À LOUIS DUCHOSAL
Roule et tourne dans ton orbite Infime étoile où je suis né, — Étroite terre dont j'habite La glèbe, où mon lot est borné,
Accomplis ta course diurne . . .
Vienne la nuit! — et qu'à mes yeux L'abîme immense et taciturne S'ouvre, empli d'astres radieux!
Qu'à l'horizon le soleil meure, Je veux voir les cieux étoiles, Et de sa terrestre demeure Mon âme au loin veut s'envoler;
Qu'il tribue à l'autre hémisphère Les rayons féconds et brûlants; A leur vive ardeur je préfère Les rais doux des astres tremblants.
Mes yeux sont las du jour solaire, Qui nous voile, à force d'éclat, La majesté du ciel stellaire Et des problèmes d'au-delà.
La nuit seule est auguste et grande; Elle est comme un ten pie sacré.
Où je dépose mon offrande Au vrai Dieu toujours ignoré.
Salut, ô vigile magique Des célestes envoûtements !
Mon âme aspire, nostalgique, Aux âuides des firmaments.
C'est l'heure ambroisienne et bénie ^ Propice au rêve solennel; Comme un Brahme je communie Avec l'Univers e'ternel.
A travers le temps et l'espace, Astres nés d'atomes pareils A ceux de ce globe, où je passe, Je me sens le fils des soleils!
Pétri de leur vieille poussière, Je ne rayonne plus comme eux — C'est vrai — mais dans ma chair grossière S'allume et flambe un autre feu.
Car je pense, j'invente et j'aime!
J'émets donc mieux qu'un rayon vain, J'incarne, m'assure-t-on même.
Un Éon du Verbe divin.
Et cependant je n'illumine Guère plus loin qu'un ver luisant Le sentier sombre, où je chemine En pèlerin au pas pesant;
Car plus je raisonne et je songe.
Plus je perds de vue où je vais, Et dans le doute qui me ronge, Tout me paraît triste et mauvais.
^Étoiles qui guidiez les Mages Vers le bercail d'un Dieu béni.
Agréez mon coeur pour hommages Et guidez-moi par l'infini.
„Vos clartés ont, pour mes prunelles D'être d'un jour, le charme pur Qu'auraient des lampes étemelles.
Au dôme divin de l'azur.
„ Vos radieuses théories Par leur retour perpétuel^ Ont d'arcaniques symétries Et des grâces de rituel.
LÉO BACHELIN
^ Comme les prêtres de Chaldée Que vous avez conduits jadis, Menez-moi d'idée en idée Aux eaux vives du Paradis.
„Au cours bref de mon odyssée Me voici déjà parvenu, Sur l'Océan de la pensée, Aux rivages de l'Inconnu.
„N 'ayant plus ni barques, ni voiles, Plus je sonde au loin l'horizon.
Plus l'aube sans fin des étoiles Eflfraie et trouble ma raison.
„Ma foi d'enfant, je l'ai perdue.
Quand je me suis pris à douter, En déchiffrant dans l'étendue La loi qui vous fait graviter.
„Or, cette norme qui vous mène, Fatalement régit aussi Les destins de la vie humaine Et les décrète sans merci."
Déterminés bien qu'invisibles y Les étoiles^ — mais sans remords ! — Vont leurs chem.ins irrémissibles Ainsi que nous, jusqu'à la mort.
Car j'ai beau chercher dans les astres Des paroles d'éternité.
Je lis encor dans leurs désastres La commune mortalité.
La voûte bleue et sidérale N'est qu'un masque au gouffre béant, Dans lequel l'homme souffre et râle.
Pris du vertige du néant.
^Étoiles qui guidiez les Mî^es Vers l'étable d'un Dieu béni.
Agréez mon cœur pour hommages Et guidez-moi par l'mfiw."
Comment, si le monde évolue, N'a-t-il donc pas, depuis qu'il est, Atteint de forme en forme élue, Enfin son idéal complet ? . . .
En l'éternité les atomes
N'auraient à rien autre abouti
Qu'à ce pauvre monde où nous sommes
Dont le Dieu même est si petit ! . . .
Le progrès qu'on célèbre et vante N'est qu'une inane éclosion Qui, sur la matière mouvante.
Jette un voile d'illusion.
N'est-il dans l'Univers immense Qu'atome et force en mouvement ? . . .
Et faut-il que tout recommence Et se répète incessamment?
Mais mon amour et mes pensées Ne sont-ils que de vains accords Jaillis de mes fibres froissées, Et qui mourront avec mon corps ? . . .
Ne sont-ils pas impondérables Et d'un autre ordre essentiel.
Et dès lors aussi plus durables Que la terre et même le ciel?
Qui sait si la prière athée
Qu'épanche mon cœur anxieux
Ne pèse pas, en sa portée.
Plus lourd qu'un soleil dans les cieux.
Je voudrais croire que l'Idée Subsiste, quand le corps périt, Et s'en va, du verbe évadée.
Grandissant d'esprit en esprit;
Et qu'en méditant à cette heure, Je crée et sème en l'Univers Un rêve de plus qui demeure Flottant dans l'éternel Éther!
RAYMOND DE BORRELLI
Bibliographie. — Sursum corda/, poème couronné par l'Académie française (1885); — Rana, poésies, ouvrage couronné par l'Académie française (A. Lemerre, Paris, 1887) [e'pîcïsé'l't — Arma (A. Lemerre, Paris, 1890); — Alain Chartîer, pièce en un acte et en vers, représentée sur la scène du Théâtre- Français ; — Le Jongleur, poème couronné par l'Académie française (1894); — Rimes d Argent (A. Lemerre, Paris, 1894); — La Fonte du Perse'e, poème couronné par l'Académie française ; — Dactyles ; — In Memoriam ; — Avant le silence, œuvres posthumes (A. Lemerre, Paris, 1906).
Le vicomte Raymond de Borrelli, né en 1837 au château du Taillan, près de Bordeaux, mort en 1906, était le fils du général Charles de Borrelli, petit-fils du lieutenant-général ancien pair de France, et, par sa mère, du marquis de Bryas, ancien maire et député de Bordeaux.
Sorti de Saint-Cyr en 1858, il fut blessé et décoré à Solférino à vingt et un ans.
En 1870, il fit la campagne dans l'armée de Metz, et en 187 1 prit part au second siège de Paris.
En 1872, il épousait Mlle Gabrielle d'Angosse, fille aînée du marquis d'Angosse, puis, en 1874, quittait le service militaire.
Nommé en 1875 lieutenant-colonel commandant le 18© bataillon territorial de cavalerie à Bordeaux, il reprit en 1883 du service dans la Légion étrangère, comme capitaine au titre étranger, et partit pour l'Algérie, puis pour le Tonkin, où il fut cité deux fois à l'ordre de l'armée.
Ayant refusé deux fois le quatrième galon, le vicomte de Borrelli fut en 1888 et 1889 capitaine en Algérie, au 3e Zouaves, puis renommé lieutenant-colonel dans l'armée territoriale.
Dès 1885, il avait envoyé au concours biennal de poésie de l'Académie française son poème Sursum corda /, qui fut
couronné sur la proposition d'Alexandre Dumas fils, rapporteur du concours. L'illustre académicien voulut écrire lui-même la préface à^ Alain Chartier^ délicieuse pièce en uu acte et en vers, représentée avec un brillant succès à la Comédie Française (1891).
Raymond de Borrelli a publié successivement: Rana (1887), Arma (1890), Rimes d Argent (1894), où l'on trouve Le Jongleur^ qui lui valut pour la seconde fois le grand prix biennal de poésie de l'Académie française, La Fonte du Perse'e, qui le lui fit décerner pour la troisième fois, et que l'on retrouve dans les Dactyles.
Les œuvres posthumes du vicomte de Borrelli ont paru en 1906 sous le titre: Avant le Silence.
RAYMOND DE BORRELLI
Le Jongleur
(vins SIÈCLE.)