THOMAS CHAPAIS
{Les Conférenciers de Québec — 1883)
M. Chapais sera peut-être surpris d’apprendre que je le connais depuis assez longtemps. Lorsqu’il vint à Québec pour y commencer ses études de droit, il était déjà relativement fort instruit. Il avait lu des centaines de volumes, depuis les récits du chanoine Schmid jusqu’aux discours de Donoso Cortès et aux conférences du Père Lacordaire ; depuis le Robinson Crusoé de Daniel de Foë jusqu’aux tragédies de Shakespeare, à la Divine' Comédie du Dante et à la Messiade de Klopstock.
Je le voyais quelquefois, dans la bibliothèque du Parlement, feuilletant des ouvrages de critique littéraire et les journaux politiques canadiens, et ornant sa mémoire de mille connaissances variées.
Je crus m’apercevoir qu’il était d’une extrême sensibilité. Le connaissant peu, j’aurais pu le croire atteint de ce mal littéraire que j’appellerais volontiers le lamartinisme. Je me serais trompé.
Il éprouvait simplement cette souffrance indéfinissable que ressentent les âmes d’élite au contact des premières réalités de la vie.
Mais le jeune étudiant savait où puiser la force dont il avait besoin, et, peu de temps après, l’ado-
lescent d’hier, dégagé de ces légères atteintes de mélancolie, se montrait plein de virilité dans des écrits dignes d’un homme mûr, en même temps qu’il devenait, dans la vie intime, plus écolier que jamais.
Car il y a deux individualités bien distinctes chez M. Chapais : il y a l’écrivain érudit, correct, éloquent, l’ami sûr, le confident discret ; il y a aussi le boute-en-train, tantôt rieur, tantôt d’un sérieux comique, vrai collégien en rupture de 'pensum.
L’histoire et la littérature sont l’objet de ses études de prédilection ; mais il peut facilement écrire, en quelques minutes, un premier-Québec sur la politique canadienne.
Le jour où il voudra faire usage du diplôme que lui a conféré l’Université, il sera excellent avocat : je n’en veux pas d’autre preuve que le procès en règle qu’il a fait l’autre soir à M. B. S., — -ce bon zigue qui a perdu sa réputation de fouilleur inoffensif, — et la manière dont il a tiré parti des pièces de son dossier.
Il appartient à cette classe d’hommes qui peuvent avec une égale facilité traiter une question d’art ou une question politique, écrire une élégie ou rédiger un factum.
Lord Beaconsfield, on le sait, était aussi distingué comme romancier que comme homme d’Etat : M. Chapais, qui n’a jamais fait, ou du moins écrit
de roman, et qui ne sera jamais non plus premier ministre de l’impératrice des Indes, a cependant quelque chose de l’éclectisme de l’illustre lord.
Notre jeune littérateur a donné sa première conférence le 31 mars 1880, au Cercle catholique, dans cette modeste salle, si favorable aux débutants, où les hommes à bonnes intentions sont toujours sûrs de trouver un auditoire indulgent et sympathique.
La salle était littéralement comble. De vieux amis de l’homme politique éminent dont le jeune conférencier portait le nom, occupaient les premières places. Le pauvre débutant était d’unp pâleur extrême et semblait prêt à tomber en défaillance.
A peine eut-il prononcé quelques phrases qu’il s’opéra chez lui une réaction qui le sauva ; et je puis dire que jamais auditoire ne fut plus subjugué, plus entraîné, plus enthousiasmé que l’auditoire qui l’applaudit ce soir-là.
Ceux qui n’applaudissaient pas essuyaient leurs larmes.
M. Chapais jouira-t-il jamais d’un pareil succès à l’avenir ? Il est permis d’en douter. Il avait pour lui, en cette circonstance, des avantages qui sont déjà en partie disparus: son extrême jeunesse, le charme qui s’attache à tout ce qui est nouveau et imprévu, et cette sorte d’ivresse qu’éprouve l’hom-
me qui se révèle à lui-même, qui se reconnaît du talent pour la première fois.
Cette conférence du 31 mars 1880 a été publiée dans le Courrier du Canada, sous le titre : «La nationalité canadienne-française. »
Un travail d’un tout autre genre, intitulé : «Classiques et Romantiques,» fut donné, comme conférence, l’année suivante, devant l’Institut canadien, et chacun se rappelle la grande érudition littéraire et la merveilleuse justesse d’appréciation que contient cette oeuvre aussi élégante que solide.
M. Chapais est doué d’une mémoire étonnante et d’un jugement sûr : deux choses qui se rencontrent rarement. Il a publié plusieurs articles bibliographiques remarquables, et il a aussi écrit, sous la signature d’Héraclite, des articles de polémique dans lesquels il a roulé parfaitement le notoire Cyprien, de la Patrie.
Les cinq ou six entretiens que M. Chapais a donnés sur Louis Veuillot et son œuvre, au Cercle catholique, étaient improvisés. Sans manuscrit, sans notes à peine, il a parcouru la vie du grand écrivain catholique, et nous a fait connaître, par le menu, les hommes et les choses de la société française, — société religieuse, politique, littéraire
et artistique, — de tout un demi-siècle ! Il a traité son sujet avec un tact extrême et s’est parfois élevé jusqu’à la véritable éloquence.
M. Thomas Chapais, malgré l’abondance relative de ses productions, n’a pas encore dépassé la période des débuts, et on ne saurait dire jusqu'à quel point il pourra apporter de la variété dans ses écrits comme dans ses discours. Ce qui est certain, c’est qu’il est admirablement doué ; et je puis ajouter qu’aucun jeune homme, dans Québec, n’est plus que lui justement et universellement estimé. A l’heure présente, il étudie plus particulièrement l’histoire du Canada, me dit-on-, et cela aux sources mêmes de l’histoire, ainsi que doit le faire un homme de sa valeur, (l)
Quel immense champ nos annales historiques n’offrent-elles pas à la littérature! Questions de religion, de philosophie, d’art militaire, d’ethnologie, de linguistique, d’hydrographie, de sciences naturelles, d’économie, de politique, de statistique : il y a de tout cela dans notre histoire nationale. L’héroïsme français et catholique s’est déployé avec un éclat incomparable sur les
(l) M. Thomas Chapais est devenu l’auteur de plusieurs ouvrages historiques très remarquables. Il est conseiller législatif depuis 1892 et sénateur depuis le 31 décembre 1919.
bords de notre Saint-Laurent et de nos grands lacs : aussi la poésie, la peinture, la statuaire, la musique n’ont-elles qu’à ouvrir nos admirables annales pour y trouver, à chaque page, des sujets d’inspiration.
Quel beau tableau il y aurait à peindre, par exemple, sur l’arrivée de la Mère Marie de l’Incarnation à Québec ! Variété dans les costumes, dans les attitudes, dans les expressions .... Des religieuses ursulines, des religieuses hospitalières, baisant le sol qu’elles foulent pour la première fois ; madame de la Peltrie; l’illustre chevalier de Montmagny en tenue officielle ; des ecclésiastiques (le P. Paul Lejeune et le P. Vimont) ; des officiers militaires et civils ; des bourgeois et des soldats; des Sauvages ; des femmes, des enfants .... Europe et Amérique ; blancs et cuivrés ; civilisation et barbarie ; croix et tomahawk .... Le paysage de Québec !
Et la défense du fort de Verchères par une jeune
fille ! . Et les exploits sur terre et sur mer
de l’intrépide d’Iberville !. . . . Et Marie-Madeleine de Repentignv, allumant, dans le monastère des Ursulines, la lampe qui y brûle depuis un siècle et demi ! .
Pour donner de la vie et de la valeur à la littérature canadienne, il faut trois choses : 1 °. Que ceux qui ont le talent d’écrire écrivent dans le meilleur
français possible; 2°. Qu’ils écrivent le pluschrétiennement possible ; 3° Qu’ils écrivent sur des sujets canadiens, autant que possible.
Un homme d’esprit disait, il y a une dizaine d’années, que la littérature canadienne était comme une bonne fille à l’air un peu commun. Depuis ce temps, la province de Québec a fait des progrès ; on y a construit des chemins de fer et publié des livres, et la «bonne fille» prend quelquefois des airs de grande dame qui la font ressembler à sa mère. Il faut dire aussi que son écrin s’est enrichi, depuis un certain temps, de plus d’un joyau précieux. Sans doute, il y a des écrivains qui lui offrent pantois des bijoux qui sentent un peu le cuivre ; mais lorsque c’est un Chauveau, un Taché, un Routhier, ou même un débutant comme M. Chapais qui lui rend hommage, elle reçoit ordinairement une perle fine ou un diamant dont elle se pare avec fierté. C’est alors qu’elle ressemble à sa mère.
Qu’elle paraissait noble et belle, cette pauvre fille délaissée de la littérature française du dix-septième siècle, lorsque M. Chapais, l’autre soir, à l’Institut, s’écriait : «Ne l’oublions jamais, messieurs, nous sommes des descendants de héros ; et quelque lourd que soit l’héritage de gloire qu’ils nous ont laissé, nous devons le porter fièrement. Le sol que nous foulons est un sol sacré. Tous les lieux qui nous entourent, Lévis, l’Ile d’Orléans,
Montmorency, Beauport, Ste-Foy, les plaines cl’ Abraham, tous ces lieux ont été arrosés du sang généreux de ces hommes vaillants qui furent nos pères. Là nos pères ont lutté, là ils ont souffert, là ils sont morts pour nous léguer la liberté et l’honneur. Tâchons donc de marcher sur leurs traces, et allons de temps en temps puiser dans le récit de leurs grandes actions les hautes leçons de vertu, de dévouement et de patriotisme qui nous permettront de conserver toujours la liberté sans entraves et l’honneur sans tache.»
Continuez, M. Chapais ! Vous avez le talent et vous avez la foi ; nos annales historiques vous sont déjà familières, et déjà elles vous ont inspiré de belles pages, de nobles travaux. Votre ambition est de faire aimer ce qui vous est cher, ce qui est vraiment digne d’être aimé ; c’est là la bonne ambition, l’ambition permise.
Travaillez ! Il est des gens qui s’imaginent que lorsqu’un homme possède ce don précieux qui s’appelle le génie, il lui suffit de prendre la plume ou d’ouvrir la bouche pour produire des chefs-d’œuvre. Il faut autre chose : il faut du travail.
Le génie, c’est l’étincelle sans laquelle le foyer ne s’allumera pas ; mais, si on néglige de lui donner de l’aliment, que deviendra l’étincelle ?
L’âge n’éteint pas la flamme chez celui qui travaille. Il y a à peine quelques mois, M. J.-C. Taché
écrivait l’épilogue des Sablons, un petit chefd’œuvre, et il vient de publier des articles qui font voir qu’il n’a rien perdu de son immense talent de polémiste.
A quatre-vingts lieues l’un de l’autre, sans s’écrire, sans se concerter en aucune façon, paraît-il, MM. Taché et Chapais protestent en ce moment contre un écrit extrêmement regrettable. Nos pères dans la foi ont été attaqués : Joyeuse et Durandal sont sorties simultanément du fourreau !
Ah ! si, chacun dans sa sphère, tous les hommes bien pensants avaient cette vaillance, comme les farceurs de la brochure et du journal passeraient mal leur temps !
N. B. — Dans une notice biographique sur l’honorable M. Thomas Chapais, parue dans la Nouvelle-France de janvier 1911, Ernest Gagnon rééditait quelques fragments de l’étude qui précède et y intercalait une lettre, — devenue du domaine public, grâce à l'heureuse indiscrétion d’un ami, — et qui date de cette époque où «Joyeuse et Durandal» sortaient simultanément du fourreau.» Nous croyons qu’il sera particulièrement intéressant de la retrouver ici :
Ottawa, 2 avril 1883.
«Intime.
«M. Thomas Chapais,
«Québec.
«Bien cher M. Chapai8,
«Merci de vos bonnes paroles. Sachons aimer la vérité et nous passionner pour le bien. Moi, je m’en vais :
la douleur finira par me subjuguer ; beaucoup d’autres lutteurs des bons combats vieillissent aussi : c’est à vous jeunes gens, de reprendre la lutte ; exercez-vous au métier des armes de la pensée. J’ai peur du trop de compliments pour les jeunes gens ; cependant il faut encourager les membres de la milice du bien : recevez donc avec humilité la petite confidence que je vais vous faire. De toute la génération qui pousse et qui compte beaucoup de beaux et bons talents, c’est vous qui me donnez le plus d’espoir.
«Si ma plume valait le prix que vous semblez y attacher, et que, sur mon ht de mort, j’eusse à la passer à quelqu’un, je vous dirais : — Prenez.»
«Avec estime,
«Tout à vous,
«J.-C. Taché.»