‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 6 sur 49 · DIEU · texte numérisé non relu

DIEU

Et maintenant, qu'enseignent ces hommes ? Pères de familles, qu'enseigneront-ils à vos fils, qui iront les entenJre dans leurs chaires, qui liront leurs articles ou leurs livres ? Qu'cnseignent-ils au peuple à qui est promis le premier rang dans cette société nouvelle , préparée par ce dogme nouveau ?

Ce qu'ils enseignent dans leurs chaires, dans leurs livres, dans les revues, dans les journaux , car ils ont envahi tous les grands organes de la publicité, le voici :

Ces vérités sacrées, qui sont les plus riches biens de l'humanité et le fonds de l'intelligence humaine : Dieu, la Providence , l'àme, la vie future, la spiritualité, la liberté de l'àme, la loi morale, ils les nient. Ces grandes et éternelles erreurs qu'on a appelées l'athéisme, le matérialisme, le fatalisme, le panthéisme, ils les renouvellent, et s'en font les propagateurs.

Et cependant, ils ne veulent pas qu'on les appelle des atliées, des matérialistes, des fatalistes, des panthéistes, des impies. Ils prononcent comme nous ces grands non:s : Dieu, Providence, âme, in.mortalité ; mais qu'en font-ils et conjment les entendent-ils?

\oiri ce que, dans un de ses premiers écrits, M. Renan n'osait pas signer, mais osait dire ; il l'a signé depuis : .. [)i('u^ Providence j âme, autant de bons vieux « mots, un peu lourds et matériels. » (Liberté de p en-

ser^ t. VI, p. 348.) Et dans une seconde rédaction de ce passage : a Dieu , Providence, immortalité, autant 55 de lîons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la 55 philosophie interprétera dans des sens de plus en plus 55 raffinés. •>•> (Etudes d'histoire religieuse, p. -419.) AI. Renan veut hien accorder cependant que la philosophie u ne les remplacera jamais avec avantage 55 ; probal/lement pour les simples.

Si M. Renan ne demande pas que le mot Dieu soit supprimé, c'est parce que ce mot a pour lui « une Ion- 55 gue jjrescription ; le supprimer serait dérouter Vhu- 55 manilé et se séparer, par le langage, des simples 55 qui adorent si bien à leur manière 55. [Etudes, p. -418-419.)

Apparemment, dans la pensée de M. Renan, il en est de ces hons vieux mots comme des symboles, qui , dit-il , « ne signifient pas ce qu'on leur ordonne de si- 55 gnifier v . (Études, p. 423.)

Voyons ce qui en est , au fond et dans le vrai , de la pensée de ces hommes, et si le Dieu dont ils consentent encore à prononcer le nom, par égard pour les simples, est le vrai Dieu, le Dieu vivant, le Dieu créateur, le Dieu que l'univers adore.

Ouvrons les livres de M. Littré.

Le point de départ de M. Littré, la majeure de son système , si Ton veut , c'est ceci : On ne peut connaître ni le commencement, ni la fin de rien ; ni cause première, ni cause finale. L'absolu est inaccessible à l'esprit humain. Donc, on ne jieut rien affirmer, ni rien nier sur tout cela. A^on-seulement toute théologie, mais

encore toute métaphysique, est impossible. Donc, laissons cela, et occupons-nous du positif, c'est-à-dire de ce qui est pour nous matière à expérience.

C'est dans ces limites que M. Littré renferme l'esprit humain.

Étranges philosophes , qui , parce qu'ils s'arrêtent , se croient arrivés, et, parce qu'ils ferment les j^eux aux questions, s'imaginent qu'ils les suppriment!

Mais aussitôt , par une contradiction nécessaire , M. Littré manque lui-même à son point de départ, et, contrairement au principe posé par lui , il a une doctrine sur le commencement et la fin des choses , il affirme et il nie : il nie Dieu , il nie l'âme , il nie la vie future.

Et cependant il se défend d'être athée ; car il est une divinité qu-'il adore, et un culte qu'il veut fonder : cette divinité , c'est l'Humanité , l'Humanité , dieu unique , unique providence ; et ce culte , c'est l'adoration de THiimanité.

Tel est tout le système religieux de M. Littré.

M. Littré est simplement un homme qui dit : J'ai une montre. La montre marche et s'explique toute seule ; je n'examine pas s'il y a un horloger ; je dis même qu'il n'y en a point.

Je ne répondrai pas , avec Voltaire : « Il faut être « enragé pour prétendre qu'une horloge ne prouve pas " un horloger, et que le monde ne prouve pas un « Dieu 5) ; mais je dirai tout simplement que ce système, c'est l'athéisme. Et je comprends que M. Littré voie

une naïveté métaphijsique^ c'est son expression , dans ce vers de Voltaire :

Si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.

Voici d'abord quelques textes , entre cent autres , où M. Littré déclare qu'on ne sait rien de Dieu et qu'on n'en peut rien savoir ; qu'il faut bannir absolument toute idée de Dieu , et organiser l'ensemble des sciences, et toute la société, toute la vie humaine, sans Dieu, et en dehors de toute question d'origine et de fin. C'est ainsi qu'il introduit de plain-pied l'athéisme pratique le plus complet.

« La philosophie positive ne nie rien et n'affirme rien M sur les causes prei)iières ei finales. Nous ne savons V RIEN sur la cause de Vunivers et des habitants qu'il » renferme. 15 — Rien, pas même si cette cause existé. — " Ce qu'on en raconte ou imagine est idée , conjec- « ture , manière de voir ... La philosophie positive ne 5) s'occupe ni des commencements^ si Vunivers a des ->■) commencements , ni de ce qui arrive aux êtres vi- « vants , plantes j, animaux^ hommes^ après leur mort , « ou à la consommation des siècles , s'il y a une con- 5) sommation des siècles. Permis à chacun de se figurer « cela comme il voudra. Aucun obstacle n'empêche 1) celui qui s'y complaît de rêver sur ce passé et cet « avenir... L'individu " — pas la société, — «l'individu M croira, si bon lui semble, ce que les théologiens ra- » content, ce que les métapthysiciens construisent... ^^ (Paroles de p>hilo s op)hie 2)0 sitive, p. 34.)

Ce qui veut dire , pour qui sait comprendre : Permis

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à chacun de se placer par ses rêves en dehors de la science et de la société civilisée , et de croire en un Dieu sur lequel il est impossible de rien savoir, — c'est-à-dire d'être un imbécile ou un enfant.

Dans la phase positiviste , " on renonce à la recher- 5) che de Fabsolu , c'est-à-dire des causes premières et « des causes finales, désormais reconnues inaccessibles, « et honnes seulement pour occuper V enfance et Ves- •^^ prit humain ^5 . [Dict. de Nijsten, art. Philosophie.)

Donc , « laissant de côté une enquête sur les causes y) premières et finales^ \d, philosophie positive renonce 5) résolument à une ambition incompatible avec la por- 5) tée de Vesprit humain •>•> . — « Se renfermer ainsi T» dans le cercle de ce que V ècoïe di^^eWe le contingent ^ 5) lerelatifn y constitue toute cette philosophie. [Conservation, p. 39.)

L'ordre des phénomènes , a les conditions nécessaires 55 des choses telles que nous les connaissons 5) — il s'agit des choses matérielles — « forment Vhorizon de 55 l'esprit humain, au delà duquel l'œil de l'intelligence 5) est incapable de rien voir que le vide infini 55 . [Conservation, p. 52)

La grande découverte de la philosophie positiviste , c'est qu'il y a six sciences qui s'enchaînent systématiquement les unes aux autres , et il ne peut y en avoir d'autres. (Art. Science.) Les deux dernières sont la biologie ^ ou science de la vie, et la sociologie, ou science sociale. Or, selon l'école positiviste, ces six sciences sont des sciences naturelles , qui sont régies par des lois générales, dans lesquelles Dieu n'a que faire, dans

lesquelles Dieu n'est rien. Les sciences qui traitent de Dieu, la Théologie^, c'est-à-dire la Connaissance de Dieu^ selon la définition qu'en donne M. Littré, et la métaphusiquCy qui traite de la cause première, doivent être rigoureusement exclues de l'encyclopédie des sciences humaines. Il en faut débarrasser la science. Les six sciences naturelles seules , sans Dieu , sans l'idée de Dieu, sans la connaissance de Dieu, constituent tout le savoir humain^ la philosophie , toute la philosojjliie. (Art. Science.)

« La sixième et dernière science, ou sociologie . . . » supplée définitivement à toute théologie comme à toute « métaphysique j, et indique les conditions de la nou- » telle éducation^ sans commettre ni la méprise de la » théologie ... ni la méprise de la métaj^hysique. w (Conservation, Révolution^, Positivisme , p. 191.)

M. Littré ne se lasse pas de répéter ces paroles :

« La philosophie positive met hors de cause les théo- " LOGIES qui , sous la forme de fétichisme, de poly- » théisme et de monothéisme , supposent une action » surnaturelle , et les métaphysiques , qui vont chercher » par delà les phénomènes leur point d'appui dans des « hypothèses. L'esprit positif a successivement fermé » toutes les issues à l'esprit théologique et métaphy- " sique. ^ [Conservation, p. 61.)

ce Essence des choses, causes dernières, questions V théologiques et métapliysiqucs, tout cela est en » dehors de l'expérience. L'esprit humain, de quelque w manière qu'il s'ingénie , n'a aucun moyen pour y at- ^5 teindre. » [Conservation, p. 53.)

c; L'idée d'un être théologiqiie quelconque . . . c'est, •0 comme le disait Laplace , une hypothèse désormais . inutile. . [iVuh, p. 298.)

Faire ainsi la science et la société athées, enlever à Fcsprit humain l'idée et la connaissance de Dieu , mutiler, abaisser la raison humaine, emprisonner l'homme dans le relatif et le contingent , écarter ces grandes et éternelles questions d'origine et de fin , ce n'est pas là encore toute la pensée de AI. Littré. Vainement il déclare que « la philosophie positive ne nie rien et n'af- 55 firme rien sur les causes premières et finales, w Par une contradiction formelle et nécessaire avec ce vain principe, il affirme que la cause du monde n'est pas Dieu , mais le monde lui-même ; que non-seulement les phénomènes, mais Vorigine de l'univers , s'expliquent sans Dieu ; bien plus, que Dieu ne les expliquerait pas ; que les lois naturelles sont, non pas les volontés du Dieu créateur, mais les propriétés immanentes des choses ; que l'idée de Dieu est, non pas seulement en dehors de la science , mais antipathique et contradictoire à la science ; que cette idée n'a rien de réel, ne correspond à aucun objet, est une pure fiction.

" On ne peut, » dit-il , u explique?' Vorigine du y> monde, ni par plusieurs dieux, ni par un seul. ^^ [Conservation, p. 279.)

tt Autrefois, et jusqu'à nos jours, la croyance qui fai- 1) sait vivre et réglait les sociétés était celle du gouver- ^5 nement du monde par des volontés ou une volonté. . . n (Paroles de jihilosojnhe jwsitive, p. 34.)

Alais le dogme nouveau, « éliminant définitivement

» toutes les volontés surnaturelles connues sous le » nom (le dieux.., de 2^J'Ovide7ice », le dogme nouveau « montre que tout obéit à des lois naturelles^ qu'on « appellera, si on le veut, \c?, jiroj^riétés immanentes « des choses... C'est là notre catéchisme, w [Conservation^ préf., p. XXVI.)

« L'humanité, dans son enfance et sa jeunesse, a été « régie par les lois de la transcendance ; elle le sera 5) dans sa maturité par les lois de Y immanence. » (^Paroles de 2yhiloso2jhie positive^ p. 35.)

Or, selon M. Littré lui-même, « la transcendance^ « c'est la théologie ou la métaphysique eœjyliquant l'u- " nivers par des causes qui sont en dehors de lui^^^ c'est-à-dire par Dieu ; 't l'immanence^ c'est la science 5) exj^liquant V univers par des causes qui sont en lui^^ , (Ihid., p. 34.)

Cl L'immanence seule est directement infinie... car, 1) laissant les types et les figures, elle nous met, sans in- V termédiairCy en rapport avec les éternels moteurs » d'un univers illimité. « (Ihid.j p. 3-4.)

« La conception du monde que les sciences ont faite « aux modernes ne s'accommode plus d'aucune théolo- ^^ gie »^ c'est-à-dire qu'il faut entièrement en bannir Dieu. [Conservation^ p. 171.)

« Le régime théologique , qui fut le régime initial 5) de l'humanité, touche à sa fin « [Conservation, p. L48), c'est-à-dire le régime où Dieu fut quelque chose dans les idées, les lois et les mœurs. Avec le positivisme , a la société passe , pour ses dogmes , ses

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» mœurs et ses institutions , sous la doctrine des lois 55 immanentes 55 . [Paroles de j^hUosophie^ p. 34.)

et Enfin , les sciences se montrent de plus en plus 55 contradictoires et incompatibles aux conceptions du 55 surnaturalisme 55^ c'est-à-dire à l'idée de Dieu : « Tellement que si , par une satisfaction purement in- 55 dii iduelle , on retenait l'idée d'un être théologique 25 quelconque, multijde ou unique ^ il n'en faudrait pas 55 moins le concevoir réduit à la nullité et à un office 55 nominal et surérogatoire. 5) (Conservation^ p. 297.)

«Les êtres théologiques, tenus j, il est vraij pour 55 réels^ mais dans le fait n'ayant d'existence que dans 55 Vesprity ne contiennent que ce que l'esprit avait 55 au moment où il les conçut. 55 [Conservation^ préf., p. XXVIII.) « Les idéalisations théologiques ne furent 55 jamais que fictives. 55 [Ihid.^ p. 286.)

Qu'est-ce donc que M, Littré met à la place de cette grande et vaine fiction de Dieu, de cette hypothèse désormais inutile, et comment achève-t-il d'instituer avec l'athéisme la religion du positivisme? Le voici :

« Le dogme nouveau nous révèle une grande et su-

.^ prcme existence I'Humanité Kos aïeux les plus

55 reculés ne l'ont pas connue Les païens ne l'ont

5 pas connue... les monothéistes ne l'ont pas connue. 55 [Ibid.j, préf., p. xxxi.)

Ainsi, la grande et suprême existence, ce n'est pas Dieu : c'est l'Humanité.

« Les sciences ont défait toute théologie... ^^ , c'est-àdire toute idée, toute connaissance de Dieu, selon la

définition expresse de M. Littrc. « Elles refont une nouw velle hase religieuse pour la société de l'avenir; cette 5) base, c'est l'HuMANiTÉ, seule provideivce, qui travaille )) pour nous et qui allège le poids des fatalités natu- .) relies. « (Ihiil, p. 327.)

et II ne nous reste qu'à retirer les derniers voiles, et 53 à prendre déterminément V Humanité pour idéal de

•>•> nos pensées pour objet de nos fêtes. » [Ihid.,

L'Humanité enfin est seule Vidéal infini y Vimmense existence.

« Combien n'est-il pas salutaire de se sentir en comy) munication avec Vimmense existence qui nous pro- 5) tége, avec \ idéal infini qui nous absorbe , avec cette 3) Humanité enfin, qui est l'esprit de notre globe et la •il providence des générations successives! •>•> [Ibid.j p. 296.) « L'Humanité devenant 53 ainsi « l'idée reli- 33 gieuse et le culte des bommes. 35 [Ibid., p. 167.)

Le Psalmiste avait dit : Les cieux racontent la gloire de Dieu, Cœli enarrant gloriam Dei. Cette grande parole , M. Littré la dément, et proclame que les cieux ne racontent plus que la gloire de rbumanité :

« On sait enfin 33 , dit-il, « que les cieux, où l'buma- 33 nité a calculé la courbe des planètes, la terre qu'elle a 33 défricbée, la vie qu'elle a étudiée, l'bistoire qu'elle 33 a conçue, ne racontent que sa gloire. 33 (Conservation, p. 300.)

Il faut voir à cette même page l'emploi que fai M. Littré du mot révélation, et ce qu'il nous dit de la révélation positiviste y " qui est celle de l'Humanité,

)) est fille de toutes les révélations antécédentes, et re- » connaît qu'elle n'a pu venir au jour ni sans la révé- » lation monothéistique, ni sans la révélation poly- « théistiqiie, ni sans la révélation fétichique. »

« Jadis le sentiment religieux se fixa sur les êtres y^ fictifs dont l'imagination primitive peupla le ciel; de » nos jours, il se fixe sur V existence réelle de l'Huma- 5) nité. )) [Ihid., p. 288.)

« V Humanité devient sa jorovidence à elle-même , •>■) après avoir longuement souffert, pour avoir trop 3) longtemps compté sur d'autres providences iman ginaires. » (Dictionnaire des sciences médicales, art. Mort.)

L'Humanité est tellement le iTai Dieu, que quand on adore Dieu et non l'humanité, on est idolâtre.

" Les idéalisations théologiques ne furent jamais M que fictives ; et quoiqu'une interprétation sagace 5) montre qu'au fond, dans de telles conceptions, » l'homme a toujours adoré peu ou beaucoup l'huma- » nité y toutefois, ni cette aperception n'était claire, ni 3) cette adoration n'était pure... Il faut y voir une indu- 3) bitable idolâtrie par rapport à la vraie notion reli- 3) gieuse. Voici venir, en effet, les temps étant accom- 35 plis, voici venir V idéal, qui n'a plus rien de fictif, 3) et qui est tout entier réel. 3) — a Humanité , règne , 33 voici ton âge. » [Conservation, etc., p. 286.)

tt L'Humanité est un idéal qu'il faut connaître (édu- 33 cation), aimer (religion), embellir (beaux-arts), en- 33 ricliir (industrie), et qui de la sorte tient toute notre n existence individuelle, domestique et sociale, sous sa

/i direction suprême, v (Conservation^ Révolution ^ « Positivisme j p. 286.)

Ces textes, comme la multitude de ceux que j'ai encore sous les yeux, non -seulement montrent que M. Littré est en pleine contradiction avec lui-même, quand il prétend que la philosophie positiviste ne nie rien et n'affirme rien sur la cause de F univers, sur le Dieu distinct du monde; mais ils en contiennent la plus explicite négation. Quand M. Littré affirme que Dieu n^ explique pas l'origine du inonde , qu'il n'est qu'une fiction^ une idéalisation fictive , une hypothèse désormais inutile ; qu'il faut éliminer toute volonté surnaturelle, toute providence, pour n'admettre que les propriétés immanentes des choses; que V idéal , qui n*a rien de fictifs qui est tout entier réel, c'est l'Humanité; que la suprême existence^ c'est l'Humanité; que la seule providence ^ c'est l'Humanité; le seul objet du cultCy c'est l'Humanité; que les conceptions théologiques et métaphysiques sont une vraie idolâtrie; je le demande à tout homme qui appelle les choses par leur nom : qu'est-ce que tout cela, si ce n'est Fathéisme?

Et pourquoi M. Littré ne veut-il pas convenir qu'il est athée? Pour des raisons vraiment inattendues : d'abord parce que l'athéisme est encore un théologisme; l'athée n'est pas vraiment émancip)é : c'est encore un théologien à sa manière; en effet, l'athée pose la question de Dieu. — Puis sa morale est celle du monothéisme. — Et enfin, l'athée n'est pas religieux ; car il n'adore pas l'Humanité.

On croit vraiment se méprendre quand on transcrit de pareilles aberrations; on ne peut pas se persuader que de telles paroles aient été écrites par un homme sérieux, dans notre temps, par un homme instruit, qui eût pu rendre à la société d'utiles services. Cependant les textes sont formels :

« L'athéisme n'est qu'une forme de théologisme. « [Conservation y p. 127.)

ce En dépit de quelques apparences ^ la philosophie 5) positive n'accepte pas l'athéisme. A le bien prendre, Si l'athée n' e?>i^o\ni un esprit véritahlement émancipé : w c'est encore à sa manière iin théologien. » [Paroles de philosophie jjositive j, p. 30-31.)

« Les philosophes du dernier siècle ont tiré la conr) séquence directe et vraie de V athéisme : c'est la mo- 15 raie de l'intérêt personnel. Cette morale est aussi r> celle des théologies, i? (Par. de jjhilos. pos., p. 31.)

« La philosophie positive est trop antithéologique 55 pour le déisme^ trop religieuse pour V athéisme. 5) (Consei^vationj, p. 279.)

Trop religieuse, en effet, car elle adore l'Humanité, et cette divinité-là, les athées ont le bon sens de ne vouloir pas la substituer à l'autre.

Et quant au panthéisme : « Pour bien des con- 55 séquences, le panthéisme revient au même que 5) l'athéisme... Ce système est encore pleinement théolo- 55 gique, et à ce titre il appartient, malgré ses préten- 55 lions, à l'ancien parti. 55 [Par. dephil.posit., p. 32.)

Et bien vainement essayerait-on ici de discuter avec M. Littré : a Ce qui a été écrit pour démontrer la

» théologie surnaturelle ou la théologie naturelle » , dit-il, « nous le connaissons : rien de nouveau n'a été )) ajouté; c'est nn cercle d'arguments qui est clos. Or, » ce cercle, nous l'avons franchi. « (Ihici.j, p. 50.)

C'est assez sur l'athéisme de M. Littré; voyons les idées de M. Renan sur Dieu.

Chez M. Littré, la négation de Dieu est nette, quoique enveloppée dans une langue que la plupart des lecteurs ne peuvent guère comprendre ; mais le nuage de cette langue n'empêche pas l'erreur de pénétrer les esprits; et là où il n'y a que l'absurde, le peuple et les ouvriers, auxquels cet enseignement s'adresse, soupçonnent des mystères de science.

Chez M. Renan, la négation de Dieu est mystique et raffinée : c'est toute la nuance. îl y a d'ailleurs ici, entre ces deux écrivains, avec les notables différences de style qui les distinguent, d'étonnantes analogies de pensée et d'expression qui les rapprochent.

Il est assez difficile de ramener à des termes précis la pensée fuyante et les formules sophistiques de M. Renan. Ce qu'il y a cependant de très-clair chez lui, c'est la négation d'un Dieu distinct du monde, c'est-à-dire du Dieu créateur, du Dieu personnel, du Dieu providence, du Dieu vivant et véritable; et le panthéisme, sous une forme ou sous une autre, est au fond de toutes ses théories. Cet esprit dévoyé ne fait qu'osciller d'une formule panthéisti((ue à une formule panthéistiquc : tantôt n'admettant qu'un Dieu abstrait, idéal, produit de la pensée humaine, inconscient,

n'ayant conscience de lui-même que dans et par l'humanité; tantôt rêvant un Dieu qui se développe dans la nature et dans l'humanité, comme le fond, la substance de toute existence; à la fois idéal et réel, mais réel seulement en tant que fini; absolument vague et indéterminé : ni personnel ni impersonnel, ni inconscient ni conscient, mais toujours inséparablement engagé dans les choses , dans la nature et dans l'humanité, de telle sorte que la nature et l'humanité n'étant pas, ce Dieu ne serait pas.

Nulle ambiguïté de parole, nulle explication sophistique ne sont capables d'éluder des textes tels que ceux-ci :

« Les sciences supposent qu'iL n'y a pas d'être libre, 55 supérieur à l'homme , auquel on puisse attribuer une 5) part appréciable dans la conduite morale pas plus •>■> que dans la conduite matérielle de l'univers. » [Explications , p. 24.)

Là-dessus un journaliste, M. Guéroult, posa à M. Renan, avec bon sens et précision, l'objection suivante :

« Cher Monsieur... il faut bien appeler les choses « par leur nom. S'il n'y a pas d'être libre supérieur à " l'homme, il n'y a pas de Dieu, ou tout au moins il « n'y EiM A PAS d'autre QUE l'homme. î' (Ojnniou natio- V nalc, 23 août 18r)2.)

i\I. Uenan osa dire dans sa réponse :

ii Toutes les facultés que le déisme vulgaire attribue » à Dieu n'ont jamais existé sans un cerveau. // ny a •0 jamais eu de prévoyance , de perception des objets

w extérieurs ^ de conscience enfin ^ sans un système w nerveux, d (Opinion nationale j 4 septembre 1802.)

M. Renan, avant de dire qu'il n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme y avait dit déjà : « Les sciences « supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient trou- 5) hier la marche de riiumanité; que cette marche est '> la résultante immédiate de la liberté qui est dans « rhommc, et de la fatcdité qui est dans la nature, w

Voilà pour toute Providence la liberté qui est dans rhomme, avec la fatalité qui est dans la nature; c'està-dire que la Providence est supprimée ; et Dieu réduit, comme disait M. Littré, « à la nullité et à un » office purement nominal et surérogatoire « ; réduit à n'être plus « qu'une hypothèse désormais inutile « .

C'est dans le même sens que M. Renan avait déjà dit :

« L'expérience a banni définitivement du monde des » faits (les considérations de substance nous échappent w ici) les agents intentionnels et les volontés libres auw très que celle de l'homme. « [Origine du langage , p. 240.) i<^ L'homme seul... change le cours des choses ^ " et les force à être dans le détail autrement qu'elles » n'auraient été sans lui. » (Origine du langage ^ p. 241.)

Que devient, dans tout cela, non-seulement la Providence, mais le Dieu créateur? Le voici :

Le créateur, pour M. Renan, est-ce autre chose que le sol, la nature féconde? « Quand riiomme apparut sur w le sol encore créateur ^ sans être allaité par une « femme, ni caressé par une mère, songe-t-on aux faits » étranges qui durent se passer dans son intelligence à

n la vue (le cette nature féconde dont il commençait à « se séparer? "

L'homme, du reste , fut alors créateur comme la nature : « L'homme et la nature créèrent tant qu'il y eut » un vide dans le plan des choses. Ils oublièrent de » créer, sitôt qu'aucune nécessité intérieure ne les y » força, a [lUd., p. 2M.)

et Depuis qu'il y a de Vêtre, tout ce qui s'est passé :) dans le monde des phénomènes a été le développe- 5) ment régulier des lois de l'être, lois qui ne consti- » tuent cpi'un seul ordre de gouvernement., qui est la « nature. Qui dit au-dessus ou en dehors de la nature, » dans l'ordre des faits, dit une contradiction, comme » qui dirait surdivin dans l'ordre des substances. » (Liberté de penser, t. III, p. 465.)

« La science démontre " — c'est par de telles affirmations que procède M. Renan — « qu'à un cer- V tain jour, en vertu des lois naturelles qui jusque-là 15 avaient présidé au développement des choses , sans

" EXCEPTION NI INTERVENTION EXTÉRIEURE, l'ÊTRE PENSANT

» EST APPARU doué de toutes ses facultés et parfait " quant à ses éléments essentiels. « [Études, p. 217.) 'i II y a eu une époque où notre planète ne possédait " aucun germe de vie organisée. Donc la vie organisée « y a commencé sans germe antérieur... mais par la 1' force intime déposée une fois pour toutes au sein des » choses. Donc, à un certain moment, la vie est appa- » rue sur la surface de notre planète par le seul déve- » loppnnrnt des lois de l'ordre naturel. " (Origine du langage, p. 245, note.)

Nous savons à quoi nous en tenir sur ce que M. Renan appelle lois, soit de la nature, soit de Fhumanité; car nous lisons dans son article sur VAve?iir de la métapliysique : " Le problème de la cause suj)i'éme nous

)) déborde et nous écbappe; il se résout en poëmes

5) non en lois, ou s'il faut parler ici de lois, ce sont 5) celles de la pbysique, de Tastronomie, de l'histoire, « qui seules sont les lois de Vêtre et ont une j)leine V réalité. « (Revue des Deux-Mondes ^ 15 janvier 18G0, p. 217.)

Certes, Buffon avait une autre idée que M. Renan et M. Littré des lois de la nature, quand il en donnait cette belle définition : « La nature est le système des M lois établies par le Créateur pour l'existence et la « succession des êtres. 5) Mais pour ces Messieurs, c'est là de la vieille métaphysique.

Mais, je le demande après tout ceci, qu'est-ce donc que ce Dieu qui n'existe pas li])re et supérieur à l'homme, qui n'a pas créé le monde, qui ne gouverne pas le monde , qui n'a aucune part appréciable dans la conduite morale et matérielle des choses, qui, n'ayant pas de cerveau ni de système nerveux , n'a pas de prévoyance, de perception des objets extérieurs, de conscience enfin?

aQu'est-ce que Dieu pour l'humanité, » dit M. Renan, «si ce n'est le résumé transcendant de nos besoins su- " pra-sensibles , la catégorie de Vidéalj, c'est-à-dire la t) forme sous laquelle nous concevons l'idéal, comme » l'espace et le temps sont les catégories des corps, " c'est-à-dire les formes sous lesquelles nous con-

5, cevons les corps? « (Liberté de i^enser , t. VI,

Voilà ce qu'est Dieu pour M. Renan : non pas un être substantiel et vivant en soi, mais simplement le résumé des besoins supra-sensibles de Fhomme, ou, comme Tespace et le temps, une simple catégorie de nos idées, c'est-à-dire une pure abstraction.

De là toutes ces formules inconcevables que M. Renan répète sans cesse, et qui sont tout le fond de sa critique des religions.

ce L'àme est la première des réalités et la seule y> lûeine réalité... En un sens, on peut dire qu'elle crée « Dieu^ puisqu'elle seule en déxoile la nécessité. » (Essais j p. 63-64.)

Et que veut dire encore cette phrase : « Sans viser à « la perfection absolue , qui, à serrer rigoureusement T) les choses j serait le néant? « (Revue des Deux- Mondes, 15 octobre 18(30.)

Quelque explication que M. Renan prétende donner, de telles paroles sont inacceptables. Et celles-ci ne le sont pas moins :

« Ce que l'humanité adore dans les caractères qu'elle 1' a idéalisés, c'est la bonté et la beauté qu'elle y a " mises. « (Etudes, préface, p. xxii.) — « L'homme y> FAIT la sainteté de ce qu'il croit, et la beauté de ce •-> qu'il aime. » (Études, p. 423.) — « L'humanité fait •' du divin, comme l'araignée file sa toile. -' (Job, xc.)

Toutes ces formules sont pleinement conformes aux pensées de M. Littré :

" L'idéal est à la fois le culte et le rêve de l'huma-

î) nité. Elle le poursuit et V adore ; elle le modèle, v {Conservation j, p. 28G.) *

Ainsi Tidéal, ce seul objet de rêve et de culte ^ M. Littré dit que rimnicinité le modèle ; M. Renan dit quV//^ le fait : « L'homme fait la sainteté de ce qu'il î) croit et la beauté de ce qu'il aime. 5?

Et ainsi est amenée cette parole insensée autant qu'impie, ivresse d'une raison en délire, par laquelle M. Renan termine un article contre la divinité de Jésus- Clu'ist :

fs- La nature humaine j, source éternelle de beauté ^

V vivra à jamais dans ce nom sublime » ( le nom du Christ), « comme en tous ceux que l'humanité a consa- " crés, pour se rappeler CE qu'elle est et s'enthousias-

V mer de sâ propre image. Voilà le Dieu vivant j, voilà 5) celui qu'il faut adorer ! -» (Liberté de penser j t. III, p. 470.)

Ainsi, la source éternelle de la beauté^ c'est la /2«ture humaine! YaÏ ({vmnàVhvim^miè consacre un nom pour se rappeler ce qu'elle est, et s'enthousiasmer de SA PROPRE IMAGE , elle vit dans ce nom : et voilà le Dieu vivant^ voilà celui qu'il faut adorer!

M. Renan en arrive même formellement à dire que l'absolu de la justice et de la raison, c'est-à-dire Dieu, envisagé hors de Vhumanité, n'est qu'une abstraction, et qu'il n'est réel qu'envisagé dans l'humanité :

« L'absolu de la justice et de la raison ne se mani- )5 feste que dans l'humanité. Envisagé hors de l'huma-

V nité, cet absolu n'est qu'une abstraction; envisagé " dans l'humanité, il est une réalité. . . v

82 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

Enfin , il va jusqu'à dire : ce Vinjini n'existe que y> quand ilrevétune forme finie... -■ (Revue des Deux- Mondes, 15 janvier 1860, p. 38^.)

C'est pourquoi M. Renan ajoutait : '^ Qui sait si Fin- ■1 fini réel est aussi vaste qu'on le suppose? :) (Ibid., p. 385.)

Cet infini réel, qui n'est pas infini; cet infini qui n'existe que sous une forme finie ; cet absolu qui n'est réel que dans l'humanité, évidemment ce n'est pas Dieu, le Dieu parfait, le Dieu immuable subsistant en lui-même , en dehors de la mobilité des choses créées; ce n'est pas, selon la grande expression des Livres saints, Celui qui est; c'est celui qui devient : c'est, pour employer l'étrange langage emprunté aux Allemands par M. Renan, Vuniversel devenir , qui se déploie sans fin dans la nature et dans l'humanité.

« La vraie théologie, c'est la science de la nature et -n de l'humanité, la science de Vuniversel devenir. « (Ihid., p. 385.)

C'est pourquoi « le grand procès de la critique a été « de substituer la catégorie du devenir à la catégorie '7 de Y être y la conception du relatif k la conception de y) Y absolu. » [AverrhoeSj préf., p. vu.)

a Philosopher n , ce n'est pas connaître Dieu, « c'est ^■> connaître l'univers. L'univers se compose de deux ^' mondes j le monde physique et le monde moral, ia '^ nature et Vliumanité. L'étude de la nature et de fl l'humanité est donc toute la philosophie. « [Avenir de la métaphysique. Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1860, p. 378.)

Et dans cette philosophie, Dieu, que devient-il?

Et qu'est-ce qu'adorer? Adorer, ce n'est pas, comme dans la philosophie platonniciene et la philosophie chrétienne, s'élancer au delà des choses helles, bonnes et vraies, pour rendre hommage à Celui qui est la beauté, la bonté et la vérité éternelles, et qui se reflète, mais ne s'absorbe pas, dans ses ouvrages.

Non, a tout se réduit à ce fait de la nature humaine : «l'homme en face du divin ^^ , ou, selon la seconde rédaction de ce passage, ce placé devant les choses " belles, bonnes et vraies, sort de lui-même, et sus- ->-> pendu par un charme céleste, anéantit sa chélive « personnalité, s'exalte, s'absorbe : qu'est-ce que cela, » si ce n'est adorer? 15 [Lihertê de penser^ t. II, p. 348; Études^ p. 419.)

Voilà pourquoi le monothéisme, la croyance en un Dieu créateur, distinct du monde et des choses, est si maltraité par M. Renan.

« Le monothéisme, " dit M. Renan, « est le fruit d'une « race qui a peu de besoins religieux : c'est comme le 15 MixiMUM DE RELIGION ' . )5 (Du monothéisiiie dans les yi races sémitiques.)

Selon M. Renan , dans le système de la nature rigoureusement déduit du monothéisme ^ la science du monde est impossible. (Joh^, p. lxxv.)

Il 11 n'y a pas de science du monde, tandis que le 55 monde est gouverné par les volontés particulières

* Ce qui n'cmpcche pas AI. Renan d'écrire ([ue a la race sémiï tique atleifjnit la forme religieuse la plus épurée que l'humanité » ait connue. ■» {Etudes, p. 85.)

r d'un souverain capricieux et impénétrable. « [Johj,

p. LXXV.)

C'était bien dans le même esprit que M. Littré écrivait :

a Le monothéisme est pauvre en notions positives... 1) son Dieu ignore trop de choses... » (Conservation^

p. XXVIII.)

Cette rigide et simple conception cVun Dieu isolé du monde j, dit encore M. Renan, est le fruit d'une race à l'esprit étroit, incaj>aMe de saisir les diversités j, qui, au lieu d'une nature animée et vivante^, conçut une nature sèche et sans fécondité. (Etudes j, p. 87-88.)

C'est la contemplation du désert qui suggéra aux Hébreux cette étroite conception. « Le désert est monothéiste. ->■)

Cette croyance au Dieu unique et créateur rétrécit l'esprit des Hébreux , et interdit à leur civilisation tout progrès, u C'est par là que cette race... devait, dans 55 toutes les voies profanes, ne pas dépasser la médio- » crité « , et n'avoir « ni arts plastiques , ni science ra- ■>•) tionnelle, ni philosophie, ni vie politique, ni orga- 55 nisation militaire, w (Études j, p. 88.)

Le Dieu des Hébreux, ce souverain capricieux et impénétrahle (Johj, p. Lxxr), est pour l'homme « une ^^ force ennemie contre laquelle les alternatives de 55 soumission et de révolte ^ dans le cœur de l'homme, 55 sont également justi/îées. v (Job^ p. lxu.)

On est au moins très-étonné de lire encore dans AI. Henan, à propos du poëme de Job^ que « le blas- » phèmc y touche à l'hymne, ou plutôt qu'il est un

DÉFEXSE DE LA RELIGIOM. 85

V hymne lui-même, puisqu'il n'est qu'un appel à Dieu )) contre les lacunes que la conscience trouve dans 5) l'œuvre de Dieu. •>^ (Joh^ p. lxii.)

Je devrais peut-être m'arrêter ici ; je crains vraiment que de nouveaux textes fatiguent mes lecteurs. Cependant il faut faire ici des citations, et beaucoup. Si là est la fatigue de ce travail, là aussi en est la lumière. Laissant de côté beaucoup d'autres textes, je ne puis donc au moins me dispenser de suivre et d'exposer encore le panthéisme de M. Renan dans quelques autres de ses formules.

Selon M. Renan , a le développement complet de la 5) conscience du monde se fait par l'humanité. ^ [Revue des Deux-Mondes j, 15 janvier 1860, p. 384.) — « Le )5 modèle de la perfection nous est donné par la nature » humaine. » (Ibid.^ p. 384.) — " La vie a son point » de départ dans la force et le mouvement, et sa der- » nière résultante dans Vhumanité. " [Ibid.j p. 368.)

Selon M. Renan, ni la raison ni la nature ne prouvent Dieu. « S'il n'y avait que la nature » , dit-il, '^ on pour- » rait se demander si Dieu est nécessaire. « (Ojnnion nationale^ 4 septembre 1862.) Il pense que la théodicée de Platon, de Descartes, de Leibnitz, ne peut faire illusion qu'aux esprits novices. « Si l'humanité " n'était qu'intelligente » , écrit-il, " elle serait athée. 5) (Revue des Deux-Mondes ^ ihid.^ p. 388.)

Sur tout cela « aucune formule philosopliique ou » théologique ne peut revendiquer la certitude. " (Etudes y XVII.) — « Un Béotien seul peut ne pas igno- » rer (sic) que les prétentions de la philosophie ne sont

86 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

5) pas plus justifiées que celles de la théologie. )) {Revue des Deux-Mondes j ibidem^ p. 377.)

Ouant à Dieu :

ce Le fait-on personnel? le fait-on impersonnel?... 5? De ces deux théories, Tune n'est pas XTaie, l'autre )) n'est pas fausse, w (Ibid.^ p. 390.)

ce Cet être absolu est-il libre? est-il conscient? La « parcelle consciente qui rentre en lui conserve-t-elle « sa conscience? Le oui et le îion sont également inaj)- M plicahles à ces sortes de questions. 55 (Opinion nationale ^ ihid.)

Quoi! si Dieu est personnel, s'il est libre, s'il a conscience de lui-même, si la personne humaine, que M. Renan appelle une parcelle consciente j, sortie de Dieu et qui rentre en Dieu , conserve encore sa conscience, c'est-à-dire sa personnalité, ces questions ne peuvent pas être posées! Le oui et le non leur sont également inapplicables! Oui. Telle est bien la pensée de M. Renan, car il ajoute : " Osons enfin écarter » comme secondaires et libres au plus haut degré ces » questions, condamnées par leur exposé même à ne 5) recevoir jamais de solution. ^î {Ibid., p. 390.)

Mais encore une fois, et définitivement, qu'est-ce que M. Renan fait de Dieu? Il trouve très-ingénieuses et très-riches de vérité les formules de M. Vacherot, qu'il c; résume en cette phrase : Dieu est l'idée du 5) monde, et le monde la réalité de Dieu. 5) {Ibid., p. 38(;.)

Il parle de c. Thorreur instinctive de tous les grands » esprits pour les formules qui tendent à faire de Dieu

)) quelque chose, w (Ibid.^ p. 389.) — " Mais si Dieu 5? n'est pas tout, il reste qu'il soit quelque chose, à 5) moins encore qu'il ne soit rien ! 5) lui répond avec une i ivc logique un philosophe de l'école spiritiialiste.

C'est donc à l'abîme du panthéisme que M. Renan est inévitablement ramené, et son dernier mot sur la question de Dieu, dans sa lettre à M. Guéroult, est manifestement la formule panthéistique la plus nette qui se puisse donner.

ce En dehors de la nature et de l'homme, y a-t-il )5 donc quelque chose? me demandez-vous, v — « H y 55 a TOUT, répondrai-je. La nature n'est qu'une oppa- 5) rence ; l'homme vi e?>{ (\\x\xn j)hénomène . Il y a le fond 5) éternel, il y a l'infini, la substance, l'absolu, l'idéal... 55 Voilà le Père du sein duquel tout sort, au sein duquel 5) tout rentre. 55

Ainsi, selon M. Renan, en dehors de l'homme et de la nature, il n'y a pas Dieu. // y a tout; et ce tout est Yahsoluy Viiifini^ la substance de l'homme et du monde; de là tout sort, et là tout revient s'absorber; c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une substance divine qui est le grand Tout, qui se manifeste par la nature, pure apparence j et par l'homme, \mr jyhénomène. Voilà le Dieu de M. Renan.

Il n'y a qu'un nom à donner à toutes ces formules : c'est le panthéisme; ou l'athéisme, j'allais dire, plus un mensonge.

M. Renan, comme M. Littré, repousse ces appellations, et n'accorde " que le dédain aux raines accusa- 55 tions d'athéisme que les esprits étroits ont toujours

5) élevées contre les hommes les plus religieux ^ parce n que ceux-ci ont craint de déroger à la majesté divine :5 en la limitant par une formule quelconque. » (Revue des Deux-Mondes j, janvier 1860, p. 386.)

L'athéisme, selon M. Renan, n'existe pas; ce n'est qu'une erreur de grammaire ^ un malentendu , une crainte pusillanime àe?, formules élevées.

ce L'énorme malentendu qui transforme en blasphé- » mateurs de la Divinité ses plus sincères adorateurs 1) est, avant tout, une erreur de grammaire. On ne 15 s'entend pas sur les mots. Quel hymne vaut le poëme » de Lucrèce? » [Ibid., avril 1858, p. 50-4.)

Lucrèce, le disciple d'Épicure , le chantre de la philosophie atomistique, le poëte de l'athéisme!

De même, selon M. Renan, les athées déclarés du dix-huitième siècle, qui niaient Dieu, n'étaient pas athées; a ils prêchaient le Dieu véritable ^j . — Mais ils reculaient comme les matérialistes " devant les formules » élevées ». [Ihid.^ p. 502, 504;.)

Un Allemand, M. Feuerbach , nie Dieu et l'immortalité de l'âme; il proclame que la théologie n'est que l'anthropologie, et il écrit : " La science qu'un homme " a de son Dieu n'est qu'un autre nom pour désigner » la science qu'il a de lui-même , la conscience qu'il a " de son moi. » N'importe; selon AI. Renan, M. Feuerbach n'était pas athée; au contraire, il était religieux; ou s'il était athée, il l'était à la façon des Allemands, « dévotement et avec une sorte d'onction » . ( Liberté dépenser, t. VI, p. 347.)

C est la seule réserve que nous puissions mettre,

quand nous disons que AI. Renan est athée ou panthéiste; peu importe ici la nuance : il s'efforce de l'être « dévotement et avec onction v .

M. Taine nous offre une autre nuance d'athéisme.

Xier Dieu ne suffît pas à cet écrivain railleur : il ne manque pas une occasion de persifler ce grand nom. Voici un exemple entre beaucoup d'autres. Il s'agit du respect qu'on a en Angleterre pour Dieu et la religion : ce La philosophie vous manquer, dit M. Taine, dans un dialogue qu'il institue avec un jeune Anglais : « j'entends celle que les Allemands appellent métaphy- » sique... Votre Dieu vous gêne; il est la cause su- « prême, et vous n'osez raisonner sur les causes, par 1) respect pour lui. Il est le personnage le plus impor- » tant de l'Angleterre; je le sais, et je vois bien qu'il le

V mérite , car il fait partie de la constitution. Il est le 55 gardien de la morale ; il juge en dernier ressort toutes « les questions. Il remplace avec avantage les préfets

V et les gendarmes dont les peuples du continent sont •>■> encore encombrés. Néanmoins, ce haut rang a Fin- 15 convénient de toutes les positions officielles, 55 etc. (Revue des Deux-Mondes , P"" mars 1861, p. M, 45.)

Mais M. Taine le prend aussi quelquefois sur le ton sérieux, et à la fin même de l'article qui débutait par ces misérables plaisanteries, il expose, en termes abstraits, un système philosophique par lequel Dieu est absolument supprimé :

«L'homme ne connaît point les substances; il ne » connaît ni l'esprit, ni le corps... Il n'atteint que des

90 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

^•> faits... Xoiis allons même plus loin : nous pensons 55 qu'il nij a ni esprits , ni corps , mais simplement 55 des groupes de mouvements présents ou possibles, et 55 des groupes de pensées présentes ou possibles. IVous 55 croyons qu'il n'y d^ point de substances y mais seule- 55 ment des systèmes défaits. IVous regardons l'idée de 55 substance comme une illusion psychologique... Nous 55 considérons la substance ^ la force et tous les êtres 55 métap)hysiques des modernes comme un reste des 1) entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au 55 monde que des faits et des lois j, c'est-à-dire des évé- 55 nements et leurs rapports. y> {Ihid.j, p. 71.)

Du premier coup, toute notion de Dieu est anéantie.

M. Taine poursuit. Après avoir décrit l'abstraction et l'induction, par lesquelles nous décomposons les faits et trouvons les lois, M. Taine établit qu'il n'y a qu'un moyen de démonstration qui consiste à aller du même au même^ un seul axiome, V axiome d'identité ^ dans lequf^l se confond, avec tous les autres, V axiome des causes y ce qui est le principe fondamental de la sophistique hégélienne. Les causes premières, ce n'est pas en Dieu que M. Taine les place, mais dans les choses, puisque l'esprit humain ne va que du même au même y et qu'z7 n'y a qu'un seul axiome j, l'axiome d'identité^ ce qui revient à dire, avec Hegel, que toutes choses au fond sont identiques. Et en effet, selon M. Taine, la cause ne diffère pas de l'effet; et par conséquent les causes premières de toutes choses, les puissances génératrices, ce sont les 'propriétés élémentaires i^(is choses. Tel est le point de départ qu'il donne

DEFEiVSE DE LA RELIGION. 91

à tout. La force imr laquelle nousjigurons la nature ^ ce n'est pas un être distinct de la nature, ce n'est pas Dieu, c'est la nécessité logigue qui transforme l'un dans l'autre le fait et la loi; ce qu'en d'autres termes Spinoza appelait natura naturans : une liaison invincible existe entre tous les êtres; leur jyroduction est sjwntanécj, et au cœur de toute chose vivante^ la nécessité enfonce et serre ses chaînes d'acier.

Depuis Epicure et la philosophie atomistique, jamais plus complet et plus audacieux système d'athéisme n'avait été exposé.

Cl Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et « le sens de cet axiome des causes qui régit toutes 5) choses... Il y a une force intérieure et contraignante )) qui suscite tout événement ^ qui engendre toute « donnée. Cela signifie d'une part qu'il y a une raison 55 à toute chose... 5? ce qui est très-vrai; « et d'autre 55 part... que la cause ne diffère pas de V effet ; que 55 les puissances génératrices ne ^ovAque les propriétés 55 élémentaires^ que la force active par laquelle nous 55 figurons la nature n'est que la nécessité logique qui 55 transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, 5) le fait et la loi. Par là, nous désignons d'avance le )5 terme de toute la science^ et nous tenons la puissante 55 formule qui , établissant la liaison invincible et la 55 j^roduction spontanée des êtres^, pose dans la nature 55 le ressort de la nature ^ en même temps qu'elle en- 55 fonce et serre au cœur de toute chose vivante les 55 tenailles d'acier de la nécessité ! 55 [Revue des Deux- Mondes ^ ibidem j p. 78-79.)

92 XOUVELLES OEUVRES GHOISiES.

Ou'est-ce là autre chose que rêlimination de Dieu, la plus radicale et la plus complète , et les vieux systèmes d'athéisme et de fatalisme exposés avec l'emphase d'un langage prétendu scientifique ^ ? Dans la page qui termine les Philosophes français au dixneuvième siècle j, l'exaltation et l'étrangeté du langage est à son comble ; en voici un court extrait :

ce ... Par cette hiérarchie de nécessités , le moxde :î forme un être uxique, indivisible j, dont tous les êtres 1) sont membres. Au suprême sommet des choses... se ;? prononce V axiome éternel, et le retentissement prow longé de cette formule créatrice compose par ses on- » dulations inépuisables l'immensité de l'univers, « etc. [Philosophes français j, p. 364.) — La page entière est prodigieuse.

^ Quelques pages plus bas, M. Taine nomme par leur nom ces premiers éléments, ces puissances génératrices qui sont tout :

ii Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes idées où B aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'existence I qui résument notre isnirers, s'il comparait ces deux étranges s quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales for- 5 mes ou déterminations de la quantité qu'on appelle les lois pbysi- -) ques, les types chimiques et les espèces rixantes, et cette mer- ■^ veilleuse puissance représentative qui est l'esprit; s'il découvrait » entre ces trois termes la quantité pure , la quantité déterminée, et s \à quantité supprimée , un ordre tel que la première appelât la " seconde et la seconde la troisième ; s'il établissait ainsi que la quanï tité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que la D pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière susn pendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il mon- ■n trait qu'ils doivent se combiner comme ils se sont combinés, » Binon autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'ij a point d'autres ï éléments et qu'il ne peut y en avoir d'autres , il aurait esquissé » une métaphysique s , — dont le langage au moins, il faut le dire, laisserait à désirer. {Rente des Deux-Mondes, ibidem, p. 81.)

DÉFEiXSE DE LA RELIGION. 93

Tout se termine donc chez M. Taine, comme chez M. Littré et chez M. Renan, par la négation de Dieu, Et voilà le but que ces écrivains assignent aux recherches de Fhumanité, et, selon eux, le grand résultat de toute Félaboration scientifique moderne.

Faut-il dire ici, avec Taustère parole de Bossuet, que vainement, j9fi^r cette erreurnaturelle à V esprit humain j, ils croient avoir renversé Dieu^, à force de le désirer ? Pour nous , du moins , nous ne croirons jamais que l'avenir soit à de telles doctrines, que l'honneur de l'esprit français piysse longtemps les souffrir , et que la science contemporaine aille se perdre dans une telle apostasie. Mais il n'en est pas moins vrai que , si cette explosion d'athéisme continuait, nul ne peut calculer les abîmes où elle pourrait nous jeter. Tout se tient dans Vordre intellectueV y comme on Fa si bien dit. Les grandes chutes de l'intelligence mènent aux abaissements du caractère et aux plus tristes dégradations morales et politiques. Et c'est pourquoi l'antiquité païenne elle-même proclamait que, la Divinité exclue, c'est la Société qui périt : Suhlato numinCy tollitur Civitas. CivitaSj tous les droits, tous les devoirs, toutes les lumières, toutes les vertus, la dignité, la noblesse, la vie libre, la Cité enfin. Je ne sais s'il y a des gens pour qui la liberté du blasphème serait ici une compensation ; mais j'aime à penser qu'il y aura toujours aussi dans mon pays des esprits assez élevés pour comprendre cette vérité profonde , prise aux entrailles

^ M. ViLLEMAiN , La tribune moderne ; M. de Chateaubriand.

94 XOL'VELLES OEUVRES CHOISIES.

de riiumanité et de l'histoire, et qu'expriment si énergiquement encore les paroles de Téminent piibliciste que je citais tout à l'heure : « On se tromperait d'espé- ;) rer pour une époque noux^elle, à défaut de liberté ci- 53 vile, ce qu'on appellerait la liberté philosophique . . . n La liberté philosophique ne serait bientôt qu'un im- 13 puissant scepticisme, toléré pour sa faiblesse même, « à peu près comme cet athéisme chinois , qui porte « également tous les jougs . . . Athéisme et servitude 1) vont très-bien de compagnie. 53

Voilà où ces doctrines mèneraient la France, si même un triomphe d'un jour sur la jeunesse française leur était donné.

Poursuivons , et après avoir vu avec une profonde tristesse ce que ces hommes font de Dieu \ voyons ce qu'ils font de Fàme.

1 J'ai dit qu'une réserre était à faire sur la question de Dieu , à l'égard de AI. Alaury. Mais les tristes liaisons d'esprit qu'il a avec ces écrivains, son hostilité et ses attaques incessantes contre le Christianisme, l'entraînent; et il n'en a pas moins dit sur Dieu les paroles les plus regrettables, telles que celles-ci, dont quelquesunes, si elles avaient un sens philosophique, exprimeraient l'athéisme pur :

« Les causes de l'apparition de l'homme nous échappent... Il en ^ est de même de la cause ]}remière de toutes choses. î) {La terre et l'homme, 39.)

4 Les théodicées ne nous offrent jamais que le miroir de notre •î personnalité, au delà de laquelle nous ne pouvons plus rien con- 3 cevoir. i {Religions de l'antiquité, t. III, p. 476.)

« Le moi pensant est devenu la raison dernière de toutes choses, ' et la loi morale catégorique et impérative ne descend plus des î hauteurs du Sinaï, mais de la raison pratique qui la règle et l'ana- 5 lyse. 3 {Essai, introd., xix.)

« Sans la matière, il nous est impossible de concevoir les choses;

l'ame.

A^ous avons vu riiunianité exaltée sans mesure, substituée à Dieu , et s'adorant elle-même dans un idéal créé par elle et qui est sa propre image : nous allons voir maintenant cette même humanité amenée au dernier des abaissements, au niveau de l'animalité, dépouillée de son origine divine, de son âme spirituelle et libre, et de sa destinée immortelle.

Ici encore, les mots consacrés par le langage universel, les mots d'àme, d'intelligence, de pensée, etc., seront conservés ; mais les idées qu'ils expriment seront anéanties, et tout ce qui est spirituel, intellectuel, moral, sera entendu dans les sens les plus matériels.

Le matérialisme , le fatalisme , sont hautement et crûment avoués par M. Littré et M. Taine : AI. Renan , niant dans l'homme l'union de deux substances , au fond supprime l'âme, supprime la vie future, et mérite

> sans elle, nous ne saurions comprendre V activité divine, s (Revue des Deux-Mondes, t. XXI, p. 332.)

tt L'homme n'a de la Divinité qu'un sentiment, qu'une notion 5 vague, quoique vive, qui ne saurait se prêter à ces conceptions ï claires, précises, qui constituent sa connaissance. Tout ce qu'il j) lui est permis d'atteindre, ce sont les jjhénomènes. n {Le Sommeil et les rêves, préf., p. m.)

Ajoutons que M. Maury, vantant la philosophie positiviste de M. Comte, trouve pleine de sens la remarque de ce clicf du positivisme sur tt l'opposition nécessaire et de plus en plus prononcée de » l'esprit positif contre l'esprit théologique ou métap/iijsique. > {Essais, p. 238, note.)

d'être classé, avec une nuance, parmi les écrivains matérialistes, mais matérialistes raffinés.

Et cFabord , l'origine divine de Thomme et de l'àme est niée par ces écrivains.

L'homme, selon eux, ne vient pas de Dieu, n'est pas une création de Dieu , mais un produit du sol créateur^ et de la nature féconde!

Nous avons déjà cité le texte où M. Renan prétend u qu'à un certain moment, la vie est apparue sur la « surface de notre planète j9«7' le seul dévelo])'pement 3) des lois de V ordre naturel 3) . (Origine du langage^, p. 245.) Nous l'avons vu admirant les faits étranges qui durent se passer « quand l'homme apparut sur le « sol encore créateur j, à la vue de cette nature féconde V dont il commençait à se séparer « . [Origine du langage, p. 2M.)

Ceci , d'ailleurs , n'est qu'une conséquence logique de sa doctrine sur Dieu. Dieu n'étant pas une personnalité distincte de Thomme et du monde , il est clair qu'il n'a pu créer l'homme.

Ici se pose une autre grave question : les hommes viennent-ils tous, comme la Bible l'enseigne, comme l'humanité le croit, d'un seul couple primitif? sont-ils tous fils du même père terrestre , comme du même Père céleste? A cette croyance, qui donne un fondement si solide à la fraternité universelle , M. Littré substitue hardiment la doctrine contraire, si favorable au régime des castes : « Les hommes blancs, noirs, jaunes, 33 rouges, et tant de races intermédiaires, proviennent- 3) ils d'un seul tronc ? On peut dire maintenant que les

)) recherches ont été impuissantes à faire voir par qnels « moyens... par quelles voies physiologiques les uns 5) auraient donné naissance aux autres , etc. « {Revue des Deux-Mondes j, juillet 1857, p. 1^2.)

Plus affirmatif encore dans son Dictionnaire des sciences médicales j, M. Littré dit nettement, à l'article Homme : « Ce sont la tendance à la recherche ahsolue « des causes premières et divers préjugés religieux qui « ont fait admettre la dérivation de toutes les espèces « d'un couple unique, repousser les différences spéciy) fiques des hommes . . . Mais il y a eu, originairement^ » autant à' e?>\ieces formées qu'on en voit aujourd'hui. ^

Pour M. Renan, V unité matérielle de la race hu?naine n'a que «les minces proportions à' un petit fait j, sur 5) lequel la science ne pourra i^ewi-èire jamais rien dire î) de certain » . (Origine du langage ^ p. 201.)

Nous rencontrons chez M. Alaury , ailleurs favorahle à l'unité de la race humaine, des paroles comme cellesci : Cl Les choses ->•> , dit-il , u se comportent comme si 5) notre espèce était issue d'un couple unique ; mais 1) rien ne démontre , dans la science , qu'il en ait été 17 ainsi. ^ (Revue des Deux-Mondes^, juin 1859, p. 912.)

Arrivons à l'âme elle-même. Ici , il le faut dire avec tristesse, M. Littré le dispute à Cahanis et à Broussais. Il n'y a rien qu'il repousse avec une persistance plus inexorahle que la croyance en une âme distincte du corps.

C'est un matérialisme qui dépasse toute attente. J'avoue que quand j'ai ouvert le Dictionnaire médical où M. Littré la dépose à toutes les pages, je suis resté stu-

péfait. Je ne pouvais soupçonner qu'en France, au dixneuvième siècle, après le discrédit qui avait frappé ces tristes doctrines , elles pussent avoir le courage de r£paraître et de s'étaler ainsi sur les pages d'un livre classique, destiné à la jeunesse, dans un style d'ailleurs où la barbarie du langage le dispute à l'abaissement des idées. Et quand je me suis dit que ce livre était le manuel en faveur aujourd'hui, le livre des jeunes étudiants en médecine, je l'avoue , c'est ce qui m'a le plus décidé, malgré tout, à l'amer et dur travail que je m'impose en ce moment.

L'histoire de ce Dictionnaire mérite d'être connue. Ce livre était spiritualiste à l'origine. Il parut d'abord en 1806 ; il était l'œuvre d'un médecin religieux , M. Capuron , membre de l'xAcadémie, qui s'adjoignit, pour une seconde édition publiée en 1810, un autre savant médecin, M. Nysten, lequel croyait aussi à Dieu et à l'âme. M. Nysten publia en 1814-, sous son nom seul , une troisième édition , qui eut un grand succès. Après la mort de M. Nysten , M. Bricheteau , qui réédita ce Dictionnaire, respecta la philosophie de l'auteur. Puis, après trois autres éditeurs, vint M. Littré, qui , jugeant l'occasion favorable pour répandre ses doctrines matérialistes , au moyen d'un classique qui se trouvait dans toutes les mains , s'en empara. Et qu'en a-t-il fait? Un véritable manuel de philosophie positiviste. Ainsi altéré essentiellement dans son esprit et ses tf^ndauces, le livre s'appelle toujours le Dictionnaire de M. \ysten, garde à son frontispice ce nom respecté , et sous ce couvert rorte dans toute la France, dans toutes

les écoles de médecine , aux jeunes élèves , le matérialisme de M. Lillré.

Je ne juge pas le procédé qui consiste à s'emparer ainsi d'un ouvrage autorisé pour y glisser une philosophie matérialiste et athée au lieu d'une philosophie spiritualiste.

Mais il importe du moins que la jeunesse et les pères de famille soient avertis : et cela importe d'autant plus qu'il existe — c'est M. Littré lui-même qui nous l'apprend [Conservation^ p. 166) — une Société j^ositi-

Vistej, DESTIMÉE SURTOUT A RÉGÉNÉRER LES MÉDEGIAIS , Société dont est memhre M. Charles Rohin, collahorateur de M. Littré dans la nouvelle rédaction du Dictionnaire de M. IVysten.

M. Nysten croyait à l'âme. Non-seulement il définissait l'âme a un principe de vie. . . raisonnable. . . « , et la raison constituait une différence essentielle entre l'homme et les animaux. (Art. Ame.) La raison était pour M. IVysten cette ^^ faculté ou puissance de Vâme » par laquelle l'homme perçoit la distinction entre le ^5 bien et le mal ->■) . (Art. Raison.) 11 définissait Vidée : tt une perception de Vclme ->■> . (Art. Idée.) Aussi admettait-il une science spéciale de l'âme, la 2^Sf/choIo(/iej qu'il définissait : « la science qui traite de Fàme ^5 . (Art. Psychologie.)

Dans le nouveau Nyslenj corrompu par M. Littré, une multitude d'articles ont été introduits, complètement matérialistes, et toute idée d'âme immatérielle est rigoureusement écartée. Il n'y a point d'âme. L'âme est un être immatériel supposé ; niais en réalité , c'est

V ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière ; les anciens attributs intellectuels ne sont plus que des propriétés inhérentes à la matière ; le cerveau n'est plus seulement l'organe matériel de la pensée, il pense, il a la propriété de connaîtrelevraietlefaux ; la pensée est inhérente à la substance cérébrale^ comme la contractilité au muscle : la pensée , Fidée , toutes les opérations intellectuelles ne sont rien autre chose que des modes d'activité cérébrale. La science deTârae n'est que la science des organes et de leurs opérations ; il n'y a pas d'autre science de l'àme.

Ainsi , au mot Animisme^, je lis que la doctrine qui fait intervenir dans les corps OY^diinsës, pour principe d'action^, Vêtre immatériel supposé appelé âme, a été déterminée par les aberrations où conduisait la chi- MiATRiE alors régnante.

Au mot Esprit y l'athéisme, cela devait être, est formellement professé avec le matérialisme. C'est par une grande erreur qu'on a attribué à un être immatériel , à un Dieu distinct du monde , la cause des phénomènes du monde (des phénomènes cosmiques). Il n'y a point d'êtres immatériels , ni d'esprits ; c'était là une vaine supposition tout à fait inutile à la création et au gouvernement du monde, et que la science aujourd'hui repousse : « Le mot esprit, dans la langue ancienne '1 d'où il dérive, veut dire souffle. C'est de cette idée " toute matérielle , mais heureusement trouvée pour 5) désigner la vie, qu'il est venu à exprimer la cause « qui anime l'organisme vivant , et par assimilation la 55 causr des phénomènes cosmiques qui imraissent of-

«/;7> intelligence et volonté, ces deux grands attributs « de toute vie humaine. De là, dans les doctrines spiri- « tualistes, la supposition cVesprits, c'est-à-dire A' êtres » immatériels j, Ijés ou non liés à la matière... Il est 55 évident aujourdliui que l'admission de ces esprits est 5) une hypothèse^ dont l'oflice commence à être plein e- 5) ment rempli par la conception positive du monde et 55 de riîomme. 55

L'àme est ainsi définie par \l. Littré : " Terme qui, 55 en biologie, exprime, considéré anatomiquement, 35 V ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle 55 épinièrej, et, considéré physiologiquement, Venseni- 55 hle des fonctions de la sensibilité encépthaUque . 55 (Art. Ame.)

Et encore : « Il faut réserver le nom d'àme à Vew- 55 semble des facultés du système nerveux central, en 55 sa totalité. 55 (Art. Esprit.)

Et plus loin : ce La pensée est inhérente à la substance 55 cérébrale^ tant que celle-ci se nourrit, comme la con- 5) tractilité au muscle, l'élasticité aux cartilages et 55 aux ligaments jaunes, v (Art. Idée.)

L'àme véritable, la substance immatérielle, pour M. Littré, n'est qu'ufi être fictif, une entité métaphysique, dont il ne doit plus être question, a Toute idée 55 métaphysique sur les causes premières, sur l'essence 5) du phénomène de la vie, toute idée d'entité se trouve w et doit êtrq tout à fait éloignée. 55 (Art. Vie.)

Aussi M. Littré ne veut-il pas que la philosophie fasse de l'àme l'objet d'une étude spéciale : L'étude du moral et de l' intelligence j, indépendamment des imr-

ties qui en sont les organes j, est devenue complètement stérile quant à Tarancement de l'étude des fonctions cérébrales , et quant aux apiMcations qui en dérivent pour la pldlosophie générale et la sociologie. (Art. Psychologie.)

Xous remarquerons ici en passant une petite phrase furtire de M. Renan, cachée dans son article sur V Avenir de la métaphysique y qui dit exactement la même chose : '^^Les vrais philo soj^he s se ?>oiiiîaÀisp)hilologues^ » chimistes j, jjhysiologistes; on a cessé de regarder « Tâme individuelle comme un objet de science posi- « tive '. »

L'article Idée est tout entier prodigieux. On y voit que l'idée est un mode d'activité propre à chaque partie du cerveau ; que l'idée simple est celle qui est produite par un seul organe cérébral, et l'idée complexe celle qui est produite par plusieurs organes cérébraux. tt Idée. — On donne ce nom, en physiologie, au réî) sultat, exprimé ou non, du mode d'activité propre « (V. Innervation.) w à chaque partie du cerveau qui M préside aux instincts, à l'intelligence, et au caractère. 5) Le moi jyensée j pris comme substantif du verbe penî5 ser, désigne V activité générale de toutes les imrties « du cerveau mises en jeu lorsqu'on poursuit une idée » simple j, c'est-à-dire tel résultat que pteut fournir )) V action d'un seul organe cérébral, ou composée ^

* C est dans le même article que M, Renan nous montre, sur les ruines de toutes les écoles de philosophie moderne, a une seule » école debout, active, pleine d'espérance, s'attribuant l'avenir, 1 l'école dite positive. »

DEFENSE DE LA RELIT. lOX. 103

M c'est-à-dire qui est le résultat commun de l'action y) d'un certain nombre d'organes. Pris dans un sens 5) passif, il sert à désigner à part le mode A' innervation « ou activité cérébrale propre à V ensemble des parties 0) du cerveau qui président aux instincts, à Tintelli- » gence, au caractère. »

Toutes les choses de l'àme , toutes , au nom de Tanatomie, sont expliquées par M. Littré , avec la plus impitoyable rigueur, dans le sens matérialiste.

Qu'est-ce que la perception? et La perception est un )) état du cerveau résultant d'une impression reçue par 5) les nerfs périphériques. •>■> [kvi. Conception.) — «La 1? perception est un phénomène cérébral qui se passe à w l'extrémité encéphalique des éléments nerveux. — « Perception se dit de toute modification éprouvée par « les masses centrales du système nerveux. •>^ (Art. Perception.) Qu'est-ce que le jugement? " Le résultat » d'une opération intellectuelle , d'une action céré- « brale. " (Art. Jugement.)

Qu'est-ce que l'entendement? « Ce mot sert à dési- 5) gner en particulier un phénomène physiologique com- " plexe qui est un résultat de l'activité simultanée de « plusieurs organes cérébraux. » (Art. Knlendonent.)

Qu'est-ce enfin que l'amour? « Un ensemble com- 05 plexe de phénomènes cérébraux. » (Art. Amour.) Voilà ce qu'on fait des plus nobles sentiments de l'àme, quand on réduit tout à la matière.

Ne nous étonnons pas d'entendre M. Littré nous dire que « la raison n'est pas V apanage exclusif de « l'homme V y et trouver je ne sais quelle satisfaction

i(J4 XOUVELLES OELVRES CHOISIES.

singulière à écrire et multiplier îles phrases comme celle-ci : " Les animaux mammifères ont un cerveau fon- » damentalement disposé comme celui de Tbomme... « 5) et il y a passage entre les deux raisons j, la raison 5) humaine et la raison animale. » (Art. Raison.)

Ce sont " des préjugés qui font considérer la con- » ception passive (la contemplation) et la conception » active (la méditation) comme le privilège exclusif de » notre race. Toutes deux existent certainement, à » divers degrés d'infériorité , dans la meilleure partie » du règne animal. » (Ajt. Concej)tion.)

ce V entendement existe chez les animaux et chez î) rhomme... et il n'est pas exact de dire que la diffé- » rence entre ces êtres est que l'animal agit poussé par » l'instinct, l'homme agit conduit par l'entendement. » (Art. Entendement.)

" La sociabilité est la disposition innée qui porte les 1) hommes et plusieurs autres animaux à vivre en » société... selon le degré de développement de leurs » iKSTi\CTS ALTRUISTES... La sociabilité est un résultat » DE l'orgakisatiox akimale , et elle n'a pas d'.iutre 55 cause... Vivre isolément, par couples, ou en sociétés » plus nombreuses, est un résultat de l'organisation

» DE telles et telles ESPÈCES d'aKIALIUX, DE l'hOAIME

« EN particulier... sclou le degré et le développement « de LEURS INSTINCTS ALTRUISTES. » (Art. Sociabilité.)

Bien que je m'impose presque toujours la tâche de citer froidement et sans commentaire, involontairement je m'arrête ici... Ainsi, la société humaine, cette grande et sainte institution de Dieu, d'où naissent

DEFEXSE DE LA RELIGIOX. 105

parmi nous tant de devoirs et tant de vertus , des liens si délicats, des sentiments si élevés et si purs, l'affection, la reconnaissance, le dévouement, la compassion secourable, la sensibilité exquise, et aussi cette généreuse émulation qui rapproche les hommes pour les œuvres de bienfaisance , ou , dans les compagnies savantes, pour les nobles travaux de l'esprit, tout cela, comme la société des animaux, n'a qu'une seule et même cause, pas d'autre que l'organisation animale!

Qui ne souffrirait de voir cette belle et noble langue française condamnée à abaisser ainsi les plus grandes choses, à nous parler d'instincts altruistes, et le reste? Qui ne rougit de cette perpétuelle assimilation entre l'homme et les animaux? Que dis-je! quelquefois même on dirait qu'ils sont préférés : « Beaucoup d'ani- ■>■) maux nous surpassent en énergie , en circonspection, » en persévérance, et peut-être même par Tensembls » de toutes ces qualités. « (Art. Caractère.)

Tout se réduit donc chez l'homme à la matière organisée, au jeu des organes matériels; l'homme est un animal un peu mieux organisé que les autres animaux. Ame, esprit, idée, jugement, amour, entendement, raison , société, M. Littré matérialise tout.

En un mot : « L'homme » , dit-il , u est un animal )) MAMMIFÈRE, de l'ordrc des primates, famille des bi- » mânes, caractérisé taxinomiqucment par une peau à « duvet ou à poils rares, » etc. (Art. Homme.)

Et qu'on ne dise pas que AI. Littré ne parle ici qu'en anatomiste, en médecin.

Qu'on lise les grands anatomistes, je ne dirai pas

seulement Stalil \ AI. Cruveilhier, AI. Récamier, AI. Capuron, les médecins chrétiens ^ : qu'on lise les païens eux-mêmes , Hippocrate , Galien , et qu'on me trouve, excepté chez Cabanis, Broussais et Lamettrie, une langue pareille et un pareil mépris de la dignité humaine !

Car enfin, si nous rapprochons cette définition de rhomme par AI. Littré, et ce que AI. Littré dit de Tàme, que trouverons-nous? C'est que l'homme , cette

1 M. Littré dit de Stahl : a. X'aturellemeut , Stalil dépassa le but, ■n et appartenant à des idées spiritualistes , il donua à l'âme des > théologiens et des métaphysiciens V autonomie . n (Art. Animisme.)

- J'ai voulu sur cette partie de mou travail consulter les hommes spéciaux, les médecins les plus distingués; et voici ce que l'un d'eux, après avoir lu ces pages, et vérifié ces passages dans le Dictionnaire de AI. Littré, a pris la peine de m'écrire : i^ Je ne sache pas que le a matériahsme ait jamais été professé, même par ses plus fougueux ^ adeptes , avec un langage aussi éhonté. n Mon honorable correspondant va même jusqu'à appeler ce matérialisme brutal ei sauvage, en exprimant l'horreur que lui inspire le danger de semblables doctrines dans un livre classique.

Aussi ne suis-je pas étonné qu'une grande ville de France soit, à l'heure où j'écris ceci, toute émue, pour avoir entendu émettre les mêmes idées, il y a (pielques jours, dans un cours public, par un professeur de la Faculté de médecine :

- 11 n'y a pas de différence entre l'homme et l'animal. L'intelli- 1 gence est un phénomène purement cérébral ; la preuve , c'est •) qu'elle est en raison directe de la masse encéphalique... On n'a ' encore émis que deux arguments contre l'identité de l'homme et t de l'animal. On a dit que l'animal n'avait pas de libre arbitre, et ' qu'il n'était pas perfectible; mais l'animal a positivement un libre - arbitre... On n'admet la supériorité intellectuelle de l'homme sur » 1 animal, que parce que l'on compare les extrêmes; mais en se 1 tenant dans la moyenne on arrive à uae conclusion toute diifé- 1 rente. Ainsi, un orang-outang est plus intelligent qu'un naturel 1 de la terre de Van-Diemen. » [Gazette du Midi, citée par VLnion.)

grande et noble créature, n'est pas autre chose quim animal mammifère, etc., pourvu d'un principe d'action qu'on a sujjjjosc être immatériel, mais qui n'est en réalité que V ensemble des fonetions du cerveau et de la moelle éjyinière. — Voilà l'homme de M. Littré.

Voilà ce que nous sommes, et rien de plus !

Qu'on me dise ce que l'anatomie peut avoir à excuser là, et dans ce que je vais citer encore :

« En métaphysique, on définit le libre arbitre : une « faculté de l'âme qui se détermine à une chose plutôt 5) qu'à une autre ; personnijication de V activité céré-

V brale qui est vicieuse , étant contraire à la physio-

V logie. « (Art. Ai'bitre.)

Qu'est-ce donc que M. Littré substitue à cette personnification vicieuse de l'activité cérébrale? L'activité cérébrale elle-même.

ce On donne le nom de libre arbitre à ce mode de la « pensée ou activité cérébrale commun à toutes les

V facultés de l'âme, qui a pour résultat d'accomplir ') telle ou telle action... )) (Art. Arbitre.)

Et qu'est-ce que la volonté ? « La volonté est une « action cérébrale, et le dernier état du désir suscité « par l'instinct ou par l'esprit. « (Art. Volonté.)

Or, qu'est-ce que l'instinct? " C'est un mode d'acti- » vite cérébrale ou penchant intérieur qui porte à exé- » cuter un acte sans avoir notion de son but. ^ (Art. Instinct.)

Qu'est-ce que la volition? u Terme de langage " psychologique employé en j)hysiologie pour désigner » tout phénomène actif de l'encéphale, qui conduit en

» général à une volonté. » (Art. Volitio7i.)Cesi « la pro- » priété qui caractérise mieux qu'une autre Fanima- « lité. » (Art. Volition.)

De même, « V animation n'est que la manifestation M des actes qui caractérisent Vanimalité. •>■) (Art. Animation.)

Ainsi , la pensée, les plus \m\iie,s faculté s de Vhomme, ne sont que à.Q^ fonctions cérébrales ; Vdme n'est que Vensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière ; la volition caractérise l'animalité, et le libre arbitre lui-même estie mode d'activité cérébrale commun à tout cela.

Quoi! direz-vous, toutes les fois qu'un homme sain et normalement organisé a voulu et fait ^ ou dit une chose, n'aurait-il pas pu en vouloir une autre? Il l'aurait pu, répond M. Littré, « mais d'après l'activité ^^ jjréjjondérante de telle ou telle de ses facultés ou » fonctions cérébrales autre que celle qui Va emporté, v (Art. Arbitre.)

Ce qui revient à dire qu'il aurait pu être nécessité autrement qu'il l'a été, puisqu'il n'eût pu agir autrement qu'EMPORTÉ par l'activité jjréjjondéraîite d'une Siuire faculté ou fonction cérébrale.

Mais, avec de telles doctrines, que devient le libre arbitre et le gouvernement de nous-mêmes? M. Taine nous répond sans bésiter que « notre esprit est une 15 machine construite aussi mathématiquement qu'une » MONTRE. Si tel ressort VemjiortCj il accélère ou fausse » le mouvement des autres, et l'impression qu'il leur » communique échappe au (jouvernement de notre

» volonté j, parce qu'elle est notre volonté même. Vlmî) jpîilsion donnée nous emporte ; nous allons irrésisti- 5) RLEMENT dans la voie. tracée, et l'automate spirituel » qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser. « {Essais de critique^ p. 339.)

Et encore : « Les forces qui gouvernent l'homme « sont semblables à celles qui gouvernent, la nature; M les îiécessités qui règlent les états successifs de sa î) pensée sont égales à celles qui règlent les états suc- 5) cessifs de la température. La critique imite la pbysi- 1) que. " (Philos, du dix-neuvième siècle , p. 145.)

Au reste , le fond des pensées de M. Taine sur la substance même de Tàme se découvre pleinement dans toute la discussion qu'il institue à ce sujet contre Maine de Biran et M. JoufTroy. Qu'on en juge par ce fragment. Après avoir fait dire à M. Jouffroy : « Il y a donc » un monde spirituel distinct du monde matériel, et » dont nous apercevons un individu dans la cause qui )) est nous-mêmes « , M. Taine répond pour son compte : «Notre avis est que les idées, sensations, résolutions, ->■) sont des tranches ou portions interceptées et distinî) guées dans ce tout continu que nous appelons nous- « mêmes, comme le seraient des portions de planche fi marquées et séparées à la craie dans une longue -i^ planche. ^5 (Philos, du dix-neuvième siècle j, p. 245.)

Quant à M. Renan , il parle souvent de l'âme , comme sans cesse il parle de Dieu ; il chante des hymnes à l'âme, comme il en chante à Dieu; mais, en réalité, croit-il à l'existence de l'âme , c'est-à-dire croit-il que l'âme soit une substance distincte du corps, et capable

de lui survivre avec sa personnalité et sa conscience? Après l'examen attentif des textes , je suis resté convaincu du contraire.

J'ai parlé des contradictions de M. Renan : c'est là, on peut le dire , une de ses habitudes d'esprit les plus familières, et ce qui caractérise sa manière de penser et d'écrire. Mais nulle part, peut-être, ses contradictions ne sont plus frappantes ni plus flagrantes que sur cette haute question de l'âme. A prendre isolément plusieurs des propositions de M. Renan, vous le croiriez le plus spiritualiste des philosophes. Il est telle page où il parle solennellement, j'allais presque dire chaleureusement, de l'âme, de l'immortalité, de la pensée qui survit à la matière. Et toutefois, si vous rapprochez de ces textes d'autres textes et l'ensemble de ses doctrines, ce vain et apparent spiritualisme s'évanouit; la substance et la vérité de l'âme disparaissent; l'âme n'est plus qu'une résultante ; et il ne reste, au lieu de l'âme, que l'organisme, duquel jaillissent, comme Vharmonie d'un concert^ tous les phénomènes de l'intelligence et de la conscience. Est-il étonnant que M. Renan, avec de telles idées, dise qu'on a cessé de regarder Vâme comme un objet de science positive?

Est-il étonnant encore qu'il regarde le matérialisme comme un non-sens plutôt que comme une erreur? " Le matérialiste voit F esprit à sa manière «^ dit-il; « mais, cédant aune timidité déplacée, il recule devant •) les formules élevées. « (Revue des Deux-Mondes ^ :) avril 1858, p. 504.)

Selon M. Renan, ceux que Ton a appelés matéria-

DI<:FE\tSE I)K la RELKilON. lit

listes, et qui s'appelaient ainsi eux-mêmes au dix-huitième siècle, et qui niaient la spiritualité, l'immortalité (le Tàme, « étaient les vrais spiritualistes i? . (Revue des Deux-Mondes ^ p. 502.)

La doctrine qui admet Tàme comme une substance immatérielle unie à l'organisme est, selon M. Renan, « un faux spiritualisme, qui mériterait bien mieux le 1) nom de matérialisme « , et contre lequel c: les sciences « physiologiques protesteront. Elles vous diront qu'elles « ne voient point le moment où. Tàme telle que vous " l'entendez vient s'ajouter au corps, et que rien d'ex- » périmental ne leur révèle une telle infusion. » Etrange raison ! C'est par la même raison que les matérialistes du siècle dernier niaient l'àme , parce qu'ils ne l'avaient jamais rencontrée sous leur scalpel.

« La matière ^ , dit encore M. Renan, « est une con- « dition nécessaire de la pensée. « C'est se rapprocher de bien près de la parole de M. Littré : ce La pensée >j est inhérente à la substance cérébrale. »

« L'àme n'a rien de matériel i) , dit M. Renan ; « mais « elle naît à propos de la matière. » {De V école spiritualiste ; Revue des Deux-Mondes j, t. XIV, p. 50 i.)

Cet à 2^J'opos est vraiment singulier, a L'àme n'a 5) rien de matériel. » Bien, si vous admettiez en même temps que l'âme est une substance, un être réel, pouvant subsister indépendamment de lamalière. M. Renan n'admet pas cela ; car il repousse « l'ancienne hypo- » thèse de deux substances accolées )? , comme il dit, « pour former l'homme » ; cette hypothèse, selon lui , ne doit être maintenue que « pour la commodité du

« langage. ii Elle est x^aie « si Ton entend parler de » deux ordres de phénomènes ?? ; mais " elle est fausse n si on l'entend d^'urt nouvel être , venant s'adjoindre , 5) à lin certain moment de l'existence organique, à w l'embryon , qui auparavant ne méritait pas le nom

V d'homme, w [Revue des Deux-Mondes^ p. 504.)

C'est répéter en d'autres termes ce qu'a dit M. Littré de Z« réunion supposée de Vâme et du coiys chez Femhryon. (Art. Animation.)

Il est évident que ce que M. Renan repousse ici , ce n'est pas l'opinion qui précise plus ou moins le moment où l'àme est unie au corps : c'est cette union même. A ses yeux, il n'y a pas dans l'homme deux substances distinctes, mais unies, l'une matérielle, l'autre spirituelle; il n'y a que deux ordres différents de phénomènes. L'âme, " la conscience de l'individu « , n'est a qu'uNE résultante « .

« Il est vrai i? , dit M. Renan, « une résultante plus 15 réelle que la cause qui la produit, à peu près comme 15 un concert n'existerait pas sans les tubes des exécu- » tant s , quoiqu'il soit d'un tout autre ordre. 55 [De

V école spiritualiste ; Revue des Deux - Mondes ., avril 1853, p. 50-4.)

Ainsi l'àme, pour M. Renan, n'a pas une autre sorte de réalité que les sons et l'harmonie d'un concert.

Mais a-t-elle plus de durée? L'harmonie subsistet-elle quand le concert a cessé? L'àme, résultante de l'organisme, peut-elle continuer à exister, quand l'organisme est dissous?

Celte théorie de AL Renan, qui fait de l'àme une

sorte (riiarmonie et de la conscience une résultante ^ est du reste bien vieille : il y a longtemps que Simniias, un Béotien, l'exposait à Socrate, et en concluait que Tâme meurt avec le corps. Ce qui n'empcchâit pas ce Simmias d'appeler Tàme une chose divine, exactement comme AI. Renan. « L'harmonie d'une lyre» , disait-il, «est quelque chose d'invisible, d'immatériel, de trèsî) beau et de divin... Si donc notre âme n'est qu'une 5) espèce d'harmonie , il est évidemment nécessaire que » notre âme, toute divine qu'elle soit, périsse comme » les autres harmonies qui consistent dans les sons. » (Plié don ^ c. XXI II.)

Que l'âme meure avec le corps, c'est en effet, comme on va le voir, pour M. Renan comme pour MM. Taine et Littré, la conclusion forcée de toute leur doctrine, que nous venons d'exposer.

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