A CHARLES BAUDELAIRE
Comme un crapaud blessé qu'un rayon d'azur lave, Dans une source obscure accroupi, l'œil sanglant, Mon cœur, mon triste cœur, embusqué sous mon flanc, Saigne au fond de mon être où son pus crève et bave.
D'heure en heure éclatant, sa plainte rauque et grave
Déchire le silence et racle en s'étranglant:
Morne il tend au courant glacé l'or purulent
De sa plaie et maudit son poids, lugubre entrave.
Heureux l'homme hardi qui, d'un poing vigoureux Plongeant dans sa poitrine, y prend flasque et séreux Le sinistre reptile et, dans ses doigts, l'écrase!
De son âme embourbée il nettoiera la vase Et le calme emplira son côté vide et creux Comme une eau claire et froide emplit l'or d'un beau vase.
(^La Forêt Bleue: Sonnets mornes^
La Destinée
C'était au pied creusé d'une haute falaise, De bloc pâle, où saignaient, lavés par l'eau de mer, Des longs coraux de pourpre et des roses de chair. A l'horizon sinistre ardait un ciel de braise.
Apre lieu. Pas un cri, pas un oiseau dans l'air; Un éternel couchant, au loin, sur le flot rouge. Et sur le sable, au pied du roc, où rien ne bouge, Les roses de sel gemme et le corail amer.
Portant entre ses bras une tête coupée,
Une forme bleuâtre et d'ombre enveloppée
Surgit, flotte et m'aborde auprès des flots sanglants.
Morne offrande, elle pose entre mes doigts tremblants
La tête humide encor <iu baiser de l'épée,
Et c'est moi que je trouve au fond de ses yeux blancs.
{L'Ombre Ardente^
La Belle au Bois
La belle au bois qu'a réveillée Le beau prince franc Clodomir, A préféré se rend"rmir Dans la ronce et l'herbe mouillée,
Plutôt que vivre et que souffrir.
Au sinistre oubli résignée,
La belle a dit à l'araignée,
„Tisse tes toiles, arraignée,
„ L'ombre est douce à qui va mourir."
Elle a mieux aimé, la charmante.
Reprendre son rêve enivrant
Que vivre en notre âpre tourmente.
Oh! les grands iris odorants.
Les grands iris noirs de ténèbres Au seuil des sept donjons funèbres De la princesse au bois dormant!
{L'Ombre Ardente.)