HECTOR DE SAINT-MAUR
Date Lilia
Je sais un endroit, près de la colline, Où le vent du Nord souffle et fait plier La cime des pins et du peuplier.
Et qui prend à l'heure où le jour décline Un aspect farouche et particulier.
— Un endroit étrange ; — on sait qu'il existe, Et nul n'est pressé d'y porter ses pas ; Lorsque l'homme en parle, il en parle bas;
Il ne s'en souvient que lorsqu'il est triste; Tant qu'il est heureux, il n'y songe pas.
C'est un grand jardin aux routes sablées, Où viennent mourir les bruits de Paris ; Un jardin plein d'ombre où s'en sont allées, Sous un coup de vent soudain effeuillées, Les fleurs que portaient mes rosiers chéris.
Dans ses profondeurs nichent des colombes Aux plumes d'argent, au collier vermeil ; La neige y descend comme le soleil, On y voit pousser des croix et des tombes ;
— Aux autres jardins il n'est pas pareil.
Le vent d'aquilon entasse à ses portes Des bouquets de buis, des rameaux de houx, Et le long troupeau des forts et des doux Qui marchent le soir dans ses feuilles mortes, Croit ouïr des bruits remuer dessous.
En ce jardin-là, chacun, pauvre ou riche. Si grand qu'il puisse être ou qu'il ait été, Viendra demander l'hospitalité :
Jardin qui jamais ne demeure en friche Et que l'on cultive hiver comme été.
Quand, ouvrant l'œil bleu des douces pervenches, Le Printemps suspend des clochettes blanches, Met des bonnets d'or à ses arbrisseaux, Dieu, pour les peupler, fourre dans leurs branches Une légion de petits oiseaux :
Vacarmes charmants et fouillis de notes !
Orchestres ailés, invisibles chœurs,
Qui ne savent pas, pinsons et linottes,
— Qui ne savent pas — ces jolis moqueurs,
Que leurs chants d'amour déchirent les cœurs.
Ici nul n'entend, aux moissons nouvelles. Monter l'alouette au bleu firmament ; Nul ici ne vient nouer les javelles, Et la rude terre aux froides mamelles N'a jamais porté ni fruit ni froment.
C'est là qu'on arrive et qu'on se sépare, C'est là le suprême et terrible adieu ; Cependant qu'au ciel, qui d'azur se pare, L'oiseau qui s'enfuit jette une fanfare. Et que l'homme, pâle, interroge Dieu.
— J'avais, occupé de mille autres choses. Entrevu parfois son seuil vaguement ; J'avais oublié ses nids et ses roses ; Mais depuis ce temps Dieu m'a fait des causes De m'en souvenir éternellement.
Aussi quand j'y viens, les fleurs d'asphodèles. Se penchant avec de légers frissons.
M'adressent de loin leurs saluts fidèles ; Car je ne suis plus maintenant pour elles Un premier venu : nous nous connaissons.
(Le Dernier Chant.)
PAUL ARENE
Bibliographie. — Pierrot héritier, pièce en un acte, en vers (1865); — Le Parnassiculet (1867); — Jean des Figues, roman (1868); — Les Comédiens errants, pièce en vers, en collaboration avec M. Valéry Vernier (1873); — Un due aux lafîternes, comédie en un acte, en vers (1873); — Ilote, pièce en un acte, en vers, avec Charles Monselet (1875); — La Gueuse parfumée, nouvelles [àoni Jean des Figues^ (1876); — Le Char, opéra-comique en vers libres, avec Alphonse Daudet (1878); — Le Prologue sans le savoir (1878); — La vraie tentation de Saint- Antoine, contes de Noël (1879); — Au bon Soleil (1881); — Paris ingénu (1882); — Vingt jours en Tunisie (1884); — Contes de Paris et de Provence (1887); — La Chèvre d'or, roman (1889); — Domnine, roman (1894); — Le Midi bouge (1895); — Contes choisis (1896); — Friquettes et Friquets (1897); — Le Secret de Polichinelle (1897); — L^s Poésies de Paul Arène, publication posthume (1899 — 1900).
Les œuvres de Paul Arène se trouvent chez Charpentier et chez Lemerre.
Paul Arène a collaboré à de nombreux journaux. Il a donné, pendant de longues années, un article hebdomadaire au Gil Blas d'abord, puis à VÉcho de Paris, enfin au Journal.
Paul-Auguste Arène, né à Sisteron en 1843, mort à Antibes en 1896, débuta dans la vie comme maître d'études au lycée de Marseille, puis au lycée de Vanves. Devenu l'ami de Gambetta et d'Alphonse Daudet, il quitta l'Université en 1865, après le succès de Pierrot héritier, un acte spirituel et souple, représenté à l'Od^pn. D'après une légende à laquelle ne contredisaient ni lui ni Daudet, il aurait collaboré aux Lettres de mon moulin, qui parurent d'abord, comme on sait, sous le pseudonyme de Gaston-Marie.
La vie de Paul Arène est vide d'aventures. Tout au plus
peut-on citer un duel avec M. Catulle Mendès, irrité sur le moment par un sonnet du Parnassiculet dont la chute demeura quelque temps célèbre.
Paul Arène partageait son temps entre Paris, Sisteron et Antibes, uniquement soucieux de jouir de l'amusement des rencontres ou de la grâce des paysages et de mettre en des récits, dont plusieurs sont parfaits, les sourires que la vie amenait sur ses lèvres malicieuses. Français ou provençaux, les vers qu'il sema au hasard ont les mêmes qualités, que sa prose, témoignent du même amour de la perfection, des mêmes dons d'élégance et de souplesse presque grecques. Les vers provençaux, qu'il voulait réunir sous le titre de Ploù e souleïo, sont restés inédits ou dispersés. Les vers français, plus heureux, ont été édités, par les soins de M. Mariani, ami de jeunesse de Paul Arène. Le recueil est précédé d'une préface d'Armand Silvestre et de trois portraits de l'auteur, deux gravés à l'eau forte, un gravé sur bois. Il fut tiré à deux cents exemplaires numérotés, ne fut pas mis dans le commerce et est absolument introuvable. Les quelques pièces que nous reproduisons auront donc pour nos lecteurs l'attrait de l'inédit.
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Noël en Mer
Lorsque le vieux Thamus, pâle et rasant le bord,
A la place prescrite eut crié; „Pan est mort!"
Le rivage s'émut, et sur les flots tranquilles
Un long gémissement passa venu des Iles:
On entendit les airs gémir, pleurer des voix,
Comme si sur les monts sauvages, dans les bois
Impénétrés, les dieux, aux souffles d'Ionie,
Les dieux, près de mourir, disaient leur agonie;
Le soleil se voila de jets de sable amer;
Un âpre vent fouetta les vagues de la mer.
Et l'on vit, soufflant l'eau de leurs glauques narines,
Les phoques de Proiée et ses vaches marines
S'échouer, monstrueux et pareils à des monts.
Sur l'écueil blanc d'écume et noir de goëmons.
Puis, tandis que Thamus, le vieux patron de barque.
Serrait le gouvernail et jurait par la Parque,
Un silence se fit et le flot se calma.
Or, le mousse avait pu grimper en haut du mât
Et tenant à deux mains la voilure et l'antenne,
„Père! s'écria-t-il tout à coup, capitaine!
Père! un vol de démons ailés et familiers
Vient sur la mer, dans le soleil, et par milliers,
Si près de nous que leur essaim frôle les planches
De la barque! je les vois passer, formes blanches.
Ils chantent comme font les oiseaux dans les champs,
Leur langue est inconnue et je comprends leurs chants.
Ils chantent: „Hosanna!" Les entendez-vous, père? Ils disent que le monde a fini sa misère Et que tout va fleurir! Père, ils disent encor Que les hommes vont voir un nouvel âge d'or! Un Dieu nous le promet, un enfant dont les langes N'ont ni dessins brodés à Tyr, ni larges franges Pourpres, et qui vagit dans la paille et le foin . . . Quel peut être, pour qu'on l'annonce de si loin. Cet enfant-Dieu, né pauvre, en un pays barbare?
- : PAUL ARÈNE : -
D'un coup brusque le vieux Thamus tourna la barre.
„Les démons ont dit vrai, mon fils, depuis le temps
Que Jupiter jaloux foudroya les Titans
Et depuis que l'Etna mugit, crachant du soufre,
L'homme est abandonné sur terre, l'homme souffre.
Peinant toujours, gelé l'hiver, brûlé l'été,
Sans te vaincre jamais, ô maigre pauvreté!
Qu'il vienne donc ! Qu'il vienne enfin, l'Enfant débile
Et divin, si longtemps promis par la sibylle;
Qu'il vienne, Celui qui, détrônant le hasard,
Doit donner à chacun de nous sa juste part
De pain et de bonheur. Plus de maux, plus de jeûnes ;
Les dieux sont bons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes.
Aimons le Dieu qui naît. Au fond, que risquons-nous ?
Nous lui présenterons humblement, à genoux.
L'offrande qui convient à notre humble fortune :
Ce bateau que j'avais, pour l'autel de Neptune,
Taillé dans un morceau de vieille écorce, les
Branches de vif corail prises dans nos filets.
Cette nacre aux reflets d'argent, et toute fraîche.
Si le temps le permet, notre prochaine pêche ..."
Et tandis que, là-bas, le peuple des bergers,
Par les sentiers pierreux que bordent les vergers
Où la vigne biblique aux palmiers se marie,
Allait à Bethléem, venant de Samarie,
Et que, plus loin, sur les chameaux lents et têtus,
A travers le désert hérissé de cactus.
Les Rois Mages, qu'abrite un tendelet de toile,
Graves et les regards au ciel, suivaient l'étoile,
La barque, par delà les flots mystérieux.
Cherchant le jeune Dieu, vainqueur des anciens dieux,
Voguait, sa voile rose à la brise gonflée.
Vers Sidon, port voisin des champs de Galilée.
La Bouquetière
Épris de Margots idéales Et rêvant au siècle dernier.
Je la rencontrai près des Halles, Qui portait un petit panier.
Elle était blonde, presque rousse, L'œil malin, mais bon en dessous, Et vendait, piqués dans la mousse, De petits bouquets à deux sous.
Mon caprice, en cette matière. D'un peu d'amour se compliquait; La fraîcheur de la bouquetière Me fit désirer son bouquet.
Car elle était fraîche à merveille ; Ses fleurs avaient l'air engageant; Mais j'avais trop soupe la veille:
Il ne me restait plus d'argent!
Frontin, je le dis sans reproches.
Avait, ce matin, oublié.
De mettre de l'or dans mes poches Et j'étais fort humilié.
Elle, devinant ma pensée.
Prit le bouquet entre ses doigts :
„ C'est le dernier, je suis pressée.
Vous me paierez une autre fois."
Puis elle rit, étant de celles Qui, plébéiennes au cœur haut.
D'une reprise à ses dentelles Faisaient crédit à Diderot.
Sonnet de Mars
C'est un matin de mars qu'elle m'est revenue. Éveillant le jardin d'un bruit de falbalas. L'enfant toujours cruelle et toujours ingénue Que je n'ai point aimée et qui ne m'aimait pas.
- : PAUL ARÈNE
Le givre s'égouttait aux branches, mais plus bas La neipe ourlait encor les buis de l'avenue; Et le frisson d'hiver, sous leur écorce nue, Emprisonnait le rire embaumé des lilas.
Un clair rayon brilla soudain: „C'est moi!" dit-elle. Dans l'air moins froid passa comme un cri d'hirondelle, Je la vis me sourire et crus avoir seize ans.
Et depuis, quelquefois, je me surprends à dire. Songeant à ce rayon, songeant à ce sourire: C'était presque l'amour et presque le printemps.
Mobilier Scolaire
(fragment.)
L'école était charmante au temps des hannetons,
Quand, par la vitre ouverte aux brises printanières,
Pénétraient, nous parlant d'écoles buissonnières
Et mettant la folie en nos jeunes cerveaux.
Des cris d'oiseaux dans les senteurs des foins nouveaux ;
Alors, pour laid qu'il fût, certe ! il savait nous plaire
Notre cher mobilier si pauvrement scolaire.
A grands coups de canif, travaillant au travers
Du vieux bois poussiéreux et tout rongé des vers.
Nous creusions en tous sens des cavernes suspectes,
Où logeaient, surveillés par nous, des tas d'insectes:
Le noir rhinocéros, qui porte des fardeaux,
Le taupin, clown doué d'un ressort dans le dos,
Le lucane sournois, mais aimable du reste, i
Le charançon, vêtu d'or vert, et le bupreste . . .
J'oubliais l'hydrophile avec le gribouri.
Ceux d'entre nous à qui la chasse avait souri
Arrachaient au bureau quelques débris de planche.
Et, fiers d'avoir d'affreux reptiles dans leur manche.
Ils construisaient, non sans patience et sans art,
Une loge pour leur couleuvre ou leur lézard.
Moi-même, — cet aveu, je le fais avec joie, —
Pour spécialité, j'avais les vers à soie, —
Et je les nourrissais de feuilles de mûrier.
L'un fila son cocon entre mon encrier
Et l'histoire de France, où se voyaient des types
De rois, que nous ornions souvent de longues pipes.
Il fila son cocon. — Résultat: tout un mois.
Indifférent aux rois, ainsi qu'à leurs exploits ;
Et faute d'encrier ne pouvant avoir d'encre.
Je me mis à ne rien faire et je passai cancre.
Le maître, intrigué fort, se demandait: „ Comment
A-t-il pu devenir bête si promptement?".
STRADA 1
Bibliographie. — Constitution scientifique de la Méthode et des Lois de la Certitude : Essai d'un Ultimum Organuin (1865; 26 édition: 1898); — La Méthode Générale (1868; 2e édition: 1898); — Point de départ de la Pensée (1868); — Catéchisme de la Méthode impersonnelle (1900). — Sciences sociales: Le Dogme social (1859); — La Séparation des Pouvoirs (1861); — La Séparation absolue de l'Église et de l'État (1862); — L'Europe sauvée et la Fédération (1862; 2© édition: 1868). — Histoire et Exégèse: Loi de l'Éistoire (1894); — Jésus et l'Ère de la Science (1895); — ^^ Religion de la Science et de l'Esprit pur (1897). — L'Épopée humaine: La Genèse Universelle (1890); — Les Races (1890); — Le Premier Roi (1890); — Le Premier Pontife (1890); — Sardanapale (1891); — Le Saint Roi David (1899); — La Pallas des Peuples (1893); — Jésus (1892); — La Mort des Dieux (1865); — La Mêlée des Races (1873) ; — Charlemagne (1893) ; — Aheylar (1894) î — L' Inqtdsition (1900); — Philippe le Bel {i8g6); — Jeanne d'Arc (1894); — Borgia (1895); — Rabelais (1896); — Pascal et Descartes (1897); — Don Juan {1891); — Mirabeau (1898); — Danioii le Magnanime (1899); — Robespierre (1899); — Le Prométhée de l'Avenir (1895); — Altior (1902). — En outre: Le Paris de l'Ère de la Science (1899); — La Mort d'Aj'ax^ d'après Sophocle (1898).
') Nous devons cette notice à M, Jacques Brieu, auteur de : Sfrada, Sa Philosophie du Fait et ses conséquences (1901) ; La Méthode scientifique et la méthode occultiste ; Chroniq71.es idéalistes et philosophiques (dans la Plume, 1894 — 1900); Èsotérisnie et Spiritisme (dans le Mercure de France, revue des livres, depuis 1896) ; Essai critique sur la ForTne (1909) ; La Philosophie et la Métaphysique sont-elles mortes ? (1909).
Jules-Gabriel Delarue, dit Strada, est né à Niort, en 182 i, et est mort à Paris eo 1902.
Philosophe méthodiste et métaphysicien, exégète, historien et sociologue, critique, poète et peintre, Strada fut tout cela à la fois. Son œuvre, écrit et peint, est très divers, mais un lien puissant en fait un tout synthétique d'une singulière grandeur. Ce lien, c'est la méthode générale dont il a trouvé et formulé les règles.
Tout son œuvre en est profondément imprégné, tout en dédoule logiquement comme les corollaires d'un théorème. Pour bien comprendre Strada, il est donc indispensable de connaître sa méthode.
Cette méthode, qui est la seule complète, naturelle, impersonnelle, scientifique et universelle, fut exposée, pour la première fois, dans VEssai d'un Ultimum Organutn, paru en 1869, simplifiée et résumée dans La Méthode Générale, qui fut publiée deux ans plus tard. Elle répond à ces trois questions fondamentales : i ° quel est le point de départ de la pensée? 2" quelle est la loi d'institution des instruments méthodiques? 3" quel est le véritable critérium de certitude ?
Le vrai, l'unique point de départ de la pensée, c'est le fait, et non une opération quelconque de l'esprit, car il les précède toutes.
Mais, qu'est-ce que le fait ? Le fait est la manifestation de tout ce gui est, a été et sera, c' est-à-dire du Tout. Le fait est d'abord hypothétiqîte. Pour le rendre certain^ il faut le soumettre à l'épreuve des instruments méthodiques, c'estl à-dire du syllogisme, du calcul ou de l'expérience, suivant qu'iest idéal, numérique ou matériel. Il est indispensable, dans la plupart des cas, de vérifier, de renouveler et de varier les opérations syllogistiques, expérimentales ou de calcul, avant que le fait ne s'impose à l'esprit, comme certain, par son indestructihiliié. De par cela même, le fait s'institue le contrôle direct et dernier de toutes les opérations de l'esprit ; donc il est le critériu?n de certitude. Bien entendu, c'est le fait naturel qui est critérium, et non sa notion qui est toujours révisable.
Pour que l'esprit repose dans une certitude définitive, il est nécessaire que le fait et sa notion ne fassent qu'un. „S'il n'y a pas identité entre eux, il n'y a qu'idée subjective, jamais science." (Méthode Générale, p. 40.)
Le fait réunit tous les caractères du véritable critérium de certitude. Pour qu'il y ait critérium, dit Strada, il faut en
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effet, qu'il y ait infaillibilité, car quelle confiance pourrionsnous garder à un critérium qui nous aurait trompé une seule fois ? Étant infaillible, le critérium est par là même absolu, c'est-à-dire immuable, sans appel. Ce n'est pas assez ; il faut qu'il s'applique à tous les cas donnés dans tous les ordres de connaissances, il doit donc être multiple. Mais il faut aussi qu'il soit un, pour que l'esprit ne se trouve pas balloté et hésitant entre des critériums divers, ce qui serait le laisser sans critérium". {^Ibid. p. 95.)
Or, le fait est infaillible, „car il est certain de soi," par cela même qu'il est; „il est absolu, car on ne peut appeler de la certitude du fait ; il est 7nultiple, car étant idéal, numérique, matériel, contingent, absolu, il se présente à toutes les connaissances, de quelque ordre qu'elles soient ; il est un enfin, car il est fait dans tous les ordres du savoir." (/<f. p. 10 1). Donc, le fait par son indestructibilitc, est le vrai et le seul critérium de certitude.
Toutes les philosophies et toutes les religions ont, jusqu'ici, fait l'homme critérium. Que ce soit l'évidence, la raison ou la conscience ; le syllogisme, le calcul ou l'expérience ; le roi ou le pape ; un prophète ou un fils de Dieu ; le code ou la bible, c'est toujours l'homme se faisant critérium, juge de la certitude. Qu'est-ce, en effet, que l'évidence ^ \J évidence n'est pas autre chose que l'esprit déclarant qu'il a bien vu, ou qui se croit certain. La raison ? la conscience ? N'est-ce pas encore l'homme qui, par elles, s'institue contrôle de la vérité ?
Quant à l'expérience, au calcul et au syllogisme, ce sont des opérations de Tesprit, c'est-à-dire, de l'homme raisonnant.
Les fidéismes placent la certitude, non dans tous les hommes, mais dans un homme, comme le Christ ou. Mahomet, le pape ou le roi, ou dans les paroles prononcées,- écrites ou imposées par eux.
La seule différence qui sépare les critériums fidéistes des critériums rationalistes consiste en ceci que, dans les premiers, c'est la raison d'un seul qui fait loi, tandis que, dans les seconds, c'est la raison de chacun, qui est juge de la vérité et de l'erreur, du bien et du mal, qui est critérium, en un mot.
Or, il est à peine besoin de faire remarquer que l'homme, si instruit et si hautement évolué soit-il, ne peut être critérium de certitude. „Jouet du mirage des choses, des êtres, des idées ; jouet de son propre esprit, de ses perceptions, de ses corruptions, de ses intérêts, de ses passions," l'homme
ne peut pas être critérium infaillible et absolu. Nul homme ne peut l'être ').
Ainsi la certitude n'est pas dans l'homme, mais hors de lui, et le critérium absolu et infaillible est impersonnel ou il n'est pas. Mais nous venons de voir que la certitude est dans le fait, puisqu'il est indestructible, et que le critérium est aussi le fait, puisqu'il est infaillible et impersonnel.
Le critérium régit toute la méthode. Aussi peut-on dire tel critérium, telle méthode. Il en est le principe essentiel et central.
Si la raison est critérium, elle impose à la pensée, comme point de départ, ses propres conceptions, ce qu'elle considère comme des axiomes^ ce qu'elle tient pour évident. Elle laisse donc l'esprit dans la subjectivité.
Si la parole du pape, la Bible ou le Coran sont critériums, c'est la parole du pape, la Bible ou le Coran qui seront le point de départ de la pensée. En aucun de ces cas, l'esprit ne fait effort, pour voir si cette parole ou la lettre de la Bible ou du Coran concordent avec les faits. Il ne cherche pas non plus à savoir s'il n'y a rien en dehors de cette parole ou de la lettre de ces livres. Cela lui est même interdit. Il reste donc dans la stagnation intellectuelle. C'est là la cause de l'ignorance générale et profonde qui marque les époques de foi.
Strada démontre dans l' Ulti?num Organum et dans La loi de l'Histoire que „ce ne sont ni les religions, ni les philosophies, ni les races, ni les climats, ni les organisations sociales qui pèsent le plus profondément et comme cause première sur les civilisations et les développements divers de
') En créant le dog^e de V infaillibilité du pape, les catholiques ont montré qu'ils comprenaient ou qu'ils sentaient tout au moins, que la première condition d'un critérium est d'être infaillible. S'ils n'avaient pas cédé à cette poussée logique et fatale de leur critérium, le rationalisme triomphant se serait introduit partout dans l'Église et avec lui les divisions et les schismes. Mais comme cette infaillibilité n'est que fictive, ils ne pourront résister longtemps aux attaques des rationalistes d'une part, et de la science d'autre part.
Remarquez, au surplus, que la nécessité a toujours conduit l'homme à diviniser ses critériums, pour leur donner ce caractère d'j«ya/7/z"3/7:'/<?, qui leur est absolument indispensable et sans lequel ils ne sauraient exister. Voyez les messies et les sauveurs, ils sont tous les fils de Dieu ou ses prophètes, les livres sacrés sont d'inspiration divine, Moïse fait croire que les tables de la Loi lui ont été remises par Dieu même, l'Asie divinise ses rois et Rome dresse des autels à ses empereurs. Plus tard, l'Église se dit infaillible, nos monarques s'intitulent de droit divin et les révolutionnaires rationalistes de '93 instituent le culte de la déesse Raison.
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rhumanité," mais la notion de la méthode ou, en d'autres termes, le critérium adopté, puisque celui-ci implique celle-là.
Chaque critérium est le point de départ d'une ère nouvelle, d'un nouvel état de la société et de la civilisation.
Le critérium-Jésus crée la société chrétienne sur les débris des sociétés antiques en décomposition, parce qu'elles n'ont plus foi en leurs dieux-critériums.
Le critérium cartésien, l'évidence, libère l'homme des servitudes des critériums fidéistes (religieux ou politiques). Ce n'est plus la foi au roi et au pape qui règle la conduite des hommes, mais la foi en leur propre raison. C'est le triomphe de la raison sur la foi, la victoire du peuple sur le pape et le roi ').
Mais ce triomphe et cette victoire ne sont ni complets ni définitifs, parce que la raison n'est pas plus infaillible que le roi, le pape ou la parole des bibles. Un jour vient où le débridement des passions, le conflit des „mois" en lutte les uns contre les autres appellent un sauveur de la société, un pouvoir qui les équilibre en les asservissant, un dictateur qui courbe devant sa raison souveraine, toutes les raisons individuelles. C'est à cela qu'aboutirent les révolutions rationalistes de 1789 et de 1848.
Mais le dictateur-critérium n'étant pas non plus infaillible, un moment arrive où le peuple cesse d'avoir confiance en lui et sa puissance s'écroule à son tour.
Et ainsi un critérium rationaliste succède à un critérium fidéiste et vice versa, parce qu'il n'y en a aucun qui puisse se substituer complètement aux autres, tous étant faillibles.
Seul le critérium-fait, parce qu'infaillible, vaincra et supplantera pour toujours les critériums fidéistes et rationalistes. Son ère ne fait que commencer. Il apporte avec lui l'unité et par suite la paix au monde.
Les religions devront disparaître ou se fondre dans la science. En tant que méthodes, elles sont insuffisantes, et leurs critériums personnels et faillibles. Elles ne sauraient donc avoir la prétention de s'imposer indéfiniment aux esprits. En tant qu'enseignement, elles seront obligées de prouver l'indestructibilité des faits sur lesquels s'appuient leurs dogmes, si elles ne veulent périr tout à fait. Bon gré ou malgré, elles devront passer par l'étamine de la méthode générale.
Du reste, le véritable sauveur, médiateur, révélateur et verbe,
') La foî en V infaillibilité du critérium-raison, atteint son point culminant au moment où est institué le culte de la déesse Raison.
n'est ni Jésus, ni le Bouddha, ni Mahomet, ni aucun autre fils de Dieu ou prophète, mais le fait.
En effet, si un Dieu créateur existe, le fait est la réalisation de son idée, l'incarnation de sa parole. Donc les êtres, les mondes, les univers sont l'incarnation vivante, perpétuelle et universelle de son Verbe. Le fait est partant le Verbe qui s'est fait et se fait chair et pense'e.
Le fait est aussi notre révélateur, parce qu'en nous faisant connaître les lois de la nature et de l'univers, il nous révèle par là même la pensée créatrice. Dieu; notre sauveur, parce qu'il nous sauve en dissipant notre ignorance ; notre médiateur, parce qu'il est le lien qui nous unit à Dieu par l'idée ; notre rnessie enfin, parce que, par lui. Dieu nous parle en tout temps et en tout lieu. Il est même non seulement notre sauveur, notre révélateur, notre médiateur et notre messie, mais aussi celui de tout être venant en ce monde et dans les autres. Le fait est le seul verbe universel.
Tous les autres révélateurs, médiateurs, sauveurs et messies ne sont que des révélateurs, médiateurs, sauveurs et messies de tribus, de peuples ou de races, des révélateurs particuliers, de faux médiateurs, des sauveurs insuffisants, des messies personnels, des verbes incomplets. Tous ces sauveurs s'effaceront devant le véritable sauveur, le fait, comme se sont effacés les dieux, les demi-dieux et les héros divinisés devant le Dieu unique, comme s'efface au matin la lumière des étoiles devant la splendeur du soleil levant.
Qu'est-ce, au surplus, qu'un sauveur particulier, tel que Jésus de Nazareth, auprès du fait universel et éternel? Les hommes se sont passés de Jésus-critérium avant qu'il paraisse, beaucoup s'en sont passés pendant et après son existence terrestre et s'en passeront encore. Mais aucun homme, voire aucun être, ne peut se passer du fait critérium. Qu'il le veuille ou non, il vit du fait, comme il respire. Le chrétien, même le plus fervent, ne peut se soustraire à cette nécessité. A toute heure et à toute minute de son existence, il vit du fait avant de vivre du Christ.
Donc le fait seul est véritablement la Voie, la Vérité et la Vie.
Telle est, en un très bref raccourci, la doctrine de Strada, dans ses lignes essentielles.
Sa vaste Épopée humaine, c'est l'histoire des critériums que l'humanité a tour à tour adoptés ou rejetés; c'est aussi, comme il le déclare lui-même, ^l'évolution de la vie métaphysique, historique et doctrinale ; ce sont les idées, les moeurs.
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les institutions, les caractères, les passions des différents milieux. Le poème va de la Genèse à l'apothéose d'après la vie. C'est un vaste chant épique qui enserre au moins trente drames *) dont les actes sont coupés par des chants lyriques et complétés par des chants épiques".
L'histoire de l'Humanité se déroule, en cette épopée, avec une ampleur et une majesté singulières. Il l'a dépeinte avec vérité, en traits nets, vigoureux et sûrs.
Ce poème est puissant par l'idée et il abonde en aperçus nouveaux et en vues originales ; mais, par contre, il est très inégal par la forme. A côté de vers d'une incomparable beauté, il y en a beaucoup d'autres qui ne sont que de la prose rimée. Strada est naturellement beau, grand et sublime quand l'idée est belle, élevée et noble, mais il est 'trivial et commun quand elle devient terre à terre. Strada se laissait emporter par elle, et ne se corrigeait pas assez. Il avait hâte de terminer son œuvre. Il craignait de mourir avant qu'elle ne fût achevée. Aussi publiait-il volumes sur volumes et négligeait-il par trop la question de la forme ^).
Strada est resté inconnu à la plupart de ses contemporains et il a été généralement méconnu des autres. Parmi les rares qui l'ont lu et compris, certains ont dû être efïrayés par les conséquences formidables qui découlent de son œuvre méthodique. Elle tend à rien moins qu'à la réforme totale du savoir humain. Strada clôt l'ère des critériums rationalistes et fîdéistes et il ouvre celle du critérium impersonnel et scientifique. A lui appartient l'avenir.
Quel que soit, au demeurant, le jugement que la postérité portera sur lui, ceux qui l'ont étudié et approfondi, le considèrent comme un de ces génies immenses dont l'influence sur le monde se perpétue pendant des siècles et des siècles.
Jacques Brieu.
') Vingt-quatre seulement ont paru.
•) Je ne parle pas de sa peinture, parce que sur quatre à cinq cents tableaux qu'il avait peints, il n'en reste que quelques-uns disséminés chez des amis. Les autres ont été détruits sur l'ordre de la famille.
STRADA
L'Énergie et le Vide
(fragment.)
Hors de tout ce qui fut jamais; c'était avant;
Bien plus tôt que la loi, que l'éther, que le vent;
Avant le vide; avant l'abîme; avant les mondes;
Avant l'espace ; avant les ellipses fécondes ;
Avant l'heure, le temps, la contradiction ;
Hors du fini sur qui plane l'extinction ;
Plus tôt que l'élément ; plus haut que les étoiles ;
Avant la nébuleuse engourdie en ses voiles ;
Avant la nue; avant la foudre; avant le bruit;
Avant le vieux silence et la mort et la nuit;
Avant le jour, le soir ; avant la jeune aurore ;
Avant le rayon d'or ; avant l'onde sonore ;
Avant l'antinomie où bat la notion ;
Et le néant qui n'est que la négation ;
Avant les Verbes saints ; avant les Dieux Paroles ;
Avant les Dieux humains, avant les Dieux symboles;
Avant les monts Mérous, les monts Tchitracoûtas,
Les Olympes, les Sinaïs, les Golgothas ;
Avant le lieu par où les aigles et les mondes
Devaient en piétinant sur les foudres profondes
Planer et dérouler leurs ailes de soleils ;
Avant l'enlacement qu'ont les rayons vermeils; —
Dans le pur idéal, où n'entre pas le nombre,
Où les Cosmos en feu ne seraient qu'un point sombre,
Où le créé jamais ne peut porter ses pas.
Où l'aile, où la pensée humaine ne vont pas,
Où rhomme s'éblouit, et, plus il est sublime,
Se sent plus de néant et de vide et d'abîme,
Où l'esprit n'atteint pas s'il vole sans le cœur,
Où l'amour est du vrai l'humble et le seul vainqueur,
Où l'extase se tient d'elle-même captive.
Où la stupeur de l'âme en prières arrive; —
Là, dans l'expansion infinie en transport.
Dans la perfection de l'indicible accord,
L'Énergie unité, tormidablement belle
Est. — C'est rirrévélé dans l'énigme éternelle
Toujours le même étant le tout épanoui.
Disant à l'absolu l'intarissable oui.
C'est l'Énergie-Idée, Affirmation pure
Et son fourmillement d'infinis pour pâture. —
Or, c'était dans l'immense et calme ubiquité,
L'Éternité d'en haut, en bas l'Éternité,
L'Éternité devant, l'Éternité derrière,
L'Éternité partout. —
C'est plus que la lumière, Cette ample ubiquité de l'Énergie où rien Ne manque au tout; où tout, le vrai, le beau, le bien Forme le pur brasier mystique et l'incendie, Chaleur jamais éteinte et jamais agrandie ; Où l'idéal sans fin est le tout et le nid; Où, pesée infinie en tous sens, l'infini Fait de l'ubiquité l'éternel équilibre ;
Où tout pense, où tout aime, où tout bat, où tout vibre, Fournaise de l'amour en éblouissement.
Là, la pensée intense, heureuse effrénément, Entière, pleine, étant l'énergie absolue, En dilatation éternelle épandue, Verse à flots infinis l'infini foudroiement De la vie idéale et son enivrement. — Efïacez tous les faits de vie et de matière, Il reste un fait : l'idée ; or, c'est là la lumière. Il reste l'énergie et le plan, le dessein Que l'Intuition travaille dans son sein. Et l'Idée- énergie est le foyer de vie Éternelle, parfaite, infiniment ravie; Détermination en un tout s'achevant; C'est l'Être, l'Un, l'Entier. Oui, l'Être, il est vivant. Il vit, car toute vie est Énergie-Idée Éclose en être; étant féconde et fécondée. Car le fait idéal vit immatériel, Intarissablement productif et réel.
Car si, pur, l'homme attache à sa pensée une aile. Et sonde du scalpel l'œuvre matérielle, Il verra que, dans tout, le progrès est la fin Et qu'il faut bien l'Idée et le grand but divin. L'Énergie est le fait premier. Incommutable Son resplendissement rayonne d'insondable.
■ : STRADA
Et cet Être est fatal. Il a l'identité
De l'Idée et du Moi ceinte de majesté.
Et sa clarté qu'on sent, mais sans la voir, des terres.
Aveuglante en splendeurs, flamboyante en mystères.
Implique l'Esprit pur, mais l'esprit Volonté
Et vivant Tout parfait dans de l'ubiquité.
Ainsi dans le Parfait, la vie avant la chose
Est. Très suprême. Et tout est de l'apothéose.
Tout n'est que du divin vivant incirconscrit.
Etant l'expression sans borne de l'esprit.
Et l'Energie est ordre. Et sa houle inlassée
Couvre d'un seul reflux l'éternelle pensée.
Telle est la goutte d'eau, tels sont les océans.
C'est une identité des mêmes éléments.
L'immense indivisible étonnant que fait l'onde
Fait rêver l'inouï de l'unité féconde.
Une goutte est la mer; et toute idée est l'Un.
Tout est tout ; épandu dans le Tout ; et commun.
C'est ainsi qu'en l'éiher palpitent les matières
Indivises ercor. Telles vivront entières,
Dans l'Idée Unité toutes les notions
Qui, types, répandront les Évolutions.
Air, mer, éther, grands touts où rien n'a pris encore
La borne pour finir et la fin pour éclore.
Où l'on sent frissonner ces notions, ces corps
Qui vivront d'eux, en eux, bien qu'étant un dehors.
Et ces touts contiendront les Etres et les choses
Qui ne seront plus eux bien qu'en étant écloses.
L'Energie est l'Esprit comme la flamme est feu.
Et l'Esprit, le Parfait éternel est le Dieu.
Et Dieu pense sempiternellement. Sans cesse
L'Etre, la Volonté, le Parfait, la Sagesse
Sont le Fait idéal et le Fait éternel.
Formant toute la vie intense et le réel.
Et l'Idée est si pure et pleine et sans mélanges
Que pour la contempler Dieu ne s'est point fait d'anges. •
O stupeur! Il est tout! Il est seul! — Tout, il voit
L'Eternel infini que nul nombre n'accroît.
Car c'est l'identité de l'Être et de l'Idée;
C'est l'Energie en soi; donc par soi fécondée;
C'est la Toute Présence ; irradiation
De l'Absolu dans la détermination ;
NOTJVELLES PAGES ANTHOLOGIQUES
Force génésiaque où les nudités saintes
Sont de splendeurs d'amour rayonnantes et ceintes.
Et sa vie est un bond de palpitation
Comme les cœurs où bat, grande, la passion.
Et ce rythme divin tout comble d'harmonie
Frissonne dans le Tout comme une onde infinie.
Et l'éclair paraît lent auprès du battement
Qui s'échappe idéal de ce frissonnement.
Un éblouissement d'éternel paroxisme
Emplit tout d'énergie et tout de réalisme.
Ce resplendissement universel béni,
C'est le Moi du Parfait, le Moi de l'Infini.
Energie-Esprit pur, lumière de lumière
Toujours voyant, toujours voulant. Cause Première;
Sans problème, le Tout ayant la vision ;
Sans mystère, le Tout ayant l'émotion;
L'Esprit n'a pas besoin pour être de substance;
Etre Énergie est tout et c'est là l'existence.
O suprême grandeur! O sainte volupté
De l'Esprit du Parfait et de la Volonté!
L'Indicible total sans voile, sans emblème!
Et Dieu contemple en soi son unité suprême !
Tout semble du sublime en électricité
Dont les foudres seraient le bien et l'équité.
Et cet éclat n'a pas notre flamboiement sombre,
La Pensée incréée est plus qu'un jour sans ombre,
Tout y vit auréole et tout nimbe idéal.
Et le puissant s'épand tout parfait loin du mal,
Et rien de ce qui naît et meurt devant l'aurore
N'est, germe même obscur, pressenti pour éclore.
Nuls rayons, nuls soleils. La contemplation
N'aurait pu supporter cette division.
Rien que de l'unité. Nul astre d'or ni choses.
La pensée une, pleine et toute apothéoses.
Nul endroit. Pas de lieu. Mais la sérénité
Rayonnante où splendit l'Esprit-Ubiquité,
Et trépidation de fournaise, la joie
En dilatation d'éternité flamboie.
Oh! monte donc, mon âme, aux espaces sereins, Et ne crains pas d'abîme en ces lieux souverains. Va planer sur l'azur et planer sur la vie, Bien haut sur le miasme et le vice et l'envie.
STRADA
Oh ! se purifier dans les hauteurs du feu, Ne plus seutir de monde et ne sentir que Dieu! Avoir l'amour si grand, si plein, si magnifique Qu'on puisse voir, toucher la chose séraphique ! Heureuse es-tu mon âme, en cette volupté De te sentir baigner de tant d'éternité! Heureuse es-tu d'entendre en ces notes parfaites Le langage d'amour qu'ont les sphères muettes !
(Za Genèse Universelle.)
Chœurs des Chrétiens
O grandis, mon amour, grandis comme la flamme Que le berger, la nuit, brûle sur le haut lieu.
Dans le ciel noir vaste incendie . . . Et, mourant consumé de ta flamme hardie,
Jette ta cendre aux pieds de Dieu.
Un cantique d'amour à ma voix qui défaille,
Un cantique à mon bien-aimé.
Des noces de l'amour je fais la rele vaille,
Mon cœur en Dieu s'est abîmé.
Je ne me connais plus, je ne suis plus moi-même,
Eperdu, transporté, je ne fais plus un vœu.
Je suis en vous et je suis moi. Ma voix dit : j'aime.
Et, chaud de la chaleur suprême,
Je suis tout couvert de mon Dieu !
Secoués par les vents brûlants de nos désirs, Ebranlés de douleurs, meurtris de repentirs. Engourdis dans les froids, épuisés de conquêtes. Mais toujours invaincus et jamais terrassés. Faisant vivre le monde à coups de trépassés. Nous monterons où l'on t'adore . . .
La vie a donc pour nous épuisé son combat, Voici l'heure inconnue où le créé s'abat. Couvert des coups portés dans les grandes batailles, Mon corps, débris de soi, s'avance aux fiançailles.
A peine si la vie a laissé pour la mort A le coucher tout nu dans la tombe qu'il dort. Mon âme, nue aussi, rejette tous ses voiles. Pure elle a traversé par les pures étoiles ...
L'esprit en Dieu veut s'abriter.
Qui nous fera monter
De ses pieds à sa face, De sa face à sa vérité,
Cette splendeur sans espace Qui s'épand dans l'immensité ?
Non, c'est encor trop peu. L'esprit se rassasie. Mais le cœur, éperdu d'immense frénésie Le cœur ne fait que s'exalter, Qui nous fera monter Aux sources de l'amour lui-même ?
Ce sera toi, seigneur, ô Dieu toujours créant Toi qui fis de l'idée une argile sacrée,
ïoi qui fis un signe au néant
Et, tout d'un coup, dans la durée,
Je suis accouru tout béant.
Créer, c'est la grande promesse,
Tu m'as créé brûlant de feu,
Pour donner enfin la caresse
Du Père dans l'amour du Dieu.
Là, confondus, sans fin, moi, ta proie immortelle. Je me perds dans ton sein, ô ma proie éternelle . . .
(La Mort des Dieux.)