À M. P.-A. PICHOT
Oui, le bonheur serait facile pour le sage. Puisque le vrai moyen, sur terre, d'être heureux, Ce n'est pas tant d'avoir de grands biens en partage Que de savoir à ceux qu'on a borner ses vœux.
Mais nous courons toujours après quelque mirage Et toujours nous levons trop haut pour nous nos yeux. Ce qu'on obtient ne sert qu'à vouloir davantage ; Un désir naît d'un autre; après le bien, le mieux.
Le pas fait vers le pas à faire nous convie. Et puis, si le voisin nous dépasse en chemin. C'est bien pis; notre cœur sent naître en lui l'envie.
Le présent nous invite à jouir, mais en vain;
Chaque aujourd'hui s'absorbe aux soins de son demain.
Et c'est pour l'embellir que l'on gâte sa vie !
[Les Heures Paisibles.)
PAUL COLLIN
Oasis
J'ai dans mon cœur, à l'abri des orages, Une oasis, où tout est calme et frais. Nul importun n'en perce les ombrages, Nul indiscret n'en peut troubler la paix.
J'ai dans mon cœur un jardin solitaire Dont les parfums m'enivrent nuit et jour; La fleur du rêve y croît dans le mystère, Dans le silence y naît la fleur d'amour.
Là, dédaigneux des hommes et des choses, Loin des soucis que j'en ai su bannir. Dans la douceur des lilas et des roses, J'entends chanter l'oiseau du souvenir!
[^Fleurs de Givre.)
PAUL DELAIR
Bibliographie. — La Découverte, ode couronnée à un concours pour l'Exposition maritime universelle du Havre (Kugelmann, 1868). — Chez Lemerre : Les Nuits et les Réveils, poésies (1870); — Éloge cL' Alexandre Dumas, un acte en vers, représenté aux matinées Ballande (1872); — La Voix d'En Haut, un acte en vers, représenté aux matinées Ballande (1872). — Judith, scène dramatique pour un prix de Rome, musique des frères Hillemacher (1876). — Chez Ollendorff : Garin, drame en cinq actes, en vers, représenté sur la scène du Théâtre-Français (1880); — Le Fils de Corneille, un acte en vers, pour l'anniversaire de Corneille, représenté sur la scène du Théâtre-Français (188 1) ; — Contes d'à présent, récits en vers (1881); — Lotichon, roman (1884); — Le Centenaire de Figaro, à-propos en vers, dit au Théâtre-Français (1884) ; — Apothéose de Victor Hugo, à-propos en vers, représenté sur la scène du Théâtre-Français (juin 1885); — La Vie Chimérique, \)ok€\^% (1892) , — La Mégère apprivoisée, comédie d'après Shakespeare, représentée sur la scène du Théâtre-Français (novembre 1891 ; 1892) ; — Testament Poétique, poésies posthumes avec une étude biographique et critique par Sully Prudhomme (1895); — ^^^ Chansons épiques (1897); — Théâtre Inédit, premier volume [le Rossignol, Rabelais, Crête-Rouge, Hélène] (1899). — Contes d'à présent, nouvelle édition (Fasquelle, Paris, 1908). — En outre: Les Rois en Exil, pièce écrite en collaboration avec Alphonse Daudet et représentée sur la scène du Théâtre du Vaudeville en 1883 (Dentu, Paris, 1883).
Paul Delair a collaboré à divers journaux et revues et notamment à la Renaissance, au Voltaire, au Gil Bios, à la République Française, au Temps etc.
„Paul Delair, né à Mon tereau (Seine-et-Marne) le 24 octobre 1842, d'im employé à la fabrique de faïences de cette ville,
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et d'une paysanne de Chéroy (Yonne), Elisabeth Ameau, mort ù Paris — où il était arrive dès r%e de sept ans — le 19 janvier 1894, a écrit des poésies lyriques, des récits épiques et dramatiques, du théâtre en vers et en prose, des romans et des nouvelles. Son labeur a été incessant jusqu'à sa mort, causée par une grave affection de poitrine.
„Paul Delair a expliqué dans ses vers comment, dès ses premières années, dans sa petite ville natale, il avait éprouvé le sentiment obscur d'une existence antérieure et cru retrouver des images familières dans les êtres et les choses qui l'entouraient:
Et c'était bien l'écho, l'écho secret des choses.
Car sitôt qu'il vibra, mystérieux pouvoir,
Le ciel, le bourg, les eaux par le pré sombre encloses.
Tout ce que je voyais, je croyais le revoir!
,,I1 resta longtemps sous l'influence de ce sentiment, et, jeune homme, — au moment même où il devait interrompre, pour se consacrer aux siens, les études brillantes que son père lui avait fait commencer au Collège Chaptal, — devint un admirateur de Jean Reynaud et des doctrines de l'Immortalité qu'il avait restaurées. Vers la même époque, la lecture de l'Ahasvérus d'Edgar Quinet lui fut une révélation et le confirma dans la direction que son esprit avait prise.
„Son premier volume. Les Nuits et les Re'veïls, publié chez Lemerre en juillet 1870, montre son esprit déjà formé à cette noble école; il est plein d'ardeur et de rêve, de mélancolie colorée, de stoïcisme.
„De 1872 jusqu'à sa fin, Delair, dont les premiers essais s'étaient rattachés au genre épique (des poèmes sur Perceval le Gallois et Jeanne d'Arc) travailla constamment pour le théâtre: „La poésie lyrique ou didactique, écrivait-il à Sully Prudhomme en 1874, exige chez le poète un moi très vigoureux qui puisse déborder sans cesse sans perdre son centre. Au fond, moi, je ne suis heureux que quand je me fais autre et d'un autre temps, et ce qui m'attire dans le drame, c'est que c'est pour son auteur une métempsycose . . . ."
„Malgré cette appréciation, Delair ne cessa jamais de s'adonner à la poésie lyrique, d'abord pour s'y complaire dans l'évocation du passé et surtout du Moyen-Age, plus tard pour lui confier l'expression des doutes, des angoisses et des douleurs dont sa vie fut traversée. Le beau livre, si varié et si attachant, qu'il a publié en Ï892 sous le titre de La Vie
"GVitvers" ;^^ -, 99
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Chimérique et qui contient des vers de vingt années, expose, à ces divers points de vue, toute sa vie.
„Paul Delair a débuté brillamment au théâtre par l'éloge d'Alexandre Dumas, représenté à la Gaîté en 1872 et appelé au Théâtre-Français. Il a aussi célébré Corneille (Z(? fils de Corneille) et Victor Hugo, l'objet depuis son enfance d'une vénération quasi filiale (L' Apothe'ose de Victor Hugo, juin 1885). Il a écrit de nombreux drames d'histoire, dont un seul, Garin, a été représenté jusqu'à ce jour (8 juillet 1880). Il a collaboré avec Alphonse Daudet aux Rois en Exil, pièce tirée du célèbre roman de ce nom (décembre 1883). Son roman, Louchon (1884) et son drama Hélène (Vaudeville, septembre 1891) évoquent le cadre ancestral d'un village de l'Ile-de- France où ses oncles étaient demeurés attachés aux travaux des champs, et qui s'était partagé son enfance avec celui de Montereau. Il dut son succès le plus incontesté au théâtre à une très heureuse adaptation de la Mégère apprivoisée de Shakespeare interprétée avec un éclat merveilleux par les acteurs du Théâtre-Français avec Coquelin et Marie Louise Marsy comme protagonistes (novembre 189 1).
„L'amitié des plus dévouées et des plus actives que Coquelin avait vouée à Delair dès 1876, s'était révélée d'abord à l'occasion des Contes d'à présent, que le célèbre comédien interpréta, au fur et à mesure qu'ils étaient écrits, de 1878 à 1880. De ces récits, empruntés principalement à la vie, très idéalisée, des simples gens que le poète avait appris à aimer, quelques-uns, tels que la Vision de Claude et la Messe de l'Ane, furent alors et sont demeurés populaires.
„Par l'élévation du sentiment et la fermeté du style, ces récits constituent, dans leur ensemble, un des titres littéraires les plus sérieux de Paul Delair. La récitation s'en répand aujourdhui dans les écoles.
„ Delair s'était plongé de nouveau dans les épiques français, lorsque la maladie l'emporta au moment où, plus que jamais désireux d'écrire, il entrevoyait, dans la transcription et l'interprétation des œuvres du XII^ siècle, un champ illimité à son activité poétique. Le fruit de ses travaux interrompus dans ce genre, une suite de récits tirés de la Geste de Guillaume {Les Chansons Épiques), a été publié après sa mort, par les soins de son fils, M. Jacques Delair, ainsi qu'une première série de Théâtre Inédit et un volume de poésies lyriques {Testament Poétique).
„En 1885, à propos de V Apothéose de Victor Hugo, M. Auguste Vitu signalait chez Paul Delair le sens épique. ,Je
PAUL DELAIR
reconnais, écrivait-il, en M. Paul Delair l'étoffe d'un poète épique, témoin les vers prononcés par le Gardien de la porte infernale, et que l'auteur des Contemplations n'aurait pas désavoués."
„I1 était né pour le théâtre, a écrit d'autre part Sully Prudhomme, qui a consacré à Paul Delair une longue étude en tête du Testament Poétique, — c'est à dire avec le don de s'identifier sympathiquement à autrui . . . Nous touchons là au plus intime caractère, à l'essence même de son génie poétique . . . ."
„Dans la même étude, Sully Prudhomme apprécie ainsi Paul Delair:
„Il a laissé une œuvre considérable: des poésies lyriques, des pièces de théâtre en vers et en prose, des romans .... Sans l'éclatant succès de la Mégère apprivoisée, plus d'un esprit, même cultivé, n'eût été toutefois que fort insuffisamment informé de sa valeur. Cette valeur est pourtant de premier ordre, de sorte que même en faisant la part de sa modestie, de sa fière timidité, si peu favorables à l'exploitaion de son talent, on se demande pourquoi il n'a pas obtenu de son vivant toute la réputation qu'il méritait. Il y a là un problème littéraire et social qui sollicite l'examen. Son œuvre si riche, si belle, si peu récompensée pourtant, m'a permis d'étudier de près et de reconnaître à des signes certains ce que c'est qu'un vrai poète, et m'a fait en même temps réfléchir aux conditions requises pour que notre art porte tous ces fruits."
„Paul Delair avait été fait chevalier de la Légion d'honneur en 1889. Il était entré en 1 881 à l'Administration des Beaux- Arts."
Nous avons cru devoir reproduire ci-dessous, parmi d'autres pièces, quelques-uns des poèmes philosophiques réunis par Sully Prudhomme dans le deuxième livre du Testament Poétique de Paul Delair, quoique ces pièces n'aient pas toutes été amenées au même degré de fini. Nous ne doutons pas que des poèmes comme V Atome, malgré certaines imperfections de forme, ne soient jugés de premier ordre par les esprits auxquels ils s'adressent.
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PA.UL DELAIR
Identité
J'ai le ressouvenir de choses disparues Et de temps très anciens pour jamais éclipsés. Balcons à trèfles noirs qui rêvent sur les rues, Vitraux d'or, fins pignons dans le ciel élancés ;
Chants de cloches tombant aux foules accourues, Vieux piliers méditant, longs cintres surbaissés, Douces odeurs d'encens dans les ombres accrues : — Je vois, je sens, je vis, je rentre en ces passés.
Les tristesses du soir, de décembre les brumes. Me rappellent des jours de songe et d'amertumes Où dans l'obscurité mon âme s'exhala ;
J'ai vécu : mais que sert, ô Seigneur, de renaître ?
Me voici tous les soirs pensif à la fenêtre,
Avec les mêmes pleurs aux yeux qu'en ce temps là !
[Les Nuits et les Réveils.)
En Retard
Je chevauche à travers la nuit ; ma sueur coule. Un vent lugubre tord les bras de la forêt. Voici que dans le ciel ruisselant apparaît Une tour à créneaux qui se lézarde et croule.
Des serviteurs portant des flambeaux, qu'on dirait Tous âgés de mille ans, me reçoivent en foule ; Et sous les hauts plafonds ténébreux leur voix roule: „N'êtes-vous pas celui qu'on attend? Tout est prêt."
Sous le dais noir tressaille un grand vieillard farouche. Sa fille est immobile et chaste dans sa couche, Et j'ai beau la chauffer de baisers : elle dort.
^Pourquoi ne puis-je pas ressusciter mon ange,
O vieillard?" 11 répond avec un rire étrange:
„ Comment le pourriez- vous, puisque vous êtes mort ?"
[Les Nuits et les Réveils.)
Au Château sur la Loire
Lorsque, chauds de carnage, au château nous rentrâmes. Le Roi nous fit chanter la messe et l'écouta, Puis souper en musique, où lui-même assista, Ses mignons l'égayant, parés comme des femmes ;
Et des femmes servaient, en habit d'homme, ayant Chausses de velours feu, la dague sur la hanche Et le pourpoint ouvert laissant la gorge blanche Saillir, et les cheveux à la nymphe ondoyant.
Telle, on eût dit Vénus dans la forge, ma Dame
Y parut, celle à qui je pliais le genou ;
Et la voyant se rire à leurs regards de flamme.
Je cherchais quel effet, riche et large bijou,
Lui ferait le pommeau de mon poignard au cou —
Pourvu qu'elle eût dedans, tout entière, la lame . . .
{^La Vie Chimérique^
PAUL DELAIR
Deux Hommes
Deux hommes sont en moi, l'un jeune, l'autre vieux. Le vieux, c'est ma pensée à qui rien de la vie Ne cache son mensonge et ne fait plus d'envie, Et qui doute, inquiet, si la tombe vaut mieux.
Le jeune, c'est ma chair, ma chair inassouvie, Que j'ai sevrée au temps de l'avril radieux, Qui demande son dû, qui souffre, et dont les yeux Réclament i'aube ardente à ses baisers ravie.
D'un long cri de révolte il emplit la maison Pendant que le vieillard songe, amer et livide ; O douleur ! et je sens que tous deux ont raison.
Et j'en meurs ; car sitôt que l'un, de joie avide, Peut saisir une coupe, avant qu'il ne la vide, L'autre y verse un dégoût plus fort que du poison.
{La Vie Chimérique^
L'Adieu chaque Soir
O misère de l'homme, hélas ! et de l'amour Impuissant à former de deux cœurs un seul être ! Quand sous le drap commun le doux sommeil pénètre De vieux époux s'aimant comme le premier jour,
Ils se disent adieu, comme si quelque maître Les venait enfermer chacun dans une tour. Comme s'ils se quittaient, peut-être sans retour, Et partaient au hasard, cessant de se connaître.
C'est qu'en effet, sitôt endormis, chacun prend Dans la nuit sans défense un chemin différent ; C'est que, tant c'est un sort fragile que le nôtre,
La mort peut toucher l'un de son doigt ténébreux
Pendant que l'autre rit à quelque rêve heureux !
Tous deux se sont absents dans les bras l'un de l'autre.
{La Vie Chimérique^
Condition
Qui veut sincèrement chercher la vérité
Doit oubUer d'abord la stérile prière.
Tout autre amour, il faut qu'il le laisse en arrière,
Et que d'aucun désir son sein ne soit hanté.
Car elle échapperait à sa débilité Si quelque pleur humain lui troublait la paupière, Et le dieu qu'elle enferme en ses lèvres de pierre, Fût-il la Mort, d'avance il doit être accepté.
Que l'homme esclave encor des songes de sa mère Pour les poursuivre au ciel retourne à la Chimère ! La vérité dans l'homme exige un cœur de fer.
Elle se cache à qui prend souci de soi-même, Et qui veut commencer la recherche suprême Doit laisser tout espoir, comme au seuil de l'enfer.
[Testament Poe'tique.)
Le Néant
Ah! qui, dans la croyance, ou le songe, ou l'étude,
A goûté sûrement l'entière plénitude?
Quel rêve te suffit, poète ? Et toi, savant,
Quelle vérité? Dieu lui-même est décevant,
Et l'extatique en pleurs qui sur l'autel se pâme
Sent des nœuds de serpent se nouer dans son âme.
O triste Humanité, bien que depuis cent ans
Tes pas multipliés soient devenus géants,
Quelle auberge t'a pu séduire sur les routes?
Quel est donc l'Idéal dont tu ne te dégoûtes?
Dans mille ans, l'auras-tu saisi, ton feu follet ?
Le but t'échappe; seul, l'impossible est complet.
Tout est vain, tout est nul, rêve ou fait, ciel ou terre.
Et Dieu ment au croyant comme au buveur son verre!
PAUL DELAIR
N'est-ce pas que le mal qu'on fuit, et qui nous suit, C'est la vie elle-même, hélas! comme la nuit L'état normal du ciel, — la lumière sublime Nous tombant d'un soleil égaré dans l'abîme? Ainsi la mort, c'est la grande réalité. La vie a le moment, la mort l'éternité. La vie est l'accident, le hasard, le désordre; Éphémère fantasme, on la regarde tordre Ses flammes vertes sur les marais du chaos Et s'éteindre au sein noir des primitives eaux. Comment cette splendeur de passage aurait-elle En soi la plénitude et la joie immortelle? Elle n'est qu'un tourment d'atomes enlacés Dont chacun se détache en disant: c'est assez. Et le vague désir dont nous souffrons, l'attente Qui consume nos cœurs, le bonheur qui nous tente, C'est d'être délivrés de ce tumulte vain Et de rentrer en paix dans le néant divin !
( Test amen t Poétiq ue.)
Retour au cœur
Pour me démontrer Dieu, faut-il que je commence Par la ligne rigide et par les nombres froids ? Quel dilemme le tient entre ses bras étroits ? Quel théorème aura ce corollaire immense?
Je brise le compas ! Puis-je espérer, démence, Voir r Infini jaillir d'une règle de trois ? Non, ce n'est pas au chiffre inerte que je crois : Le sillon de mon cœur veut une autre semence.
Ce que je cherche au ciel ardemment, ce n'est pas Un Dieu mathématique et qu'on puisse comprendre, C'est un être vivant qui me tende les bras,
Un Père au sein de qui je puisse enfin suspendre Cet infini d'amour qu'en ce vil monde, hélas ! Mon âme ne peut plus ni porter ni répandre!
{^Testament Poétiqtie.)
L'Atome
La Science, d'hier seulement en vigie, Croit avoir déjà fait le voyage éternel. Sa face ardente éclate avec orgueil, rougie Au vent des astres d'or qui traversent le ciel.
Tel l'enfant, de sa force éprouvant la naissance, Parfois sur quelque marbre auguste s'est rué ; Telle à ses premiers pas l'humaine connaissance ; Et pour son coup d'essai, c'est Dieu qu'elle a tué.
Peu s'en faut qu'à fouiller nos reins et nos entrailles, Trouvant partout la vie et nulle part le moi, Comme l'eau du filet passe à travers les mailles. Elle n'efface l'homme à son tour sous sa loi:
Quand elle aura chassé la certitude antique De soi-même et des cieux, que lui restera-t-il ? Si c'est pour n'habiller qu'un néant magnifique, Pourquoi prendre aux soleils les fuseaux et le fil?
Oui, nous ne saisissons que matière. Baignée Au flot lacté d'en haut, la vue au loin ne voit Que des astres criblant l'horizon par poignée Comme la grêle saute et bondit sur un toit.
Oui, ces astres ne sont que des gouttes de flamme Ou des cailloux éteints noircissant dans l'éther. La pâle lune avec son visage de femme Est le charbon cendreux qui reste d'un enfer.
Oui, la destruction travaille, universelle,
Les cieux décomposés s'émiettent, c'est le sort;
Et le pavage bleu des mondes étincelle
Au galop du cheval livide de la Mort!
Mais nier Dieu n'est pas éclairer le mystère!
Pour expliquer les cieux, commencez par la terre, Tout est matière, soit : Qu'est la matière enfin ?
^) A la marge du brouillon manuscrit on lit l'indication suivante qui ne fournit pas la rime :
Substance et force, c'est deux problèmes pour un !
PAUL DELAIR
Halte ici! nous touchons l'atome infranchissable! Ah ! de se recueillir la science a besoin ; Car ce n'est pas la mer, mais c'est le grain de sable Qui crie à son orgueil: „Tu n'iras pas plus loin!"
Pas plus loin? Cependant, suivons-le dans le gouffre. Est-il un, ou multiple? En le chaos dormant L'atome du phosphore et l'atome du souffre Sont-ils le même, au fond, formé différemment?
D'où naît la différence alors? Matière obscure. Ton principe, l'atome, a l'éther pour séjour, Mais l'éther n'a-t-il pas son atome? Epicure A-t-il fait éclater l'indivisible au jour?
Qui tient l'atome donc ne tient rien, car il change Et fond; un moindre atome en sort toujours, stupeur! Nous voyons la vapeur s'exhaler de la fange, Et l'éther à son tour surgit de la vapeur . . .
Ah! l'atome ou le monde, en somme, même chose! L'un est le germe, et l'autre est la fleur et tous deux A des degrés divers de la métamorphose. N'ont aucune existence originelle en eux!
J'ai cru, prêtant l'oreille, en heurtant à l'atome. Qu'il rendrait un son plein; quelle erreur! j'ai frappé De l'ongle, il sonne creux; — je souffle, et le fantôme Se disperse ; le monde immense est dissipé ! . . .
L'illusion vacille, et bulle à bulle crève ! Forme, clarté, chaleur, — erreurs des sens! Plus bas La matière est un mot, l'étendue est un rêve, L'atome a son atome, ou, simple point, n'est pas !
Qui le prendra, l'atome, au bout de son aiguille, Et s'écriera: Touchez l'origine et la fin? Voici comment il est, change, se meut et brille . . . La création va se refaire en ma main!
Ah ! vous n'avez rien fait, puisque l'inexplicable Habite encore en vous comme au plus noir du ciel! Dites comment l'atome engendre son semblable? Nous sommes à nous-même un problème éternel!
Quand l'hymen te féconde, ô femme sous le voile, Qui te révélera l'oracle de ton sein ? Nous scrutons dans les cieux comment naît une étoile, Mais qui dira comment se fait le germe humain?
J'y cherche en tremblant l'âme, et je n'en vois pas trace; D'où vient alors qu'au fond de ce germe perdu Puissent tenir l'espèce, et la forme, et la race, Et l'effrayant passé dans la nuit descendu,
Et la chaîne des temps et des siècles immenses. Rien qu'en une enfermant les générations, Avec l'homme nouveau qui sort de ces semences Et porte en soi déjà les futuritions ?
Oh ! des fils emmêlés de la trame infinie Rencontre inexplicable! Allons, dites, parlez. Comment dans ce point sombre il s'ajoute un génie Au total des soleils anciens accumulés!
Tous sont en lui, pourtant, explosion sublime. Il est autre ! D'où vient cet étranger ? Destin ! Où donc en cet atome, imperceptible abîme. Où donc le temps, l'espace et la matière enfin?
Comme un chêne profond s'émeut jusqu'aux racines Quand l'oiseau le traverse en volant à son nid. L'arbre Univers frémit jusqu'en ses origines Lorsqu'au baiser tremblant l'ardent baiser s'unit.
Cependant que tous deux palpitent dans le songe. L'amour, au but sacré conduisant leurs accords. Ramasse au-dessus d'eux le ciel sans borne, et plonge Pour créer ime vie au puits sans fond des morts!
Ainsi la loi, niveau sous qui rien n'a de cime, Trahissant je ne sais quelle auguste unité. Intéresse à l'atome obscur, au ver infime Le monde, en son ampleur et son éternité !
Tout se tient. D'être en être et de sphères en sphères Le long d'un impalpable et frémissant réseau
IIO
PAUL DELAIR
Court, ainsi que le flot qui bat dans nos artères L'onde des forces, flux toujours plein et nouveau!
Quelle est cette unité par éclairs saisissable? Cb ! qui donc, entassant tous les chiffres de feu Du ciel, et du chaos les sombres grains de sable, En tirera la somme et dira si c'est Dieu?
Rien de créé, mais rien d'anéanti. La somme Reste égale toujours. L'univers est constant. Et cependant il marche et montre à l'œil de l'homme Vers un soleil plus beau chaque soleil montant!
L'existence s'accroît et s'ennoblit sans cesse ; L'âme ouvre un vol plus large au ciel plus éclairé. Et hors de l'œuf cassé chantant son allégresse Abaisse chaque jour l'horizon d'un degré !
La douleur, toujours grosse, enfante pour la joie; Tout chaos forme un astre en ses flancs inconnus, La chrysalide horrible en splendeur se déploie. Et la boue en travail modèle une Vénus!
Elles-mêmes les lois lentement se déforment. Car l'une mord sur l'autre et la détruit enfin; Combien dans le néant et les ténèbres dorment Instruments qu'à la rouille a laissés le destin !
Un choix mystérieux les essaie ; et peut-être
Le tout simplifié n'en aura qu'une un jour:
La plus forte vaincra ; mais qui la peut connaître ?
Sera-t-elle la Mort? Sera-t-elle l'Amour?
Oh ! ce sera l'Amour ! car ce n'est pas un rêve, Cette marche en avant, calvaire radieux ! Montée où l'Être, né dans le chaos, s'élève Dans le fourmillement sans limite des cieux !
Quoi ! parce que la Mort semble barrer la route. Parce qu'on voit là-haut quelques soleils pourrir, Vieux vaisseaux devenus inutiles sans doute, Croire, insensés ! que l'Être infini peut périr !
Un système de moins pèse-t-il quelque chose ? De ces charbons éteints le vent ne peut-il donc En les entre-choquant faire un paradis rose Où des vivants, charmants et purs, s'adoreront ?
Non. Le torrent de l'être et de la vie emporte Ces débris dans son cours, transformateur puissant ; La Force, dans sa cuve où bout toute chair morte. Aux univers vieillis refait un plus beau sang !
Partout l'Être! toujours l'Être! Et puis l'Être encore! Plus loin que l'invisible et que l'imaginé ! Oh ! des arrière-cieax épouvantable aurore ! Oh ! brûlement des yeux du voyant prosterné !
Être ! en ta profondeur éternelle, absolue,
Substance des soleils, force des choses, lieu.
But et moyen de tout, voici : je te salue !
Mais quel nom te donner, si nous supprimons Dieu?
Amour, justice, vie et mort, intelligence, Ces mots que l'on comprend se sèchent devant Toi, Et te les appliquer, c'est prouver sa démence: Qui donc, parlant du Tout, dira: „Je le conçoi?"
L'ombre étant pénétrable, ô Lumière infinie.
Tu caches tes secrets dans l'éblouissement.
Mais j'entends par lambeau ta sublime harmonie;
C'est assez pour calmer l'horreur de mon tourment.
Il suffit que tu sois pour que je me rassure. Les parfums du printemps entrent dans ma prison. Et dans le ciel ouvert que ta présence azuré L'aile de l'espérance emporte ma raison.
Puisque rien ne se perd, que tout s'idéalise. Le mal, vu d'un peu haut, disparaît. Tout est bien! A fleur de terre, elle est, cette loi qui nous brise, Terrible; — à la hauteur du cœur, ce n'est plus rien.
PAUL DELAIR
Être ! Il ne se peut pas que de ton sein je sorte ! Voilà la certitude et la sérénité !
Et peut-cire qu'enfin la mort n'est qu'une porte Qu'on pousse pour entrer dans l'immortalité!
Vivons donc ! accroissons les forces de la vie ! Avançons la poitrine au grand vent qui bruit ! Si l'espace est à nous, passons-nous-en l'envie! Étoilons de nos pas les chemins de la nuit !
Qui marche, sur ses pas entraîne un peu du monde ! Aucun effort perdu ! Tout est semence et feu ! Qui dit vertu dit force, et la force est féconde. L'univers est un bloc qui se façonne en Dieu !
Agissons bien ; hâtons l'accord final des choses ; Et quand l'heure viendra qu'au gouffre nous passions, Avec nos bras croisés et nos prunelles closes, Livrons-nous confiants aux transmigrations.
[Testaynent Poetïqjte.)
Confiance
Avant que je naquisse, au sein de l'Être énorme Mes éléments flottaient comme l'eau dans la mer. Une force passa, miraculeux éclair ; Et je trouvai mon centre, et la vie, et la forme.
Quand il faudra que l'homme, ô Mort ! en moi s'endorme ; O Mort, quand je boirai ton opium amer, Mes éléments dissous, plus mobiles que l'air, Retourneront à l'Être où les puisa la Norme ;
Car il n'en peuvent pas sortir. Or ce séjour Est aussi la demeure où vont les forces ; celle Qui les groupa peut bien les ressaisir un jour.
Replongez donc, rentrez dans l'onde universelle;
Attendez le passage, attendez l'étincelle;
Je m'endors confiant: cette force est l'Amour.
{Testa7nent Poétique^
Affirmation
Parfois, las de bêcher mon cerveau, champ stérile,
Ramassant ma pensée ainsi qu'un projectile
Dans mon poing qui se crispe, — au loin, je ne sais où,
Au hasard, devant moi, je lance ce caillou !
Et je crie: „I1 n'est pas de Dieu! Je suis stupide
D'en chercher un ! Le monde est creux ! Le ciel est vide !
L'ombre où nous nous mouvons, ombres nous-même, hélas!
N'est l'ombre de personne... Il n'est rien! Dieu n'est pas
Et pendant que je roule avec d'affreux blasphèmes
Dans la poussière noire, et que mes ongles blêmes
Me déchirent, — soudain, terreur sainte ! je sens
Palpiter à travers les lambeaux rougissants
Que j'arrache à mes os, et suinter par mes pores
Comme du ciel crevé le pur sang des aurores,
Je sens par tous les coins de ma chair et par tous
Les sanglots furieux de ma veine en courroux
Sourdre, et de toutes parts, jets brûlants, pourpre altière
Jaillir, monter, pleuvoir en gouttes de lumière
L'être que me cachait tout l'univers moqueur,
Et le Dieu blasphémé ruisselle de mon cœur!
{Testament Poétique^
La Présence invisible
Je ne sais pas pourquoi j'ai dans l'âme ce soir Un étrange et poignant besoin de désespoir Et des larmes me sont toutes seules venues Comme la pluie aux champs vient de mers inconnues. Pourtant le ciel est libre et l'air est parfumé ; Je devrais être heureux ce soir, je suis aimé! L'homme serait-il donc si peu fait pour la joie Qu'il ne la puisse un jour porter sans qu'il y ploie Et qu'aimer comme naître appelle aussi les pleurs ?
PAUL DELAIR
J*ai quelquefois pensé, dans ces vagues douleurs,
Que les morts ignorés qu'on cache sous la terre
Sans qu'une âme ait suivi leur convoi solitaire,
Dont nul pas ne connaît le sépulcre écarté,
Et qui n'ont pas d'ami dans leur éternité.
J'ai pensé, quand ce deuil inexpliqué m'oppresse,
Que pour avoir leur part ces défunts en détresse
Sur nos cœurs encor pleins pesaient obscurément
Et que cela tombait sur leur isolement
Comme au désert la pluie ou la rosée aux plaines ;
Ou que, n'ayant plus d'yeux pour soulager leurs peines
Ils entraient dans nos seins gonflés pour soupirer
Et qu'ils nous empruntaient les nôtres pour pleurer.
Car les morts sont partout. C'est leur sainte poussière
Qui compose des champs la force nourricière ;
Toute la terre est tombe, et dans les noirs sillons
Nos pères inconnus dorment par millions.
Leurs os ont dans les bois donné leur moelle aux chênes;
Des sources lentement ont filtré de leurs veines.
Et comme une âme immense errante sur nos fronts.
Leur haleine a formé l'air que nous respirons.
Oh ! leur cendre est en nous. Grand Dieu ! c'est elle-même
Qui, mêlée à nos sens, vit, souffre, palpite, aime ;
La nature, à travers ses mille enfantements,
A travers ses fraîcheurs et ses verdissements,
Ses eaux, ses blés, ses fruits, ses flores et ses roses,
Et ses illusions et ses métamorphoses,
Par d'étranges chemins que suit l'œil de Dieu seul
Refait le petit-fils des cendres de l'aïeul ;
Elle aime tant ses morts, cette mère profonde
Qu'elle en tire la grâce et la verdeur du monde,
Et recompose, avec leurs restes transformés.
Des vivants, de son souffle immortel animés.
( Testament Poétique. )
B.-H. GAUSSERON
Bibliographie. — Les Fils de Kaïn^ poème (1869) ; ■ Les Fidèles Ronïns, roman japonais, d'après la version anglai (1881); — Le Corbeaii, poème imité d'Edgar Poe (1882); Les Voyages de Gulliver, trad. de Swift (1883); — . Vicaire de Wakefield, trad. de Goldsmith (1884) ; — Lai Roxana, trad. de Defoe sous le pseudonyme de B.-H. G. Saint-Heraye (1885) ; — Doit-on se 7narier ? Comment e'iev nos enfants ? Que feront nos garçons ? Que faire de n files? Co7nment vivre à deux? Oit est le bonheur? (6 vi 1885 — 91); — Sur la Piste, trad. de Lady M. Majenc (1887); — Sabina Zembra, trad. de W. Black (18S 2 vol.) ; — Les Keepsakes et les Annuaires illustre's l'époque romantique (1896); — L'Art romain (1898); • Les Monographies de Gainsborough, Reynolds, Romney Hogarth, d'après l'anglais de Sir Walter Armstrong et d'Aus Dobson (4 vol. in-fol. 1899 — 1902); — Boitquiniana ; no, et notules d'un Bibliologue (1901); — Berck-Plage, mor graphie (1902) ; — Pages choisies de Dickens (1903) ; La Cle'mence du Cardinal, d'après l'anglais de Stanley Weyman (1904) ; — Histoire de la Coca, d'après "> Golden Mortimer (1904); — Une jeune Anglaise à Par trad. de Constance E. Maud (1905), etc.
M. B.-H. Gausseron a collaboré à un grand nombre journaux et revues, et notamment au Livre d'Octave Uzani au Monde Moderne, à la Revue Encyclopédique et Universel à la Revue Hebdomadaire, à Y Écho de la Semaine, à Revue des Poètes, à la Famille, à la Tribune Lyriqt à V Europe Littéraire, au Parnasse, à la Revue Lnternationa au Mercure Poitevin, au Petit Français, au Pensetcr, à Nouvelle Revue, etc.
B.-H. GAUSSERON
M. B.-H. Gausseron, né le 20 octobre 1845 à La Motheaint-Heraye (Deux-Sèvres), est, depuis 1885, professeur agrégé Eins un lycée de Paris. Il a publié plusieurs ouvrages à Lisage des classes et collaboré à de nombreux journaux et ;vues. Ses vers qu'il n'a jamais réunis en volume, sont en artie dispersés dans la Tribune Lyrique, \ Eïirope Litte'raire, I Parnasse, la Reine Internationale, le Mercure Poitevin^ ■ Petit Français, le Penseur, la Nouvelle Revue, etc. On lui oit une excellente traduction en vers du Corbeau d'Edgar Poe.
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NOUVELLES PAGES ANÏHOLOGIQUES
L'Ilote
(fragment.)
Ces ieunes Doriens, qui courent têtes hautes Et javelots aux poings, font la chasse aux ilotes.
Les ilotes, en proie à toute l'épouvante
Que peut mettre la mort dans une âme servante,
Eperdus, las de fuir, implorent la pitié.
A quoi bon? Aussitôt que leur bouche a crié:
Grâce ! le fer mortel répond à la prière.
A genoux, prosternés roulés dans la poussière,
Étendant vers les Grecs leurs bras tremblants, leurs mains
Sans armes, s'épuisant en efforts surhumains,
Suppliant, sanglotant, ils sont percés, ils meurent.
Quelques-uns cependant, vieillards fermes, demeurent,
Attendent, sans frémir, le glaive meurtrier,
Et ne dépensent pas des mots vains à prier.
Ils savent que la mort met fin à la misère,
Que ce fer tranchera la chaîne qui les serre,
Et que, s'il tue, il donne aussi la liberté.
Un de ceux qui tombaient avec cette fierté,
Vieillard qui porte droit le joug et les années,
A découvert son sein de ses mains décharnées.
Et debout, souriant d'un sourire hautain,
S'est offert, impassible, aux coups qui l'ont atteint.
Il est tombé, sanglant, mais respirant encore.
Les guerriers, que la soif du carnage dévore.
L'ont laissé derrière eux, gisant, sans achever
Ce mourant qui ne peut même se soulever . . ,
Le soir, quand descendit sur le sol l'ombre épaisse, Que les jeunes guerriers, juste orgueil de la Grèce, Furent rentrés dans Sparte après ce grand exploit Et se furent assis au banquet que la loi Leur destine, acclamés, fêtés pour leur vaillance;
ni
B.-H. GAUSSERON
Quand sur les champs se fut étendu le silence,
Le vieillard se dressa. Ses cheveux long et blancs
Flottaient à l'âpre vent de la nuit. A pas lents,
Sans retourner le front, droit comme une statue,
Il gravit la hauteur de forêts revêtue.
Derrière lui tombait à chaque pas du sang.
Il monta jusqu'au haut dans le bois frémissant
Comme une énorme Ijtc aux froids souffles nocturnes ;
Et là, seul, dominant les plaines taciturnes
Où s'était même éteint le râle des blessés,
Grave, incarnant en lui ses frères trépassés,
Le front haut, l'œil fixé sur le ciel plein d'étoiles,
Semblant de l'avenir avoir percé les voiles.
Ce vieillard, cet esclave, oublieux de ses maux,
Fut prophète, et lança dans l'espace ces mots:
„Ah! nobles Doriens, tyrans de Laconie
Où naguère régnait notre race honnie.
Soyez de grands guerriers, d'austères citoyens.
Et maltraitez l'ilote un peu plus que vos chiens ;
Que les jeux, les banquets, le vote aux assemblées
Occupent vos moments de paix ; que les mêlées.
Où croissent dans le sang des lauriers pour les fronts,
Soient vos jeux favoris ! Du pire des affronts,
Du servile travail conservez vos mains pures ;
Qu'un peuple en vos greniers porte les moissons mûres,
Laboure à fond le sol, ensemence les champs.
Cueille le raisin noir qui couvre les penchants
Des coteaux au midi, bâtisse vos demeures.
De la nuit et du jour vous consacre les heures,
Et fasse tout pour vous qui vous croisez les bras ;
Soyez de ses sueurs nourris, repus et gras :
Baignez-vous dans son sang quand vous êtes en joie ;
C'est bien. Vous marchez droit, maîtres, dans votre voie.
Vous êtes les heureux, les riches, les puissants.
Le passé, l'avenir sont à vous. Les accents
De l'histoire enverront, comme un bruit de fanfares,
Vos noms retentissants, brillants plus que des phares.
Aux âges reculés qui les répéteront.
Le glaive dans la main et la superbe au front,
Lumineux, rayonnants, comme dans une gloire,
Vous regardez en bas grouiller l'épaisseur noire
Des pauvres, des vaincus, des faibles, des petits,
Des esclaves rampants, sous vos pieds aplatis . . .
Heureux, riches, puissants, ah! vous êtes à plaindre. Les présents dont le sort vous comble sont à craindre. Je vous plains. Quelque jour, d'autres vous haïront; Plus tard, d'autres encor, maîtres, vous briseront. Et votre orgueil sera comme une cendre vaine Que disperse le vent ; et la famille humaine, Dont vous vous prétendez les chefs, vous reniera, Et c'est entre nos mains que le sceptre sera!
„Honneur aux méprisés! Gloire à ceux qu'on dédaigne!
Oui, le pauvre et l'esclave auront aussi leur règne,
Et la justice, enfin émergeant de la nuit,
Pour sauver l'homme bon perdra celui qui nuit.
„C'est l'avenir certain, fatal. Visionnaire,
Mon œil voit se lever l'aube pure d'ime ère
Où le travail aura dompté ses oppresseurs . . ,
C'est pourquoi je rends grâce à ceux par qui je meurs!...'
ERNEST CHEBROUX
Bibliographie. — Chansons et Sonnets, avec préfacechanson de Gustave Nadaud (Labbc, Paris, 1885); — Chansons et Toasts, avec une préface d'Armand Silvestre (Ernest Flammarion, Paris, 1899); — Chansons et Toasts, nouvelle édition (Ernest Flammarion, Paris, 1907).
M. Ernest Chebroux a collaboré à de nombreux journaux et revues.
M. Ernest Chebroux est né à Lusignan près Poitiers (Vienne), le 28 septembre 1840. Tout jeune il vint à Paris, où il fut placé comme apprenti imprimeur. Studieux et très actif, il compléta rapidement son instruction en suivant les cours du soir, après le dur labeur de la journée. Son professeur ayant découvert ses aptitudes à la poésie, offrit de lui apprendre gratuitement le latin. A l'âge de seize ans, il composa sa première chanson. Dès sa vingtième année sa production devient abondante et régulière, il se fait peu à peu de nombreuses amitiés dans le monde de la littérature et des arts, et en 1873 il est reçu d'enthousiasme à la Lire chansonnière dont il devient le secrétaire et qu'il préside ensuite durant de longues années.
Champion ardent de la chanson saine et robuste, M. Ernest Chebroux joignit ses efforts à ceux de Sarcey pour organiser à l'Éden-Concert de Paris des vendredis classiques, des soirées où, pendant de longues années, les chansons de la bonne école furent expliquées, chantées et acclamées. Il put aussi faire inscrire au programme de l'Eldorado et du Concert- Parisien la vraie chanson française, qui revivait enfin. Son volume Chansons et Sonnets, paru en 1885, fut un succès et lui valut les suffrages des poètes et des lettrés.
M. Ernest Chebroux fut l'ami et le compagnon inséparable de Gustave Nadaud, qui l'institua son exécuteur testamentaire
et lui légua sa bibliothèque. Tous deux furent appelés, en 1888, au Caveau- Lyonnais, par Camille Roy, comme parrainsfondateurs.
En 1899, M. Ernest Chebroux a publié un nouveau volume Chansons et Toasts fort bien accueilli.
Rappelons que c'est M. Ernest Chebroux qui prit l'initiative du Congrès de la Chanson, à l'Exposition de 1900, et qui présida les séances de cette belle manifestation littéraire, où fut acclamée la rénovation de la chanson française.
C'est à la suite de ce Congrès que M. Ernest Chebroux fonda à Paris, avec le concours de quelques artistes, V Œuvre de la Chanson française. Cette œuvre, toute de philanthropie et d'éducation morale, dont le but est d'apprendre aux jeunes ouvrières et employées parisiennes les plus jolies chansons de France, est subventionnée par la Ville de Paris. Les cours de l'Œuvre ont lieu tous les mercredis soirs à la mairie du IVe arrondissement sous la direction des plus éminents professeurs.
M. Ernest Chebroux préside de nombreuses sociétés et réunions artistiques et littéraires parmi lesquelles : le Caveau- Lyonnais, la Lice Chansonnière, le Poitou, le Bon-Bock, les Parisiens de Partout, l'Alouette Latine, etc. Il est officier de l'Instruction Publique.
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Pour plaire à Madeleine
Madeleine était presque enfant Quand, au hameau, je l'ai connue; Son grand œil bleu, miroir charmant, Reflétait son âme ingénue.
On eût dit la nymphe des prés, A la voir courir sous les saules, Avec ses longs cheveux dorés, Dansant sur ses rondes épaules.
La mignonne avait pris mon cœur.
Elle y régnait en souveraine, Et je n'avais qu'un seul bonheur:
C'était de plaire à Madeleine.
A tous les vœux qu'elle formait, D'avance il me fallait souscrire; Il est vrai qu'elle me donnait Ma récompense en un sourire.
Et pour ces sourires bénis.
Valant tous les trésors du monde, J'allais chercher des fleurs, des nids, Deux choses qu'adorait ma blonde.
Vingt fois, pour avoir des oiseaux, Grimpant au faîte du vieux chêne, Je faillis me rompre les os . . .
C'était pour plaire à Madeleine.
Tout le long des buissons en fleur, Quand revenaient les gais dimanches.
Nous allions, comme frère et sœur, Cueillir les aubépines blanches; Un jour, je crus devenir fou:
Le printemps me versait sa fièvre.
Je pris un baiser sur son cou.
Je mis ma lèvre sur sa lèvre . . .
ERNEST CHF.BROUX
Mais dans son regard courroucé Comprenant ma faute et sa peine, Je m'enfuis comme un insensé :
C'était pour plaire à Madeleine.
Enfin, après de bien longs jours, Je suis l'époux de Madeleine.
Le Ciel a béni nos amours ; Les enfants viennent comme graine.
Prenant d'assaut bras ou genou, Il faut voir tout ce petit monde Venir se suspendre ù mon cou, Comme une grappe rose et blonde.
Chaque année, un nouveau bambin Nous vient ... ; la maison en est pleine Mais bah ! je bénis mon destin, Puisque ça plaît à Madeleine !
[Chansons et Toasts.)
ALEXANDRE MACEDONSKI
Bibliographie. — En roumain: Prima-Verha (187 1); — Poesii (1882); — Saûl, tragédie. — En français: Bronzes (1897); — Le Calvaire de feu (1906).
M. Alexandre Macedonski a collaboré à la Nouvelle Revue, aux Débats, à la Revue Contemporaine, au Gil Blas, à la Wallonie, etc. Il a fondé à Bucarest, avec M. Boniface Floresco, la revue Litterator.
„D'origine slave, Alexandre Macedonski, fils de feu le général A.-D. Macedonski, ancien ministre de la guerre et commandant en chef de l'armée roumaine, est né en 1854. Il descend des princes de Biberstein, qui firent souche en Pologne. Ses ancêtres régnèrent en Lithuanie.
„Alexandre Macedonski est le plus célèbre des poètes roumains actuels. Ses premiers vers, qu'il publia à dix-sept ans sous le titre de Prima- Verba, lui valurent d'emblée une grande notoriété. Auteur dramatique, il fit représenter sur la scène du Grand Théâtre de Bucarest sa tragédie de Saiil qui fut pour lui un véritable triomphe. Nouvelliste, il le fut aussi, et il le fut supérieurement.
„ Alexandre Macedonski eut une vie des plus agitées. Tempérament combatif et néo-latin intransigeant, il fit, pendant trente ans, la guerre au courant allemand, et fut le champion de l'idée et de la littérature françaises en Roumanie. En 1875, "^ f^t décrété, à la suite d'une de ses satires politiques, du crime de lèse-majesté et jeté en prison préventive. Acquitté à grand fracas, sa popularité ne fit que croître. En 1880, il fonda, avec un professeur universitaire, Boniface Floresco, la revue Litterator, dont l'influence sur les générations actuelles est encore des plus vivaces. Pourtant de puissantes cabales s'organisèrent, et réussirent, pendant quelques années, à lui aliéner un grand nombre de sympathies. On en voulait, de
ALEXANDRE MACEDONSKI
plus en plus, à un homme qui continuait à ..conspuer les Teutons" et à se déclarer hautement pour la France qu'il proclamait sa pairie adoptive, pour la France dont la littérature l'emportait à ses yeux sur toutes les autres. Aussi est-ce à la France que Macedonski demanda la consécration de son talent. Il collabora en 1884 à la Revue Contemporaine, publia des vers dan les Débats, participa, un des premiers, au mouvement que la H'^alloni'e esquissait en Belgique, fit paraître, en 1897, son recueil de vers français : Bromes, ia.voTSLb\ement accueilli par la critique, et en 1906, un roman Le Calvaire de feu, œuvre neuve et puissante." (Mircéa Démétriade.)
NOUVELLES PAGES ANTHOLOOIQUES
Halte dans „Tarass Boulba"
Parmi le steppe vert le campement s'aligne ; Les chevaux sont lâchés, et d'un marais lomtain, Cloche d'argent, dans l'air, vibre le cri d'un cygne.
Dans son cafetan brun passe le chef hautain.
Puis un feu clair flambant sous la bouilloire pleine,
La soupe de gruau fume pour le festin.
Mais le soleil descend vers les bords de la plaine . . .
Les larges genêts d'or pâlissent lentement
Et dans l'herbe, soudain, bruit comme ime haleine . . .
L'âpre souffle du soir tombe du firmament.
Pourpre et rose, un reflet agonise dans l'ombre . . .
Les gerboises déjà bondissent hors des trous
Tandis qu'aux alentours tout devient d'un vert sombre.
Etincelles d'or piu: au-dessus des joncs roux, Mille insectes ailés frôlent les hautes tiges Grésillantes de vie et de soyeux frou-frous.
Cependant le désert exalte ses prestiges,
Un charme s'alanguit circonférentiel,
Et sous le crépuscule, avides de vertiges.
De grands ibis laiteux s'enfoncent dans le ciel.