‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 43 sur 49 · JE FAIS APPEL A LA FORCE ET A LA PEUR · texte numérisé non relu

JE FAIS APPEL A LA FORCE ET A LA PEUR

A la force ! appelons les choses par leur nom : vous voulez dire à la rigueur des lois, et au bras séculier! Faut-il donc, pour échapper à une telle accusation, se résigner à se taire, quand on a le devoir impérieux de parler? Mais alors la liberté serait vraiment pour vous trop commode : elle deviendrait la porte ouverte d'une citadelle désertée. Non, la vérité peut se passer d'être protégée; mais il faut qu'elle soit toujours défendue.

Le bras séculier ! Pour moi , je n'y ai jamais eu grande confiance. Il ne s'est guère sauvé lui-même ni en 1830, ni en 1848. Et je redis d'ailleurs avec Fénelon : Le protecteur a trop souvent opprimé.

Et définitivement, je préfère, avec une alliance convenable, la liberté dans la justice. Je dis avec une

alliance convenable ; car la société et la religion ne sont pas faites pour vivre étrangères Fune à Tautre, mais pour s'aider Tune Tautre dans la justice et la liberté. Tel est le principe tutélaire des concordats.

Si c'est faire appel à la force que de gémir devant les plaies morales du pays, je l'avoue, je suis coupable. Mais qui peut m'accuser? Ce que j'ai fait, je suis chargé par Dieu, par l'Eglise, et par mon pays de le faire. Qui pourrait blâmer ma parole? Qui ne blâmerait pas mon silence?

J'ai signalé le matérialisme des doctrines : que n'aurais-je pas à dire si je voulais toucher ici une autre de nos plaies vives, le matérialisme des mœurs? On s'en est ému jusque dans nos assemblées politiques. Et certes, avec raison, car le matérialisme, qui détourne des intérêts spirituels et éternels, détourne également des nobles soucis de la chose publique et des luttes viriles de la liberté. « Athéisme et servitude « , a dit éloquemment M. lillemain, « vont très-bien de compa- » gnie '. V Mais il y a plus encore, au bout de ces doctrines énervantes, que l'abaissement des âmes et des mœurs publiques : il y a les abîmes que j'ai montrés.

La presse irréligieuse et antichrétienne, qui est le grand moyen de propagande pour toutes ces doctrines, est la grande coupable ici, je l'ai dit. Mais la presse

1 La Tribune : AI. de Chateaubriand. — M. Villemain ajoutait : « On se tromperait d'espérer, à défaut de la liberté civile, la liberté T> philosophique... Cette liberté philosophique ne serait bientôt plus 1 qu'un impuissant scepticisme, toléré par sa faiblesse même, à peu ï près comme cet athéisme chinois, qui porte également tous les > jougs. >

aiijourtrinii, en France, est-elle soumise à un régime qui permette de combattre à armes égales les maux qu'elle nous cause? Poser une telle question, ce n'est pas faire appel à la force, mais à la justice, à l'impartialité et aux libertés promises.

Que d'autres, sous une constitution perfectible, signalent les défauts du régime actuel de la presse, à leurs points de vue spéciaux. Moi, évoque, je les signale au nom de la morale et de la religion.

Soyons francs. Il n'y a de largement permis à la presse que deux terrains de discussion, l'économie sociale et la religion. Vous êtes semblables aux magistrats d'une ville exposée à l'incendie, qui auraient fait assurer les palais en oubliant de faire assurer les greniers à blé et les poudrières. Vous avez voulu défendre, et c'était votre droit, la dynastie, la constitution , les formes politiques , et vous avez livré aux disputes les questions économiques qui mènent droit à la discussion du prolétariat, et les questions religieuses, qui mènent droit à la discussion de l'Eglise et de Dieu. Or, qu'est-ce qui se passe? Dans le premier chemin, on rencontre les propriétaires, et on les calomnie; dans le second, on rencontre le clergé, et on le livre aux haines aveugles. Ce mal est fait, et s'accroît tous les matins. Je rencontre parfois des articles qui rappellent l'accent des journaux révolutionnaires avant le 2 septembre.

Eh bien! dans cet état de choses, quand l'attaque des vérités religieuses, philosophiques, sociales, est si largement permise, la défense l'est-elle également?

Pour moi, je sais des journaux et des revues catholiques qui n'ont pas même pu obtenir la périodicité moins restreinte qu'ils réclamaient.

Aucun moyen pour les catholiques (et je n'ai le droit de parler que pour eux) d'organiser des facultés, des cours, des conférences, et un enseignement supérieur catholique. Cette grande question vaudrait à elle seule un mémoire.

Mais parlez de l'Opéra, des cafés et des courses, appelez-vous la Lune ou le Hanneton, parlez d'agiotage et de bourse, appelez-vous le Crédit^ V Actionnuire, vous avez liberté, gratuité, facilité.

Je sais les dangers de la liberté de la presse, mais rien ne surpasse à mes yeux les dangers du régime actuel, assurément contre l'intention de ceux qui l'ont établi. On voulait défendre la société, on a livré la morale. On voulait diminuer la puissance de la presse, on l'a rendue tout à la fois plus basse et plus forte ; tout lui a été permis, sauf l'indépendance. En établissant des monopoles et des exclusions, on a enrichi et grandi les favorisés, ruiné ou bâillonné les exclus. Or je ne sais comment il se fait que, à Paris et en province, la plupart des exclus sont de notre côté.

Sans plus discuter, car je ferais un autre volume, je demande que le gouvernement s'éclaire et que le régime de la presse soit impartial.

On dit encore : La peur! je fais appel à la peur! — Je suis de ceux qui croient qu'en 1848 la peur a dépassé le mal , et qu'en tout cas le mal a abouti à des remèdes qui ne l'ont pas bien guéri. Mais au moins c'était alors

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la peur du mal. Aujoimriiui , nous avons la peur du bien

Nous n'osons pas être hautement pour Dieu, pour TEglise, et pour Tàme, contre les empoisonnements de l'athéisme. Je le connais, je le qualifie, et je le signale à l'opinion de mon pays. Si je me suis trompé , et si les coupables sont meilleurs que je ne pense, qu'ils me démentent , jamais je n'aurai eu de plus grande joie.

j'ai voulu effrayer au profit de la question romaine?

On dira enfin que j'ai soulevé la question religieuse et sociale pour détourner les esprits ou les épouvanter, et masquer ainsi la défense de la question romaine.

Non, je ne veux rien masquer : quand j'ai voulu parler de la question romaine, dont mon esprit ne se détourne pas un instant, j'ai su le faire nettement, et pas n'était besoin de lire entre les lignes de ma lettre, comme l'a dit agréablement le Journal des Débats ; et je le ferai nettement encore une fois ici. Ce sont mes contradicteurs, bien plus réellement, qui voudraient cacher sous la question romaine la question divine. En frappant le Pape , ils prétendent ne frapper ni la religion, ni Dieu. Ils le disent, et beaucoup de gens le croient. J'ai voulu, c'était mon devoir, démasquer cet artifice, et montrer que le dernier terme, le grand intérêt, et l'enjeu qui passionne dans la guerre au Pape, c'est la guerre à Dieu !

Sur cette grande question, tout ce qui se devait dire a été dit. Et si je ne me trompe, les ennemis de Rome

ont eu beau endormir, lasser ou fausser l'opinion, préparer les voies, comenir du jeu , et aboutir à leurs fins arec un art profond soutenu par de puissants secours, il s'élève en ce moment du fond de toutes les âmes honnêtes, même les moins chrétiennes, une insurmontable répugnance , une honte et une indignation générales ; on souffre et on rougit, à l'approche du jour, choisi et désigné d'avance, qui verra un auguste, saint et infortuné vieillard délaissé par la France, qui pourrait, mais qui ne veutj)lus le défendre, et livré à tous les hasards, entre la détresse et la révolte, entre la dépendance et Texil, sous la garde de la sincérité, de l'honnêteté, et de la modération du Piémont.

Le cabinet de Florence se fait en ce moment modeste et pieux. Les circulaires de M. le baron Ricasoli sont des homélies; cependant l'homme se montre sous le diplomate, et certaine phrase diplomatique ressemble à un poignard sous un manteau.

Quoi ! cette souveraineté que vous avez juré de garder, vous l'appelez : une j^rincijjauté sans analogue dans le monde civilisé. Voilà la victime ! Cette souveraineté qui va s'exercer sur la foi de votre parole, vous la nommez : une expérience. Voilà la sentence! Ace peuple que vous devez apaiser, vous dites que sa situation est intolérable, en contradiction avec tous les progrès accomplis de la civilisation , et vous le poussez formellement à la révolte. Voilà l'exécuteur! Et en face de ce Souverain, auprès duquel la France, avec qui vous traitez , laisse un ambassadeur, vous parlez de vos droits. Voilà la main tendue pour profiter du coup.

Et à nous enfin, afin que rien ne u>an(|uc à notre humiliation, vous parlez de votre iminanquahh' triomphe; et la comédie se mêlant à la tragédie, selon Tusage des pièces italiennes, notre bon Moniteur du soir ou du matin, sans y rien comprendre, trouve tout cela très-bien, et proteste que Ton n'attente pas, que Ton n'attentera pas à la puissance spirituelle du Saint-Père. Je le crois bien. Je ne m'attends pas à voir M. Ricasoli bénir le peuple, M. Cialdini chanter les vêpres, et M. Garibaldi nommé cardinal'. Mais je vous connais, vous et vos aspirations morales. Si l'on se révolte demain à votre profit : C'est le principe qui triomphe! ce sont des frères, illuminons les villes! Si l'on se révolte demain contre vous : Ce sont des ennemis, bombardons sans pitié !

Oh! je sais que l'arrangement fait sera habilement exécuté; sauf l'imprévu, je ne m'attends guère à rien d'immédiat; on laissera partir nos vaillants soldats, on tâchera même d'incliner les esprits à penser à autre chose, on imposera trois mois de silence et de bonne tenue; et nous, évoques, nous aurons eu l'air de crier dans le désert et sans raison. Mais l'éjjoque est calculée , comme un mouvement de la marée ; et ce qui rend l'acte plus odieux, c'est précisément l'art et la puissance de la préméditation. C'est ici une spéculation à

* Le langage de M. Ricasoli n'est pas autre chose (jiie le fameux décret de Mazzini et de Garibaldi -

Art. 1'^. La papauté est décline en fait et en droit du pouvoir temporel des Etats romains.

Art. 2. Le Pontife romain aura toutes les «[aranties nécessaires à son indépendance dans l'exercice de son poucoir spirituel.

terme, et une révolution à crédit. Seulement le jour de l'échéance embarrasse.

En ce moment donc, quelle est au juste la situation?

Des enfants de ce saint Pontife attaquaient le trône de leur père; d'autres le défendaient, et ne permettaient à personne de le défendre avec eux. Eh bien î que voyons-nous?

Ceux qui attaquaient ont tout pris jusqu'ici, sauf le trône; ceux qui défendaient ont tout laissé prendre, sauf le trône aussi : et aujourd'hui , ceux qui défendaient vont partir; ceux qui attaquaient vont avancer.

Ce n'est pas ici , comme on s'obstine à le dire , comme le ministre italien le répète , une souveraineté placée dans la condition de toutes les autres souverainetés. Cela est absolument faux et absurde. C'est une souveraineté placée, depuis dix ans, par les spoliations, les invasions, le massacre de son armée, les menées révolutionnaires de toute sorte, les attaques et les dénonciations incessantes de tous les révolutionnaires de l'Europe, dans la plus exceptionnelle des situations ; — si exceptionnelle, que pas un gouvernement ne tiendrait dans une situation pareille, et que le gouvernement qui paraît le plus fort en Europe, attaqué et cerné comme l'est celui du Pape, disparaîtrait en un instant, s'il n'avait pas une armée de six cent mille hommes '.

1 Le Moniteui^ du soir dit encore , à propos de la circulaire de M. Ricasoli, que l'Italie, qui a promis à la France et à l'Europe « de T> ne pas s'interposer entre le Tape et ses sujets, maintient cet 5) EXT.AfiKMENT FORMEL. T> Je répondrai encore au Moniteur du soir que le gouvernement italien maintient si peu cet engagement formel, que par l'acte même si amicalement interprété par le Moni-

Dans de telles conjonctures donc, la cliule est inévitable; tout le monde la prédit, tout le monde Vavtnonce. Ce trône, miné depuis dix ans, ébranlé tout autour, et soutenu à cette heure par un seul appui, il s'agit, par un dernier coup et un dernier a])andon, d'en consommer la ruine, avec la chute du vieillard : et les moments pour Pie IX sont comptés; chaque jour qui s'écoule le rapproche du terme.

Pour moi, j'ai fait dans cette question tout ce que j'ai pu pour sauvegarder, autant du moins qu'il était en moi , l'honneur de la France et de l'Italie elle-même : j'ai tout dit, une chose exceptée ; j'en écartais ma pensée, et je ne voulais pas la prévoir; mais il faut bien en subir la vue , aujourd'hui que nous approchons du terme et touchons à la dernière extrémité.

On a écrit le Dernier jour d'un condamné. Eh bien! une convention malheureuse, intervenue entre ceux qui attaquaient et ceux qui défendaient le saint Pontife, l'a mis à ce supplice, lui et ses enfants. Il connaît le jour et l'heure.

Spectacle inouï !

teur du soh\ il intervient de la manière la plus odieuse entre le Pape et ses sujets, et contre le Pape. Quand V'ictor-Eiiiinanuel déclare que l'Italie est faite, mais n*est pas achevée, et M. Ricasoli, que le Pape à Rome est inie anomalie dans fa cirilisation européenne, et une contradiction avec tous les progrès accomplis, n'est-ce pas là une attaijue formelle contre le Pape? Est-ce que le ministre italien se permettrait impunément de parler en de tels termes du czar ou du gouvernement anglais, d'un gouvernement quelconque? Et si un ministre quelconque osait dire que la dynastie impériale est en contradiction avec le j)rogr(s accompli par la France, est-ce que sa parole ne serait pas innnédialement suivie d'une rétractation ou d'une guerre ?

Voilà un vieillard , un pontife , un roi , assis depuis mille ans sur un trône dix fois séculaire.

En ce moment, le monde contemple son agonie.

Le coup de lance, le fiel et le vinaigre ne lui manquent pas.

Sa mansuétude, sa patience, sa magnanimité ont été sans bornes.

C'est à peine si la plainte du Crucifié a été sur ses lèvres : Ut quid dereliquisti me ?

Les scribes qui l'ont accusé, sont là tous autour de lui , pour l'accuser encoi^ dans cette extrémité , pour s'offenser de sa douleur, pour s'indigner si ses paroles sont émues, pour élargir, après l'avoir creusé , le fossé qulTentoure, pour envenimer, après l'avoir faite , la plaie de son cœur, enfin pour ameuter contre lui le peuple.

Et cependant, là, comme dans la Passion, on hésite. La main tremble et n'ose porter le dernier coup : c'est à qui le fera porter par un autre. Le Piémont lui-même n'ose pas.

Les meneurs cherchent , et ils trouveront, pour tout consommer, ce qui se trouve toujours pour les grands forfaits, des êtres inconnus, des hravi innommés, dont l'histoire ne porte aux générations futures que le crime , et dont elle ne sait pas redire le nom vil et abhorré.

On a besoin de ces auxiliaires. Ils sont dignes de la cause. On les trouvera ; sauf à dire , on le dit déjà, pour se donner le droit d'intervenir contre le Pape , que c'est lui qui fait faire l'émeute.

Quelquefois, quand des chasseurs ont longtemps poursuivi une proie, si elle est redoutable, si c'est un lion du désert, quand il est forcé, on l'entoure, mais on hésite à lancer contre lui le dernier trait.

Ici , ce n'est pas un lion , c'est un agneau. Et cependant, ils tremblent tous d'une secrète horreur devant leur forfait.

Cependant, que fait l'Europe? L'Europe contemple, effrayée, mais silencieuse, cette lente agonie.

La victime, sur son Calvaire, jette de tous côtés ses regards, et nulle part le secours : Circumsjjexij et non erat auxiliator !

La stupeur les a tous glacés.

Mais où sont donc tous ces aigles dont l'Europe se vante et qu'elle déploie sur ses étendards?

La Pologne est déchiquetée par l'un ;

L'autre dépèce l'Allemagne surprise et trahie;

Je ne vois là que des vautours.

J'en aperçois un autre qui a laissé récemment casser son aile.

Il y en avait un, plus fort que les autres, planant librement sur l'Europe.

Ah ! celui-là devait mourir pour défendre l'agneau ; car c'est l'aigle de la PVance.

Mais non, on ne lui demandait pas de mourir : il lui suffisait d'un regard et d'un cri pour dissiper les meurtriers, mais il plie son aile et s'en va.

Et toi, sainte Victime, grand Pontife, qui t'appuyais si confiant sur les fils de la France, ne te reste-t-il donc plus qu'à te couvrir la tête de ton manteau, et à jeter à

la nation très-chrétienne, en tombant, ce cri éternellement accusateur : Tu quoque^Jili!

Ah! que l'avenir , que Dieu et les hommes nous pardonnent! Sans doute, il y a des voix françaises parmi les clameurs qui montent contre vous; mais ce n'est pas la France, non, ce n'est pas elle qui vous a condamné , saint Pontife ! Ce n'est pas non plus cette Italie que vous avez tant aimée, et que vous auriez voulu faire libre, glorieuse et fidèle !

Je le répète, à l'honneur de mon pays : tous les esprits honnêtes sontndans la stupeur, et les fronts rougissent.

Et je ne vois chez nous que les scribes et les séides à qui il reste une voix pour crier le Crucifigatur.

Messieurs , vous avez été trop loin , et vous vous réjouissez trop ; vous commencez à inspirer l'horreur. Et ici, mes paroles contre vous sont inutiles; vos actes suffisent.

Vous triomphez. Soit, un tel triomphe vous va bien. Mais après ?

Tout sera fini, dites-vous? Xon; tout ne fera que commencer.

Le Pape est faible , et on croit pouvoir tout contre lui.

Mais sachez-le , cette faiblesse est plus forte que vous ! Il y a dix-huit siècles qu'elle tient.

Il est vrai, vous croyez la tenir à i^otre tour, et la broyer enfin. Xon; celui-là, c'est la pierre qu'on ne broie pas.

Et quand vous aurez spolié et détrôné le Pontife, qu'on ferez-vous? Je l'ai dit : « Ce serait là un de ces

» événements qui retentissent dans Tliistoire et carac- » térisent une époque. Les princes qui l'auraient con- « sommé seraient nommés et jugés sur cet acte. Quelle " que soit leur carrière, ils n'auraient mis la main à » aucun événement dont les conséquences pussent être V plus prolongées après leur mort, et dont ils porte- » raient une responsabilité plus redoutal)le devant Tliis- » toire, devant leurs enfants, et devant Dieu. «

Mais que vous importent à vous, ennemis au fond de tout gouvernement, que vous importent les alarmes des consciences, le long trouble des âmes dans toute la chrétienté : formidables embarras du pouvoir ajoutés à tant d'autres ?

Ce n'est là, je le sais, que le préliminaire des renversements que vous méditez : et vous ne serez satisfaits que quand vous aurez fait de Rome, arrachée au Pontife, la capitale de tous les révolutionnaires de l'Europe.

Et quant à vous, politiques plus graves, qui ne vous dites pas révolutionnaires, mais qui avez secondé si aveuglément à Rome la révolution, et favorisé cette unité italienne, mère si prompte et si menaçante, on vous l'avait prédit, de cette unité allemande qui vous inquiète justement, vous croyez que, dans notre Europe si agitée, on peut impunément porter la main sur la plus haute autorité religieuse et morale qui soit dans le monde! et que de telles spoliations, de telles violations de tout droit, un tel écrasement de la faiblesse, un tel triomplie de la force , sont de nulle conséquence!

Vous nous répétez chaque jour que, si l'Eglise n'a

plus le pouvoir temporel, elle aura, ce qui vaut mieux, la liberté ! Nous prenons acte de votre parole ; mais si l'auguste Pontife, qui couvre depuis vingt ans de la majesté de sa vertu personnelle un trône si violemment attaqué, si Pie IX se levait, et, vous prenant au mot, s'il interpellait les rois et les partis, et demandait que la France , l'Italie, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, donnant l'exemple au reste du monde, accordent la liberté à l'Eglise sur leur territoire, et déchirent les lois surannées qui entravent sa libre et bienfaisante action sur les hommes, s^l tenait ce langage, s'il vous prenait au mot, je le répète, que verrions-nous?

Un refus, un déni de justice, un maintien universel des vieilles entraves si chères aux partis qui se disent les partis de l'avenir.

En sorte que vous nous prenez ce que nous avons, sans nous donner ce que nous n'avons pas.

Sur un point du monde, et dans son Chef, l'Eglise était libre, et partout ailleurs entravée. Désormais, ni le Chef ne sera libre, ni les membres. Liez la tête après avoir lié les bras, puis reprochez à ce grand corps de ne plus marcher assez vite !

Les faits démentent ici les paroles, les actes désavouent les promesses, et quelque confiance que j'aie pour ma part dans les ressources de la vraie liberté , nous ne saurions être dupes d'un projet d'échange où je vois bien ce que l'on nous prend sans avoir jamais pu apercevoir ce que l'on nous donne.

Les vrais libéraux de l'Europe , ceux qui nous tiendraient ce langage sincèrement, sont d'ailleurs ici dans

la même situation que les vrais chrétiens; ils sont battus, et sans aucun pouvoir de tenir leurs promesses.

Ils assistent avec nous à ce grand événement qui déjà ressemble au naufrage d'un illustre navire dont on entendrait de loin retentir le canon de détresse, pendant que des pirates épient le moment où ils se partageront ses dépouilles. Un autre navire, hélas! pendant ce temps, rentre au port tranquillement, ayant recommandé les naufragés aux forbans de la côte. Et les gens habiles qui se promènent sur le rivage, dirigeant de ce côté leurs longues-vues, affirment que tout se passera bien.

Ce serait un miracle; mais ceux qui nous reprochent de croire aux miracles, ont foi dans celui-ci.

D'autres ajoutent que, si le navire est coulé bas, désemparé, englouti, ce sera l'affaire d'un instant, pénible, mais court, après lequel les flots continueront à couler, le ciel bleu à sourire, et les hommes distraits se détourneront et n'y penseront plus.

Oui , il en sera ainsi un jour sur votre tombe ! Mais le navire en ce moment criblé est la barque sur laquelle le Sauveur du monde a planté son drapeau. Pour le bonheur des hommes, elle ne périra pas sous leurs coups; mais, hélas! ces coups retomberont sur eux. On ne se moque pas de Dieu. Deus non irridetur.

Et maintenant, qu'ajouterai-je ?

Après avoir exposé, dans ce douloureux écrit, la triste situation de l'heure présente , le mouvemen

d'impiété radicale qui se fait en France et en Italie , le progrès des doctrines athées et matérialistes, et, à la faveur des coups portés contre le Pape, la guerre à la religion et à Dieu grandissant chaque jour , préliminaire menaçant de la guerre à Tordre social; faut-il nous décourager?

Kon, je Fai dit, le découragement n'entre jamais dans les cœurs chrétiens. Ils espèrent toujours; contra spem^ in spem.

Sur ce qui fait aujourd'hui la grande préoccupatiou de tous les esprits et de tous les cœurs, sur ce point fixe et menacé vers lequel sont tournés en ce moment avec anxiété les regards de tout l'univers , je n'ai qu'une parole à dire, et elle n'est pas de moi :

L'Empereur veut que le Chef suprême de l'Église soit respecté dans tous ses droits de souverain tem- POREL ' .

Abandonner Rome , oublier la politique suivie par la France depuis des siècles !

ce Non , ce n'est pas possible M ^5

Ce n'est pas possible. Xon, car je veux croire à l'honneur !

Voilà sur Rome mon dernier mot.

Et quant à Pie IX , que fait-il à cette heure suprême ?

Il reçoit dans ses bras cette pauvre cliente de la France , l'impératrice du Mexique , défaillante à ses pieds. Il bénit les généraux et les drapeaux français,

1 Lettre aux Évêques de France , 4 mai 1859.

2 Discours au Corps législatif, 22 mars 1861.

au moment où on les rappelle. Il bénit les pavillons qui flottent dans les eaux de Civita-leccliia. Voilà un évoque qui le quitte pour retourner à Naples : écoutez le langage dont il reçoit à Rome, du Saint-Père, l'inspiration : ce Pax vohisj la paix soit avec vous. Kgo w sum; c'est moi , votre évoque. Xe craignez pas, noUte w timere. J'aime même les méchants : Je désire couvrir » leurs plaies et les guérir '. »

Voici un autre évéque qui, dans une ville de France, combat les ennemis de Dieu; Pie IX l'encourage. Comme ce général frappé du même boulet que Turenne, qui disait à son fils : « Ne pensez pas à moi, soyez tout à » lui w ; Pie IX semble dire à cet évêque : « Avant de w songer à ceux qui envahissent Rome, allez à ceux qui » envahissent les âmes. Ne pensez pas à moi ; soyez tout 5) à la défense de Dieu et au salut de votre peuple^. »

Et quant à cette guerre faite à Dieu et à toutes les croyances religieuses, eh bien! une dernière fois j'en appelle au bon sens, à la préovyance, au courage, à l'intelligente énergie de tous les honnêtes gens, pour qu'ils défendent leurs enfants, leurs familles, leurs âmes, contre l'invasion des doctrines athées.

Oui, a il faut convier tous les hommes de cœur et » d'intelligence à consolider quelque chose de plus » grand qu'une charte, de plus durable qu'une dynas-

1 Lettre du cardinal-archevêque de Xaples, revenant de l'exil , à ses diocésains. Rome, 23 novembre 1866.

^ Verge omnes tui ingenii vires adhibere ad pestiferos errores projligandos atque ad tui g régis salutem procurandam. — Bref du 8 novembre 1866.

« tie : les principes éternels de la religion et de la IMMORALE. 15 (Discours du prince Louis - Napoléon , à rhôtel de ville de Paris, 10 décembre 1849.)

Et certes, pour accomplir une telle oeuvre, je le répète, les ressources en France ne manquent pas.

Il y a en France une jeunesse généreuse , qui répugne aux abaissements du matérialisme , et sent encore battre son cœur pour les grandes et saintes choses; c'est à elle que je dis : Repoussez, repoussez les doctrines abjectes, restez fidèle aux nobles croyances, et sachez les honorer et les défendre : à vous, qui êtes l'avenir, de sauver Tavenir.

Il y a un peuple honnête et droit, sincère et bon , dont la foi , grâce à Dieu , est intacte comme les mœurs, fidèle à la religion comme à la patrie; force et cœur du pays, ouvrier de la grandeur nationale par l'industrie et par la guerre; c'est à lui encore que je dis : Fermez l'oreille à ces sophistes, ne les laissez pas chasser Dieu de votre foyer et vous dérober, à vous et à vos enfants^ le trésor de votre foi et de vos espérances. Oui , ces hommes vous trompent : fuyez-les. Leurs dupes aujourd'hui, et leurs instruments demain, vous seriez bientôt leurs victimes.

Il y a une philosophie spiritualiste, une science spiritualiste parmi nous. Ah ! dirai-je aux vrais philosophes et aux vrais savants : La barbarie intellectuelle nous menace. Debout! à l'étude, au travail : sauvez l'honneur et la dignité de l'esprit français.

11 y a même en dehors de nous, disciples de cette religion chrétienne qu'on outrage, il y a des hommes

qui , sans avoir encore peut-être notre foi tout entière, en comprennent du moins les bienfaits, rinflucnce, la nécessité sociale, « et ne voient aucun intérêt j)ul)lic à « diminuer volontairement ce qui reste de foi dans le 5) monde. » Voilà ceux aussi à qui je fais appel, pour cette nécessaire ligue de toutes les forces honnêtes du pays, contre Tenvahissement toujours croissant des idées subversives de toute société comme de toute religion.

Et je voudrais faire appel aux journalistes eux-mêmes et aux écrivains, à tous ceux qui ont le privilège d'enseigner, d'éclairer, d'émouvoir; à ceux dont les paroles «tombent tous les jours dans nos villes et nos villages, sur des esprits à peine entr'ouverts à Tintelligence et à l'instruction, à ceux qui disposent chaque matin du pauvre petit quart d'heure que les hommes condamnés au travail peuvent consacrer à la lecture et à la chose publique; je demande à ces précepteurs de sentir le poids d'une telle responsabilité , de respecter le peuple, de se respecter eux-mêmes, de no pas déchirer l'Evangile entre les mains de mes prêtres , de ne pas abattre la croix de Jésus-Christ dans les sentiers où les Evêques viennent bénir les pauvres. Je dénonce de monstrueuses doctrines avec une rigueur impitoyable, c'est mon devoir. Mais quand ce devoir est rempli, je me jetterais volontiers aux genoux de ceux que j'ai combattus, et je répéterais ce cri d'une femme de 1793, pour ses enfants : « Ayez pitié. Monsieur le w bourreau. ^

J'ai fini, je m'arrête.

Quoi qu'on pense de ce nouvel acte jauquel j'ai été condamné , la voix que je viens de faire entendre n'est pas la voix d'un ennemi : nul ne peut s'y tromper. Je ne suis l'ennemi de personne, pas même de ceux que je combats; encore moins de la société que je défends.

LETTRE

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