LE VOYAGE DU CENTURION III
Mot révélateur et qui permet de comprendre ce que ce petit-fils de Renan demandait à l'art littéraire : un apostolat de sensibilité sublime, un pain de vie à distribuer aux cœurs, de quoi susciter la vertu du Sacrifice sanglant, à la veille d'une crise qu'il pressentait tragique. Ce livre posthume est comme le testament de cette grande âme. J'aurai, je crois, rendu à son auteur le témoignage qu'il eût le mieux aimé, quand j'aurai conclu simplement que le Voyage du Centurion s'accorde à la mort de celui qui l'a écrit. Ce sont deux actes de foi qui se ressemblent, qui s'appelaient l'un et l'autre. Le héros chrétien nous eût défendu de le pleurer, « comme ceux qui n'ont pas d'espérance. » Comment lui obéir et ne pas les laisser couler, ces impuissantes larmes, devant cette noble promesse brisée?
Novembre 191 5.
Aujourd'hui que le dix-neuvième siècle a fini son œuvre, nous distinguons plus nettement quelle fut sa caractéristique dans chaque pays et dans chaque branche d'activité. En France, et si l'on s'en tient au domaine de la littérature, on peut dire que ce siècle fut surtout l'âge du roman. Ce n'est pas qu'à de certaines périodes, ainsi en 1830, la production lyrique n'ait été admirable dans le groupe qui réunissait Hugo et Lamartine, Vigny et Musset, et à d'autres, ainsi en 1860, la production critique, quand les Lundis, les Essais de critique et d'histoire, les Études d'histoire religieuse paraissaient simultanément. Mais ce furent des supériorités momentanées. Il n'y avait pas de grande poésie française au début du siècle, et il n'y
(i) Ces pages ont été écrites pour une revue étrangère.
en avait plus à la fin. Pareillement, la forte critique n'existait guère avant Sainte-Beuve, et depuis la mort de Renan et de Taine, ses représentants les plus distingués demeurent bien isolés, travaillant chacun à part et sans avoir réussi à créer autour d'eux un large mouvement. Tout au contraire, et dès la première année du siècle, quel ouvrage obtenait un retentissant succès? Un roman : Atala de Chateaubriand, et dans les toutes dernières années du même siècle, quels ouvrages figuraient aux devantures des librairies avec des chiffres d'éditions extraordinaires? Des romans encore, ceux d'Alphonse Daudet, de Maupassant, de Zola, de Loti, pour ne citer que quelques noms parmi les maîtres du genre dans cette époque qui va de 1870 à 1900. Notez bien que cette vogue s'était retrouvée pareille sous la Restauration, quand Benjamin Constant publiait son Adolphe et Prosper Mérimée sa Colomba et sa Carmen; sous la monarchie de Juillet, quand Balzac et George Sand, Alexandre Dumas et Eugène Sue, Charles de Bernard et Jules Bandeau rivalisaient de renommée ; sous le second Empire, quand Flaubert donnait Madame Bovary, Octave Feuillet Monsieur de Camors, les frères de Concourt Renée Mauperin, Hugo les Misérables, lï y a là un phénomène trop constant pour qu'il ne soit pas l'effet d'une cause permanente. C'est cette cause qu'il importe de dégager d'abord pour définir le rôle que le roman a joué en France depuis cent ans. Deux traits particuliers de la société française issue de la Révolution suffisent à expliquer cette vogue du genre romanesque. Ils semblent contradictoires, mais, T. I. 8
à rexpérience, ils coexistent. Le premier de ces traits est le développement de plus en plus général dans cette société de la petite propriété ou, pour parler plus exactement, des petites situations. Le Code civil, en introduisant définitivement dans les familles le principe, équitable en apparence, d'un partage égal des héritages, a créé en France une quantité plus considérable qu'ailleurs de petites fortunes, par suite, de destinées très étroites, mais sûres, installées dans un bien-être très mesquin, mais durable. L'extension du fonctionnariat, toujours grandissant dans une nation centralisée à l'excès, a encore accru le nombre de ces existences médiocres et paisibles. Cela fait un total énorme de destinées moyennes, sans fortes initiatives, sans événements importants, d'une monotonie assez douce. Et cela fait aussi un vaste lot de lecteurs tout préparés pour le roman. Celui-ci en effet leur apporte ce qui précisément leur manque, un peu d'aventure, des péripéties imprévues, l'image des passions et de leur audace, à eux dont le sort est presque toujours réglé d'avance, une « histoire possible », le mot est des Concourt, à eux qui n'ont pas d'histoire. Moins un homme agit, plus il a de goût pour la représentation d'une existence énergique et agissante. On a depuis longtemps remarqué, non sans ironie, que les récits consacrés aux épisodes galants ou tragiques de la haute vie n'avaient pas de public plus fervent que l'humble bourgeoisie. C'est ce même. attrait de contraste qui a fait en France la prodigieuse fortune du genre romanesque à une époque ùo il y a eu de moins en moins de roman dans la réalité.
En même temps qu'il se faisait ainsi, dans cette société soumise au Code civil, une régularisation de plus en plus assagie de la vie privée, un travail inverse d'agitation et d'inquiétude s'accomplissait dans le monde moral, c'est le second trait que j'annonçais tout à l'heure. La chute violente d'un état de choses plusieurs fois séculaire avait produit dès le lendemain de la Révolution ce trouble des intelligences et des sensibilités que l'on a appelé la maladie du siècle. Après cent ans, ce malaise n'est pas guéri. Quand on cherche à le définir, on trouve qu'il a surtout consisté, et qu'il consiste encore, dans la nécessité pour chaque jeune Français, à son entrée dans la vie, de se faire sur la religion, sur la politique, sur les problèmes sociaux, sur tous les sujets enfin, des opinions personnelles et raisonnées. L'unité profonde des âmes a disparu avec les traditions. Une espèce d'anarchie intellectuelle et sentimentale s'est installée à la place, qui se retrouve, quoique à un degré moindre, dans tous les peuples travaillés par la démocratie. Je disais que ce caractère d'inquiétude des consciences s'accorde mal avec ce caractère de monotonie des destinées développé par le système des petites fortunes et des petits emplois. C'est là une contradiction que nous devons accepter, comme un fait, et comme une preuve de plus à l'appui de cette loi qui semble bien générale, à savoir que chez l'homme civilisé le divorce entre la pensée et l'action est un phénomène constant.
Pour le point spécial que traite cette note, il est évident qu'une pareille disposition d'âme devait favoriser aussi la vogue de l'art romanesque. De cela seul
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qu'un roman est « de l'histoire possible », il résulte que tout roman, qu'il le veuille ou non, pose des problèmes d'idées, de conscience, de sensibilité. L'auteur peut ne pas donner sa solution et c'est le cas pour un Mérimée, pour un Flaubert, pour un Maupassant, mais le problème n'en est pas moins posé, du droit à la vengeance dans Colomba, par exemple, des difi&cultés du mariage dans Madame Bovary, des enfants adultérins dans Pierre et Jean.
Il est bien remarquable que, parmi les nombreux romanciers français du dix-neuvième siècle, presque tous ont aperçu l'art du roman de ce second point de vue. Il en est extrêmement peu qui aient, comme le génial Dumas, conté pour conter. Le plus souvent le récit leur a été une occasion à faire des études de mœurs ou de caractères. Il faut ajouter que cette immense production romanesque a été dominée par un homme de génie qui, du premier coup, a donné, si l'on peut dire, sa tonalité au genre. On entend que je veux parler de Balzac, Cet écrivain, mi-philosophe et mi-artiste, qui s'appelait lui-même un docteur es sciences sociales, s'est proposé, suivant ses propres expressions, d'écrire à la fois o l'histoire et la critique » de la société de son époque, « l'analyse de ses mœurs » et « la discussion de ses principes ». L'extraordinaire pouvoir d'observation dont il était doué s'accompagnait d'un pouvoir égal d'imagination. Grâce à ce double génie, il a su créer un type de roman si complet, si définitif, que tous ses successeurs relèvent plus ou moins de lui, notamment par le souci de la vérité du document. Encore aujourd'hui, quand on veut
comprendre les qualités et les défauts du roman français actuel, il faut se rappeler que ce souci de la notation exacte est, dans le pays de Balzac, le premier principe des écrivains de fiction. C'est par ce souci que s'explique notamment une franchise de peinture qui paraît souvent choquante, en terre anglo-saxonne. Dans tout romancier français, depuis cinquante ans, il y a un physiologiste, plus ou moins perspicace, plus ou moins renseigné, mais un physiologiste toujours, et qui prétend apporter dans l'art la même liberté que l'hôpital et l'amphithéâtre autorisent chez le médecin. Pour l'écrivaiii qui s'attache ainsi à peindre scientifiquement une société, il y a évidemment deux voies toutes tracées et il est rare qu'il puisse, comme Balzac, s'engager avec un égal bonheur dans l'une et dans l'autre. Les hommes vivent en commun, et ils ont des moeurs. Ils luttent les ims contre les autres et ils ont des caractères. Il y a par suite un roman de mœurs qui se propose de peindre les traits communs à tel ou tel groupe social, et il y a un roman d'analyse qui se propose de mettre à nu les nuances individuelles de telle ou telle personnalité. Ces deux sortes de romans sont par définition très différentes. Le roman de mœurs doit être avant tout représentatif, et par conséquent, chercher des personnages moyens engagés dans des événements moyens. Le roman de caractère doit être, avant tout, analytique, et par conséquent chercher des personnages complexes, autant dire exceptionnels, qui puissent fournir matière à sa dissection. Le roman de mœurs doit être, autant que possible, objectif, c'est-à-dire que l'auteur doit s'effacer der-
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rière ses personnages. I^ roman de caractères supporte, au contraire, il exige même que l'auteur accompagne son analyse de réflexions et de commentaires. C'est une démonstration qu'il essaie. On multiplierait à loisir les exemples de ces différences. Ceux-ci suffisent à éclairer l'esthétique des deux écoles entre lesquelles se distribue le roman français depuis tantôt soixante ans. Le roman de mœurs a été traité avec une remarquable supériorité par Gustave Flaubert et par les frères de Concourt, par Emile Zola et Alphonse Daudet, par Guy de Maupassant et par Huysmans, enfin par toute la série des romanciers appelés naturalistes. Le roman d'analyse, abandonné depuis Constant et Stendhal, puis repris, peut compter à son actif les meilleures créations de George Sand et de Feuillet, de Ferdinand Fabre et de Victor Cherbuliez, celles de Pierre Loti et de René Bazin, et en général de tous les écrivains appelés psychologiques. Est-il besoin d'ajouter, après ces noms, que l'une et l'autre formules peuvent donner naissance à des chefs-d'œuvre? Il est visible qu'aujourd'hui cependant ces deux formules commencent à être fatiguées. De nombreux symptômes indiquent qu'il y a comme un fléchissement de l'école de l'observation, tant extérieure qu'inrieure. Les grands romanciers qui ont disparu ne sont pas remplacés, et ceux qui survivent paraissent euxmêmes préoccupés de se renouveler. Il est malaisé de prédire dans quel sens ce renouveau s'accomplira. Dès aujourd'hui on aperçoit cependant quelques tendances très distinctes. Le roman historique qui avait été à peu près abandonné paraît retrouver une faveur mar-
quée, et un des retentissants succès de librairie de ces dernières années aura été pour le Désastre et les Troftçons du glaive, cette épopée en prose que les frères Margueritte consacrent à la guerre de 1870. Ils ne sont pas les seuls à travailler dans cette direction. D'autre part, le roman politique, non moins abandonné, a, lui aussi, recommencé de produire des oeuvres bien remarquables, au premier rang desquelles il convient de mettre les Déracinés de M. Maurice Barrés. Le roman satirique et qui descend en droite ligne de Voltaire a été repris par M. Léon Daudet et surtout par M. Anatole France dans la série de ses livres dont M. Bergeret est le héros, avec une partialité souvent injuste, mais la verve et la finesse y sont incomparables. M. Melchior de Vogiié a, dans ses admirables Morts qui parlent, fondu les deux genres, et, d'autre part, nous voyons s'esquisser l'ébauche dans les dernières œuvres de M. Emile Zola d'une autre sorte de roman, le roman sociologique. Ces signes et beaucoup d'autres, tels que le rajeunissement du roman esthétique et du roman fantaisiste, prouvent que la vitalité du genre n'est pas épuisée. Il est probable qu'il en sera de lui comme de la peinture en Italie, et, on peut le dire, de tous les arts : un créateur de génie paraît, qui s'appelle, dans le monde de la fresque, Giotto, comme il s'est appelé dans le monde du roman, Balzac. Une, deux, trois générations s'épuisent à développer les conséquences des principes posés par ce grand esprit. Puis un autre génie paraît qui s'appelle Piero délia Francesca, Mantegna, Léonard de Vinci, Michel- Ange, et une autre lignée d'artistes vient à la suite.
Nous attendons en ce moment en France la venue de l'écrivain qui soit à Balzac ce qu'un de ces grands peintres fut à Giotto. Il serait prématuré de deviner par avance quel sera le programme de ce Balzac du vingtième siècle, mais qu'une autre forme de roman soit ainsi in fieri, on peut l'affirmer, à constater quelles richesses ce bel art du roman, si fécond, si large, porte encore en lui.