‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 7 sur 49 · LA VIE FUTURE · texte numérisé non relu

LA VIE FUTURE

Pascal a dit : ci L'immortalité de l'âme est une chose )) qui nous importe si fort et qui nous touche si profonw dément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour « rester dans l'indifférence sur ce qui en est. Toutes 55 nos pensées , toutes nos actions doivent prendre des « routes si différentes, selon qu'il y a des l)icns éternels » à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une w démarche avec sens et avec raison qu'en la réglant par 55 la vue de ce point , qui doit être notre unique affaire. 5) TOM. ir. 8

Il y a des hommes, il faut le reconnaître avec tristesse, qui ont perdu le grand sentiment dont parle Pascal. Alais ils ont toujours été en petit nombre : Thumanité, et c'est sa gloire, n'acceptera jamais Tindififérence sur ces suprêmes intérêts; un noble et invincible attrait l'attachera toujours à l'espérance d'une vie meilleure.

M. Littré est malheureusement de ceux qui veulent qu'on écarte à tout prix ces grandes questions de fin dernière aussi bien que les questions d'origine : toutefois, il est si impossible de les supprimer, que luimême, par une contradiction flagrante, mais nécessaire, avec le principe de toute sa philosophie , a par le fait une opinion arrêtée sur la fin de l'homme , comme il en a une, nous l'avons vu, sur son origine.

La vie future, AL Littré la nie, comme il nie l'àme, comme il nie Dieu : « L'opinion concernant la perpéw tuité des individus après la mort, quels que soient « les préjugés ordinaires là-dessus, ne fait pas partie « intégrante de l'idée religieuse...

» Cette croyance, qui pouvait être vraie, ne s'est « pas trouvée telle. «

« La science n'a pu constater un fait quelconque de « vie après la mort. Tel est le résultat de la longue 15 critique que la science a exercée. " [Conservation^ Révolution^ Positivisme ^ p. 123.)

M. Littré va bien plus loin : la doctrine du Christianisme sur la vie future, sur l'immortalité de l'âme, et les récompenses promises à la vertu, entravent ^ selon lui, Vhumanité dans sa marche, brisent les liens so-

ciaux; et inviter les hommes à travailler à leur salut, c'est les jeler dans le plus complet système d'égoïsme qui ait jamais été oi^ganisé.

Voici les textes mêmes de M. Littré. Rien de plus contraire, selon lui, au sentiment moral, que « ces » jouissances infinies tant en prix qu'en durée qui 5) étaient promises aux fidèles » . — « Jamais » , dit-il , «un si complet système d'égoïsme n'avait été organisé n dans le monde; » les effets d'une telle direction auraient été désastreux ^ et « l'aspiration au salut aurait V brisé les liens sociaux. i) (Ihid.y p. 291.) — Que riiumanité repousse cette doctrine, et alors ce elle s'a- « vance, épurant la morale entravée par la préoccupa- :) tion égoïste du salut individuel " . (Ihid.^ p. 327-328.)

Et les morts ^ se demande M. Littré, que deviennent-ils ? — Il ne leur reste plus qu'une existence idéale dans notre souvenir. Leur perte est douloureuse ; mais « à ceci nul remède, il faut laisser saigner » la plaie et couler les larmes. Mais quand l'amertume » s'est un peu dissipée, quand le temps a produit sa )) cicatrice, alors il faut rappeler par tous les moyens » le souvenir de nos morts bien-aimés , vivre fréquemy) ment avec eux , et les contempler dans cette existence 1) idéale qui les présente à notre mémoire. « (Ihid., p. 303-304.)

M. Renan parle, lui, d'immortalité; il écrit en toutes lettres : it L'àme est immortelle. » Alais, selon son usage de conserver les mots en niant les choses , en même temps qu'il affirme Fimmortalité , il la nie ; il élève des théories qui ne peuvent la laisser subsister. Je ne sache

rien de plus pénible que ce mélange d'indignation et de pitié qu'on éprouve, quand on rencontre, chez AI. Renan , les expressions contradictoires de sa pensée sur la vie future, quand on voit là, dans cette àme , la lutte des nobles sentiments et des bons souvenirs contre les formules destructives de l'immortalité, auxquelles il se laisse entraîner, je voudrais pouvoir dire , malgré lui-même.

Si l'on veut savoir ce qu'il entend par ces grands mots, l'àme et l'immortalité, les pages qui terminent sa préface de Joh ne laissent malheureusement pas de doute sur ce point. La personnalité ne survivra pas à l'homme. Il y a des liommes qui mourront tout entiers ; et les autr'îs ne vivront que dans leurs oeuvres. Ce n'est pas l'àme de l'individu , avec sa personnalité et sa conscience, qui survivra : ce ne sont que les œuvres. Voilà la vraie pensée et le dernier mot de M. Renan sur cette question suprême.

«Le sage sera immortel, car ses oeuvres vivront » dans le triomphe définitif de la justice, résumé de M l'œuvre divine qui s'accomplit j}Cir Vhumanité. »

«L'homme méchant, sot^ ou frivole, mourra tout " entier, en ce sens qu'il ne laissera rien dans le résultat » général du travail de son espèce. « (Le Livre de Joh^ p. xg-xcl)

Qu'est-ce que le résumé de V œuvre divine qui s'accomplit par V humanité j et dans lequel vivront les autres du sage, non sa personne? Est-ce là l'immortalité véritable à laquelle aspire l'humanité? Et

l'homme qui n'aura pas été sage, l'homme méchant,

le sot qui n'aura pas été méchant, le pauvre sauvage, qui peut-être aura été bon, qu'en fait M. Renan? Rien ne rembarrasse.

ce Je ne vois pas de raison ') , dit-il, « pour qu'un 1) papou soit immortel. ^^ { Revue des Deux- Mondes , janvier 1860, p. 378.)

Enfin, exprimant toute sa pensée : " Les œuvres •>•< , les œuvres, pas Tàme, pas la personne, «échappent n seules à la caducité universelle, car seules elles » comptent dans la somme des choses acquises. 5? (Joh^ préf., p. xci.)

D'autre immortalité, M. Renan n'en connaît pas.

J'ai parlé de la lutte qu'on découvre avec tristesse chez M. Renan, entre les souvenirs qui lui restent et ses théories chimériques. La dernière page de son discours d'ouverture au Collège de France porte particulièrement la trace de ces émotions contraires. Là d'abord, sur le ton d'un esprit enivré qui s'exalte, M. Renan se met à prédire l'avenir de la science, prédiction qui se termine par cette phrase familière à sa plume : « En tout nous poursuivrons la nuance j, la •a finesse au lieu du dogmatisme, le relatif au lieu de y) l'absolu; voilà, suivant moi, l'avenir, si l'avenir est " au progrès. r> [Joh , p. 28.) La finesse! mais « qui » sait» , dit M. Renan lui-même, « si \di finesse d'esi^rit 55 ne consiste pas à s'abstenir de conclure ! 55 [Averrho'ès, p. X.) Aussi tout à coup le doute s'empare de lui, et il se demande quelle sera la conclusion de tout ce grand travail scientifique, le fruit de toutes ces longues recherches. Certes, le résultat entrevu est peu encoura-

géant. Il est triste de voir tout cet enivrement factice aboutir aux incertitudes désespérantes que les théories philosophiques de M. Renan lui laissent sur la vie future. Cette vie lui échappe, il le sent.

a Arrivera-t-on à une vue plus certaine de la des- V tinée de l'homme et de ses rapports avec Tinfîni?... « Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des 55 êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie et 55 la personnalité? Le monde, sans revenir à la crédu- 5) lité^ et tout en persistant dans sa voie àe, philosophie ^T positive y retrouvera-t-il la joie, l'ardeur, Tespé- ^5 rance, les longues pensées? Vaudra-t-il encore un 55 jour la peine de vivre , et l'homme qui croit au devoir 55 trouvera-t-il dans le devoir sa récompense? ... Je 5) l'igkore. 5) (Discours d'ouverture.)

Et moi, je le demande à mon tour : était-il possible de révéler plus tristement à toute cette jeunesse qui Técoutait l'inanité de toutes ses théories et le vide de son âme? C'était aussi bien mal déguiser sa tristesse que d'ajouter avec une insouciance apparente : « Si la 55 vérité est triste, nous aurons pour consolation de 55 l'avoir trouvée selon les règles. 55 [Discours d'ouverture.)

ce Ceux-là seuls arrivent à trouver le secret de la vie, 55 qui savent étouffer leur tristesse intérieure, et se 55 passer d'espérances... 55 [Le Livre de Joh ^ préf. ,

p. LXXXVUI.)

m. Renan a traduit a un petit poëme fort curieux 55 , dit-il, de M. Feuerbach, sur la mort. Il trouve que

a jamais on n'a chanté la mort (Vaussi bonne humeur. » On y lit :

«Franchement, je ne désire point rencontrer dans M la sphère des ombres Socrate, saint Augustin , et tant « d'autres héros. Je préfère me plonger dans le néant. 13 La pensée et l'action de la vie ont fini par me fati- 5) guer : laissez-moi dormir.

» Je descends dans le néant, et par là un autre 1) homme va monter. 0 vous, chers petits enfants, qui )) entrez après nous dans le monde des vivants, vous » êtes comme des fleurs qui croissez sur des tombeaux, 3) etc. [Liberté de penser j, t. VI, p. 348.) Le poëme finit par ces mots : Vive la mort! Adorez la mort !

Toutes ces consolations de M. Feuerbach s'adressent juste à ceux qui pensent, comme M. Renan, que

« ceux-là seuls arrivent à trouver le secret de la vie, )) qui savent étouffer leur tristesse intérieure, et se 3) passer d'espérances. 3î

Se passer d'espérances! Voilà donc définitivement où vous voulez, à travers un enchaînement de négations mélancoliques et mystiques, attirer les jeunes esprits! Voilà les rives heureuses et le ciel étoile où vous les menez, avec votre poésie entrelacée d'érudition : au doute, à ce nuage fuyant, à cette froide caverne, au doute sans fond, sans attrait, sans espoir! Je l'avoue, j'ai pitié; mais je n'ai pas peur. Ah! l'humanité ne vous suivra pas ! Dans ses jours de défaillance, elle veut bien quelquefois qu'on remplace une croyance

par une croyance plus commode ; mais se donner tant de peine pour se procurer tant de tristesse, passer par Férudition pour aboutir au vide^ entreprendre un si pénijjle voyage pour aborder à une île déserte. Non! Vous avez beau être le Robinson de cette île , et vous y dresser une maison de bois que vous appelez la critique, Torner, Farmer, l'embellir, la peupler de vos imaginations, vous y vivrez seul ; et, après quelques années , lorsque vous aurez parcouru votre île dans tous les sens pour y découvrir des nuances de beauté dont vous serez le seul admirateur, et vous y faire un disciple, — car tous les adolescents s'amusent de l'histoire de Robinson , nul ne voudrait être de sa compagnie ; — alors vous accepterez la moindre petite nacelle qui vous ramènera à votre pays, à la terre ferme, où l'on pense, où l'on croit , où l'on vit : non , je ne crains point l'émigration du genre humain vers votre île ; mais je crains des naufrages sur ses bords, et c'est mon métier d'avertir les imprudents.

M. Taine aussi sait se passer d'espérances; et je dois dire que rien ne fait plus mal à l'àme que de lire, dans son chapitre sur M. Jouffroy , les plaisanteries qu'il se permet en un tel sujet.

Raisonnant des animaux comme de l'homme, il essaye de prouver que les arguments de la philosophie spiritualiste , pour démontrer l'immortalité de l'àme, concluent pour V immortalité du hœuf, et il s'égaye alors sur les petits veaux de la vie future. (Philosophie française^ p. 268.)

M. Jouffroy , pour démontrer l'immortalité de l'âme, avait posé ce principe : « La nature d'un être indique sa

V destinée.» — a Cette proposition î) , reprend M. Taine, K est générale pour M. Jouffroy; elle s'applique, dans

V son raisonnement, au bœuf aussi bien qu'à l'homme. 5) Or, la nature du bœuf est de vivre quinze ans et de » se reproduire; donc la destinée du bœuf est de vivre )î quinze ans et de se reproduire. Mais sa condition 5) présente l'en empêche : l'homme le coupe à six mois « et le mange à trois ans. Donc le bœuf dont j'ai mangé 5) hier renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans » encore et y fera des veaux, v Ainsi, dit M. Taine, «rappelons-nous le sens des mots, et nous verrons 5) périr le raisonnement de M. Jouffroy avec l'immor- 55 talite du bœuf et les petits veaux de la vie future. 5? (Philosophie fiançaise j, p. 268.)

C'est dans ces termes qu'il discute avec M. Jouffroy, avec l'homme qui avait du moins pris au sérieux les questions sérieuses, sans que les angoisses de cette àme à la recherche de la vérité lui inspirent le respect.

M. Jouffroy avait écrit : « Tout être a une fin, un » but. 5) Voici comment M. Taine croit pouvoir le réfuter :

et Cela signifie : En créant un être. Dieu a eu quel- 55 que but en vue. Je n'en sais rien , ni vous non plus. 5) Nous ne sommes pas ses confidents. Il faut une témé- 55 rite de théologien pour lui prêter des liabitudes d'ar- 5) cbitecte. » (Les Philosojjhes, p. 273.) Et plus loin : « J'ai beau disséquer des moutons, je ne découvre pas î) ce que Dieu avait en vue en créant des moutons. . . et si

5) le soleil est fabriqué pour éclairer Thomme, les ha- 15 bitants du soleil, qui sont en bon lieu pour observer « sa nature, n'ont pas encore découi^ert sa fin. w [Les Philosophes^ p. 274.)

Cette légèreté n'est rien à côté de celle que voici : il s'agit des invincibles aspirations à la vie future déposées par Dieu dans nos âmes : « Quelle bizarre preuve 55 de l'immortalité 55, s'écrie-t-il, ce que les révoltes de 5) notre cœur! Combien plus bizarre encore, si Ton re-

» marque que quatre-vingt-dix-neuf hommes sur

y) cent se résignent! 55 (Ihid.^ p. 269.)

Il me semble encore entendre M. Feuerbach , dans son poëme de la mort, s'écrier : « Que signifie le y> mot : Tu mourras? Il signifie : Tu perdras ton 15 égoïté. Egoïste, allez vous défaire de votre maladie. 55

Que veulent donc ces hommes, conspirant ainsi tous trois contre les espérances les plus chères de l'humanité, portant des coups sur les plus nobles croyances : l'un d'une main froide , sans une émotion , sans un regret; l'autre avec un rire amer et moqueur; l'autre enfin avec un mysticisme inquiet, et nous présentant, au lieu des réalités immortelles qu'il nous arrache , le néant embelli par des phrases ?

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