‹ Nouvelles pages anthologiquesChapitre 36 sur 72 · LÉO VILLE L'HOMME · texte numérisé non relu

LÉO VILLE L'HOMME

Le Bouddha

Çakya-Mouni, rêveur, écoutait les voix calmes

De l'eau parmi les joncs et du vent dans les palmes,

Dans les bambous géants qui frémissent, parmi

Les nymphéas plongés dans le fleuve à demi.

Il sentait circuler la chaleur des haleines

Des fauves pleins d'amour, que les monts et les plaines,

Et les antres profonds et les sereins sommets

Voient s'accoupler, béants, de désir enflammés.

Et le Bouddha songeait que des palais, des chaumes,

Des déserts et des monts, des îles, des royaumes.

Partout dans l'Univers aveugle, en proie au mal.

L'homme aussi se ruait, ainsi que l'animal.

Vers le gouffre des sens et la source de l'être

D'où monte jusqu'au ciel, qui jadis la vit naître.

Pâle comme la mort, belle comme une fleur,

La grande Illusion, mère de la Douleur.

Soudain, du taillis sombre et des noires ramures. De longs rugissements, des bruits d'ailes, des voix Montèrent. Puis ce fut un concert de murmures. Et quand tout s'apaisa dans les brousses obscures, Çakya pensa: — vQ^ donc rôde ainsi dans les bois?"

Un homme en robe jaune, au bord de la clairière

Apparut. Ses yeux creux, dont l'éclair fascina

Les fauves, répandaient autour de la lumière.

Le Bouddha lui dit: — „Sois le bienvenu, mon frère."

Le Richi répondit: — «Maître, je suis Pûrna.

— Ton âme sainte a su dompter la chair infime, Tu connais la paix vraie et profonde, ô Puma! Frère qu'a délivré la science sublime.

Monte vers la clarté de la sereine cime, Entre dans le repos du divin Nirvana.

— Maître, je viens te dire adieu. — Que vas-tu faire? Où vas-tu? — Loin d'ici. Du côté de la nuit

Il est une peuplade où ta loi débonnaire Séchera bien des pleurs. — Reste le solitaire Qui rêve et que l'espoir ineffable séduit.

— Gautama, l'homme vil, souffre, se plaint et saigne, Et son cri de douleur en tous lieux me poursuit.

— O Pûrna, l'homme est vain et menteur; il dédaigne Le bien et le vrai. — C'est le mal vainqueur qui règne : Aidons l'homme et bientôt l'homme l'aura détruit.

— C'est une illusion, Pûrna; l'homme et la femme Par le désir au mal sont liés; c'est en vain

Que tu cherches, ô frère, à les sauver. — Leur âme Peut éviter le mal. A la peuplade infâme, Maître, je veux ouvrir le Nirvana divin.

— Ce sont, dit le Bouddha, des gens durs et colères; S'ils t'insultaient jamais, Pûrna, que dirais-tu?

— Je dirais: Ces gens-là sont doux, ce sont des frères Qui m'adressent ainsi des paroles grossières.

Mais ne me chassent pas et ne m'ont point battu.

— Pourtant, dit le Bouddha, s'ils te jetaient des pierres, S'ils te frappaient du poing, Pûrna, que dirais-tu ?

— Je dirais: Ces gens-là, certe, agissent en frères, Puisqu'ils ne m'ont frappé, tant ils sont peu colères Ni du bâton noueux, ni du glaive pointu.

— Mais, dit Çakya-Mouni le sage aux jours austères, S'ils te frappaient, Pûrna, du glaive ou du bâton?

— Ils frappent sans tuer, ils agissent en frères; Puisqu'ils me laissent vivre, ils ne sont pas contraires A la loi que j'enseigne et qui veut qu'on soit bon.

— Pourtant, si, dédaignant tes conseils salutaires. Ces hommes te tuaient? Çakya-Mouni reprit.

— Voici quelles seraient mes paroles dernières: Amis, vous êtes bons; vous êtes doux, mes frères, Qui de mon corps souillé délivrez mon esprit." —

[^Poèmes païens et bibliques^

LÉOVILLE l'homme

La Fleur des Eaux

Le grand fleuve Ganga rêve et luit. Des frissons Errent, mais si légers que la tige des joncs Croit que c'est le sommeil et non l'air qui l'incline. Les îles, aux palmiers mêlant des floraisons, Elèvent leurs parfums dans la nuit cristalline; Et l'étoile se pâme au fond des horizons.

Tout repose. Le ciel vers l'orient s'éclaire. Une blancheur paraît au faîte séculaire Des monts, tel un regard d'Apsara s'arrêtant Sur de graves Richis en extase. La terre Frémit, la brise court; et le fleuve, un instant, Moire en plis écumeux sa nappe de mystère.

Une rumeur s'éveille. On dirait un appel Venu du Nirvana jusqu'au monde réel.

La cime des forêts, comme une mer profonde, Se berce d'un roulis plus lent qu'un flot de miel; Et la lune, au-dessus, s'ouvre paisible et ronde, Lotus d'argent éclos dans le lac bleu du ciel.

Port-Louis, Ile Maurice, Décembre 1883.

JEAN LORRAIN

Bibliographie. — Poésie : Le Sang des Dieux (A. Lemerre, Paris, 1882); — La Forêt Bleue {^ Lemerre, Paris, 1883); — Viviane (A. Lemerre, Paris, 1885); — Modernite's (Savine, Paris, 1885); — Les Griseries (Tresse et Stock, Paris, 1887) ; — L'Ombre Ardente (Fasquelle, Paris, 1897). — Romans et Nouvelles: Les Lepillier, roman; Madame Herbaud, Un coup de fusil. Dans un boudoir. Installation (Giraud, Pans 1885); — Très Russe (Giraud, Pans, 1806); — Sonyeuse, Soirs de Province, Soirs de Paris (Fasquelle, Paris, 189 1); — Buveurs d'âmes (Fasquelle, Paris, 1893); — '^^ Démoniaque, EspagneSy Histoires du bord de l'eau (Dentu, Pans, 1895); — La Petite Classe, avec une préface de Maurice Barrés (OllendorfF, Paris, 1895); — La Princesse sous f^rr^ (Taillandier, Paris, 1896); — Une femme par jour, Femmes d'e'té {\ioTt\, PdiX\s, 1896); — Loreley, conte (Borel, Paris, 1897); — Contes pour lire à la Chandelle (Société du Mercure de France, Paris, 1897); — M. de Bougrelon (Borel, Paris, 1897); — Ames d'automne (Fasquelle, Paris, 1897) ; — Princesses d' Italie (Borel, Paris, 1898); — La Dame Turque (Per-Lamm, Paris, 1898); — Ma petite ville. Le Miracle de Bretagne, Un veuvage d'amour (L. Henry May, Paris, 1898); — Madame Baringhel (A. Fayard, Paris, 1899); — Histoires de Masques (Ollendorft, Paris, 1900); — Vingt femmes (Pcr-Lamm, Paris, 1900); — M. de Phocas (Ollendorff, Pans, 1901); — Sensualité' amoureuse (Per-Lamm, Paris, 1902); — Coins de Byzance, Le Vice Errant (OllendorfF, Pans, 1902); — Princesses d'Ivoire et d'Ivresse (UllendorfF, Paris, 1902); — Quelques Hommes (Per-Lamm, Paris, 1903) [réédité en 1906 sous le titre: Le Prince Pietaposa et quelques hommes; — La Mandragore, conte (Pelletan, Paris, 1899 — 1903); — M. de Bougrelon, La Dame Turque, Sonyeuse (OllendorfF, Paris, 1903) ; — Fards et Poisons (Ollendorff, Paris, 1904) ; — La Maison Philibert (Librairie Universelle, Paris, 1904); —

JEAN LORRAIN

Propos d'âmes simples (Ollpndorff, Paris, 1904); — L'École des Vieilles Femmes (Ollendorflf, Paris, 1905); — Heures de villes d'eaux: Madame Monpalou^ Quelques Sources^ Quelques Plages^ VÉté dans les Alpes (Ollendorff, Paris, iqob); — Ellen, Trains de Luxe (Pierre Douville, Paris, 1906); — Le Crime des Riches, La Riviera, Par les Routes (Pierre Douville, Paris, 1 906) ; — Le Tréteau, roman de mœurs théâtrales et littéraires (Jean Bosc et C'e, Pans, 1906);

— L' Aryenne, Gens de Mer, Bords de Marne, Bords de Seine (Ollendorff, Paris, 1907); — M. de Phocas, k^\\\ox\^\yx vieux Japon, tirage restreint (Jean Bosc, Paris, 1907); — Hélie^ garçon d'hôtel (Ollendorff, Paris, 1907). — Théâtre: Très Russe, trois actes, en collaboration avec Oscar Méténier (Bodinière, 3 mai 1893; Fasquelle, Paris 1893); — Yanthis, quatre actes en vers, musique de scène de Gabriel Pierné (Odéon, 10 février 1894; Fasquelle, Paris, 1894); — Conte du Bohémien, lumino- conte, 14 décors d'André des Gâchons, musique de scène de Charles Silver (Salon des Cent \^La Plu7ne\ décembre 1895; ce conte, dédié à Mme Aurel, a été publié dans Princesses d'Ivoire et d'Ivresse) ; — BrO' céliande, conte en vers, musique de M. de Wailly (L'Œuvre, salle du Nouveau-Théâtre, 7 janvier 1896) ; — L'Araignée d'Or, ballet en un acte, musique d'Edmond Diet (Folies- Bergères, 1896); — Rêve de Aoël, ballet en un acte, musique d'Edmond Diet (Olympia, septembre 1897); — La Princesse au Sabbat, ballet en deux actes, musique de Louis Ganne (Folies Bergères, 25 janvier 1899); — La Belle aux Cheveux d'or, ballet en un acte, musique d'Edmond Diet (Olympia, 2 mai 190 ); — Prométhée, tragédie lyrique en trois actes, en collaboration avec A. Ferdinand Hérold (Arènes de Béziers, 26 août 1900; Société du Mercure de France, Paris, 1900);

— Watteau, ballet en un acte, musique d'Edmond Diet (Olympia, 8 octobre 1900); — Deux Heures du Matin... Quartier Marbeuf, un acte, en collaboration avec Gustave Coquiot (Grand-Guignol, novembre 1903; Ollendorff, Paris, 1904); — Trumeaux: L'tin d'eux. L'une d'elles. Chiromancienne, Leurs mères. Leurs frères. Chez le grand Critique, Fleur-de- Brocante, Sans dot, etc. (Grand-Guignol et Boîte à Fursy, 1897 — 1898); — Sainte- Roulette, trois actes, en collaboration avec Gustave Coquiot (Théâtre M' >lière, 1905); — Clair de Lune, un acte, en collaboration avec Delphi Fabrice (Concert de l'Epoque, décembre 1903); — Une Nuit de Grenelle, un acte, en collaboration avec Gustave Coquiot (Théâtre Rabelais, décembre 1903); — Thécla ou

le Drame de Neuilly^ drame (Baraque Leeois, Fête de Neuilly, 23 juin 1904); — Ludine, un acte (Capucines, 1904); L' Inutile Vertu, projections lumineuses; — Théâtre: Brocéliande, Yanthis, la Mandragore, Ennoïa (Ollendorff, Paris, 1906). — Croquis, voyages, critiques: Dans l' Oratoire y -[ioxtraits de gens de lettres (Dalou, Paris, 1888); — Poussières de Paris (Ollendorff, Paris, 1899); — Heures d* Afrique, notes de voyage (Fasquelle, Pans, 1899); — Heures de Corse (Sansot, Paris, 1905).

Jean Lorrain a collaboré à la Plage Normande, à la Normandie Artiste (1886 — 1891), au Courrier français [iSS^ — 1892). à ^Événement (1887 — 1900), au Scapin (1886), au Décadent (1887 — 1888), à V Écho de Paris (189c — 1 895), à la Revue Moderne (1803), à la Revue Indépendante (1895), au Gaulois (1895 —1900), à la Revue Illustrée (1893 — 1900), au Mercure de Fra^ice (1892 — 1895), à la Vogue [série nouvelle], à la Plume (1895 — 1900), 3.Vi Journal (1895 — 1905), au Gil Blas (1903 — 1904), à V Auto (1904 — 1905), à la Revue Blanche, à la Revue Encyclopédique, au Supplém.ent du Figaro, à Je sais tout, à Fémina, etc.

- Jean Lorrain, — de son vrai nom Paul Duval, — né le 9 août 1855 à Fécamp (Normandie), fit ses études au collège de Vanves et chez les Dominicams d'Arcueil. Son service militaire accompli, il vint à Paris, où il fit deux années de droit, mais sa vocation littéraire, impérieuse, lui fit abandonner le Code. A partir de 1882, il se consacra uniquement à la littérature. Son activité fut prodigieuse. Poète, conteur, romancier, dramaturge, chroniqueur, il a publié en vingt-cinq ans plus de trente volumes, et de cette œuvre considérable il reste assez de „pages de délire, de folie et de beauté", pour que son nom reste vivant en l'esprit des lettrés amoureux des littératures de décadence. Malgré son protéisme apparent, Jean Lorrain fut toujours, et demeura jusqu'à la fin, poète, surtout poète. „M. Jean Lorrain, a écrit M. Anatole France, est un poète et un artiste. vSes vers sont dans la tradition parnassienne avec un goût de préraphaélisme et de mysticisme qui s'allie naturellement à tous les caprices et à toutes les fantaisies de l'âme moderne. Mais à ne connaître que sa prose, on sentirait encore qu'il est poète. M.Jean Lorrain excelle à donner une poésie aux vieilles pierres et à faire chanter l'âme des maisons anciennes. Il aime les vieux parcs, les hautes charmilles, les allées en berceau, les quinconces déserts. Il pénètre le secret

JEAN LORRAIN

de leur mélancolie. Il devine le mystère des chambres hantées. En décrivant seulement quelque manoir normand, dont le toit d'ardoise et l'épi grêle sont cachés par les arbres, il donne le frisson . . ."

M Gt'orges Normandy, dans une importante étude sur Jean Lorrain '), s'est attaché à déiruire la légende de perversité et de mœurs dépravées qui s'était formée autour du poète, — éthéromane, il est vrai, mais non vicieux, — légende que cet enfant malade que Paris fascinait et qui, après avoir étonné Paris par mille bizarreries, avait fini par le fasciner à son tour, a tout fait pour accréditer en médisant consiamment de lui-même par mépris du public qu'il prenait un plaisir extrême à mystifier.

Jean Lorrain était un sensitif unique, doublé d'un ironiste „qui joua les Pétrone, superbement". Son inquiétude et sa conscience d'artiste, ré> lies celles-là, ne furent pas comprises du public. Lorrain cherchait à comprendre tout, il était toujours en quête de sensations nouvelles. „I1 voulait, à la suite de Baudelaire,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau.

„I1 s'attachait, de plus, à exprimer la réalité des sensations . . . Le public ne s'aperçut pas que Lorrain se complaisait dans la dépravation comme un savant s'applique à étudier et à décrire un microbe ignoré ou comme un chirurgien observe un ulcère mal connu, il ne sut pas remarquer que l'auteur à^Ellen ne s'encanaillait pas dans la perversité, ni, comme l'a écrit M. Edouard Conte, que chez lui „elle ne descend pas plus bas que le cerveau".

Vers la fin de sa vie, Jean Lorrain „s'évada" de Paris, par intermittences d'abord. 11 visita l'Espagne, l'Algérie. l'Italie. Finalement, épris de la simplicité lumineuse et calme des paysages méridionaux, il s'établit à Nice et devint «citoyen de la Riviera". Revenu pour quelques semaines à Paris, où l'appelaient ses afïaires, il y mourut, assez subitement, le 30 juin 1906.

Rappelons que Jean Lorrain fut le premier à signaler le grand talent du poète Henri de Régnier.

') Jean Lor*-ain [iSsS—iQoô], son Enfance, sa Vie, son Œuvre (Bibliothèque Générale d'Édition, Paris, 1907).

^"^é^ZA/ tfyi^/A t^^:^^ ê^-n/i'C^^f^^^*^^ ' • ^^^^^^^^

JEAN LORRAIN

Le Grand Chemin

Page 1