PETITE CHRONIQUE
( Extraits )
On me demande une chronique, et l’on me dit de m’inspirer de la chute des feuilles. Ce sujet ne me va pas. Qu’elles soient vertes ou rouges, sur les rameaux des arbres, ou que, jaunes et desséchées, elles soient emportées par le vent, les feuilles ne me disent plus rien.
Et pourtant, que d’attraits je trouvais autrefois dans la chute des feuilles et la pâle Automne, comme parlait Delille ! C’est en foulant aux pieds les feuilles jaunes tombées des grands arbres, que, tout enfant, je me surpris un jour rêvant d’un orchestre aux mille timbres variés, que je dirigeais avec une exaltation, une furie inexprimables. Les pauvres feuilles mortes, je les refoulais, je les frappais de mon pied brutal que le rythme commandait ; je broyais leurs nervures flétries ; et pourtant c’étaient elles qui faisaient vibrer si étrangement mon âme et qui la jetaient dans cette ivresse musicale que je n’oublierai jamais !
Les feuilles mortes me rappellent encore une après-midi délicieuse que je passai, bien des années
plus tard, au Petit Trianon, à Versailles. Je venais d’assister à une séance du procès de Bazaine, l’infortuné général que j’avais vu gardé par des soldats, et je me reprochais presque de tant jouir de la liberté, du soleil clair et doux, de l’air pur chargé de ce parfum particulier qui est un des charmes des beaux jours de l’automne.
Les feuilles mortes de Versailles furent les dernières dont je compris un peu le poétique langage.
V’ià l'automne qu’est arrivé,
Tous les voyageurs vont monter !
Il faut être Canadien pour comprendre ce que ce mot « voyageur » veut dire ici.
J’ai tenu les « forestiers » et les « voyageurs » pour de rudes mais admirables natures, jusqu’à ce qu’un poète, M. LeMay, soit venu rompre le charme en les montrant sous un jour extrêmement défavorable.
M. J.-C. Taché, un prosateur, les avait poétisés; M. LeMay, un poète, les a découronnés sans façon et les a représentés comme des types plus que vulgaires.
Les grands bois, les lacs immenses, les rivières pleines d’abîmes et de mystères, le vent du soir, les horizons infinis, est-ce que tout cela ne disait rien à l’âme de nos intrépides voyageurs ? On me dit que M. LeMay est dans le vrai, mais qui me rendra le forestier poétique et presque dévot de M. Taché ?
Il ne faut pas confondre le voyageur traiteur avec le voyageur homme de chantier.
M. LeMay n’a parlé que de ce dernier.
Il y a quelques années, un touriste français, M. le comte de Turenne, visita le Nord-Ouest canadien, et, dans un récit qu’il fit de son voyage, il exalta le courage des Franco-Canadiens, les premiers pionniers de ces vastes et lointaines solitudes. Il nomma plusieurs de ces hardis coureurs de bois, entre autres le « célèbre René », qui donna son nom, disait-il, à une rivière et à un lac magnifiques, etc., etc. A quelque temps de là, lord Dufferin, au début d’un voyage au Nord-Ouest, payait, lui aussi, son tribut d’éloges aux anciens « voyageurs » canadiens, et, dans un discours officiel, il faisait, sur la foi du comte de Turenne, une mention spéciale du « célèbre René. » Or, en avançant vers l’Ouest, le noble lord arriva au Lac à la Pluie, Rainy Lake, et il apprit avec consternation que c’était le même lac que le comte de Turenne avait appelé lac René! . . .
De René, coureur de bois, il n’y avait pas plus de trace que sur la main !...
Cependant le discours du gouverneur-général était imprimé, et le « célèbre René » offert à l’admiration des Canadiens de notre siècle et de tous les siècles ! Que faire ? En homme d’esprit, le distingué touriste signala lui-même son erreur et en rit tout le premier.
Et voilà comment on écrit l’histoire !
Je tiens cette anecdote de lord Dufferin luimême, le fin diplomate qui, de son ambassade de Byzance, ou Stamboul, ou Constantinople, comme vous voudrez, fait aujourd’hui la pluie et le beau temps dans le ciel de la politique orientale.