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LE MARCHÉ

Rayons de soleil d'or trouant par échappées Trente platanes roux, aux feuilles découpées Comme des fers de lance ou bien des fleurs de lis, Qui font une jonchée à des cailloux polis ; Un grand fourmillement de joie et de lumière. Un automne imprégné de saveur printanière. Mille sons éclatants et mille bruits joyeux; Des tas de fruits rangés pour le plaisir des yeux:

Aulx odorants, oignons, pimpantes chicorées Emmêlant leur frisure aux cheveux des poirées. Des bottes de radis roses et violets, Carottes en habits rouges aux verts collets, Céleris cannelés et courges entr'ouvertes Éclatant au milieu de choux aux feuilles vertes ; La pomme, fruit normand confit dans sa douceur, Dont le visage est plein de taches de rousseur; Près de la pomme d'or la poire, sa compagne. Qui semble une bouteille; un souvenir d'Espagne, La grenade, qui saigne ainsi qu'un fruit vivant; La noix aux tons bistrés qu'a fait tomber le vent; La châtaigne plus brune encore; le pois chiche. Comme un pauvre honteux à la table du riche, Assis parmi les fruits ; l'orange, le citron Dans son nid de papier caché comme un poltron; La nèfle qui se glisse à côté de l'arbouse Comme une sœur modeste auprès d'une jalouse;

Des pantins consternés aux yeux décolorés,

Des miroirs de deux sols dans des cadres dorés.

Des petits pains du jour, des gâteaux de la veille,

Des bonbons surannés qu'on a mis en bouteille;

Des images pendant sous des auvents de bois,

Avec inscription portant en deux patois,

Espagnol et français, le nom de quelque apôtre,.

L'orthographe de l'un ayant déteint sur l'autre;

Des lacets, des rubans, des bonnets à pompons,

De l'étoffe rayée à faire des jupons.

Des choses qu'on ne voit que dans les inventaires;

Puis de tous les auvents, de tous les éventaires

Sortant et se croisant, des appels aux chalands.

Des propos goguenards et des propos galants;

Parmi les quolibets dans la foule ahurie

Se faufile un joueur d'orgue de Barbarie

Qui ne regarde rien et joue en trémolo

La valse du Trouvère avec les pieds dans l'eau.

L'eau qui mouille les pieds de ce joueur morose Tombe d'une fontaine en marbre blanc et rose Que couronne un Neptune armé de son trident. Dieu fantasque, perdu dans le feuillage ardent Et qui sur tous ces fruits qu'on vend ou qu'on achète Fait l'effet de brandir une énorme fourchette;

GUSTAVE LE VAVASSEUR

Sa bouche a l'air de rire en disant quos ego, Et ses pieds courroucés dansent le fandango; L'artiste qui trouva ce dieu-là dans l'argile A sa façon sans doute interprétait Virgile ; L'un fait une médaille et l'autre un mascaron, Il n'est pas défendu de traduire Scarron.

Tout ce fouillis, ce bruit, ces odeurs, cette sève

Qui monte aux yeux, parcourt les veines, est-ce un rêve?

Est-ce un dessin perdu de quelque vieux Flamand ?

Un moderne tableau réaliste qui ment ?

Une étude de mœurs faite en robe de chambre?

Non : c'est ce qu'un matin du vingt-quatre novembre

Mil huit cent soixante-un, j'ai vu, senti, touché,

A Carcassonne sur la place du marché.

[Œuvres cJioùies : Fantaisies.)

Dans une Bibliothèque Normande

O mes aïeux, petits poètes d'autrefois, Elèves dissipés d'une classe enfantine.

Côte à côte rangés derrière la vitrine, Caennais, Alençonnais, Rouennais et Virois,

Moineaux des villes, geais et rossignols des bois. Doux gosiers emmiellés d'élégance latine. Gorges de biberons que le cidre lutine. Caquetez, gazouillez, chantez tous à la fois.

Quel concert varié de pipeaux et de lyres ! Quel merveilleux fouillis de larmes et de rires. De refrains solennels et de chants familiers.

De pastorale tendre et de satire acerbe! Vive la liberté! — Taisez-vous, écoliers! Silence, polissons! j'entends venir Malherbe!

[Œuvres choisies.)

ALFRED BUSQUET

Bibliographie. — Le Poème des Heures (1854); — La Nuit de Noël (1861) ; — Représailles (Alphonse Lemerre, Paris, 1872); — Poésies^ première série (Hachette, Paris, 1884); — Poésies, deuxième se'rie (Hachette, Paris, 1884); — La Come'die du Renard, comédie en prose (Hachette, Paris, 1885); — Monsieur le Duc, comédie en prose (Hachette, Paris, 1885); — Londres fantastique, études (Hachette, Paris, 1885); — Le Triomphe de l'Amour, drame en trois actes et en vers (Hachette, Paris, 1885).

Alfred Busquet a collaboré à V Artiste, à V Illustration, à la Revue de Paris, à la Gazette des Beaux-Arts^ etc.

Alfred Busquet, né le 19 décembre 18 19, mort en 1883, débuta dans les lettres en 1843. Lié avec toute la jeunesse romantique, il fut le camarade, l'ami, de Murger, de Paul de St.Victor, d'Arsène Houssaye, de Flaubert, de Théophile Gautier, de Paul Meurice, d'Auguste Vacquerie, des fils de Victor Hugo, et de Gérard de Nerval. Plus tard vinrent se joindre à ses jeunes amitiés brillantes, celle d'Edgar Quinet et celles plus illustres encore de Victor Hugo, d'Alfred de Musset et de Lamartine.

La vie d'Alfred Busquet se passait au milieu des poètes, des lettrés. Il collaborait à V Artiste, à V Illustration, à la Revue de Paris, à la Gazette des Beaux-Arts, mais il ne songeait pas à publier quelques-unes de ses meilleures œuvres. Après avoir donné Le Poème des Heures (1854), La Nuit de Noël (1861), Représailles (1872), il ne publia plus rien.

Ce fut seulement après sa mort qu'une main amie réunit ses dernières œuvres : deux volumes de Poésies, qui contiennent toute sa vie, un drame en vers : Le Triomphe de l'Amour et deux comédies en prose : La Comédie du Renard et Monsieur le Duc.

ALFRED BUSQUET

Alfred Busqué t écrivait pour les lettrés, les délicats; il se livrait peu dans ses vers. Maxime Gaucher a dit de lui, dans la Revue Bleue :

„ L'homme ne se livre pas tout entier par des confidences comme en font certains poètes, — confidences qui sont des confessions générales; — il se laisse deviner. A travers les voiles discrets, on entrevoit une nature tendre, rêveuse, quelque peu indécise, et faite pour la contemplation plus que pour l'action. Le poète a cette physionomie particulière qu'il est tour à tour de toutes les écoles sans s'être enrégimenté dans aucune. Tantôt c'est un classique pur, tantôt un héritier de Chénier, tantôt un romantique hardi; à de certains moments on dirait un parnassien. Est-ce éclectisme ? Non. Il n'a pas tenté de fondre en une seule nuance les couleurs des différents drapeaux; il a été toujours lui-même en étant tour à tour celui-ci et celui-là ; il a suivi la fantaisie et obéi à l'inspiration du moment. Ce qui donne cependant une certaine unité à ces pages si diverses de ton et d'allure, c'est qu'on y sent toujours comme une senteur d'antiquité, alors même qu'elles sont à la mode du jour. Alfred Busquet était un adorateur fervent des littératures anciennes, et il s'en était si fortement imprégné qu'il en portait avec lui le parfum sans y songer. C'est ainsi qu'il était chrétien et païen tout ensemble, mêlant aux Apôtres Sémélé, Procris, les Naïades et les Dryades. Ses vers font à la fois envier l'homme et apprécier le poète."

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ALFRED BUSQUET

Chanson des Alpes

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