belle parole du grand évêque d'Hippone : Numquid christianus factus es, ut in sœculo istojloreres ?