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À MA MÈRE

Matin et soir à ma fenêtre

Assis, le menton dans ma main,

Je vois tourner et disparaître

Au flanc des monts un grand chemin.

Sous le ciel de brume ou de braise Où le couchant met sa rougeur, Il monte et longe la falaise Suivi par mon regard songeur.

Comme un vieux ruban qu'on déroule, II serpente et fuit. Où va-t-il?

Loin des méchants, loin de la foule.

Est-ce au bonheur, est-ce à l'exil?

Sa pente m'invite au voyage, M'annonçant de meilleurs destins.

La route est la sœur du nuage.

Tous deux vont aux pays lointains.

Là-bas, c'est l'amour et les roses.

Le ciel plus bleu, les lys en fleurs, Le ciel qu'aux jours d'ennui moroses Rêvent tes yeux noyés de pleurs.

Ici qui t'aime? Hélas, personne.

Tous les tiens te sont étrangers.

Et la voix de Mignon frissonne Dans le parfum des orangers.

Mais, engourdi par le bien-être

On dit: „Pas aujourd'hui... demain!"

Et l'on demeure à la fenêtre

Assis devant le grand chemin.

Puis un jour la voix est plus forte, Vite on part, et, les yeux navrés, On s'arrête au seuil de la porte:

Falaise et monts sont effondrés.

Le vieux chemin de la colline S'est écroulé dans le brouillard.

Nos rêves sont une ruine Et pour partir il est trop tard!

[Le Sang des Dietix.) Fècamp, 5 février 1882.

Éros

Debout dans la clarté fulgurante des cimes. Le fier chasseur Éros, le meurtrier des cœurs. Resplendit, flamme pure, au-dessus des abîmes Et lance autour de lui ses traits sûrs et vainqueurs.

Le trait sonne à travers l'immensité sublime Et, sous l'éclat du ciel implacable et moqueur, Une goutte de sang, rouge étoile du crime. Tombe aux pieds nus d'Eros, large comme une fleur.

L'archer cruel sourit. Avec lenteur, farouche,

Il retend son grand arc et les coins de sa bouche

S'ouvrent pleins de mépris. La flèche sifHe encor.

Et le soleil se couche et l'aurore immortelle Se lève, Eros est là dans la gloire éternelle. Sous les gouttes de sang, parmi les flèches d'or.

[Le Sang des Dieux.)

JEAN LORRAIN

Le Crapaud

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