‹ Nouvelles pages choisies. --Chapitre 16 sur 25 · LES «DISCOURS ET CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

LES «DISCOURS ET CONFÉRENCES

DE M. CHAPAIS (Juin 1898)

Voilà un noble livre, — noble par la pensée, par le sentiment et par le style. L’auteur, l’honorable M. Thomas Chapais, a tenu amplement les promesses que son précoce talent donnait au public instruit de Québec dès l’année 1880.

Aux premières pages de ce volume se trouve une conférence d’un souffle si puissant et de si grande allureque j’ai eu la curiosité de consulterles journaux du temps pour me rendre compte de l’effet que, débitée devant un auditoire populaire, elle avait dû produire. Voici ce que j’ai lu dans le Canadien du 1er avril 1880 :

La soirée d’hier fera époque dans les annales du Cercle catholique. Le jeune conférencier qui en a fait les frais était à son début; mais nous n’exagérons rien en disant que, du premier coup, il s’est placé au rang de nos meilleurs orateurs.

M. Thomas Chapais a de la diction, du savoir, de l’idée, de la chaleur, de la foi, et il n’a que vingt-deux ans. Il est facile de prédire qu’il devra jouer un rôle important dans notre société.

Nous félicitons le Cercle catholique d’avoir eu les prémices du talent de M. Chapais, et nous félicitons le conférencier d’avoir débuté dans un milieu si bien fait pour le comprendre et pour le seconder dans l’avenir.

Comme le comte Albert de Mun, c’est devant un auditoire populaire que le conférencier canadien a fait ses débuts ; c’est dans l’humble salle d’un « cercle catholique » qu’il a commencé à s’habituer au son de sa voix élevé au diapason du discours.

L’année suivante, M. Chapais paraissait devant le publicplus exigeant de l’Institut canadien de Québec, et il y donnait une conférence sur les classiques et les romantiques dans laquelle il révélait à son auditoire absolument captivé une érudition littéraire et un talent qu’on ne lui connaissait pas.

Citons ici le début de cette conférence. M. Chapais y parle de Lamartine dans une prose voisine de la poésie et qui a quelque chose des strophes mélodieuses du grand poète :

C’était en l’année 1816, au début de la seconde Restauration. Une marquise du noble faubourg recevait chez elle l'élite de la société parisienne. Portant l’un des plus beaux noms de France, elle brillait au premier rang de ces patriciennes dintinguées par leur intelligence autant que par leur position sociale, qui, dans le monde et dans la conversation, tenaient le spectre du bon ton et du langage poli.

La réunion était nombreuse et choisie. Il y avait là des ambassadeurs, des hommes d’Ftat célèbres, des orateurs dont la voix éloquente avait de l’écho en Europe, des écrivains pour qui la réputation allait bientôt faire place à la gloire, des femmes élégantes et spirituelles devant lesquelles s’inclinaient toutes ces illustrations, obéissant à ce charme délicat et tout-puissant qui semble, Mesdames, devoir être toujours et partout votre gracieux apanage. La beauté souriait au talent, l’esprit donnait la réplique au génie, les parures étaient pleines de fraîcheur et d’éclat, les fleurs, les parfums, l’harmonie, les lumières étincelantes, tout concourait à faire de la soirée de Madame la marquise une de ces fêtes magnifiques qui reposent des luttes extérieures et enchantent l’imagination.

A un certain moment cependant les causeries s’interrompirent, l’orchestre devint muet, il se fit un grand silence, et un jeune homme d’une physionomie intelligente et d’ime tournure aristocratique, acquiesçant à la demande de la reine du logis, s’appuya sur le marbre de la cheminée pour faire face à l’auditoire recueilli, et laissa tomber de ses lèvres les vers suivants :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges Jeter l’ancre un seul jour ?

O lac ! l’année à peine a fini sa carrière,

Et près des bords chéris qu’elle devait revoir,

Regarde, je viens seul m’asseoir sur cette pierre Où tu la vis s’asseoir.

Et le jeune homme continua cette pièce, que tout le monde sait par cœur, jusqu’à la dernière strophe :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu’on entend, l’on voit et l’on respire,

Tout dise : ils ont aimé !

Alors, au milieu des applaudissements qui éclataient de toutes parts, un des auditeurs s’avançant avec empressement vers le poète, lui dit en lui serrant la main : « Qui êtes-vous donc, vous qui nous apportez de tels vers ? » Cet interlocuteur enthousiaste, c’était M. Villemain, et le poète, inconnu jusqu’à ce moment, mais dont la renommée allait bientôt rayonner d’un éclat radieux sur la France et sur le monde, c’était Alphonse de Lamartine.

Il n’était pas surprenant que cette immortelle élégie le Lac, allât droit à l’âme de la société française. C’était une poésie nouvelle que M. de Lamartine apportait au siècle nouveau, et cette poésie était une révélation. Intime, mélancolique, prenant sa source au plus profond de l’être humain, elle répondait merveilleusement à l’état des générations nées à la fin du dix-huitième siècle, ou avec le dix-neuvième. Elle était l’explosion de tout un monde de sensations, de rêveries, d’aspirations et de désirs ; elle donnait une voix à cette soif de l’idéal qui tourmentait alors la jeunesse française. Et chacun, en entendant cette langue colorée, chaude et pleine d’harmonie, se disait à soi-même : ah ! oui, cela est vrai, cela est vivant, cela est moderne ; voilà enfin ma poésie et voilà mon poète.

Après ce hors-d’œuvre tout à fait dans le genre romantique, M. Chapais entre en matière et fait une étude rapide de la littérature française, depuis son éclosion dans les chants des trouvères, qui parlaient la langue d’oil (oui), comme les troubadours

parlaient la langue d’oc, les trovatori la langue de si, et les minnesingers la langue de ia, — jusqu’à la période des écrivains du siècle de Louis XIV ; puis de cette période à celle du romantisme ; puis enfin de l’ère des romantiques à l’époque actuelle, «où le romantisme est traqué à son tour par le naturalisme brutal. »

Il y a une surprenante maturité de talent dans cette conférence intitulée : Classiques et Romantiques. Les jugements y sont portés dans des termes clairs, justes, toujours distingués, qui ne laissent aucune place à l’hésitation ; l’anecdote et l’incident y coudoient le fait historique ; les cita- , tions heureuses, le trait, la période, le coup d’aile s’y succèdent comme les figures d’un kaléidoscope et tiennent le lecteur constamment sous le charme.

Cette étude littéraire, qui est presque aussi une étude historique, devrait être entre les mains de tous nos jeunes humanistes.

On trouverait aussi dans plusieurs autres parties des Discours et Conférences de M. Chapais de belles pages à apprendre par cœur et à déclamer : pages très françaises par le style et la pureté de l’expression, très canadiennes par le souffle patriotique et national, très fortifiantes aussi par l’élévation des sentiments et l’affirmation des pricipes chrétiens.

Celles que l’auteur a intitulées : L’art de bien

dire et Pamphlétaires et Satiriques suffiraient, à elles seules, à faire du volume de M. Chapais un ouvrage précieux.

L’érudition de l’orateur se retrouve un peu partout, et spécialement dans sa vibrante conférence sur la bataille de Carillon, son discours (compliment) au comte de Paris, son grand discours des fêtes colombiennes, et la gracieuse « adresse » présentée, au nom du Cercle catholique, aux membres de la famille du héros de Sainte-Foy.

Cette « adresse » rappelle les inoubliables fêtes de la fin du mois de juin 1895, l’inauguration de la statue de Lévis qui orne la façade principale du Palais législatif, et la visite à Québec du marquis et de la marquise de Lévis, du marquis et de la marquise de Nicolay, du comte et de la comtesse de Hunolstein et de la jeune et infortunée comtesse Henriette d’Hinnisdal. Il règne dans cette pièce un goût très sûr et une éloquence aussi vraie que facile.

. Héritiers et descendants de Lévis — dit M. Chapais en s’adressant au marquis de Lévis et au marquis de Nicolay — vous êtes des nôtres ; durant les jours épiques de 1758, de 1759 et de 1760, vous étiez ici au champ d’honneur dans la personne de votre grand aïeul; nos souvenirs sont donc vos souvenirs, nos malheurs sont vos malheurs, et vos gloires sont nos gloires. Vous pourrez parcourir d’un oeil assuré les pages de nos historiens et de nos

poètes : le reproche ne vous y atteint pas et la reconnaissance enthousiaste est votre seul partage.

Soyez les bienvenus parmi nous, messieurs, et ne vous étonnez pas que votre présence produise une si vive émotion. Elle rajeunit pour ainsi dire, de plus d’un siècle et quart, le Canada français. Elle donne comme une figure et une réalité vivantes au fantôme aimé du passé.

... .Le 28 avril 1760, ce que le héros de Sainte-Foy semait de sa main victorieuse, dans les sillons historiques deux fois rougis et fécondés du sang des braves, ce n’était pas la mort, c’était la vie ; c’était autre chose que des cadavres de soldats, de miliciens et de sauvages, c’étaient la foi, 1 honneur et la liberté d’un peuple. Semence généreuse dont notre siècle a vu mûrir les immortelles moissons, et qui a fait de Lévis plus que le héros du passé, le sauveur de l 'avenir .

Que sommes-nous maintenant par rapport à la France ? M. Chapais va le dire au chef de la famille de Lévis :

Votre nom, M. le marquis de Lévis, est l’un des plus puissants anneaux de la chaîne qui nous unit à la France. Loyaux sujets et sujets heureux de l’Angleterre, nous n’en conservons pas moins l’amour de la noble nation qui nous a enfantés à la civilisation et à la foi chrétiennes. Et, durant votre séjour parmi nous, notre fierté et notre joie seraient que vous eussiez un peu l’illusion de la patrie française. Autrefois nous étions la Nouvelle-France. On nous dit que les rôles sont changés, que la France nouvelle est en Europe et que la vieille France est ici. Nous acceptons volontiers cette interversion et nous consentons

à être, en Amérique, la vieille France. Non pas, sans doute, au point de vue de ces formes sociales et politiques qui sont susceptibles de modification suivant l’action du temps et la marche des siècles, mais nous consentons à être la vieille France par ce qui constitue surtout l’âme d’un peuple ; par la foi, par l’attachement aux institutions religieuses et nationales, par la fidélité aux antiques traditions qui ont fait la force et la grandeur de la fille aînée de l’Eglise.

Cette France-là, Messieurs, cette France chrétienne qui est la nôtre, nous savons qu’elle vous compte parmi ses plus illustres représentants. Et c’est un titre de plus que vous avez à la respectueuse sympathie du Cercle catholique de Québec, dont tout le programme et toute l’ambition sont de marcher de loin sur les traces des œuvres analogues que des catholiques éminents ont fondées dans votre pays.

Après avoir dit adieu au marquis de Lévis et au marquis de Nicolay, l’orateur ajoute :

Nous vous remercions cordialement de la visite que vous avez bien voulu nous faire avec les personnes distinguées qui vous accompagnent. Et nous vous prions de croire que ce jour comptera, pour notre société, comme l’un de ces jours fortunés que les anciens marquaient d’une pierre blanche afin d’en commémorer l’heureux souvenir.

La publication de l’ouvrage de l’honorable M. Chapais est un événement heureux pour les lettres de notre pays, et ajoute encore à la réputation littéraire de la ville de Québec. Je consigne simplement

ici le fait bibliographique important de l’apparition de cet ouvrage, ne sachant pas comment les anciens s’y prenaient pour marquer d’une pierre blanche les jours et les événements fortunés.

ESTHER WHEELRIGHT

Vers les premiers jours de l’automne de 1708, la sentinelle du fort Saint-Louis, à Québec, présentait les armes à un religieux de la Compagnie de Jésus qui se dirigeait vers le château. Le Père Bigot, un des plus zélés missionnaires de l’Acadie, venait rendre compte au marquis Philippe de Vaudreuil de l’heureux résultat de démarches commencées depuis déjà plusieurs années pour tirer des mains des Abénaquis une jeune Anglaise, une enfant de dix ans, Esther Wheelright, enlevée à ses parents dans une journée de carnage, et qui, depuis lors, avait partagé les misères d’une famille sauvage qui l’avait adoptée. Le missionnaire avait aperçu un jour sa blanche figure au milieu d’un groupe de petits Abénaquis, et avait fait connaître sa captivité à sa famille, qui habitait le voisinage de Boston.

M. de Vaudreuil s’était occupé activement du rachat de cette enfant. Il lui donna asile au château Saint-Lovis et voulut la traiter comme un membre de sa famille. Madame de Vaudreuil la -prit aussi en affection, et, comme elle comptait

partir dans quelques mois pour la France, elle résolut de la placer chez les Ursulines avec sa fille, Marie-Louise de Rigaud, âgée de près de huit ans. Le journal ou registre des Ursulines du 8 janvier 1709, contient la note suivante : « Madame la Marquise nous a donné une petite Anglaise pour pensionnaire. Elle paiera 40 écus. »

Esther Wheelright appartenait à une excellente famille et était admirablement douée au physique et au moral. Elle se fit religieuse chez les Ursulines de Québec, le 12 avril 1714, et prit le nom de Mère de l’Enfant-Jésus. Sa mère ne la revit jamais ; elle se déclara satisfaite de la savoir heureuse et se contenta de lui écrire des lettres pleines de tendresse et de lui envoyer de riches cadeaux. (1)

M. de Vaudreuil, par égard pour la famille de la jeune fille, ne voulut pas d’abord prendre la responsabilité d’autoriser l’entrée en religion de Mademoiselle Wheelright. Ne pouvant la confier à personne pour la conduire à Boston, il la garda auprès de lui, avec ses propres enfants, de 1710 à 1712, année de son entrée au noviciat.

(1) Elle lui envoya un portrait (une miniature peinte sur parchemin) que l’on peut voir au monastère. Cf. « Portraits anciens conservés aux Ursulines » : Grains de Sable par Blanche Gagnon, p. 91.

La jeune étrangère dont l’enfance avait été si tourmentée, désirait ardemment vivre de la vie calme du cloître; aussi fit-elle une religieuse modèle. Ses parents de la Nouvelle- Angleterre eurent, à plusieurs reprises, des rapports pleins de cordialité avec les Ursulines. Un de ses neveux vint même à Québec pour y voir sa légendaire parente. On lui donna la permission d’entrer dans le cloître, et la pauvre petite prisonnière des Abénaquis, devenue religieuse professe et captive volontaire, put s’enquérir à loisir de tout ce qui concernait sa famille.

On lit dans V Histoire du Monastère des Ursulines de Québec, vol. III, p. 46 :

Une fête que les circonstances rendirent publique, fut celle du 12 avril 1764, « jour( dit le vieux récit ) où notre révérende Mère Supérieure, la Mère Esther Wheelright de l’Enfant-Jésus, renouvelait ses vœux de cinquante ans de profession entre les mains de M. Briant, vicaire-général du diocèse vacant, et notre très-digne supérieur. Rien ne manqua à la solennité ; M. Resche, notre très-digne confesseur, joua de l’orgue, et l’on chanta plusieurs motets pendant la sainte messe. M. Récher, de son côté, nous favorisa d’un très beau sermon sur le bonheur de la vie religieuse. Le Te Deum se chanta à l’issue de la messe, et nous eûmes le soir la bénédiction du Saint-Sacrement .... »

Cette bien-aimée jubilaire était la première supérieure anglaise de notre maison, et par une singulière coincidence, elle entrait en charge au mois de décembre 1760, précisément à l’époque où la domination anglaise s’établis-

sait au Canada. Cette vénérée et chère Mère, qui devait tant à l’hospitalité française, semblait dire que le mélange des deux races n’altèrerait jamais en rien la charité, et que si, d’un côté, le monastère restait toujours profondément français, il saurait, de l’autre, apprécier le mérite des filles d’Albion.

La Mère de LEnfant-Jésus mourut au vieux monastère des Ursulines de Québec, le 28 novembre 1780, à 8 heures du soir. Elle avait alors 82 ans.

L’histoire de la captivité d’Esther Wheelright et de sa délivrance par un missionnaire français, est bien connue parmi la population de la Nouvelle- Angleterre. Elle est rapportée dans quelques-uns des livres de classe en usage dans les écoles primaires de la région de Boston.

NOTICE SUR LE DRAPEAU DE CARILLON Extraits (1890)

C’est à notre estimé concitoyen, M. Louis-G. Raillairgé, avocat, (1) que Québec doit de posséder le précieux souvenir qui fait l’objet de cette notice.

Ayant lu dans une vieille chronique qu’un drapeau apporté de Carillon et suspendu à la voûte de l’église des Récollets, à Québec, avait été sauvé de l’incendie de cette église, en 1796, il se dit qu’il fallait retrouver cette relique glorieuse, et il commença des recherches qu’il poursuivit plusieurs années, avec une persévérance, une ténacité, une foi, j’oserais dire, qui ne faiblirent jamais et qui devaient être recompensées par le succès.

Après bien des démarches infructueuses qu’il serait trop long de raconter ici, il songea à s’adresser au seul membre survivant de l’ordre de saint François d’Assise à Québec, le Frère Louis Bonami, vieillard de quatre-vingt-trois ans, quiré-

(1) M. Baillairgé mourut à Québec en 1896.

sidait dans une modeste maison de la rue Saint- Vallier, non loin de l’FIôpital-Général.

Un jour du mois de novembre ou de décembre 1847, notre jeune antiquaire, — les deux mots ne s’excluent pas, — se rendit chez le bon Frère récollet, qu’il trouva très souffrant, par suite d’une attaque de paralysie, et il lui parla longuement du passé, de la bannière perdue et de ses recherches.

Le vieillard consulta ses souvenirs, et, après s’être recueilli un instant :

— Je puis, peut-être, faire plus que vous donner des indications : j’espère pouvoir vous mettre moimême en possession de ce que vous cherchez ; mais revenez dans quelque temps ; je suis trop malade aujourd’hui. . . je puis à peine parler. . .

Ainsi, l’objet anxieusement cherché pendant si longtemps, le drapeau des Récollets et de Carillon existait encore, la chose était presque certaine ! Mais où le trouver ? Un vieillard octogénaire pouvait seul le dire, et ce vieillard était sur le bord de la tombe, et il pouvait mourir sans livrer son secret ! (1)

Quelques semaines plus tard, M. Baillairgé se rendait de nouveau chez le Frère Louis, qu’il

(1) Le Frère Louis Bonami mourut le 9 août 1848, à l’âge de quatre-vingt-trois ans et huit mois. Il était natif de Montréal.

trouvait un peu moins souffrant, mais très faible encore. Voici, en résumé, ce que le bon Frère déclara au sujet du célèbre drapeau.

Le Père de Berey, dernier supérieur des Récollets, avait accompagné l’armée de Montcalm en qualité d’aumônier (1) Lorsqu’il revint au monastère, après la campagne de 1758, il rapporta avec lui un drapeau troué et déchiré qui, disait-on au couvent, avait vu le feu de Carillon. Ce drapeau fut suspendu à la voûte de l’église des Récollets, la partie qui s’attache à la hampe ou hallebarde étant retenue aux extrémités par des cordes. Le 6 septembre 1796, un incendie, qui avait d’abord consumé une maison de la rue St-Louis, vint réduire en cendres le couvent et l’église des Récollets. Le feu ayant pris par le clocher de l’église, le toit brûla avant le reste de l’édifice. Pendant qu’avec l’aide d’un autre Frère, le Frère Louis sauvait un (1) «Berey, Félix, récollet, né à Montréal le 10 juin 1720, était le fils de François de Berey, sieur des Essarts, officier dans les troupes de la colonie. Il fut baptisé sous le nom de Claude-Charles, nom qu’il changea pour celui de «Félix » à son ordination, le 21 décembre 1743. Du mois d’août 1763 au mois d’octobre 1769, il fut curé de Chambly. Il desservit aussi Saint-François-du-Lac. En 1796, il devint commissaire provincial et dernier supérieur des Franciscains en Canada. Il mourut le 18 mai 1800, à l’âge de 80 ans , et fut inhumé à la cathédrale (de Québec) dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié.» — L’abbé C. Tanguay : Répertoire général du clergé canadien.

coffre rempli d’objets qu’il avait jetés pêle-mêle, et comme tous deux traversaient la nef de l’église, le vieux drapeau, dont les attaches avaient manqué sous l’action du feu, vint tomber à leurs pieds. Le Frère Louis le saisit en passant, et, rendu dehors, il le mit à la hâte dans le coffre.

Ce coffre, ajouta le Frère Louis, vous pouvez le voir : il est ici, dans le grenier de cette maison, et il contient encore la plupart des objets sauvés lors de l’incendie du couvent. Le drapeau que vous cherchez doit se trouver avec ces objets, mais dans un triste état sans doute : il y a un demi-siècle qu’il est là.

On était alors vers la mi-janvier, et il était cinq ou six heures du soir. Le bon Frère était cloué sur son siège par la paralysie, mais son interlocuteur était très ingambe.

Une chandelle fumeuse à la main, le futur président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec monta rapidement les degrés qui conduisaient au grenier et il ouvrit le fameux coffre.

Le vieux meuble contenait un amas de brics-àbracs et de lambeaux informes couverts de poussière.

M. Baillairgé se mit à sortir et à secouer ces vieilleries qui eussent rebuté un chiffonnier, avec l’ar-

deur d’un antiquaire, — disons mieux, avec le patriotisme d’un Canadien de bonne lignée.

Son espoir ne fut pas déçu : au milieu d’objets de toutes sortes, il vit un morceau de soie, une fleur de lys blanche, qu’il saisit avidement; puis, tout ému, il retira des débris et déploya, dans ce réduit ignoré, le vaste et noble étendard suspendu jadis à la voûte d’une des plus belles églises de la Nouvelle-France (l), que l’on disait être un des drapeaux de nos glorieux ancêtres dans l’immortelle campagne des bords du lac Champlain . . , Chargé de sa précieuse relique, M. Baillairgé descendit auprès du Frère Louis en disant :

— Je l’ai enfin trouvé le vieux drapeau de Carillon !. . .Tenez, le voici !

Le vieillard jeta un long regard sur ce souvenir des lointaines années de sa vie de religieux; puis, s’adressant à son visiteur :

— Emportez-le, dit-il, je vous le donne.

(1) « Les Pères Récollets, écrivait Charlevoix en 1720, ont une grande et belle église qui ferait honneur à Versailles ».

L’église, le couvent et le jardin des Récollets occupaient l’emplacement du palais de justice et de la Place d’armes (rond-de-chaînes) où l’on a érigé, en 1916, le monument de la Foi. Le premier établissement de l’ordre était situé à Notre-Dame-des-Anges (Hôpital-Général).

Une nouvelle branche de l’ordre franciscain est venue s’établir à Québec en septembre 1900.

La description suivante est tirée de notes que M. Baillairgé a bien voulu me communiquer :

Le drapeau de Carillon est tout entier de soie et d’un très beau tissu. Le fond en est vert très pâle (il a pu être bleu ciel autrefois) avec une grande fleur de lys blanche à chaque coin. 11 porte les marques du passage de plusieurs balles et paraît avoir été lacéré par des coups de sabre. Sur une des faces du tissu, au centre, est un écusson aux armes de France ; au revers est la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus dans ses bras. Toutes ces figures : les fleurs de lys, l’écusson et la Vierge, sontfrappées ou imprimées dans la soie, — les fleurs de lys en blanc, et les autres figures en différentes .couleurs, — -et sont d’assez grandes dimensions.

M. Jacques Viger et quelques autres antiquaires ayant exprimé l’opinion que l’image de la Vierge indiquait une bannière de confrérie religieuse et non une bannière militaire, M. Baillairgé les invita à venir juger des choses de visu. Après avoir examiné l’écusson aux fleurs de lys, surmonté d’une couronne royale, puis le fourreau garni d’œillets où passait le galon qui tenait le tissu attaché à la hampe, ils ne doutèrent plus que ce fût bien là une enseigne militaire.

Ainsi s’exprimait M. Baillairgé.

Au reste , on a vu que, dans les siècles de foi pendant lesquels la France joua un si grand rôle, les étendards de l’armée portaient des images pieuses.

La découverte du « drapeau de Carillon» fit naturellement sensation dans Québec et dans tout le Canada français. L’abbé Baillargeon, qui fut plus tard archevêque de Québec, vit dans l’image de la Vierge une preuve additionnelle de l’authenticité du drapeau :

« Je connais une légende, disait-il à un ami, qui a peut-être été inspirée par la vue du drapeau suspendu à la voûte de l’église des Récollets. Dans ma paroisse natale, on disait qu’il n’était pas étonnant que les Français eussent remporté la victoire à Carillon, et l’on racontait que, pendant la mêlée, la Vierge était apparue au-dessus des combattants, et que toutes les balles tirées par les Anglais allaient s’anéantir dans les plis de sa robe, sans atteindre les Français. »

Ce récit populaire a-t-il été inspiré, en effet, par la Vierge du drapeau suspendu à la voûte de l’église des Récollets ?. . .

Quoi qu’il en soit, je dirai ici, en passant, que, dans toute la colonie, on attribua à une protection spéciale de la Providence l’étonnante efficacité des remparts d’arbres abattus du fort de Caril-

Ion et la victoire éclatante des troupes françaises sur des adversaires si supérieurs en nombre.

Montcalm lui-même fit arborer sur le mamelon d’où il avait dominé le combat une grande croix de bois portant cette belle inscription, composée par lui après la victoire :

Quid dux ? Quid miles V Quid strata ingentia ligna ?

En signum ! En victor ! Deus hic, Deus ipse trinmphat !

« Qu’a fait le général ? Qu’ont fait les soldats ? A quoi ont servi ces arbres énormes renversés ? Voici le vrai étendard ! Voici le vainqueur ! Ici, c’est Dieu , c’est Dieu même qui triomphe ! » (l)

Le 27 juin 1848, le drapeau de Carillon figura dans la procession de la Saint- Jean-Baptiste à Québec. Tous les journaux de l’époque parlèrent de cet événement.

(1) « M. le marquis de Montcalm, dont la piété est des plus exemplaires, fit dresser une croix que chacun fut adorer en chantant le Te Deum, et il fit mettre comme inscription que c’était le Seigneur qui avait vaincu ». — Annales des Ursulines de Québec, volume 2.

On s’est demandé à quel corps militaire appartenait le drapeau rapporté à Québec par le Père de Berey. Était-ce au régiment de la Reine, ou à celui de la Sarre, de Béarn, de Royal-Roussillon, de Berri, de Guyenne, de Languedoc ? (1) N’était-ce pas plutôt un drapeau des milices canadiennes ?

Cette dernière hypothèse paraît la seule acceptable.

Ce sont les drapeaux pris sur l’ennemi que, d’ordinaire, on suspend aux voûtes des églises. Si un régiment entier eût été décimé à Carillon, je comprends qu’un drapeau de ce régiment, retrouvé après la bataille, eût pu être conservé à Québec comme une relique. Mais il n’en fut rien : tous les régiments français qui figurèrent au combat du 8 juillet 1758, conservèrent leurs drapeaux victorieux. Seules, les milices canadiennes, que réclamaient les travaux des champs, durent se disperser après le combat et abandonner leur bannière particulière. C’est ainsi que le Père de Berey, aumônier des troupes, en serait devenu le possesseur et qu’il aurait dit, en revenant à son monastère de Québec, après la bataille : « Voici un drapeau qui a vu le feu de Carillon. »

Au reste, les drapeaux des régiments qui prirent

(1) Tous ces régiments étaient représentés à Carillon.

part à la campagne du lac Champlain ont été décrits, et il est facile de voir qu’aucun d’eux ne correspond à la description donnée par M. Baillairgé du drapeau sauvé par le Frère Louis. Etant donné l’exactitude de la tradition rapportée par ce Frère, il n’y a pas de doute que ce vieux drapeau, — que je n’ai jamais vu autrement qu’enroulé sur sa hampe, mais dont l’identité est généralement acceptée, — ait flotté sur la tête de ces intrépides <i habitants » canadiens, tour à tour cultivateurs et soldats, qui passaient leur vie à lutter contre le climat, les Sauvages et les Anglo-Américains, toujours fidèles à la France, toujours victorieux jusqu’à l’heure suprême. (1)

L’étendard si cher aux Canadiens français, dont je viens de raconter l’incomplète histoire, est pieusement conservé par M. Baillairgé lui-même: il le garde chez lui. Une fois par an, il permet qu’on le porte, mais sans le déployer, à la place d’honneur par excellence, dans les rangs de la procession de notre fête nationale. C’est ainsi que l’on put le

(1) Le lendemain de la victoire, Montcalm écrivait au gouverneur général : « Les Canadiens nous ont fait regretter de n’en avoir pas un plus grand nombre. M. le chevalier de Lévis s’en loue beaucoup ; M. Raymond et les autres officiers, de Saint-Ours, de Lanaudière, de Gaspé, se sont

signalés . Je n’ai eu que le mérite de me trouver

général de troupes aussi valeureuses.»

voir figurer, enrubané, orné de fleurs, et escorté d’une garde d’honneur formée de zouaves pontificaux canadiens, dans la grande démonstration des Plaines d’Abraham de 1880, et, plus récemment, en face de l’autel dressé sur les bords de la rivière Saint-Charles, au berceau historique du Canada,' lors de l’inoubliable fête du monument Cartier- Brébeuf .

N. B. — Ernest Gagnon écrivit un premier article dans la Revue Canadienne, presque sous la dictée de M. L.-G. Baillairgé. Cet article fut réédité avec de notables modifications dans le volume de M. H.-J.-J.-B. Chouinard, intitulé : Fête nationale des Canadiens-Français, 1888-1889. Nous le reproduisons ici avec quelques modifications nouvelles, ajoutées entre les lignes et dans les marges par la plume de l’auteur lui-même.

Ceux qui ont lu, dans la première série des Pages Choisies d’Ernest Gagnon (1917), son dernier article sur le « drapeau de Carillon », y ont trouvé l’expression d’un doute historique, survenu depuis ses premiers écrits. Il est au moins vraisemblable que ce drapeau, que nos zouaves portent en tromphe aux processions de la Saint-Jean- Baptiste, est une des bannières des milices canadiennes. Cette « mystérieuse relique », devenue un trésor national, symbolise toujours l’un de nos plus glorieux souvenirs. Elle est conservée dans les voûtes du séminaire de Québec.

Page 1