‹ Nouvelles pages de critique et de doctrine (volume 2)Chapitre 31 sur 38 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

« Comment les dogmes finissent », c'est le titre d'un célèbre article de Jouffroy. Il s'appliquait mal au thème traité par le philosophe qui annonçait, voici près d'un siècle, l'agonie de l'Église. Il s'applique avec une exactitude singulière à une autre agonie, celle de la religion de 1789. Chaque fois que nos gouvernants s'essaient à célébrer quelque fête révolutionnaire, qu'il s'agisse de l'un des grands faits ou de l'un des grands hommes de cette moderne latrie, ils se heurtent à r Intelligence. Leur phraséologie officielle contraste si fortement avec tout ce qui pense et tout ce qui s'écrit parmi les vrais savants et les vrais lettrés qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes. Le ton de boniment électoral, d'autant plus arrogant que l'orateur est moins sincère, remplace chez eux l'éloquence, déraisonnable mais

(i) A propos de son bicentenaire.

convaincue, de leurs aînés. Le bicentenaire de Jean- Jacques Rousseau fournit une nouvelle occasion de le constater. Les pauvres réponses des ministres au ferme et sagace discours de M. Barrés, dans la séance du II juin dernier, au Palais-Bourbon, promettent de joyeuses minutes à nos ironies, quand sonnera l'heure des suprêmes harangues officielles. Préparons nous à répéter le vieux mot vengeur: Hahemiis facetos consiiles. C'est qu'aujourd'hui le portrait mental de Rousseau a été fixé dans ses lignes profondes, avec une précision si justifiée qu'elle ne laisse plus de place au doute. Ce prétendu révélateur de la justice sociale, comme disent nos poUticiens, fut un déséquilibré de la plus classique espèce. L'Allemand Krœpelin a repris le mot grec de paranoïa, pour définir ce trouble initial des facultés qui confine au délire systématique. Il consiste à déformer sans cesse la réalité, si bien qu'aucune impression n'étant tout à fait exacte, aucune adaptation efficace n'est possible. Le paranoïaque, ainsi placé dans un univers auquel il ne peut pas accommoder son activité, devient, par définition, un persécuté persécuteur. Sa vision étant viciée par essence, ses actes ne sont qu'une suite d'erreurs et de douleurs. Il cherche la cause de ses déceptions constantes, non pas où elle est, dans son désaccord avec les nécessités ambiantes, mais où elle n'est pas, dans la volonté hostile des autres. Le professeur Régis a défini ainsi ce processus morbide dans son excellent Traité de psychiatrie (i). « Les idées délirantes de persécution sont

(i) Un vol., chez Doin, p. 6i de l'édition de 1909.

celles qui font croire aux malades qu'ils sont tracassés, calomniés, poursuivis, frustrés, dépouillés, en un mot attaqués dans leur bonheur, leurs intérêts, leur personne, leur santé, leur existence. Elles vont de la simple idée de défiance, de suspicion, jusqu'au thème délirant le plus net, le mieux organisé et le plus précis. » Toute l'existence intime de Rousseau est résumée dans ces quelques lignes qui ne visent qu'un type schématique. M. Régis s'est occupé ailleurs et dans un mémoire plus spécial, de la manie de Jean-Jacques Rousseau. Il en a recherché l'étiologie. Le professeur Poucet, de Lyon, a étudié le même problème et proposé une autre hypothèse. Les médecins peuvent différer d'opinion sur la lésion qui fut l'origine du désordre. Ils sont d'accord sur ce point qui seul importe : l'auteur des Confessians fut un malade mental, et il le fut toute sa vie. C'est un malade mental que les pouvoirs publics se proposent d'honorer comme un des prophètes de la Révolution, le plus efficace peut-être. Ils n'aperçoivent pas qu'ils jugent ainsi la nature de ce mouvement. Ce véritable accès de psychose collective devait avoir pour initiateur un psychopathe caractérisé.

D'une pensée radicalement, intimement faussée, il ne peut sortir qu'une conception du monde et de la vie faussée comme eUe. Il s'est trouvé que Rousseau avait, au service de ses erreurs, le plus remarquable génie d'expression. U s'est trouvé aussi que ses erreurs se raccordaient d'une façon singulière à quelques-unes des illusions de son époque. De là cette prise puissante sur les esprits que nous ne pouvons plus com-

prendre, sinon par un effort rétrospectif. Comme tous les dégénérés de son espèce, Rousseau est à la fois un égotiste et un émotif. Il ne voit que lui, ne connaît que lui. Son « moi » hypertrophié ne lui permet pas de se représenter dans sa réalité concrète une autre créature que lui. Mais qui dit égotiste ne dit pas égoïste, au sens où le langage ordinaire prend ce terme. Un égotiste peut être infiniment sensible, et Rousseau l'a été au plus haut degré. Seulement il est sensible, d'une sensibilité sans amour, sans tendresse, sans dévouement, ceUe des névropathes, chez lesquels une sécheresse de cœur littéralement monstrueuse s'associe à tous les spasmes de la constitution émotive : exalta-» tions et dépressions soudaines, alternatives déconcertantes d'enthousiasme et de désenchantement. Quand vous fermez les Confessions, pouvez-vous dire d'un seul des personnages qui traversent ce livre, pourtant si passionné, que Rousseau l'ait vraiment aimé? Non. Et pas un dont il n'ait plus ou moins souffert, à l'occasion duquel il ne se soit construit un drame Imaginatif, quelquefois d'engouement, le plus souvent de défiance. Le pathétique de ses pages est là, dans la plainte inconsciente et continue qui s'en dégage. La vie fait saigner cet homme par trop de plaies. Vous l'approchez, vous l'écoutez, vous le prenez en pitié. Il vous parle et c'est lui qui cherche à vous prendre dans sa logique de maniaque. Nous nous en défendons parce que nous le savons ; ses contemporains l'ignoraient. Quelques-uns disaient bien : « C'est un fou ! » Quelle signification ce mot avait-il pour eux? La plus indéterminée, la moins scientifique. Quant à établir

un lien entre la valeur des idées d'un esprit et les tares de cet esprit ; quant à dire : un délirant ne peut produire qu'une systématisation délirante, comment eussent-ils franchi ce passage de l'efïet à la cause, alors que la psychologie en était encore au tout premier stade de son développement?

Suivez maintenant notre maniaque égotiste dans sa dialectique morbide, et voyez son étrange rapport avec certaines utopies de son temps. On a souvent cité le mot de Talleyrand : « Qui n'a pas vécu avant 89 n'a pas connu la douceur de vivre. » On n'en a pas assez souligné la vérité profonde. La France du dix-huitième siècle était si heureuse, si comblée, — je parle dans ses classes hautes et moyennes, — qu'elle avait perdu la notion vraie de la société. Elle ne se rendait pas compte que notre civilisation est une conquête toujours continuée sur une barbarie toujours renaissante. Pour les Français d'alors, l'homme raisonnable était un fait de nature. Il naissait tel. Il n'était pas un résultat, mais une donnée première. Que cet homme raisonnable fût l'aboutissement d'une hérédité longuement élaborée, qu'il ne pût se maintenir tel qu'en fonction d'un milieu de mœurs, et que ce milieu lui-même fût un produit instable, une réussite fragile et précieuse à ménager, à ne pas modifier, sinon avec une extrême prudence, — où nos ancêtres d'avant la Terreur eussent-ils appris ces quelques vérités, élémentaires, croirait-on? Elles supposent l'histoire, et cette science ne s'est, elle aussi, constituée que de nos jours. Gens du monde et philosophes ignoraient également, au dix-huitième siècle, que la créature humaine fût con-

ditionnée. Le problème politique et social qui nous apparaît, à nous, les élèves des Le Play, des Taine, des Fustel, comme la recherche de ces conditions, se posait pour eux avec une simplicité tout autre, comme une question abstraite de législation rationnelle. Un maniaque du type de Rousseau, pour qui la réalité n'est qu'un prétexte à de spécieuses et imprudentes constructions logiques, nous révèle aussitôt son mal par cette seule prétention. Cette extravagance n'étonnait pas ses contemporains. Ils ne s'étonnaient pas davantage de cette audace dans l'affirmation où nous démêlons encore un des stigmates du candidat à l'aliénation. Ils ne discernaient pas non plus, dans l'homime sensible — comme on disait alors — de la Nouvelle Héloîse et des Confessions, le névrophate irrémédiable-^ ment sec, implacablement personnel, en dépit de toute son éloquence et de toutes ses effusions. Cette crudité même et ce cynisme, qui tiennent du plébéien sans doute, mais encore plus de l'impulsif et de l'anormal, les intéressaient, les subjuguaient par le contraste avec l'atmosphère artificielle où ils se mouvaient. En faut-il plus pour expliquer l'équivoque extraordinaire, si logique pourtant, qui fit prendre par toute une époque un infirme moral, d' ailleurs artiste littéraire de premier ordre, pour le législateur de la Cité nouvelle, l'annonciateur de la justice et l'apôtre de l'avenir? On lui donnera encore ces titres dans la cérémonie qui se prépare. On les lui a donnés à la Chambre. Seulement personne n'est plus la dupe de cette phraséologie. Il en sera de la célébration de ce bicentenaire comme il en est des funérailles que les

politiciens font à certains sectaires. Le geste y sera et la parole et la pompe ofi&cielle. La foi n'y sera plus. Les dogmes de la Révolution ont gardéleurs charlatans et leurs profiteurs. Elle est à compter ses croyants. C'est vraiment d'elle qu'il faut redire les beaux vers de Louis Bouilhet dans la Colombe :

Ta porte n'ouvre plus sur le vaste avenir.

Elle représente la superstition d'idées reconnues inexactes et dont le caractère régressif s'est aussitôt manifesté par une fièvre de destruction et d'égarement. En célébrant Jean -Jacques Rousseau, les partisans qui se posent comme les derniers tenants du jacobinisme se croient habiles. Ils sentent la religion de ces faux dogmes de 89 s'en aller de toutes parts. Ils s'efforcent d'en restaurer la liturgie. Ils viennent, je le répète, de définir cette affreuse période de notre histoire, en lui reconnaissant, comme patron, un malheureux, atteint — c'est le diagnostic de la science actuelle — de « neurasthénie spasmodique obsédante » (i).

Traduisez ces trois mots dans leur réalité simple. Vous avez la formule clinique de ce que M. Cabanes a si justement appelé la névrose révolutionnaire. Neurasthénie, c'est l'excitabilité folle et qui a perdu tout contrôle d'elle-même. ReUsez les comptes-rendus des séances de la Convention ou simplement le récit de la nuit du 4 Août. — Spasmodique, c'est la réaction violente et sauvagement animale de l'instinct qui frappe et qui tue avant que la conscience ait pu être

(i) Conclusion du professeur Régis à la un de sa brochure le Testament de J .-J. Rousseau.

avertie. Relisez le détail du 14 Juillet et des massacres de Septembre. — Ohédant, c'est la hantise involontaire, anxieuse, irrésistible d'une phobie qui s'insinue dans toutes nos conceptions pour les incliner dans une même direction de chimérique défense. Relisez les discours de Marat, de Robespierre et de Saint-Just. Rappelez-vous la loi des suspects et le tribunal de Fouquier-Tinville. — Il y a dans Paris un certain nombre de locaux tout désignés pour les cérémonies qui consacrent les anniversaires de cette sanglante tragi-comédie et ses protagonistes : ce sont les préaux de la Salpêtrière, de Bicêtre et de Sainte- Anne.

Il y a un demi-siècle que Sainte-Beuve est mort. J'ai encore dans l'oreille l'accent désolé avec lequel notre professeur de rhétorique à Louis-le-Grand, M. Gustave Merlet, nous annonça cette nouvelle. Des larmes coulaient sur les joues de cet excellent maître, un dévot passionné des Lettres, et c'est bien la formule qu'il employa : « Dites- vous, messieurs, que les Lettres françaises viennent de faire une perte irréparable. )) Je me rappelle que mes camarades et moi, nous demeurâmes étonnés devant ce culte de M. Merlet pour l'auteur des Lundis. Nous avions comme répétiteur à Sainte-Barbe, d'où nous suivions les classes du lycée, un autre lettré, mais moins passionné de beau langage que de politique, M. Eugène Despois. Celui-là citait volontiers pour stigmatiser le sénateur du second Empire, les deux vers d'un célèbre polémiste ;

Mais l'alambic de Sainte-Beuve Distille un venin bien plus sûr.

(i) A l'occasion du cinquantenaire de sa mort.

Nous autres adolescents nous n'étions pas à même de prendre parti entre cet enthousiasme et ce dénigrement. Sainte-Beuve était pour nous, comparé à un Hugo et à un Musset, à un George Sand et à un Balzac, un auteur de second plan. Pour ce qui me concerne, j'eusse été bien étonné si l'on m'avait dit qu'un jour je le mettrais au tout premier rang, à côté de ce Balzac qu'il n'aimait pas et qui ne l'aimait pas. Et aujourd'hui, quand on dresse le bilan des œuvres qui durent dans cette immense production chaotique de notre dix-neuvième siècle, on trouve que les livres de ces deux ennemis sont parmi ceux qui ont éprouvé le moins de déchet. Constatation d'autant plus remarquable que le roman et l'essai critique sont, par définition, les genres qui vieiUissent le plus vite. Le peintre des mœurs contemporaines se démode avec ces mœurs. L'essayiste, s'il écrit sur des talents vivants, ne possède que des documents incomplets, puisque ces talents évoluent. Que Balzac et Sainte- Beuve aient échappé au sort commun de leurs congénères, c'est l'indice d'une supériorité indiscutable. Celle de Balzac s'explique d'un mot : il a pensé la société par les causes. Je voudrais dire en quoi Sainte- Beuve qui fut un portraitiste des intelligences, conmie Balzac fut un portraitiste des caractères, a, lui aussi, pensé la littérature par les causes, et par quel chemin très original il est arrivé à ce point de vue.

Ses contemporains s'accordent à nous le représenter, entre 1820 et 1830, comme un jeune homme laid, rousseâtre, obscur et sensuel. Il suffit de lire Joseph Delorme pour deviner quelle place les émotions de la chair ont tenue dans ses premières années de Paris. Le romanesque — lacune singulière chez un garçon de moins de vingt -cinq ans — est absent de ce livre de début. Il l'est aussi des Consolations, où la sensualité se complique de m57sticisme. Il l'est de Volupté, qui nous découvre ce mélange équivoque de libertinage et de religiosité d'une manière d'autant plus saisissante que le style de cette confession est si trouble. Mais une vue dure et sèche du réel se devine à travers cette phraséologie, dont Balzac s'est moqué cruellement dans son Prince de la Bohème. Balzac avait tort, et la preuve : Joseph Delorme, les Consolations et Volupté marquent une date. Baudelaire en est sorti d'abord, puis François Coppée. L'un et l'autre l'ont d'ailleurs reconnu. Coppée, énumérant ses poètes favoris, dans les Intimités, célèbre :

Non ceux que le lyrisme emporte aux fiers sommets. Mais les doux, les souffrants, mais Sainte-Beuve, mais...

Et Baudelaire, élève alors sur les bancs de ce même lycée Louis-le-Grand, vers 1838 ou 40, — je n'ai pas la date exacte dans ma mémoire, — adressait à ce même

Sainte-Beuve une épître où je relève cet admirable cri, égal aux plus poignants des Fleurs du mal :

...Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés.

Mais reprenez dans Joseph Delorme les morceaux : Ma Muse, Rose, la Veillée, et dites si ces pièces, avec de très légères retouches, ne figureraient pas dans ces Fleurs du mal sans que nous puissions distinguer, ces vers et ceux de Baudelaire, les uns des autres. Pareillement Volupté mène à Dominique. Ce monologue où la faculté d'introspection met à nu les- fibres les plus délicates du cœur avec l'acuité d'un bistouri qui aurait un frémissement, c'est la délectation morose, si finement diagnostiquée par la psychologie religieuse : le plaisir que l'âme reçoit d'une tentation qu'elle repousse, et c'est de la sensualité encore.

Nous la discernons de nouveau, cette sensualité, dans ces Notes et Pensées souvent reprochées à Sainte- Beuve comme des perfidies, celles qui terminent le troisième volume des Portraits contemporains dans l'édition de 1847, et celles qu'il a placées en post-scriptum à ses Lundis de 1855. Beaucoup de ces notes traduisent une irritabilité presque animale, un réflexe de froissement physique contre tel geste, telle parole, telle page même d'un confrère. On a voulu voir là des mouvements d'envie. J'y reconnais plutôt cette hyperesthésie de la constitution émotive, son sursaut excessif sur tous les chocs nerveux, son insuf&sance inhibitoire devant des impressions trop intenses. C'est que Sainte-Beuve apporte, dans cette première partie de

son existence, à des études qui devraient, pour être impartiales, demeurer tout intellectuelles, un tempérament ombrageux et mixte. Intellectuel, certes, il Test, — et à quel degré ! — mais, paradoxe qu'il faut accepter pour bien le comprendre dans toute cette période de formation, c'est un intellectuel sans cesse dévié par ses sens. Il le sait et il se complaît à cette dualité, par une dépravation dont il ne s'est délivré que dans la seconde moitié de sa vie. Alors seulement il a dressé, entre sa pensée et ses moeurs, cette cloison étanche qui affranchit l'esprit de la servitude des passions. Mais à quarante ans qu'il est tout près d'avoir, écoutez-le se justifier de familiarités avouées avec une personne de peu de vertu, qu'il appelle moins discrètement que poétiquement, Clady : « Je le sais, mon ami, je me sens bien vieux déjà. On me dit savant plus que je ne suis et je voudrais être sage. Mais ne le suis- je pas un peu en cela? Clady est belle. Elle est jeune. Elle me sourit. Je la regarde. Je ne fais guère que la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue. J'aime à la voir près de moi, à la promener par un jour de soleil, et en la voyant là, riante, il me semble qu'un moment encore je fais asseoir ma jeunesse à mes côtés. » Et au tournant de la page : « Une bonne journée aujourd'hui, j'ai lu de l'Homère ce matin, et j'ai vu Mme de *** à quatre heures... » Comment voulez-vous que cette simultanéité de sensations contradictoires n'aboutisse pas à un déséquilibre? Ainsi s'expliquent les ondoiements, les complications, les humeurs, pour tout dire, de ce Sainte-B^uve première manière.

De la constitution émotive il a encore, ce Sainte- Beuve-là, l'instabilité. Joseph Delorme nous en donne un autre exemple bien significatif. C'est la pièce de vers : Mes livres, dédiée au bibliophile Jacob, et qui porte en épigraphe ces mots d'Horace : Nunc veterum h bris :

O mes amis, alors je prends un livre.

Non pas un seul, mais dix, vingt, mais cent...

Et une liste suit, où sont énumérés pêle-m^le les œuvres de Milton, de B5n:on, de Dante, de Malherbe, de Ménage, de Guy Patin, de Pope, d'Addison, de Font ânes, de Mme de Charrière, de Goldsmith, de Grey, de Mme Tas tu, de Ronsard, de Conrard, de Jouy, de Suard, de Lamartine.

Et sur ma lèvre un murmure sacré Trois fois ramène un vers de Lamartine.

En transcrivant ces noms, follement disparates, un souvenir lointain me rappelle une rencontre que nous fîmes, Maupassant et moi, alors tout jeunes, d'un romancier russe, Boborykine, qui méditait d'écrire sur ses compatriotes atteints, disait-il, de « boulimie intellectuelle », un livre intitulé : les Omnivores. A-t-il mis ce projet à exécution? Je ne l'^ sais pas, mais si jamais ce mot barbare put être appUqué justement à quelqu'un, c'est à l'auteur de cet incohérent poème : Mes livres, et à sa fringale, non pa? seulement de lectures, mais d'idées et de milieux. Hier, il fréquentait l'hôpital. Le voici chez Nodier, à l'Arsenal, et engagé dans ce que Musset appelait irrévérencieusement : « la

grande boutique romantique (i). -> Demain, il fraiera avec Lacordaire, d'une façon assez intime pour que le futur dominicain lui écrive les pages de Volupté sur le séminaire. Après - demain , les Saint - Simoniens pourront le croire un des leurs. Cette curiosité multiple et changeante n'est pas une comédie. Ce n'est pas non plus une méthode. Encore une fois, c'est une émotivité toute pareille dans l'ordre de la pensée à celle d'un don Juan dans l'ordre de l'amour. « Les inclinations naissantes, » dit celui-ci à Sgana relie étonné, « ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. » Sainte-Beuve jeune exprime ce goût de la mobilité psychique en des termes moins brutaux, mais tout aussi nets, quand il s'écrie : tt Soyons comme ce tyran qui, dans son palais, avait trente chambres, et on ne savait jamais dans laquelle il couchait. »

Le Wïlhelm Meisier de Goethe est la mise en oeuvre de cette thèse que les errements de la jeunesse, quand ils procèdent d'une énergie sincère, nous mènent enfin à une voie heureuse où cette énergie s'équilibre et trouve son meilleur emploi. « Je ne puis te regarder sans rire, » dit Frédéric à Wilhelm à la fin des Années d'apprentissage « tu me fais l'effet de Saûl , fils de Kish . Il

(i) Alors dans la e;rande boutique

Romantique Chacun avait, maître ou garçon, Sa chanson.

{Poésies nouvelles.)

partit pour chercher l'ânesse de son père, et finit par trouver un royaume. » Cet omnivorisme du Sainte-Beuve d'avant 1830 devait se prolonger quelques années encore et le conduire peu à peu à cette maîtrise littéraire qui l'appareille dans son domaine à un Claude Bernard, à un Pasteur : « Ayez le culte de l'esprit critique, » professait celui-ci, « sans lui, tout est caduc. Il a toujours le dernier mot. » Ce testament du glorieux chimiste, Sainte-Beuve vieillissant aurait pu le prendre à son compte. C'est que la besogne accomplie par le grand savant et par le grand écrivain repose sur un même principe et obéit à une même discipline : la soumission lucide à l'objet. « Nous tous, » déclarait l'auteur de Joseph Delorme et de Volupté en 1864, « nous tous, partisans de la méthode naturelle en littérature, continuons d'observer sans cesse, d'étudier et de pénétrer les conditions des œuvres diversement remarquables et l'infinie variété des formes de talent. » Vous retrouvez là le curieux passionné de tout à l'heure. Seulement, de l'émotif et de l'intellectuel qui se battaient en lui, l'intellectuel l'a emporté. Du monde de l'impression, il est monté dans celui de la réflexion. Comment? Essayons de le discerner. Dans ce vagabondage de ses lectures et de ses curiosités, il est visible que Joseph Delorme avait ses préférences déjà et ses points de durée, de fixation, oseraije dire. Son sosie — dans la pseudo-biographie qu'il nous en retrace — parle de son goût pour les livres, « vifs et courts, qui fondent l'âme ou qui la brûlent. » Le singulier morceau : Après une lecture d' « Adolphe yi, qui commence

Passé vingt ans, quand l'âme aux rêves échappée...

a été composé, visiblement, dans un transport Imaginatif où le littéraire et le réel se confondant, s' amalgamant, le poète est devenu Adolphe pour quelques instants, l'Adolphe exalté du célèbre couplet : « Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre? » Puis il s'est réveillé de cette illusion et il a soin de mettre cette note à son poème : « Une légère teinte d'ironie n'estelle pas répandue dans cette pièce? » Et cela aussi est significatif de cet éveil de l'esprit critique dont la prédominance n'est encore qu'incertaine. Parlant de Stendhal plus tard, Sainte-Beuve devait écrire : « C'est l'intelligence qui avertit en lui le sentiment. » Chez lui, elle fait mieux que l'avertir, elle le redresse, elle le subordonne, elle l'interprète, et elle en tire une doctrine.

S'il est possible, en effet, à un émotif de s'assimiler un Adolphe y — je choisis ce roman à dessein, à cause du texte indiqué plus haut, — c'est qu'Adolphe n'est que la transcription d'une personne vivante, l'auteur. Il en va de même d'un René, d'un Obermann, d'un Werther, d'un Edouard. Je prends au hasard quelquesuns des récits mentionnés dans la préface de Joseph Delorme. Pénétrer un de ces romans, c'est se rapprocher de son auteur. Et cela est vrai de tous les livres. Plus on les comprendra, mieux on connaîtra l'auteur. Inversement, plus on le connaîtra, mieux on les comprendra. Cette formule paraît toute simple. Elle enveloppe en elle une révolution dans la façon d'interpréter l'œuvre littéraire. Pour la critique d'avant Sainte-Beuve, un ouvrage de littérature était fonction d'un genre. Ce genre avait des règles, un 'canon

d'après lequel juger cet ouvrage. Pour Sainte-Beuve les genres existent certes, et Jes règles. Aucun des tenants de l'ancienne critique n'a eu, plus que lui, ce sens des qualités et des défauts intrinsèques d'une page, qui s'appelle le goût ; mais à ce sens tout professionnel, il en joint un autre, celui du caractère individuel manifesté par cette page. De ses plongées dans la sensualité, il a rapporté une expérience qui lui a donné une vue plus intense, j'allais dire plus acre des arrière-fonds de la parade humaine. Il est descendu dans ces « coulisses de la vie » dont parle quelque part le vieux Lucrèce. Ces arrière-fonds, il les a constatés en lui-même. Il les cherche maintenant chez les autres. Ces livres qu'il a lus et qu'il continue de lire avec une curiosité inassouvie ont été composés par des hommes qui ne se sont pas racontés tout entiers, et ils ont mis dans ces livres des choses secrètes d'eux-mêmes qu'il faut démêler pour pénétrer l'esprit de ces livres, car elles en sont la partie vivante.

De là cette continuelle, sagace et acharnée inquisition de Sainte-Beuve autour des écrivains qu'il étudie. Il en veut tout savoir, et leurs hérédités, et leur famille, et leur milieu, et leur attitude dans le quotidien de l'existence, et voici s'élargir le champ de sa vision. Si toute œuvre de littérature est la révélation d'une personne, toute personne est la révélation d'une époque. Ceux même qui s'insurgent contre leur siècle en font partie dans cette révolte même. « M. Royer-Collard, » est-il dit dans une de ces notes auxquelles je faisais allusion, « M. Royer-Collard est, comme M. Ingres, de son temps, ne serait-ce que par le soin perpétuel de s'en

garantir. » La critique littéraire devient ainsi un chapitre non plus simplement de la psychologie individuelle, mais de la psychologie historique et collective. Peindre un esprit, c'est peindre une génération, du moins dans quelques-uns de ses traits essentiels. De même que Baudelaire est issu de Joseph Delorme, Taine est issu de cette vérité posée par Sainte-Beuve avec tant de force. Mais Sainte-Beuve, et ici se marque la qualité rare de son génie, a su garder sur ce point encore une mesure que ses deux grands disciples ont dépassée. Joseph Delorme a été pour lui cette délivrance que Goethe affirmait comme une des fins de la création poétique : « Poésie c'est délivrance. » Baudelaire ne s'est pas évadé de l'atmosphère mortelle des Fleurs du mal. Pareillement Taine n'a plus reconnu dans l'œuvre littéraire que sa signification historique Il a cru avoir épuisé toutes les données de la création poétique, dramatique et romanesque, en analysant les influences de la race, du moment et du milieu. Sainte- Beuve, lui, a toujours distingué, avec une netteté intransigeante, les trois points de vue qui concilient l'esthétique, la psychologie et l'histoire, et auxquels le critique doit se placer tour à tour. Il n'a jamais admis que les défauts d'une œuvre fussent acceptables sur le même plan que ses qualités, à titre de signification. C'est dire combien il eût condamné la définition du puissant mais systématique Emile Zola : « L'art, c'est la nature vue à travers un tempérament. » Il n'a jamais hésité sur ce point : que l'artiste doit choisir. Je le répète, il a conservé à travers toutes les souplesses et toutes les largeurs de sa compréhension un sens aigu

du goût. Il n'a jamais concédé non plus que les grandes causes générales expliquassent complètement l'individu. Dès 1857, et bien avant l'apparition de la Littérature anglaise, qui devait lui fournir un prétexte à de si beaux articles, il prémunissait Taine contre cette erreur : « Jamais, si on ne connaissait que l'époque seule, et même la connût-on à fond, dans ses principaux caractères, on ne pourrait conclure à l'avance qu'elle a dû donner naissance à telle ou telle nature d'individus, à telle ou telle forme de talents. Pourquoi Pascal plutôt que La Fontaine? Pourquoi Chaulieu plutôt que Saint-Simon? On ignore donc le point essentiel de la difficulté, le comment de la création ou de la formation. Le mystère échappe. Ce qu'on peut faire de plus sage, c'est de bien voir et d'observer et ce qu'il y a de plus beau, quand on le peut, c'est de peindre. »

Nous tenons là une définition, très simple, mais très juste de ce qui fut le service de Sainte-Beuve, son a message », pour parler comme les Angïo-Saxons. Il a été — d'ailleurs il revendiquait cette fonction dans ces termes mêmes — un grand botaniste intellectuel. Il a dégagé, et merveilleusement illustré, la loi de variété des génies, qui nous permet d'accepter comme légitimes les transcriptions les plus différentes de la vie, d'aimer à la fois Shakespeare et Racine, Virgile et Shelley, la Princesse de C lève s et les Parents pauvres, Boileau et Hugo. « Ne confondons point les genres et

les natures, ne demandons point à une organisation ce qui est le fruit d'une autre, » disait-il à propos de Pope, et plus profondément : « Il n'y a de chaque vrai poète qu'un exemplaire. » Il a dégagé aussi et non moins fortement éclairé ce que j'appellerai, faute d'un terme meilleur, la loi de profondeur. J'entends par là qu'il nous apprend, dans chaque écrivain, à discerner les dessous, plus simplement à regarder. Il est un admirable éducateur d'analyse. Il disait encore : « Chaque étude, en elle-même, pour peu qu'on y entre un peu avant, est infinie, innombrable. » Pour constater combien il a déplacé les anciens points de vue, il sufi&t de comparer le Pascal de son Port-Royal aux commentaires de Voltaire sur les Pensées. Même à la date où il professait à Lausanne son cours sur les jansénistes, ses convictions intimes n'étaient pas très différentes de celles de Voltaire à l'égard du christianisme. J'incline à croire qu'elles étaient métaphysiquement plus hostiles, car Voltaire n'a jamais cessé d'admettre, ses disciples le lui ont assez reproché, le « Dieu rémunérateur et vengeur », au lieu que le Werther- Carabin paraît bien avoir toujours eu, comme fond dernier de sa pensée, le matérialisme assez court, mais très net dans sa brutalité négative, des élèves de Cabanis et de Broussais. Qu'importe. L'intelligence le sauve des étroitesses du fanatisme dont Voltaire demeure le prisonnier. Il est trop intéressé par le mécanisme intérieur de la montre qu'il étudie. Il admet qu'elle sonne une autre heure que sa montre à lui. Elle sonne son heure, et il nous apprend à décomposer ce mécanisme, à suivre le moindre détail de cette horlo-

gerie psychique, rouage par rouage. C'est ainsi qu'il peut tour à tour comprendre Bonald et Proudhon, Joseph de Maistre et Renan, avec une équité que l'on ne saurait suspecter quand on a vécu dans la familiarité des Lundis, comme je fais pour ma part, depuis des années. Certes, il a des partis pris à vaincre parfois, — il est homme, et homme de lettres, — mais lisez l'article qu'il a écrit sur la mort de son pire ennemi, Balzac. Les admirateurs les plus passionnés de la Comédie humaine — j'en suis un — ne peuvent que s'incliner devant l'impartialité dont ces pages sont empreintes. On y devine bien une antipathie irréductible entre le peintre de chevalet qu'était Sainte-Beuve, et le peintre à fresque qu'était Balzac. Mais encore ici rinteUigence l'a emporté. Elle a maîtrisé même ce préjugé inné que nous impose notre type mental.

Nous pouvons, avec ces éléments, situer Sainte- Beuve à sa vraie place dans le vaste mouvement du dix^neuvième siècle. Il a collaboré, comme Balzac précisément, à rapprocher la littérature et les sciences. Avec le recul des années, nous commençons à bien discerner que ce fut la caractéristique de cet âge et sa tâche propre que ce rapprochement. J'ai dit rapprochement et non identité, car ce même dix-neuvième siècle, s'il a eu cette vertu d'être l'ère des sciences, a subi cette tentation : le Scientisme. Ni Taine, ni Renan, parmi les philosophes, n'y ont échappé, ni parmi les artistes, Flaubert, Leconte de Lisle et surtout Zola. Le Scientisme consiste essentiellement à confondre les méthodes, et à unifier les sciences, au lieu que cellesci doivent se cantonner chacune dans son domaine

propre, en se subordonnant à Tordre des faits dont elles cherchent les lois. Un seul principe leur est commun, celui de l'exactitude vérifiée. C'est la règle formulée par Bossue t, et que citait volontiers Pasteur : « Le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient », et le contraire de la disposition mentale conseillée par Rousseau dans son Discours sur l'inégalité parmi les hommes : « Commençons par écarter tous les faits... » Justement parce que nous devons nous soumettre aux faits, nous devons accepter qu'ils se présentent à nous, chacun dans sa série, et les étudier dans cette série, le fait chimique en tant que chimique, le fait biologique en tant que biologique, le fait religieux en tant que religieux, le fait littéraire en tant que littéraire. C'est la règle à laquelle Sainte-Beuve s'est toujours conformé, si bien que cette prodigieuse diversité des sujets abordés dans les vingt-huit volumes des Lundis montre une admirable unité de méthode. Elle ne donne jamais une impression d'anarchie. Je ne sais pas de plus grand éloge pour un homme de lettres qui eut la probité, comme celui-là, de ne vouloir jamais être qu'homme de lettres. Il a pu se tromper sur certains points, notamment, comme je l'indiquais tout à l'heure, dans ses hypothèses philosophiques. Il n'en reste par moins pour nous un des plus beaux exemplaires d'une intelligence d'ordre, — autant dire tout bonnement de l'intelligence.

Je rentre des obsècfues de mon vénéré confrère et ami, M. Thureau-Dangin. Elles ont été vraiment émouvantes et traditionnelles. C'était comme un deuil individuel pour chacun de nous, tant cette personnalité, si fine et si haute, nous était à tous présente, et c'était aussi, dans cette vaste nef de Saint-Sulpice, le pompeux déploiement d'une cérémonie solennelle dont aucun détail n'était un simulacre. Ces prières, le mort les avait dites et redites, quand il priait, avec une foi simple et profonde. Cette église c'était la sienne, depuis trois quarts de siècle, puisqu'il était né à quelques pas, dans la maison de la rue Garancière où s'écoula toute sa vie. Ces prêtres qui officiaient, presque tous l'avaient connu. Cet archevêque qui avait tenu à être là, auprès de l'autel, lui apportait le témoignage du chef au soldat qu'il a éprouvé sûr, fidèle et vaillant. Il n'y avait pas jusqu'à l'aspect de cet édifice, associé

(i) A l'occasion de sa mort.

à tant de choses de l'ancienne France, qui ne convînt à ce serviteur de vieilles causes momentanément vaincues. Un peu du souvenir de M. Olier flotte autour de ce monument, et la figure morale de M. Thureau- Dangin ne s 'apparente- t-elle pas à celle des admirables chrétiens du dix-neuvième siècle groupés autour du grand curé de Saint-Sulpice?

Il était impossible d'approcher le secrétaire perpétuel de l'Académie Française sans éprouver à son égard le sentiment du respect, tant sa seule physionomie révélait une âme d'une extraordinaire qualité. Il avait l'abord réservé, mais on le devinait aussitôt, cette réserve n'était pas de la froideur. C'était de la surveillance de soi, de la tenue, j'allais dire de la probité. Visiblement il s'appliquait à ne jamais dépasser sa pensée par l'expression, et il en avait comme la pudeiur. Il était aussi bon, aussi délicat, qu'il était peu démonstratif. Aucun homme ne fut plus exempt que celuilà de charlatanisme. Son cœur était très chaud. Toute sa vie de famille en témoigne, et aussi la sollicitude avec laquelle il prenait part aux joies et aux peines de ses amis. Mais il répugnait, par instinct et par discipline, à tout étalage. Il apportait la même discrétion dans la défense de ses idées. Dieu sait s'il les aimait, pourtant, s'il se donnait à eUes tout entier ! C'était pour lui un motif de plus d'éviter toute exagération en les aÊ&rmant. Son style, net et ordonné, d'une élégante

et forte sobriété, révélait ce constant souci d'éviter les surcharges. Il fallait un peu de temps pour sentir que cette prose si sage brûlait de passion, mais en dedans. De quelle ardeur cet écrivain d'une si ferme tenue chérissait les principes qu'il croyait vrais, cent passages de ses œuvres le racontent. Je n'en sais pas de plus significatif que la préface qu'il mettait en 1874 à son premier livre, je crois : Royalistes et Républicains. De quel accent, dans un raccourci à la Tacite, il adjure ses concitoyens de comprendre la leçon du passé : « Si nous recommencions aujourd'hui ce qu'ont fait nos pères, nous serions plus coupables. Ayant leur expérience, nous n'aurions pas leur excuse! » Avec quelle précision il dénonce « la haine démagogique, cette dissolution radicale qui s'attaque à l'ordre politique, à l'existence de la patrie, aux fondements de la société, à Dieu lui-même »! Et il ajoute, prophétisant le drame national que nous vivons aujourd'hui, et dénonçant le renouveau certain du péril allemand : « Il y a là, à côté de nous, un nouveau venu sinistre et puissant qui assiste en tiers à nos querelles intestines, attend nos échecs, tout prêt à en profiter pour accomplir ses desseins... »

Cette flamme de conviction fit de lui un journaliste. M. Francis Charmes nous le rappelait, jeudi dernier, au cours de l'éloquente improvisation dans laquelle il nous apprenait le deuil qui frappait notre Compagnie. Il nous disait quel polémiste avait été M. Thureau-

Dangin, et la vigueur perçante de ses -filets du Français. Il nous disait aussi de quelle courtoisie personnelle se parait cette vigueur, si bien qu'ancien et acharné adversaire de son secrétaire perpétuel à cette époque lointaine, il avait pu se retrouver en face de lui sans qu'aucun eût à pardonner à l'autre un écart de plume. Mais la courtoisie n'est pas la faiblesse. Vous rappelez-vous ce tableau des Lances, où Velasquez nous montre deux généraux marchant au-devant l'un de l'autre, celui-ci, vainqueur, pour recevoir, celui-là, vaincu, pour remettre les clefs d'une ville prise et tous les deux déférents? C'est qu'ils se sont battus en s'estimant, et, dans la bataille des idées, le rédacteur du Français forçait l'estime, même quand il portait les coups les plus cruels. Il la forçait comme historien, même quand on n'acceptait pas ses points de vue. J^es plus sévères détracteurs de la monarchie de Juillet n'ont pu hre le récit que M. Thureau-Dangin a fait de sa grandeur et de sa chute sans subir l'ascendant de cette intelligence si loyale. Il a défini lui-même le pathétique dont il a su la remplir, quand il a écrit : « Cette histoire pourrait presque apparaître comme le gémissement ininterrompu des modérés et des clairvoyants, toujours compromis et joués, insultés, écrasés par les violents et les aveugles. » Il était alors un défenseur aussi désintéressé que fervent du régime parlementaire. Au soir de ses jours avait-il gardé cette espérance de voir jamais la France prospère sous un tel régime? J'incline à croire que non et qu'il n'aurait pas consacré ses fécondes dernières années à ces études sur le catholicisme anglais, s'il eût cru que le système

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représentatif pouvait encore sauver notre pays. S'il ne l'a pas pu avec un prince de la perspicacité politique de Louis-Philippe, des ministres comme Guizot, un suffrage encore restreint, les débris encore vivants de la brillante équipe de l'Empire et de la Restauration, simplement parce qu'il lui manquait la légitimité, comment imaginer que le parlementarisme dégradé d'aujourd'hui soit capable de ce miracle? Cette évidence s'est imposée à l'historien de Juillet et elle en a fait celui du cardinal Newman. Ce politique désabusé a demandé à l'histoire religieuse un alibi et une consolation.

Le tableau de la Renaissance cathoUque dans la Grande-Bretagne, qu'il a tracé en deux admirables volumes, restera. Cet ouvrage a les mêmes vertus de probité documentaire, de sobriété nette, de lucidité judicieuse, que l'Histoire de la monarchie de Juillet avec des acuités d'analyse vraiment magistrales et des touches d'une poésie singulière. Le personnage central de cette épopée mystique, — car c'en est une que ce retour vers Rome de tant de nobles âmes, un Ward, un Manning, — c'est John Newman. Il y avait entre le saint cardinal anglais et M. Thureau-Dangin comme une parenté d'âmes. La déhcatesse de Newman, son ingénuité, son sens, mystique et si humain tout ensemble, des besoins de l'âme moderne, sa pitié si pure, en faisaient vraiment un modèle tout posé pour son portraitiste, qui retrouvait en lui-même des aspirations

M. THUREAU-DANGIN l6l

si pareilles. Je ne crois pas que personne ait jamais écrit dans notre langue, depuis le dix-septième siècle, des pages de psychologie spirituelle supérieures à celles où M. Thureau-Dangin a raconté la conversion de l'auteur de VApologia, les angoisses qui la précédèrent, l'élan de cœur dont elle fut accompagnée, les épreuves morales qui Tont suivie. Le thème lui était si cher qu'il y est revenu à plusieurs reprises. Il se complaisait dans le commerce de ce prêtre-poète dont les prières sont si belles et qui n'avait pour repousser la calomnie que cette réponse : «Je n'ai jamais péché contre la lumière ! » M. Thureau-Dangin, s'il eût été moins modeste, aurait pu prendre ces mots pour devise. Il ne les prononçait pas, mais tout proclamait en lui cette sérénité d'une conscience qui n'a pas cessé de se tourner vers les clartés étemelles. Cet homme si simple était un juste, et cela avec une bonne grâce où l'on devinait une immense et constante charité. Il mettait de la vertu, et de la moins pédante, de la plus indulgente, dans ses moindres actes. Assidu et scrupuleux, exact et affable, il faisait d'une fonction aussi officielle que le secrétariat perpétuel comme une vivante leçon. Un rayonnement émanait de lui. Nous sentions tous, ce matin, en l'accompagnant au cimetière Montparnasse, où sa dépouille émaciée par une longue souffrance repose dans le tombeau familial, que les Lettres et la France venaient de perdre un des hommes de ce temps qui leur faisaient le plus d'honneur.

Mars 1913.

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