‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 8 sur 49 · LE BIEN ET LE MAL · texte numérisé non relu

LE BIEN ET LE MAL

C'est sur cette fondamentale question du bien et du mal que les conséquences des erreurs que nous venons

de dévoiler sont redoutables. C'est ici surtout qu'on sent Todieuse inanité de ces paroles de M. Renan; que la qualité des doctrines importe peu; que le penseur s'élève à une hauteur ou toute conséquence mauvaise est hamiie; que le peuple est protégé par son ignorance; que la pensée pure est inoffensive.

Non, les doctrines ont leurs conséquences, indépendantes de toute bonne foi; et celles qui découlent inévitablement de tout système d'athéisme ou de panthéisme, du matérialisme ou du fatalisme, sont le renversement de toute morale.

Quand les dogmes de Dieu et de la Providence, de l'âme, de la liberté morale et de la vie future sont renversés, la distinction fondamentale entre le bien et le mal ne peut être solidement maintenue. Quelle morale est possible quand les bases et la sanction de toute morale sont ruinées?

On ne bâtit pas en l'air la morale, on ne réfrène pas les passions avec des mots.

Voilà pourquoi nous appelons les doctrines que nous avons signalées ici immorales et antisociales.

Certes, les écrivains dont nous nous occupons n'avouent pas de telles conséquences : qu'importe ! si leurs doctrines les contiennent?

Leibnitz a écrit ces graves paroles : « Ceux qui se » croient déchargés de l'importune crainte d'une Prow vidence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent « la bride à leurs passions, et tournent leur esprit à îî séduire et à corrompre les autres -? ; et Leil)nitz ajoute : « et s'ils sont ambitieux et d'un caractère un

124 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

1) peu dur, ils seront capables de mettre le feu aux V quatre coins de la terre, et j'en ai connu de cette 15 trempe. 5'

Je n'ai pas l)esoin de dire que je n'entends faire aucune application de ces paroles aux hommes dont je parle : leur caractère personnel n'est pas en cause. Il ne s'agit que des doctrines, et des conséquences logiques des doctrines. Eh bien! je dis que ces doctrines ruinent parle fondement Tessentielle distinction entre le bien et le mal.

Ici encore nous rencontrons les mots et non les choses, toujours la contradiction sophistique entre le langage et le fond des théories.

M. Littré parle de morale : sa philosophie même promet au monde une morale plus parfaite que celle du Christianisme.

En effet, selon M. Littré, la moî^ale chrétienne^ qui promet le ciel après la vie, repose sur la même base que la morale des matérialistes et des athées. « La " conséquence directe et vraie de l'athéisme " , dit-il, K c'est la morale de l'intérêt personnel. Cette morale 15 est aussi celle des théologies proposant une récom- 55 pense infinie au fidèle et une punition infinie à Tinfi- " dèle. 55 {Paroles de philosophie positive^ p. 31.) Et ailleurs : ^ Ceux-ci — les matérialistes — disent : Fais 1' bien, car c'est ton intérêt dans cette vie. La théo- « logie dit : Fais bien, car c'est ton intérêt dans une 55 autre vie. La parité est manifeste. 55 [Conservation^ p. 202.)

A cette morale, AI. Littré prétend donner une base

DKFKXSE DE LA UELIGIOM. 125

nouvelle et meilleure : à rrgoïsme de la charitr chrétienne, il veut substituer Vallnnsmc. C'est le nom qu'il a inventé. « Le point cardinal de révolution 55 — du progrès moral — dit-il, a est que, la préoccupation « toute personnelle du salut étant écartée... lcs^;<^'/?- 1) chants altruistes... deviennent rol)jet d'une culture 15 directe. " (Paroles de j)hilosophie positive, p. 49.)

Vainement tout ce qui est chrétien sur la terre professe-t-il que Famour des hommes aussi bien que Tamour de Dieu est le fondement de la morale chrétienne. Vainement tous les disciples de Jésus-Christ redisent-ils avec Fapôtre de la charité : a Nous savons •>•> que nous avons été transportés de la mort à la vie, 5) parce que nous aimons nos frères. « A tout cela, à la charité, M. Littré substitue V altruisme.

La première atteinte que le système de M. Littré porte à la morale , c'est qu'il la mutile : les devoirs de rhomme envers Dieu et les devoirs de l'homme envers lui-même n'ont point de place dans la morale de l'altruisme.

Une autre irréparable atteinte, c'est que cette nouvelle morale n'a ni base ni sanction; c'est une loi qui n'est ni imposée, ni récompensée, ni vengée par aucun législateur. Qu'est-ce que cette obligation illusoire qu'on peut impunément fouler aux pieds?

Une troisième atteinte encore j)]us fondamentale, c'est que, dans le système philosophique de M. Littré, l'obligation morale pour l'homme est impossible. L'obligation, en effet, suppose la liberté. Or, nous î'avons vu, les doctrines de Al. Littré détruisent le

libre arbitre, et ne mettent à la place que l'impulsion prépondérante de telle ou telle partie du cerveau. Fatale doctrine qui, bon gré mal gré, amnistie tous les crimes.

L'altruisme, introduit par M. Littré, améliorera-t-il les choses?

Qu'est-ce que l'altruisme ? Je laisse l'étrange difformité du mot, je i^ais à la chose. Quelle est sa valeur morale? Je cherche, et je trouve qu'en physiologie « Valtruisme désigne un ensemble de penchants ou 5) d'instincts ^^ . (Dict.,, art. Altruisme,)

Je cherche le mot Instinct , et je vois que l'instinct est « un mode d'activité cérébrale w . (Art. Instinct.)

Où est la liberté morale? Je ne la trouve pas.

Mais je trouve que a des fatalités rigoureuses font le « monde ce qu'il est « {Paroles de philosophie positive, p. 18), et que « l'histoire est un développement déter- 1) miné par les conditions de la nature cérébrale de V riiomme et par la manière d'être du monde. " [Ibid., p. 15.)

Voilà cette morale nouvelle, qui repose, en l'absence de l'âme , du libre arbitre et de la charité , sur la base matérialiste de l'activité cérébrale, et de l'altruisme.

M. Littré soutient d'ailleurs « le caractère essentieln lement relatif de toutes les conceptions humaines, 15 même de celles qu'on regarde comme étant le plus « a])soliies. •» (Conservation j p. 10.) Et il va jusqu'à affirmer que c'est l'humanité elle-même qui modèle à son gré l'idéal. (Conservation, p. 286.)

Je reconnais qu'en cela M. Littré est très-conséquent

avec Tensemble de sa doctrine. Mais, avec ces principes, y a-t-il, peut-il y avoir une différence essentielle entre le bien et le mal ?

Au surplus, cette morale de l'altruisme, d'après les définitions de M. Littré, est à la portée des animaux euxmêmes, ft En physiologie » , dit-il, « ce terme désigne un •)•) ensemble de penchants et d'instincts. « Et quelques lignes plus bas, je lis : ci Ces penchants existent non- » seulement chez l'homme, mais dans beaucoup d'esî) pèces animales, ainsi que Gall Fa démontré physiolow giquement. « (Art. Altruisme.) La seule cause pour laquelle les animaux, qui ont une raison réelle (art. Raison) et des penchants altruistes, n'ont pas de morale comme l'homme, c'est que Y abstraction leur manque.

V oilà où Ton arrive quand on donne pour base à la morale un ensemble d'instincts.

Nous trouvons dans M. Renan les mêmes atteintes à la morale éternelle.

M. Renan nie le Dieu créateur, le Dieu providence de l'homme et du monde. La morale n'est donc pas et ne peut pas être pour lui la loi éternelle que Dieu, qui est l'ordre, la raison et la justice absolue, prescrit à sa créature.

Concevoir la morale comme la loi éternelle d'un Dieu, c'est là, selon M. Renan, la façon la plus mesquine de concevoir le bien. Plier sous la volonté de Dieu, c'est pour l'homme une sujétion humiliante.

«L'ascétisme chrétien 15 , dit-il, « conçut le bien sous î) sa forme la plus mesquine. Le bien fut pour lui la » réalisation de la volonté d'un être supférieur, une

îj sorte de sujétion humiliante pour la dignité hic- 55 maine. » {Liberté de penser ^ t. IV, p. 136.)

Et attendre une justice divine qui récompense l'individu selon ses œuvres, c'est là une erreur où est tombé le bon sens superjiciel de tous les âges, mais que la philosophie doit dissiper. « Au delà de cette justice » chimérique que le bon sens superjiciel de tous les V âges a voulu retrouver dans le gouvernement de » l'univers , nous apercevons des lois et une direction « bien plus hautes. » [Job, introduction, p. lxxxix.)

La notion vraie de la morale est détruite par M. Renan , aussi bien que la vraie notion de Dieu. La morale que lui inspire son panthéisme, vague et indécise, n'a ni base ni sanction. Il nie toute notion absolue du bien et du mal, trouve à tout sa raison d'être, place le bel esprit sur la même ligne que la vertu, en un mot, fausse toute conscience.

Voici quelques-unes des maximes qui résument et caractérisent sa théorie , et ruinent d'avance toutes ses protestations :

« Les choses intellectuelles sont toutes également saintes. » {Liberté^ t. IV, p. 136.) Et ailleurs : a Une » l)elle pensée vaut une belle action ; une vie de science î) vaut une vie de vertu. 55 {Revue des Deux-MondeSj, janvier 1860, p. 384.)

M. Renan va plus loin encore; il écrit : u L'homme y>fait la sainteté de ce qu'il croit comme la beauté de •» ce qu'il aime, v {Revue des Deux-Mondes j, octobre 1862, p. 038.)

M. Taine a dit de même : « Avec d'autres mœurs, il

» y avait là une autre morale. Il ij en a eu une pour « chaque siècle ^ chaque race, et chaque ciel. J'entends » par là que le modèle idéal varie avec les circonfi stances qui le façonnent. » (Ihid., 15 octobre 1862.)

Ainsi , le modèle idéal, c'est-à-dire le bien et le mal en soi, n'a rien d'absolu : les circonstances \e, façonnent (M. Taine) ; l'humanité le modèle (M. Littré) ; l'homme \efait (M. Renan).

L'homme se fait donc à lui-même son idéal de morale, et la morale varie selon les circonstances. Mais se peut-il concevoir de plus dangereuses atteintes au sens moral que ce déplorable langage? Pour moi, j'aime mieux mille fois les négations les plus grossières que ces sophismes qui, sur le bien et le mal, corrompent les vraies notions des choses et dissolvent les consciences.

Ainsi , les choses ne sont pas saintes ou bonnes en elles-mêmes, c'est l'homme qui les fait bonnes ou saintes. M. Renan appelle cela de l'étendue d'esprit; je n'y vois que la triste conséquence de ces conceptions panthéistes qui proclament l'identité fondamentale des choses, ou ne conçoivent Dieu que comme une simple catégorie, comme un vague idéal que V intelligence humaine modèle à son gré, selon l'expression de M. Littré, ou qui varie avec les circonstances, comme dit M. Taine. C'est la négation formelle de toute distinction fondamentale, essentielle, entre le bien et le mal.

Voici, chez M. Renan, de nouvelles applications de ces principes ;

a II y a, je le sais, dansThomme des insïmcis foib le s j « humbles j, fé niinins .. . Ces instincts étant de la nature « humaine^ il ne faut pas les hldmer. « (Liberté ^ t. iV, p. 132.) « L'humanité a tout fait, et tout bienfait. 5) [Ibid., t. VI, p. 346.)

« La vérité^ aux yeux de la j^hUosophie^ 77' étant

V Jatnais qu'une forme jjIu s ou moins avancée^ mais •>■) toujours incomplète j, le penseur... veut qu'on se 5> prête aux modifications successives amenées par le « temps... qu'on sache expliquer son passé au sens

M nouveau Qu'un philosophe. . . use plusieurs sys-

« tèmeSj cela n'a rien de contradictoire ; cela lui fait

V honneur. « (Ibid., t. I, p. 512.)

Commode scepticisme qui aboutit à une pratique plus commode encore, qui permet en toutes choses, en politique comme en philosophie, toutes les versatilités de caractère et de conduite : c'est ce que M. Kenan appelle expliquer son 2^0 ssé au sens nouveau , habileté, s^elon lui , fort honorable.

M. Renan convient lui-même de la faiblesse de sa morale; mais la raison qu'il en donne est étrange : R On nous blâme de n'être pas plus sévères pour le « mal... C'est par amour du beau et du bien que nous « sommes .!»/ timides , iiarf ois si faibles dans nos juge- « ments moraux. ->•> (Études^, p. 429.)

Sans doute, sur tout cela, on peut citer de M. Renan des paroles qui contredisent celles que nous venons de transcrire. Il a affirmé le devoir et écrit ces mots : a La « morale est la chose sérieuse et vraie par excellence, w — « Le bien, c'est le bien; et le mal, c'est le mal. »

(Essais de morale^ p. n.) Mais, outre que, dans la doctrine panthéistique, c'est là une pure tautologie; outre que riiomme qui ne croit pas en Dieu et en la vie future n'a pas le droit de parler de morale, comment M. Renan, qui n'admet pas la valeur des idées pures et la certitude de la raison, qui a écrit que « si Tliuma- 5) nité n'était qu'intelligente, elle serait athée ->•> , comment peut-il sans contradiction accorder une vraie certitude au sentiment de la conscience? Ici la philosophie rationaliste proteste à hon droit contre lui. Que les philosophes, qui admettent l'impérative révélation de l'évidence, admettent aussi l'impérative révélation de la conscience, je le comprends : mais l'une des deux renversée, l'autre croule, et M. Taine a eu raison de railler les philosophes qui font appel à la conscience.

« Conscience, conscience, s'écrie Rousseau, auguste 5) instinct, voix immortelle! L'analyse, dit M. Taine, « ne trouve dans cet auguste instinct et dans cette voix VI immortelle qu'w/î mécanisme très-simjAe, qu'elle dé- T» monte comme un ressort. « [Philosophes français , p. 276.)

Aussi M. Taine découvre-t-il dans X automate intellectuely comme il dit, ccl'ordre mathématique des sen- ->•> timents moraux 1) (Philosojjhes français ^ p. 277), et dans l'histoire : « tme hiérarchie de nécessités. Il en î) est ici du monde moral comme du monde j)hijsique : 5) une civilisation, un peuple, un siècle, sont des défi- 5) nitions qui se développent. L'homme est un théorème » qui marche, ^j [Les Philos. , p. 358.) C'est pourquoi K le critique est le naturaliste de l'âme. " (Essais de

critique^ p. 358.) «L'historien est philosophe et ne ras- « semhle des faits que pour trouver des lois... afin de » voir PARTOUT LA NÉCESSITÉ maîtresse de la fortune... « (Études sur Tite-Live, p. 119-120.)

Et c'est par là que la science moderne a créé» l'histoire, « qui n'existait pas il y a quarante ans, l'histoire 1) inconnue à Bossuet et à Montesquieu " , et qu'elle vient à bout « à' enchaîner sous une seule /oï toutes les « actions et toutes les pensées du genre humain.» (Etudes sur Tite-Live^ p. 338.)

Cette théorie fataliste de l'homme et de l'histoire est tout le système critique de M. Taine. Dans la préface de son Etude sur Tite-Livey il l'expose en ces termes : Ci L'homme, dit Spinoza,! est dans la nature comme « une partie dans un tout, et les mouvements de Vau- " tomate spirituel qui est notre être sont aussi réglés « que ceux du monde matériel oit il est compris. « — Ci Spinoza a-t-il raison?... J'essaye de répondre oui, et » par un exemple. « Ainsi, nécessité au cœur de toutes^ choses, nécessité dans les propriétés élémentaires des êtres, dans l'homme, dans l'histoire comme dans la nature, dont tous les êtres ne forment qu'un être unique : telles sont les idées de M. Taine. Quelle place reste-t-il à la notion du devoir? Sur ces ruines du libre arbitre, quelle morale peut-on construire?

W. Renan avait dit que concevoir le bien comme lai réalisation de la volonté d'un être supérieur, c'est le concevoir sous sa forme la plus mesquine. M. Taine ajoute que la croyance en Dieu est incapable de produire une morale, et il n'a pas assez de railleries con-

tre ce qu'il appelle la morale théologique et les souvenirs de catéchisme :

ce Sortons «, dit-il, « de cette morale tbcologique. ■y) J'ai honte de l'imputer à M. Jouflroy. // Vestimait y) comme elle le 7nérite^ et la laissait dormir dans les •» in-folio du moyen ix^o., où nous espérons qu'elle res- « tera. Et cependant, sans le savoir, il l'acceptait à 1) demi. Il flottait entre les analyses d^Aristote et les 1) souvenirs du catéchisme. Il commençait en pliilosoî) plie et finissait en théologien ... Il oubliait que les yi axiomes du naturaliste ne peuvent aboutir aux supy) positions du théologien . . . Il ne remarquait pas que T) les suppositions du théologien se fondent sur un dogme î) théologique » (l'existence de Dieu) « bors des prises 1) de toute science , incapable de produire une morale )) naturelle . . . Il ne remarquait pas que les axiomes du 1) naturaliste aboutissent à des vérités redoutables qu'on 5) n'ose aborder, tant qu'om garde les restes de ses T) PREMIÈRES CROYANCES. » (PhUos. frcinç., p. 274-275.)

Et voici où ces axiomes du naturaliste conduisent M. Taine : à la négation absolue du mal moral , à la justification absolue de tous les penchants humains et de toutes les défaillances humaines.

«L'homme est à sa place et achève une série... Il 5) est un produit , comme toute chose, et à ce titre , il a 1) raison d'être comme il est. Son imperfection innée 15 est dans l'ordre , comme l'avortement constant d'une 7) étamine dans une plante... Ce que nous prenions « pour une difformité est une forme. Ce qui nous semyi blait le renversement d'une loi est l'accomplissement

V d'une loi. La raison et la vertu humaine ont pour 5) matériaux les instincts et les images animales ,

V comme les formes vivantes ont pour instruments les » lois physiques , comme les matières organiques ont

V pour éléments les substances minérales. Quoi d'éton-

V nant si la raison ou la vertu humaine ^ comme la y) forme vivante ou comme la matière orcjanique, parw fois défaille ou se décompose ? « ... Aon , cela n'est pas étonnant , et cela n'est nullement à blâmer , « puis- » que la vertu humaine a pour soutiens et pour maî- 5) tresses des forces inférieures et simples, qui, suivant « les circonstances^ tantôt la maintiennent par leur n harmonie, tantôt la défont par leur désaccord. Quoi y} d'étonnant si les éléments de l'être 55 , si la raison même et la vertu humaine , « comme les éléments de « la quantité , reçoivent de leur nature même des lois r) indestructibles qui les contraignent ! ... Qui est-ce •n qui s'indignera contre la géométrie ? Surtout qui est- » ce qui s'indignera contre une géométrie vivante ? » [Revue des Deux-Mondes^ 15 octobre 1862, p. 948.)

Je ne connais pas de page plus honteuse. M. Littré s'offensera-t-il si je dis cependant que c'est le commentaire invincible de sa doctrine fondée sur la négation du libre arbitre, et les impulsions prépondérantes de telle ou telle partie du cerveau ?

Cette page de M. Taine termine un article où cet écrivain fait l'application de ces principes de morale à • un passage lascif de lord Byron , à propos des amours d'Haydée. Croyant sans doute, comme M. Renan, que « l'homme fait la bonté de ce qu'il aime « , et que le

divin ^ comme dit encore M. Renan , est en toutes cho^ seSj, M. Taine n'hésite pas à le voir dans la jouissance comme dans l'art :

ce Refiiserez-vous » , dit-il, « de reconnaître le divine n parce qu'il apparaît dans l'art et /«yow/A"5«??r^^ et non )) pas seulement dans la conscience et l'action ? Il y a » un monde à côté du vôtre , comme il y a une civili- •>i sation à côté de la nôtre. Vos règles sont étroites j » et votre pédanterie tyrannique. La plante humaine " peut se développer autrement que dans vos compar- 1) timents et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle •il portera n'en seront pas moins précieux... Oui a lu 1) les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée que de 5) Venvier et de la plaindre ?... Qui est-ce qui peut, en u présence de la magnifique nature qui leur sourit et u les accueille, imaginer pour eux autre chose que la 1) sensation toute-puissante qui les unit?... » Arrivé là, M. Taine cite le texte même de lord Byron, et il ajoute : «Excellent moment, n'est-ce pas, pour apporter ici » vos formulaires et vos catéchismes . . . C'est la nature n qui soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre. . . 5) Admirai les moralistes, vous êtes devant ces deux w fleurs, en jardiniers patentés , tenant en main le mor> dèle de floraison visé par votre société d'horticulture, " prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant » que les deux mauvaises herhes doivent être jetées dans " le feu . . . C'est bien jugé , et vous savez votre art. n {Revue des Deux-Mondes^ octobre 1862 , p. 941-942. )

Voilà comment M. Taine rectifie nos idées étroites sur la morale.

J'ai le regret de trouver encore ce qu'on làent de lire dans la Revue des Deux-Mondes, qui prête son immense publicité à de telles choses.

Tel est le bien et le mal , telle est la loi morale dans la pensée et l'enseignement de ces écrivains. V oyons ce qu'ils font de la religion.

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