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À MAURICE ROLLINAT

Il agonise, l'oiseau crucifié, l'oiseau crucifié sur la porte. Ses ailes ouvertes sont clouées, et de ses blessures, de grandes

perles de sang tombent lentement comme des larmes. Il agonise, l'oiseau crucifié!

Un paysan à l'œil gai l'a pris ce matin, tout eflfaré de soleil

cruel, et l'a cloué sur la porte.

Il agonise, l'oiseau crucifié.

Et maintenant, sur une flûte de bois, il joue, le paysan à

l'œil gai.

Il joue assis sous la porte, sous la grande porte, où, les ailes

ouvertes, agonise l'oiseau crucifié.

Le soleil se couche, majestueux et mélancolique, — comme

un mart}T dans sa pourpre funèbre ; Et la flûte chante le soleil qui se couche, majestueux et

mélancolique.

Les grands arbres balancent leurs têtes chevelues, chuchotant

d'obscures paroles; Et la flûte chante les grands arbres qui balancent leurs têtes

chevelues.

La terre semble conter ses douleurs au ciel, qui la console

avec une bleue et douce lumière, la douce lumière du

crépuscule ; H lui parle d'un pays meilleur, sans ténèbres mortelles et

sans soleils cruels, — d'un pays bleu et doux comme

la bleue et douce lumière du crépuscule ; Et la flûte sanglote d'angoisse vers le ciel; — qui lui parle

d'un pays meilleur.

Et l'oiseau crucifié entend ce chant,

Et oubliant sa torture et son agonie.

Agrandissant ses blessures, — ses saignantes blessures, —

Il se penche pour mieux entendre.

■OJ

Ainsi es-tu crucifié, ô mon cœur !

Et malgré les clous féroces qui te déchirent,

Agrandissant tes blessures, — tes saignantes blessures,

Tu t'élances vers l'Idéal,

A la fois ton bourreau et ton consolateur.

Le soleil se couche majestueux et mélancolique.

Sur la grande porte, les ailes ouvertes, agonise l'oiseau crucifié.

{^Rythmes Pittoresques^

26 mai 1883.

LÉOVILLE UHOMME

BiBUOGRAPHiE. — Pages en vers, plaquette (1882); — Le Dernier Tribut, drame en un acte en vers, plaquette (1883); — Les Étoiles, poésie, plaquette (1883); — Poèmes païens et bibliques (1887); — La vie et l'œuvre du statuaire Prosper d' Épinay [créole de Maurice] , plaquette ( 1 890) ; — Les Larmes de Sainte- Scholastique, poème, plaquette ( 1 892) ; — Poésies diverses, plaquette (1893); — ^^ Guerre de Crète, ode, plaquette (1897); — Pages en vers, édition nouvelle, revue et augmentée (1905).

M. Léoville L'Homme a collaboré à divers quotidiens et périodiques. Il a dirigé successivement: La Sentinelle de Maurice, Le Droit, La Presse Nouvelle, La Dé/eftse.

Léoville L'Homme *), né en 1857 à l'Ile Maurice, à Port- Louis, dans le faubourg des Salines, au lieu dit Caudan, est fils d'un simple ouvrier typographe et petits-fils, par son père, d'un officier français venu à Bourbon à la fin du i8e siècle.

A quinze ans, après des études sommaires à l'école primaire, puis au Collège Royal, Léoville L'Homme parlant mal le français entra dans un atelier typographique de Port-Louis : il compléta lui-même son instruction par la lecture.

A dix-huit ans, il ne songeait pas à écrire en vers, quand un hasard lui révéla sa vocation : un camarade d'atelier le pria de rétablir le texte de strophes tronquées dans une romance. Il y réussit et fut hanté dès lors de l'idée fixe de la rime. C'est à dix-neuf ans qu'il écrivit sa première pièce de vers,

') Nous devons cette notice au regretté Victor Tantet, chef de bureau au Ministère des Colonies, décédé en juin 1907.

une Élégie^ qu'il composa lui-même, à la casse, dans l'imprimerie. Ses camarades en furent très heureux, et, en 1890, au banquet qui lui fut offert par souscription pour la publication de ses Poèmes d' Orient., ce ne fut pas la moindre de ses joies que d'y voir l'un d'eux envoyé en délégation, grâce à la cotisation de tous.

Déjà, en 1882, la première édition de ses Pages en Vers lui avait valu les félicitations de Leconte de Lisle. En 1881, il avait quitté l'imprimerie pour entrer comme rédacteur dans un journal libéral de Port-Louis, puis il dirigea la Sentinelle de Maurice., fonda le Droit où il connut la faveur publique, puis encore la Presse Nouvelle et enfin pendant onze ans vécut en tirailleur du journalisme, défendant ses idées dans les feuilles les plus diverses et même les plus opposées, où on lui laissait son franc parler. En dernier lieu, comme journaliste, il fondait un nouvel organe, la Défense^ qui avait pour programme de combattre le flot montant de l'asiaiisme.

Aujourd'hui, s'abstenant de politique militante au milieu des divisions que suscite dans l'île le préjugé de couleur, Léoville L'Homme, bibliothécaire de la municipalité de Port-Louis, écrit des articles de critique littéraire, dts fantaisies et des vers.

Par sa manière, ce poète est un parnassien. Les maîtres qui ont eu le plus d'influence sur lui, sont, de son propre aveu, Lamartine, Hugo, Chénier, Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, parmi les Français; Milton, Shelley et Tennyson parmi les Anglais. C'est dans la nature même de son île natale qu'il a puisé la plupart de ses inspirations, dans les courses interminables qu'il faisait, enfant, siu* les plages des Salines et des Cassis, faubourgs de Port-Louis, alors aussi agréables que la campagne, puis, plus tard, à Rose-Hill, à Beau-Bassin, à Quatre- Bornes, trois des plus jolies villes du district des Plaines-Wilhems

Les vers de Léoville L'Homme ont été édités, à Port- Louis, à un nombre restreint d'exemplaires, rendus plus rares par le terrible cyclone de 1892 qui, en bouleversant l'île, a détruit nombre de maisons et de bibliothèques. Ils n'ont pas été envoyés à la Bibliothèque Nationale. Les y réunir serait, faute de mieux, rendre un juste hommage au poète qui, dans un pays de langue et de domination anglaises, s'est si fortement épris de la langue française, qu'il a laissé de préférence chanter son inspiration dans le „doux parler" officiellement aboli à Maurice depuis le 14 juillet 1847.

Léoville L'Homme n'a jamais quitté son île natale.

Victor Tantet.

LÉOVILLK L'HOMME

Ajoutons que les vers de M. Léoville L'Homme ont trouvé auprès de la critique un accueil des plus favorables. „On admire beaucoup, écrivait dès 1887 M. Maurice Bouchor à propos des Poèmes païens et bibliques^ on admire beaucoup la souplesse d'esprit avec laquelle M. Léoville L'Homme a pu s'assimiler les croyances de l'Inde, de la Gièce, de la Judée. Il a dégagé de partout la poésie et l'humanité. L'auteur n'a pas eu le dessein d'écrire un ouvrage synthétique, et qui résumât chacune des religions dont il s'est occupé. Pourtant, c'est bien la pensée essentielle du bouddhisme qu'il a exprimée dans le beau poème consacré au Bouddha; on sent que l'esprit de l'Inde lui est familier. Mais, en général, le poète a traité suitout des sujets qui, tout en se rattachant à une religion, n'en sont pas l'expression directe et entière. C'est la poésie surtout qu'il a cherchée, et il a trouvé ce qu'il cherchait. L'accent est très humain ; le sentiment de la nature, intense et profond. Quelque chose de brûlant, d'âpre, de voluptueux, se mêle à presque toutes les inspirations du poète. Pourtant, une de ses meilleures pièces est la Tristesse de la Vierge^ qui respire la tendresse la plus chaste ... La poésie de M. Léoville L'Homme ne manque ni de grâce, ni de lumière, ni de force. J'admire un poète qui, dans un pays qui ne nous appartient plus, parle une si belle langue française à quatre mille lieues de la France."

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