MORTE A VINGT ANS
Sur son tombeau, venez, à la naissante aurore, Gais oiseaux, babiller vos concerts les plus doux . . . Je songe à la gaîté de son rire sonore Qui chantait comme vous.
Sur son tombeau, versez, lorsque le jour s'achève, Astres calmes du soir, vos rayons les plus doux . . . Je songe à ses beaux yeux qu'illuminait son rêve Placide comme vous.
Sur son tombeau, printemps, fais souffler, chaque année, De tes plus chastes fleurs les parfums les plus doux . . . Je songe à sa jeunesse en un matin fanée, O roses, comme vous.
(Du Grave atc Doux.)
La Visite de la Nourrice
Ma uourrice, une fois en cinq ou six ans, quitte Sa campagne et me vient ici faire visite. La chère brave femme! elle eût nourri le roi Qu'elle n'en serait pas plus fière que de moi. Il faut voir ses regards heureux ; il faut l'entendre Me parler, à la fois respectueuse et tendre!
La conversation, au début, ne va pas (Il faut bien l'avouer) sans un peu d'embarras: Des deux côtés on est si changé qu'on s'étonne L'un de l'autre, au premier abord, et l'on tâtonne.
Trouvant son nourrisson barbu comme un sapeur Et tout à fait „Monsieur", on dirait qu'elle a peur D'évoquer avec moi les images passées Qu'elle croit dans mon cœur oublieux effacées ; Mais je l'aide et bientôt elle comprend que rien N'a tué le Normand dans le Parisien, Et que l'enfant chez moi subsiste encor sous l'homme. Et la glace bien vite est rompue. Alors, comme On s'en donne à causer! C'est à n'en plus finir. Après un souvenir, un autre souvenir S'éveille et cela met nos deux âmes en joie; Si bien que, sans scrupule aucun, on se tutoie Et qu'elle ose à présent m'appeler „son gamin".
Tu ne voulais jamais qu'on te donnât la main, Méchant, et tu n'avais pas souci des voitures, M'en as-tu fait assez endurer de tortures ! Tu n'étais pas prudent du tout; on avait beau Sermonner, tu partais léger comme un moineau, Et, quoique jeune alors, quelquefois j'avais peine A t'attraper, petit coureur. Chaque semaine. Tu te cassais dix fois la tête ; on ne savait Comment t'en empêcher; et puis, quand il pleuvait, Tu te fâchais tout rouge et tu disais : „La pluie, Qu'est-ce que ça me fait? Moi, la chambre m'ennuie; Je veux me promener tout de même." Et souvent Il fallait t'obéir, malgré tempête et vent ; Autrement, tu mettais la maison au pillage, A propos, tu sais bien, les gens de mon village Parlent souvent de toi.
PAUL COLUN
— Bah!
— Jacques, le fermier, Qui t'aimait tant . . .
— Eh bien ?
— Il est mort l'an dernier.
Tu n'as point oublié non plus la mère Pierre?
— Comment va-t-elle?
— On l'a portée au cimetière, L'autre jour.
— Elle aussi!
— Dame, ils étaient bien vieux ; On ne peut pas toujours vivre; ça vaudrait mieux, Sans doute, mais ça n'est pas la règle sur terre. Tu sais, le petit Jean est parti militaire. Voilà deux ans, déjà. Je crois qu'il est sergent. Car il a sur sa manche un grand galon d'argent; Il jouait autrefois avec toi, ce me semble ; Même, vous n'étiez pas des plus d'accord ensemble, Parce qu'il ne voulait point t'obéir» ni toi Lui céder; vous vouliez tous deux faire la loi. Alors, ça n'allait pas tout seul, comme de juste. Tu n'étais point mauvais, mais volontaire. Auguste, Le garçon de Louis, mon voisin, s'est cassé La jambe en dénichant des nids, le mois passé . . .
— Et tes enfants à toi ?
— Merci. Tout ça prospère.
Ma fille a deux marmots bien joufflus, et leur père, Mon gendre, est un honnête et brave travailleur ; Il pourrait être plus riche, mais pas meilleur. Les bambins sont gentils: souvent, quand je les garde, Le soir, dans leurs berceaux et que je les regarde Dormir, les poings fermés, si paisibles, je crois Que c'est toi-même encor petit que je revois ; Car les sommeils d'enfants ont tous la même grâce. Alors le temps ancien dans ma tête repasse Tout entier, et, de fîl en aiguille, on dirait Que ma jeunesse avec la tienne reparaît. Il me semble être encor dans la maison tranquille De ta grand'mère, au fond de la petite ville Où chacun bénissait sa douce charité Et t'aimait pour l'amour de son nom respecté. Et toi? t'en souviens-tu, de notre grande chambre Où, pour nous préserver des bises de décembre. Dès avant qu'il fît jour, je faisais flamboyer
Des feux si pétillants dans l'âtre du foyer,
Où les chênes noueux grillant avec les hêtres
Jetaient tant de clarté que les portraits d'ancêtres
Pendus au mur semblaient en être réjouis.
Et qu'au réveil tes yeux s'ouvraient tout éblouis? . . .
— Certes, je m'en souviens, des soins que sans relâche Tu m'as donnés, toujours attentive à la tâche, Et de ce dévouement, que rien n'a fatigué, Qui, jour et nuit, pour moi sans cesse prodigué Fut, sept ans, soucieux de tout, hors de toi-même; Certes, je m'en souviens; bonne vieille, et je t'aime.
(^Du Grave au Doux.)
Bonheur Manqué