‹ Nouvelles pages de critique et de doctrine (volume 2)Chapitre 32 sur 38 · T. I. II · texte numérisé non relu

T. I. II

LE PROFESSEUR PONCETW

J'ai connu assez tard dans sa vie le grand chirurgien dont l'École de Lyon porte le deuil. Il était alors plus rapproché de soixante ans que de cinquante, mais sa vigoureuse maturité semblait une seconde jeunesse, tant la silhouette restait robuste et souple, le regard ouvert et curieux, l'esprit agile et vivant. L'impression qui se dégageait de ce masque, presque léonin, c'était celle de la force, mais d'une force calme, sûre d'elle-même parce qu'elle était au service d'une intelligence souverainement généreuse. Quand il causait, il penchait volontiers sa tête sur l'épaule gauche, dans une attitude réfléchie qui révélait le savant. Le caractère méditatif empreint alors sur cette puissante physionomie étonnait un peu chez un opérateur célèbre. Un chirurgien n'a-t-il pas pour qualités premières l'action immédiate et la décision prompte? Précisément, à cette époque, l'ancien major de l'Hô tel-Dieu

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de Lyon, qui faisait sept ou huit opérations par jour et fatiguait ses internes, était devenu le pathologiste auquel la médecine doit la théorie du rhumatisme tuberculeux et de la tuberculose inflammatoire. Les vastes conceptions systématiques détournaient de plus en plus de la pratique ce chercheur qui avait renoncé, avec un désintéressement sans emphase, comme il faisait tout, aux profits d'une nombreuse clientèle, pour se vouer à l'une de ces œuvres de synthèse doctrinale qui renouvellent tout un domaine d'idées. Ce passage d'un travail plus utilitaire à un labeur purement scientifique est le haut exemple d'éthique intellectuelle donné par M. Poncet. Même ceux qui cultivent un autre champ d'études peuvent en sentir la noblesse et s'efforcer de l'imiter. Que ce soit mon excuse pour apporter à cette mémoire d'un clinicien célèbre l'hommage d'un incompétent pour tout ce qui touche à la portion technique de cette activité. Une valeur d'enseignement général se dégagera du seul récit de cette vie. Commencer par l'humble besogne professionnelle, y exceller, et, quand on a fini les années d'apprentissage, employer celles de la maîtrise à ramasser, à relier ses expériences fragmentaires pour aboutir à des vues d'ensemble, et pour aiguiller ainsi la science dans des voies nouvelles, je ne vois pas une plus belle courbe de destinée quand on est un homme de pensée. M. Poncet en aura donné un modèle achevé. Avec sa bonhomie souriante, il citait volontiers le mot que lui avait dit un jour l'anatomiste Farabœuf : « Vous n'êtes pas seulement un chirurgien, vous êtes un céphalurgien, » et son mâle visage s'éclai-

rait d'une lumière intérieure, celle de la conscience d'avoir mérité cet éloge.

Il était né en 1849, dans un village de la Dombes. On appelle de ce vieux nom — Dumbensis pagus — ce long plateau qui s'étend de Fourvières à Bourg. Il est mort à Culoz, après avoir étudié et enseigné à Lyon depuis son entrée au lycée jusqu'à la session dernière. Il fut donc, quoiqu'il ait eu un appartement à Paris ces dernières années, l'homme d'un seul pays, comme il fut l'homme d'une seule étude. Les deux conditions sont bien favorables pour saturer une intelligence de robustesse et d'originalité. Ayant perdu très jeime son père, le notaire, il fut élevé par son grandpère, modeste praticien de campagne dont les malades étaient surtout des paludéens. Prise entre la Saône et le Rhône, la Dombes est un pays tout en étangs. La malaria y sévissait alors d'ime façon permanente. Quand M. Poucet se trouvait en veine de confidences, il se décrivait, tout enfant, assis dans l'âtre de la cuisine chez le docteur son grand-père, et le défilé des gens qui venaient là, grelottants de fièvre, demander un peu de quinine. Les images se précisaient. Il évoquait un vieux paysan, véritable type de la cachexie palustre, le teint terreux, la peau sèche, squelettique avec un ventre déformé par l'hypertrophie du foie et de la rate, de petits bergers ayant pris une maladie aiguë des os au bord des marais. La mémoire médicale était chez lui surprenante d'exactitude et de minutie, comme chez Trrousseau, qui disait, après avoir conseillé aux débutants de fréquenter les hôpitaux et de voir, de toujours voir des malades : « Arrivé aujour-

d'hui à la vieillesse, je me rappelle les malades que j'ai vus, il y a quarante ans, lorsque je faisais mes premiers pas dans la carrière. Je me rappelle les premiers symptômes, les lésions anatomiques, les numéros des lits, quelquefois les noms des patients, qui, à cette époque si éloignée, ont frappé mon esprit... » Le témoignage que le maître de T Hôtel-Dieu de Paris se rendait à lui-même, avec cette émouvante ferveur du bon ouvrier qui aime passionnément son métier, le maître de l'Hôtel-Dieu de Lyon aurait pu se l'approprier non moins justement.

M. Poncet avait commencé ses classes au petit séminaire de Belley. Il gardait de cette éducation un respect très profond des cîioses religieuses. Il ne croisait pas dans les couloirs de son hôpital une sœur de charité sans s'arrêter pour lui parler. Voici deux ou trois ans, revenant d'Italie, il rencontre sur le seuil de l'Hôtel-Dieu un de ses élèves : « Devinez ce que j'ai là, » dit-il en lui montrant sa main fermée. « Je vous le donne en mille... Un chapelet que j'avais promis à la sœur X... de lui rapporter de Rome. Je ne suis pas allé à Rome, mais je lui rapporte tout de même son chapelet... » Un grand crucifix de bronze décorait sa salle de service. On voulut l'en retirer. Il s'y opposa énergiquement : « Je l'ai payé avec mon argent, » dit-il, « il est à moi, et il restera là. » Par ces temps d'étroit fanatisme anticlérical, et de mesquines persécutions, il n'est pas inutile de rapporter ces petits faits. Ils expUquent l'affluence des ecclésiastiques qui se pressaient, me raconte un témoin, à ses obsèques dans la cathédrale de Belley. Il paraît bien que s'il n'adhérait

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plus à la dogmatique de sa première éducation, il avait gardé une foi, indéterminée mais profonde, dans un au-delà que d'ailleurs il ne précisait pas. Quoique je n'aie jamais abordé ces questions avec lui qu'indirectement, je garde l'impression que ce grand esprit n'était pas plus un négateur que son maître M. OUier. Ni l'un ni l'autre de ces deux savants n'étaient faits pour accepter la grossière hypothèse du monisme qui, expliquant le supérieur par l'inférieur, mutile la réalité qu'il ne peut comprendre. Il s'agit de concilier le monde de l'Ame avec ses besoins d'intelligence, d'amour et de moralité d'une part, le monde de la Nature, de l'autre, avec ses lois aveugles, indifférentes et implacables. Supprimer un des termes du problème, est-ce le résoudre? J'aime à démêler dans la déférence d'un Poncet pour les représentants d'une croyance, de la lettre de laquelle il s'est détaché, cet acte d'espérance dans le mystère de l'univers que le poète a si bien défini dans les vers fameux :

There are more things in heaven and earth, Horatio, Than are dreamt of in our philosophy...

Je viens d'écrire le nom de M. Ollier, J'ai connu aussi, durant ses séjours dans le Midi, à Hyères, cet autre maître de la chirurgie. Gensoul, Bonnet, Ollier, Poncet, ce sont les quatre gloires de cette École de Lyon, créée tout entière par une institution propre à cette ville et aujourd'hui abolie, celle des chirurgiens-majors. Que de fois, en nous promenant sous les pins de Costebelle, ce sagace M. Ollier m'a expUqué les avantages de ce procédé de recrutement ! En ce

temps-là, Lyon n'avait pas de faculté de médecine, mais elle avait trois vastes hôpitaux : \' Hôtel-Dieu, la Charité et V Antiquaille... — ce dernier ainsi nommé parce qu'il occupait dans la partie où se dressait la ville romaine, l'antique Lugdunum, l'emplacement même où la tradition situe la prison de saint Pothin, l'évêque martyr. On y montre encore son caveau.

Dans chacun de ces hôpitaux opéraient trois chirurgiens, dits majors, sans doute par ressouvenir du premier Empire et d'une fondation mihtaire. Ils étaient nommés au concours, et pour dix-huit ans, si ma mémoire me sert bien. Le plus jeune était chirurgienmajor désigné. Au-dessus de lui était le chirurgienmajor titulaire, et à son moment, celui-ci devenait le chirurgien-major sortant. Tenus d'habiter l'hôpital, et d'y avoir leur cabinet de consultations, leur clinique, toute leur existence, ils s'imprégnaient d'une atmosphère chirurgicale d'une densité singuHère. Elle expHque cette suite de travaux sur la chirurgie osseuse dont l'œuvre de M. Ollier, avec sa grande découverte sur le rôle du périoste dans la réfection des os, fut l'aboutissement. En écrivant ceci, je crois revoir ce vétéran du bistouri avec sa face sérieuse et concentrée, les deux petits kystes qui pointaient à ses paupières supérieures, sa redingote dont il corrigeait la solennité, à la campagne, par un chapeau mou. Je l'entends causer de sa voix un peu nasillarde, avec Melchior de Vogue, cet autre Cévenol, et je me redis la phrase que ce dernier prononçait sur le ton d'un pressentiment trop justifié, en recevant Barrés à l'Académie : « La hache du noir bûcheron m'environne ! »

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C'est de M. Ollier que M. Poncet fut Finteme, quand, au sortir du lycée de Lyon, il se résolut à suivre la vocation que lui avait révélée, au coin de la cheminée de son grand-père, Tintérêt suscité en lui par les paludéens des étangs de la Dombes. Ces années d'études font penser à dès campagnes menées par un jeune et vaillant général pour qui chaque conquête n'est que l'occasion d'une conquête nouvelle. A peine son internat fini, nous le trouvons à Paris dans le laboratoire de hasard installé rue Christine par Comil et Ranvier. C'était au lendemain de la guerre. Ces savants avaient entrepris d'acclimater en France les études d'histologie pathologique, monopoUsées jusqu'alors par l'Allemagne. M. Poncet avait l'intelligence trop réaliste, pour ne par reconnaître vite l'insuf&sance d'une méthode, utile certes, mais qui ne pouvait aller loin, n'étant pas conforme à la vie. Étudier la cellule en dehors des fonctions, c'est se promener dans des maisons sans y entrer. Aussi ne donna-t-il qu'un an à ce travail. Coup sur coup, il passe sa thèse sur les ictères, rentre à Lyon comme docteur, devient chef de clinique d'un des collègues de M. OlUer, le professeur Dégrange, prépare son agrégation, subit l'examen à Paris dans le brillant concours où figurèrent Reclus, Pinard, Richelot, Terrillon, et tout de suite il se fait recevoir à Lyon chirurgien-major. C'était en 1879. Il avait trente ans. Il en avait trente-deux quand il fut nommé à la chaire de médecine opératoire.

Là commence la grande période active de cette vie magnifique. J'ai négligé de dire qu'entre temps, l'apprenti chirurgien était allé voir Lister en Angleterre ;

qu'il avait voyagé en Autriche, en Allemagne, aux États-Unis, comme pour s'assimiler la technique entière de son époque. Il est demeuré légendaire parmi les étudiants de Lyon pour la formidable capacité de travail qu'il déployait dans ces années-là. Tous les matins, il était dans son hôpital à huit heures. Il en sortait à une heure pour reparaître à deux heures à la Faculté, et le reste du jour, il opérait encore. Aussi exigeant pour les autres que pour lui-même, il fallait que l'équipe de ses assistants fût là tout entière et toujours. A ceux qui arrivaient en retard, et balbutiaient une excuse, il avedt une façon de répondre : « J'y suis bien, moi, » qui leur ôtait l'envie de récidiver. Avec cela professeur et mieux encore excitateur incomparable. Un de ses collègues, M. Auguste PoUasson, dans l'éloquent discours prononcé sur sa tombe, a défini d'un mot très heureusement emprunté à la langue médicale la caractéristique de la pensée de Poncet et de sa parole, et tout son être, quand ii a vanté sa « tonicité extraordinaire ». Une légion de chirurgiens est sortie de son tablier, qu'il a tous marqués de son empreinte. Ils se reconnaissent, me dit un bon juge, avant tout à la largeur des idées, au coup d'œil physiologique, et aussi à la hardiesse du « faire » opératoire. M. Poncet répétait sans cesse à cette période-là : « Les grandes incisions font les grands chiriurgiens. » Il pratiquait ce qu'il appelait encore « la chirurgie à ciel ouvert ». Cette chirurgie-là marquait le patient de traces souvent ineffaçables, mais elle guérissait. Poncet fut un grand guérisseur, un grand inventeur aussi. Traçant ici un portrait moral, — le

seul qui soit un peu de mon ressort, — je ne mentionnerai pas les opérations hardies dont il fut l'heureux initiateur. Quelques-unes ont été dépassées. Beaucoup demeurent dans la pratique courante. Il avait la fierté de ses audaces. Je me souviendrai toujours de l'accent avec lequel, me parlant d'une opération très délicate dont le génial Albarran, mon autre ami tant regretté, avait eu l'idée. Il me dit : « J'ai pourtant failli trouver ça... » Aucune envie dans ces mots, mais quel regret !

Ce fut après 1891, et quand il fut monté dans la chaire de clinique chirurgicale, qu'il orienta peu à peu sa vie dans le sens que j 'indiquais en commençant ces quelques notes. M. PoUasson a encore marqué cette volte-face avec une rare justesse de termes : « Le chirurgien céda la place au savant. L'homme d'action se changea en penseur. » Il y avait toujours eu en lui, — les poussées de sa curiosité dans des sens si variés l'attestent et son mémoire sur l'Actinomycose, — ce génie investigateur qui ne se satisfait pas dans la spécialité, si brillante soit-elle. S'abandonner à ce génie dans ce moment de sa vie, en pleine maturité, quand les circonstances et sa valeur faisaient de lui, sans rivalité possible, le premier chirurgien du Sud-Est, c'était une résolution héroïque. Plusieurs motifs purent y déterminer le professeur Poncet, tous également à son honneur. Le premier fut sans doute le légitime et noble désir d'une gloire qui lui survécût. La destinée des grands chirurgiens et des grands médecins qui n'ont été que des exécutants supérieurs offre cela de pathétique qu'ils réalisent vraiment quand ils disparaissent,

le « qualis artifex fereo ! » prononcé par un indigne. Ce cri n'en demeure pas moins le symbole du tragique naufrage des beaux talents viagers. D'un Dupuytren, pour prendre un exemple cruellement significatif, que reste-t-il? Un nom prestigieux, et rien de plus. Lasègue le disait à propos de Trousseau, avec une mélancolie qu'il ne cherchait pas à dissimuler : « Les acteurs, gens de passage comme nous... » Il n'en va plus ainsi, quand le médecin laisse après lui une découverte qui a pris place dans la Science et qui n'en bougera plus. Il y a sans doute eu au dix-septième siècle des praticiens qui surpassaient William Harvey par la renommée et aussi par l'habileté. Où en est leur œuvre? où leur souvenir? Pour avoir trouvé les lois de la circulation du sang, Harvey est toujours présent, toujours agissant. Ajouter à cela qu'il est toujours bienfaisant. C'était encore, pour M. le professeur Poncet, un motif d'aller plus avant dans la voie de la Science. Une immense charité faisait le fond de sa nature. Quand il marchait dans la rue, de son pas lent et un peu balancé, il lui arrivait sans cesse, s'il rencontrait un homme ou une femme du peuple qui lui paraissaient souffrants, de les arrêter, de les interroger, et il les faisait venir à sa clinique, où il leur prodiguait les mêmes soins qu'à ses clients les plus fortunés. Rien d'étonnant s'il a rêvé, comme couronnement à son existence, d'une de ces découvertes à longue portée, qui, enrichissant et renouvelant la thérapeutique, préservent et soulagent des milliers et des milliers de créatures vivantes? Rien d'étonnant aussi que la force de sa personnaUté se soit sentie à l'étroit dans

un métier dont il connaissait toutes les finesses, où il savait qu'il ne se dépasserait pas, au lieu que l'induction généralisatrice l'invitait à épanouir sa pensée dans des conceptions d'une portée indéfinie et d'une ampleur incalculable?

Il en a trouvé une, à laquelle il s'était attaché passionnément, qu'il a développée, soutenue, défendue avec une ardeur jamais lassée. S'il ne l'a pas établie d'une manière définitive, il l'a posée avec assez de vigueur pour que ses adversaires mêmes aient dû en reconnaître l'extrême importance. Ce que la théorie de l'irritation fut pour Broussais, celle de la spécificité des maladies pour Bretonneau et Trousseau, celle des glandes à sécrétion interne pour Brown-Séquard, celle de l'hystérie pour Charcot, Thypothèse de la tuberculose inflammatoire le fut pour M. Poncet. Autant qu'un profane peut comprendre des idées d'un ordre si particulier, voici comment il me paraît avoir raisonné. Il a été frappé de constater que des tuberculeux font du rhumatisme et qu'il n'y a dans ces rhumatismes aucune des caractéristiques de la tuberculose. Sachant d'autre part que certaines infections, la scarlatine par exemple, produisent aussi des accidents rhumastimaux, il en a conclu que le rhumatisme apparu chez les tuberculeux, pouvait bien être produit par la tuberculose, malgré l'absence de ces caractéristiques. Mais s'il en est ainsi pour les articulations, ne peut-il pas en être ainsi partout ailleurs? Ne s'agirait-il pas de tuberculose, anormale et méconnue, dans nombre de maladies dont on ne connaît pas la nature? La statistique des autopsies démontre que sur

cent personnes mortes de mort violente, quatre-vingts portent la trace d'une tuberculose, latente ou guérie. Nous sommes donc là en présence d'une maladie extrêmement fréquente. Que de ces foyers, présents dans tant d'organismes, fusent des poisons atténués, trop peu virulents pour prendre la forme connue, assez virulents pour produire des désordres graves ou légers, et voilà expliqués combien de phénomènes qui demeuraient jusqu'ici des énigmes ! Voilà aussi la possibilité de les attaquer dans leur cause. Quelque incertaine que soit encore la thérapeutique curative et spécifique de la bacillose, elle existe. Le professeur Poncet en entrevoyait le commencement dans les corps immunisants de Spengler qui l'ont tant préoccupé durant les derniers temps de sa vie. Il l'entrevoyait aussi dans la cure solaire, V héliothérapie. Mais il a dit lui-même ses espérances dans le livre qu'il publiait l'année dernière avec son élève M. René Leriche. Ces six cents pages sur la Tuberculose inflammatoire sont un chefd'œuvre d'ordre et de lucidité. L'immense expérience qu'elles supposent, la conviction dont elles sont animées, l'ingéniosité de leurs aperçus en font une lecture d'un extrême intérêt, fût-ce pour des ignorants. J'ai trop la conscience d'être moi-même un de ces ignorants pour ne pas savoir que ces quelques notes sont bien pauvres, bien superficielles. C'est l'honneur à la fois et la tristesse des grands serviteurs de la Science qu'ils ne puissent être vraiment compris, admirés, loués que par leurs pairs. J'ai trop aimé M. le professeur Poncet, je l'ai trop respecté, pour ne pas avoir éprouvé le besoin de tracer de lui ce « crayon »

d'après la mort qui devrait, pour être entièrement ressemblant, s'éclairer d'un reflet de grâce et de courtoisie. Je n'aurais pas donné une idée exacte de cette rare personnalité, si je n'ajoutais qu'en effet ce médecin de génie était, dans le quotidien de la vie, le plus affable, le plus simple, le meilleur des compagnons. Le charme de ses manières, sa poUtesse exquise, son intelligence des nuances venaient chez lui d'un cœur que quarante années et plus d'hôpital et de clinique n'avaient ni endurci, ni refroidi. Je me rappelle qu'un jour, me trouvant sur le Parthénon avec quelqu'un qui n'a pas laissé d'œuvre, mais qui valait beaucoup pour la sensibilité, le capitaine Viau, alors le doyen de son grade dans l'armée française, ce vieillard, exalté par le spectacle que nous avions sous les yeux, me dit après im silence : « Quand vous penserez à ce paysage, je veux aussi que vous pensiez aussi à mon meilleur ami. Souvenez- vous du nom de ***, c'est celui d'un homme excellent. » J'ai su depuis que cet ami dont l'ancien officier me parlait ainsi avait été pour lui d'une incomparable bienfaisance. Cherchant à résumer l'impression que le grand chirurgien lyonnais laissera de lui à ceux qui ont eu le bonheur de l'approcher dans son intimité, je ne trouve pas de meilleure formule que cette naïve et simple parole : Ce fut un homme excellent. « Comment se fait-il >), demandait déjà le sage antique, « comment se fait-il que la Divinité qui a ordonné si bien toutes choses et avec tant d'amour, ait négUgé un seul point, à savoir que des hommes d'une vertu éprouvée qui ont eu une sorte de commerce avec elle, soient atteints par

la mort et nous quittent pour jamais? » Et il répondait, avec cette foi dans la suprême et finale intelligibilité du monde qui seule permet de supporter l'inexplicable et universel écoulement de toutes choses et de nous-mêmes : « Nous ne disputerions pas ainsi avec Dieu, s'il n'était pas souverainement bon et souverainement juste. S'il l'est, soyons certains, malgré les apparences, qu'il n'a rien laissé passer dans l'ordonnance du monde qui soit contraire à la justice et à la raison. »

Septembre 191 3.

Post-scriptum. — Je joins à cette trop courte étude, une note plus complète transmise par M. le docteur René Leriche, sur le fonctionnement de l'institution des chirurgiens-majors à Lyon :

« Le titre de chirurgien-major ne fignre dans les archives hospitalières qu'à partir du dix-huitième siècle ; dès cette époque, le majorât grandit par le fait des hommes illustres qui en remplissent les fonctions.

a En 1788, les recteurs décident que la place de chirurgienchef sera mise au concours. Ce premier concours eut lieu le 25 juin 1788. Marc-Antoine Petit en fut le premier lauréat.

« En 1795, on trouve un aide-major; et jusqu'en 1802, le service chirurgical est fait dans les hôpitaux de Lyon par des chirurgiens qui ont le titre de chirurgien-major, avec, sous leurs ordres, des aides-majors ; le chirurgien-major restant toujours attaché à l'Hôtel-Dieu, comme un serf à sa glèbe.

0 Le règlement de 181 6 paraît, à quelques détails près, aussi sévère que le règlement des siècles précédents : le major réside dans la maison et exerce pendant six années consécutives ; ses honoraires sont fixés à six cents francs, indépendamment du logement, de la nourriture, du chauffage et de la lumière ; il reçoit, en outre, un habit noir et une robe de visite pour trois ans En revanche, l'administration exige qu'il

soit présent dans l'établissement à toute heure du jour et de la nuit, et qu'il reste célibataire. Il ne peut sortir de l'établissement que d'une heure à trois heures de l'après-midi et le soir depuis le souper jusqu'à neuf heures trois quarts.

c Par délibération du 25 janvier 1832, le chirurgien-major doit être secondé par deux aides-majors, nommés au concours, dont l'un doit lui succéder à l'Hôtel-Dieu et l'autre occuper ce même poste à la Charité.

« Dans le courant de cette même année, le conseil, par délibération du 5 décembre, autorisa le major à se marier, après les deux premières années de son majorât.

« En 1848, on créa des concours spéciaux de major pour l'Hôtel-Dieu, la Charité et l'Antiquaille réunis aux hospices en 1846. En même temps étaient abrogés les anciens règlements qui avaient défendu le mariage, la clientèle et les sorties, mais on conserva l'internement. La durée du service fut fixée à dix-huit ans : six ans comme aide-major, six ans comme chirurgien-major et six ans comme chirurgien titulaire.

t I^ 10 janvier 1879, le conseil supprimait en principe les concours spéciaux et les majorats dans chaque hôpital et décidait « qu'à l'avenir il y aurait des chirurgiens des hôpitaux chargés des services de chirurgie dans tous les hôpitaux, par roulement, avec choix facultatif et par ordre d'ancienneté » ; mais cette décision ne fut pas immédiatement appliquée.

« C'est par délibération du 23 mai 1894 que fut arrêtée la modification définitive ; le conseil décida que tous les services hospitaliers consacrés soit à la chirurgie générale, soit à des spécialités et confiés à des chirurgiens-majors seraient jusqu'à nouvel ordre confiés à des chirurgiens, dont la durée de service serait limitée par l'âge de cinquante-cinq ans et nommés à la suite d'un concours uniforme. »

C'est en 1905 que j'ai fait la connaissance du grand psychiatre dont je viens d'écrire le nom, avec la tristesse d'un ami encore accablé par la nouvelle d'une mort si brutalement soudaine. Il exerçait à cette époque, à l'Infirmerie spéciale de la préfecture de police, la fonction de médecin en chef dans laquelle il avait succédé à un autre remarquable aUéniste, Paul Garnier, l'auteur de ce livre trop peu connu, la Folie à Paris. Quoiqu'il eût à peine quarante ans, Ernest Dupré occupait déjà dans l'opinion médicale une place de tout premier plan. Il avait subi d'une manière éclatante les épreuves du concours des hôpitaux et de l'agrégation, puis donné sa mesure dans de nombreux travaux, en particulier un long et définitif mémoire sur les Psychopathies organiques, paru dans le Traité de pathologie mentale publié sous la direction de Gilbert

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Ballet. Les âpres séances de labeur que supposaient et ces examens et ces écrits l'avaient laissé extraordinairement jeune d'aspect et d'allures. Il était de petite taille, mince, avec une souplesse extrême de ses moindres mouvements, et un visage aux traits si fins qu'éclairaient des yeux bleus d'une limpidité singulière derrière son lorgnon. Tout dans sa personne, regard, gestes, parole, disait la supériorité de l'intelligence. Quel contraste avec les lamentables loques humaines qu'il avait pour métier de regarder et de classer ! On sait que l'on amène à l'Infirmerie spéciale tous les délinquants, tous les anormaux, arrêtés de la veille ou du jour, et suspects d'aliénation. Le médecin devant lequel ils comparaissent doit décider s'ils seront remis à la justice comme responsables en dépit de leurs excentricités et de leurs simulations, ou bien si leur état mental exige l'internement. Je revois à cette minute cette sombre salle basse du rez-de-chaussée dans l'un des bâtiments de la Conciergerie, où se passent ces sinistres examens. J'y suis revenu depuis si souvent ! Une table à écrire et des chaises de paille, quelques photographies, un tableau noir en faisaient, en font encore tout le mobilier. Au dehors tourne un couloir sur lequel ouvrent des portes munies de barreaux, celles des cellules où les prisonniers attendent, quelques-uns en hurlant, d'autres accroupis sur une couchette. Décor de misère, mais, tout de suite, à regarder Dupré, à l'écouter, ce décor se transformait ! L'obscur et tragique endroit devenait un passionnant laboratoire de psychologie expérimentale. L'homme ou la femme assis en face de lui était une créa-

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ture bien dégradée, la conclusion pratique à tirer de l'interrogatoire toute administrative, mais le grand psychiatre le conduisait, cet interrogatoire, avec une maîtrise si lucide, la sûreté de sa méthode était si forte, il déployait de telles ingéniosités d'analyse, un tel souci de dégager le t3rpe morbide dans le fouiUis des phénomènes, que la majesté de la Science ennobUssait peu à peu ce réduit fimèbre. C'était la mise en limiière du mot profond de Gœthe : « L'enfer aussi a donc ses lois. » Lui-même, Dupré, s'animait, s'exaltait. La singularité des « cas >; posés devant lui suscitait son génie, et quand il rédigeait son diagnostic, sur le papier officiel, de son écriture un peu écrasée, on avait l'impression qu'une page de clinique définitive se traçait là, sous cette plume, pour aller se perdre, parmi des centaines d'autres, dans les dossiers de la préfecture. De cet anonymat de ses quotidiennes trouvailles, le bon ouvrier désintéressé qu'était Dupré n'avait pas de regret. Il regrettait en revanche qu'un si bref espace de temps lui fût accordé pour étudier ces malades, qu'il lui fallait aussitôt expédier aux asiles. Je me souviens de l'accent avec lequel il disait un jour devant moi à Poncet, le professeur de Lyon :

— « Imaginez ma vie, mon cher maître... Tous les jours, on m'apporte des trésors. Vous m'entendez, des trésors ! A peine les ai-je tenus entre mes mains, on me les enlève... »

Et je me rappelle aussi l'étonnement de Poncet, lequel avait, en sa quahté de grand chirurgien, cette sensibilité devant la souffrance morale qu'un des maîtres du bistouri, M. Jean-Louis Faure, a si juste-

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ment notée dans son éloquent essai sur l'Ame du chirurgien.

— « Ah ! les trésors de votre ami Dupré ! » me répétait sans cesse Poncet, « Des trésors, ces malheureux ! Moi qui ne pourrais pas entrer sans horreur dans une maison d'aliénés ! »

Et il répétait : « Des trésors ! » en levant au ciel ses fortes mains bienfaisantes. J'aimais ce geste et cette pitié de l'énergique opérateur à la seule idée de ces déchets de l'humanité, comme j'aimais Dupré pour son enthousiasme Les deux savants n'ayant pas la même besogne ne pensaient pas sur le même plan.

Quand Dupré qualifiait ainsi de « trésors » les sujets de l'Infirmerie spéciale, c'est qu'il les considérait avec raison comme les exemplaires les plus riches qui puissent être fournis à l'aliéniste. Le malade de l'asile est vraiment V aliéné au double sens du terme : étranger à soi-même, étranger à la société. Celui de l'Infirmerie spéciale vient d'être pris à même son existence coutmnière. Il y a un jour, il y a quelques heures, il allait et venait. Il évoluait dans un miheu, le nôtre, en s'y adaptant. Il vient seulement de franchir la frontière qui sépare le normal de l'anormal. Si l'on considère la maladie comme l'extrême limite vers laquelle tendent une foule d'états qui en sont l'ébauche, la psychologie morbide n'est que le tableau, poussé et complet, des désordres qui s'esquissent et s'estompent

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dans la psychologie saine encore. Ces déséquilibrés, si voisins du demi-équilibre, offrent à l'observateur une chance de mieux démêler les antécédents dont ce maniaque, ce dément, ce cyclothymique, ce mélancolique, ce paranoïaque, est l'aboutissement. C'était le motif qui rendait si précieuse à Dupré sa fonction de médecin du Dépôt. Son pas si leste se faisait plus rapide pour gagner la porte du quai des Orfèvres et traverser la triste cour, où stationne sans cesse quelque voiture cellulaire, prête à emporter vers Saint -Lazare les filles qui passent la visite dans le bâtiment à gauche de cette entrée. Le Dépôt c'était sa maison. Il avait pour la psychiatrie le culte d'un Flaubert pour la littérature, d'un Michelet pour l'histoire, d'un Biot pour la physique. Il était de la généreuse lignée, qui se reconnaît au frémissement de tout l'être devant une certaine œuvre intellectuelle. Son mot sur ses « trésors » s'apparente à la phrase de Flaubert exigeant du littérateur « que tous les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, lui apparaissent comme une illusion à décrire. Tellement que toutes les choses, y compris sa propre existence, ne lui semblent pas avoir d'autre utilité ». Écoutez l'accent de Michelet racontant sa sortie à la fin de son cours : « L'été s'avance, la ville est moins peuplée, la rue moins bruyante, le pavé plus sonore autour de mon Panthéon. Ses grandes daUes blanches et noires sonnent sous mes pieds. Je rentre en moi. Je m'interroge sur mon enseignement, sur mon histoire.... » Écoutez le vieux Biot disant au jeime Pasteur, avant une expérience siu* les cristaux de paratartrate : — « Mon cher enfant, j 'ai tant aimé la Science dans

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ma vie que l'idée de ce qui va se passer là, me fait battre le cœur. »

Dupré appartenait à cette race des fervents passionnés de la pensée. Il avait d'ailleurs de qui tenir. Son père, camarade d'École normale de M. Taine, avait été un des plus brillants professeurs de rhétorique des lycées de Paris, à l'époque des Aubert-Hix, des Merlet, des Pierron, des Boissier, des Lemaire, de tous ces universitaires de la vieille formation classique en qui se prolongeait la tradition des humanistes d'autrefois. De là, chez le fils de ce bon latiniste, cette élégance précise et fine du style qui distingue ses mémoires les plus techniques, et, en particuUer, ses rapports d'expert. Je citerai les pages sur l'opiomanie dans son rapport sur l'affaire Ullmo, son analyse des crimes génitaux dans l'affaire Soleilland. Telle de ses notes parues dans les journaux médicaux constitue par elle seule un chef-d'œuvre de « raccourci », par exemple son portrait du Mendiant thésauriseur. Le lettré en lui égalait le savant. Tout naturellement, comme à nous autres écrivains, les beaux vers des poètes lui revenaient pour exprimer ses propres sentiments. Dans le dernier billet que j'ai reçu de lui, et en réponse à mon insistance pour qu'il achevât son étude commencée, à la destination d'une Revue, sur les grandes Imaginatifs dans la littérature, il concluait, après avoir déploré la surcharge de ses occupations professionnelles : « Je pense avec le douloureux Baudelaire :

Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage, L'art est long et le temps est court. »

Il disait trop juste. Son billet porte la date du 23 août. Le 31, au soir, il était foudroyé par une attaque, laissant inachevées et ces pages et tant d'autres ! C'est toujours le Pendent opéra interrupta de Virgile, ce maître de la culture gréco-comaine, dont était issu notre ami.

Nous tenons là, me semble-t-il, l'intime motif qui l'avait déterminé à choisir dans le vaste champ médical, le domaine de la psychiatrie. Elle est une science, mais qui confine, au point de sans cesse l'envahir, avec la littérature d'observation. Tel drame de Shakespeare, telle comédie de Molière, tel roman de Balzac, ne nous offrent-ils pas de véritables tableaux cliniques, auxquels il ne manque qu'une étiquette pour être rangés dans un chapitre d'un Précis de psychiatrie, comme celui que nous a laissé le sagace Régis? Othello, c'est le délire jaloux; — Hamlet, c'est Vohsession du dovite, — Lear, c'est la démence sénile délirante; — le Malade imaginaire, c'est une victime d'idées hypocondriaques nosophobiques. Dans Ursule Mirouet, vous trouverez un délire onirique systématisé. Comment le passionné de littérature et de science à la fois qu'était Dupré n'eût-il pas été attiré par des études qui satisfaisaient la double tendance de sa nature? Comment aussi n'eût-il pas été attiré, lui, si actif, si curieux de nouveauté, par ce que la psychiatrie représente de découvertes à tenter? C'est une science toute récente, et qui n'est pas faite. De quand date-t-elle?

De Pinel et de ce Traité de la manie, publié en l'an IX, dont Cuvier a pu dire « que ce n'était pas seulement un livre de médecine, mais un ouvrage capital de philosophie et même de morale ». En 1838, le successeur de Pinel, Esquirol, donnait les deux volumes de son Traité des maladies mentales. Il décrivait la monomanie et soupçonnait la paralysie générale. L'école de Charenton la discernait et la découvrait, tandis que celle de la Salpêtrière démêlait avec Trélat la folie lucide, avec Voisin V idiotie, avec Falret la folie circulaire, avec Baillarger la folie à double forme. Ces quelques indications suffisent à montrer à travers quels tâtonnements la science des maladies mentales a passé, depuis un siècle qu'elle a vraiment commencé de se constituer. On a pu distribuer le chemin parcouru par elle en trois étapes : l'étape descriptive, l'étape anatomo-cHnique, enfin l'étape biologique (i). Elle en est aujourd'hui à considérer les désordres mentaux comme des syndromes. L'étym.ologie de ce terme le définit admirablement. Syndrome signifie concours. Dégager et classer des signes cliniques qui se juxtaposeront de manière à former un type morbide, le travail des psychiatres paraît actuellement devoir se borner à cette tâche. Ils obéissent ainsi à la règle donnée par Trousseau dans son célèbre mémoire sur la Spécificité des maladies : « Eh bien ! messieurs, dans les maladies qui semblent les plus rapprochées les unes des autres, il y

(i) Dans la leçon d'ouverture de son cours, à l'Université de Lyon, en 1921, M. Jean Lépine a très fortement marqué cette évolution de la psychiatrie française {Bulletin de la Société des amis de V Université de Lyon, mars-avril 191 2).

a des caractères spécifiques qui les distinguent autant que les diverses espèces d'une même famille naturelle, végétale ou animale, se distinguent entre elles. » Humble tâche, mais dont la limitation est momentanément imposée au psychiatre par « notre ignorance foncière de l'étiologie des maladies mentales ». C'est le texte même de la phrase par laquelle Dupré termine sa préface à la traduction de la Psychiatrie clinique de Krœpelin. Il ajoutait : « Nous sommes dans l'impossibilité à l'heure présente d'édifier ime doctrine psychiatrique satisfaisante. Nos systèmes sont purement provisoires, et c'est seulement l'observation clinique patiente et prolongée qui permettra dans l'avenir de transformer et d'élargir les classifications actuelles ».

Trente années durant, Dupré a travaillé dans ce sens. Les mémoires et les articles où il a ramassé ses observations sont innombrables. Les deux élèves si distingués qui lui ont succédé à l'Infirmerie spéciale, MM. les docteurs Logre et Heuyer, les réuniront certainement. J'ai quelques-unes de ces brochures devant moi, en ce moment, et j 'en transcris les titres au hasard qui donneront une idée de la variété et de la richesse de ce labeur : les Auto-accusateurs, Anthropologie psychique, les Ivresses délirantes transitoires, Débiles ambitieux. Psychose hallucinatoire chronique, les Délires d'imagination, le Puérilisme mental, le Psycho-dia* gnostic de la paralysie générale, la Mythomanie infan-

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tile, les Empoisonneurs, la Constitution émotive. Je m'arrête sur cette dernière formule qui se rattache à l'œuvre ultime dans laquelle Dupré se proposait de ramasser la somme de ses expériences : la Pathologie de l'imagination et de l'émotion. Il est le premier qui ait reconnu l'importance des constitutions psychologiques individuelles dans l'évolution des psychoses. En proposant de nommer maladie de Dupré la psychonévrose émotive que notre ami a dégagée avec tant de finesse, M. le docteur Maurice de Fleury (i) me paraît avoir distingué très justement ce qui restera le redoutable apport de ce beau génie médical prématurément frappé par la mort.

Ce témoignage trop peu compétent qu'essaie de rendre à Dupré le modeste élève du dehors qu'il a eu en moi, serait incomplet si je n'ajoutais pas que le savant chez lui était doublé d'un homme animé par les plus belles vertus de dévouement. Je n'ai connu personne possédé davantage du besoin de servir, — servir la science, servir l'humanité, servir la société, servir le pays. Dans les hôpitaux, comme à l'Infirmerie spéciale, comme dans sa clientèle privée, il se donnait tout entier. Ce qu'il a écrit de son prédécesseur Paul Garnier, je pourrais l'écrire sur lui-même : « Il avait le culte de sa profession et il aimait les aliénés. Ceux-ci, gagnés par l'amabilité de son accueil, la simplicité de ses manières et la douceur de son interrogatoire, se sentaient à l'aise avec lui et se livraient à ce confes-

(i) Article du Figaro du 7 septembre 1921.

seur indulgent et familier. Il calmait les violents, gagnait les méfiants et décontenançait les simulateurs. La plupart des malades lui gardaient, au terme de leur pénible odyssée administrative, un souvenir reconnaissant. » Il insistait : « J'ai entendu plusieurs fois la touchante expression des regrets que la disparition de cet homme de bien provoquait chez des infortunés auxquels sa parole avait apporté un peu de réconfort, de consolation et d'espérance. )> Tous les malades soignés par Dupré lui appliqueraient cet éloge. Ceux qui ont été admis dans son intimité, en ajouteraient un autre, celui d'avoir été, pendant cette guerre, un admirable patriote. En action d'abord : — il s'est usé, trop âgé déjà pour aller au feu, en multipliant les besognes de dévouement à l'Infirmerie spéciale, à Laënnec, à la Faculté, à Sainte-Anne, au Val-de-Grâce. En courage : — nous soutenant tous par sa flamme de confiance dans les destinées de la nation, par son enthousiasme pour l'armée et pour les chefs. En l'accompagnant à son repos dans ce cimetière du Père-Lachaise qui est celui de Balzac, j'avais le sentiment que le pays venait de perdre non seulement un grand savant, mais un bien bon Français. Je voudrais avoir su mieux le dire.

Septembre 1921.

M. EMILE BOUTROUXW

Monsieur,

Vous avez écrit quelque part ces phrases d'une portée singulière : « Les systèmes de philosophie sont des pensées vivantes... La philosophie est œuvre personnelle. En un sens, elle ne se transmet pas. » Comprendre un philosophe, d'après vous, c'est le situer dans son milieu individuel, c'est dégager l'homme par-dessous la doctrine. Vous ne vous étonnerez donc pas, si je vous applique votre propre méthode et si je commence, en vous souhaitant la bienvenue dans notre Compagnie, par rappeler quelques détails biographiques, d'im ordre plus familier que ne semblerait le comporter l'analyse d'une pensée aussi élevée, aussi abstraite que la vôtre. La place très importante que vous occupez dans le mouvement contemporain est due à la manière neuve dont vous avez posé les éternels problèmes. Les auriez- vous envisagés sous le

(i) Discours prononcé à l'Académie française pour la réception de M. Emile Boutroux qui succédait au général Langlois.

même angle si votre formation première n'avait pas développé en vous des tendances que les négations de votre époque ont aussitôt contrariées? C'est cette formation que je voudrais indiquer d'abord. Ce me sera une occasion d'évoquer autour de vous et d'associer à votre triomphe d'aujourd'hui des souvenirs qui vous sont chers, ceux de vos premiers éducateurs. Dans cet admirable livre que Marc-Aurèle écrivait « pour lui-même », il y a un émouvant chapitre de début, où il énumère les bienfaits d'âme reçus de son aïeul, de son père, de sa mère, de son gouverneur, du grammairien Alexandre, de Fronton, de vingt autres. Leur mémoire serait perdue sans ce témoignage de leur reconnaissant ami. Les quelques noms que je vais citer vous rappelleront ces nobles pages qui se terminent par cette ligne : « Écrit chez les Quades sur le bord du Granua. » Elle prouve, comme le discours que vous venez de prononcer, qu'entre la philosophie et la guerre, l'accord est possible. Le pieux empereur faisait campagne contre les barbares, au delà du Danube, près d'une rivière qui encore aujourd'hui s'appelle le Garan. On le voit, sous la tente, épuisé par le labeur du jour, retrempant son courage parmi les ombres de ceux qui lui léguèrent de hauts exemples. Si l'énergie de l'action trouve un aliment dans le souvenir de nos meilleures impressions d'enfance et de jeunesse, combien plus l'énergie de la pensée ! Là comme partout se vérifie la forte parole d'un autre philosophe : « Les vivants sont gouvernés par les morts. » Ils sont mieux que gouvernés. Ils sont éclairés par eux.

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Vous êtes né, Monsieur, à Paris, d'un père né luimême à Paris. Votre grand-père était avocat. Vous permettez à l'auteur de l'Etape de signaler dans votre talent l'illustration d'une loi trop souvent méconnue : l'utilité, la nécessité pour les familles d'une ascension lente, d'une maturation prolongée. Cette durée de plusieurs générations successives dans un même cercle d'habitudes crée seule une atmosphère, un milieu, des mœurs. Vous grandîtes ainsi, dans un de ces coins de vieille bourgeoisie, où la culture était héréditaire comme la probité. Votre père, au témoignage de quelqu'un qui le connut bien, se distinguait par une rare élévation des sentiments. Il considérait le dévouement à la famille, à la patrie, aux causes justes, comme l'unique raison d'apprécier la vie. Sa méthode d'enseignement favorite consistait à vous répéter des maximes recueillies ou composées à votre intention. Vous aimez à citer une de ces sentences, le distique connu de Thomas Corneille :

Sous les revers jamais un grand cœur ne s'abat, Et c'est d'où la Vertu tire le plus d'éclat.

Une tradition de famille devait rendre le génie cornélien particulièrement cher à votre père. Il avait pour aïeul maternel Claude-Romain Lauze de Perret, député des Bouches-du-Rhône à la Législative et à la Convention, qui monta sur l'échafaud avec les Giron-

dins, ses amis, le 31 octobre 1793. L'acte d'accusation le désigne comme agriculteur. C'était un de ces gentilshommes campagnards, révolutionnaires par excès d'optimiste, dont la générosité ennoblissait du moins les utopies. Lauze de Perret ne vota pas la mort du Roi. Il était déjà très suspect aux pourvoyeurs de la guillotine, quand la petite-nièce des Corneille, Charlotte Corday, débarquant à Paris, se rendit chez lui, avec une lettre de Barbaroux. Elle le trouva qui soupait avec ses enfants et des amis. La loyale physionomie de cet honnête homme, ces jeunes têtes groupées autour de lui, la cordialité de cet intérieur émurent une pitié dans le cœur de la terrible fille. Elle remit sa lettre sans parler de son projet. Puis, au moment de se retirer, et devinant que sa visite serait pour Lauze un arrês de mort : « Permettez-moi un conseil, citoyen de Perret, » dit-elle, « quittez l'Assemblée où vous vous perdrez pour rien. Allez à Caen, rejoindre vos collègues. — Mon poste est à Paris », répondit Lauze, « je ne le quitterai jamais. » Charlotte sort. Elle rentre, et suppliante, presque à voix basse : « Fuyez, fuyez avant demain soir... » ; et elle se sauve. Le conventionnel reconnut en apprenant, le surlendemain l'assassinat de Marat, combien le conseil de Charlotte était sage. Il ne le suivit pas plus après qu'avant. Arrêté, il fut compris dans le procès des vingt et un et condamné à mort. Il fut un de ceux dont l'abbé Lothringer rapportent qu'ils se confessèrent. Quelle mémoire à entourer au foyer domestique d'un culte pieux, que celle de l'aïeul frappé si tragiquement, et dont cette même Charlotte Corday, qui

s'y entendait en héroïsme, écrivait à Barbaroux : « Vous connaissez l'âme ferme de de Perret. Il n'y a rien contre lui, mais sa fermeté seule est un crime ! » Et comme on comprend que les vers de Thomas Corneille ne fussent pas lettre morte pour le petit- fils de cet homme d'un si grand cœur, qui ne savait pas seulement mourir ! Il savait se battre. Dans une de ces bagarres qui jetaient les deux moitiés de la Convention l'une contre l'autre, un Montagnard ayant présenté son pistolet, « Lauze de Perret, » nous dit un assistant, « tira l'épée ».

Cette légende dramatique risquait de mettre dans votre famille quelque chose d'excessif et d'un peu tendu. Ce danger fut corrigé par la finesse de votre mère, d'origine champenoise. Le même témoin qui m'a renseigné sur votre père me la décrit animée pour vous d'une tendre ambition qui n'était qu'un pressentiment, et gaie, courageuse, avec des reparties de ce spirituel bon sens, inné aux compatriotes de La Fontaine. Des alliances, comme ceUe-là, où le sang d'oil se mélange au sang d'oc, constituent le meilleur de notre race française. Quand j'aurai dit que votre oncle maternel, Etienne Blanchard, avait été soldat de Napoléon, et décoré par lui sur le champ de bataille, j 'aurai fixé quelques-unes des images, toutes ennoblissantes, qui hantaient vos rêves d'enfant. Vous eûtes la chance que ces excellents parents vous choisissent pour éducateurs des maîtres excellents. « Mes études, » avez- vous déclaré, « furent un enchantement. » Vous les fîtes d'abord à l'institution CaneUe, puis à la pension Jubé, d'où vous suiviez les cours du lycée Napo-

léon. Vous étiez dès lors un des chefs désignés de votre génération. Il existait, en effet, à cette époque, entre les lycées de Paris, comme une fraternité d'armes, entretenue par l'émulation du Concours général. De Napoléon à Louis-le-Grand, et de Charlemagne à Bonaparte, tous les élèves distingués se connaissaient de nom. Une première sélection s'esquissait, dont on mesure la valeur, quand on parcourt les annales de ces concours. Les lauréats se sont appelés Michelet, Delavigne, Sainte-Beuve, Félix Arvers, Musset, Pontmartin, Henri d'Orléans, Baudelaire, Taine, Broglie, Weiss, Paradol. Je cite au hasard. Vous-même, Monsieur, il n'est pas d'année, depuis 1859, où votre nom ne figure dans ce palmarès, jusqu'en 1S65, où vous remportiez le second prix de dissertation française sur ce sujet : Devoir du citoyen envers l'Etat. Le prix d'honneur allait à M. Jules Dietz, le distingué rédacteur des Débats. Une si constante réussite aurait dû faire hésiter les prétendus réformateurs qui ont supprimé cette antique institution du Concours général, poussés par ce besoin de changer pour changer qui a transformé l'Université en un vaste champ d'expériences. Elles n'ont pas été toutes heureuses.

Arrête, bûcheron, suspends un peu ton bras...

Ce cri de la forêt dans Ronsard, combien de vieilles créations françaises l'ont poussé, sans que nos fanatiques de nouveautés l'aient même entendu !

Tout en poursuivant ainsi vos classes, vous receviez votre instruction religieuse dans l'église de Saint- Étienne-du-Mont où repose ce Pascal dont nous deviez être l'excellent biographe. L'esprit de piété profonde, recueillie et rigide, qui régnait dans ce catéchisme, fit sur vous, de votre propre aveu, une impression ineffaçable. Cette éducation religieuse s'accordait donc avec votre éducation domestique et votre éducation scolaire. Toutes les trois n'avaient offert à vos réflexions d'enfant, d'adolescent et de jeune homme, que des motifs d'estimer la vie. Vous n'aviez connu autour de vous que de braves gens. C'est avec une personnalité ainsi nourrie de foi et d'espérance, que vous décidâtes, entré à l'École normale, de vous consacrer tout entier à la philosophie. On a donné de ce mot beaucoup de définitions. La vieille formule de Platon et d'Aristote les résume toutes : la philosophie est la recherche des causes et des principes. Mais, pour reprendre votre formule à vous, c'est une recherche vivante. Voulant se tracer une peinture spirituelle du monde, le philosophe emprunte les premiers traits à sa propre expérience. La vôtre vous eût amené, tout naturellement, à voir dans la vie morale l'explication suprême, si vous n'eussiez, dès votre arrivée dans la haute spéculation, rencontré la Science, ou, plus justement, ce tableau de l'Univers physique et moral, dressé soi-disant d'après elle, que nous appelons aujourd'hui le Scien-

tisme. Aux environs de 1870, la distinction entre les deux termes n'était pas faite, et Taine pouvait écrire : « La Science approche enfin, et elle approche de l'homme. Elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait. C'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée. La pensée et son développement, sa structure et ses attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute florairaison au sommet des choses, voilà maintenant son objet... L'homme est un produit comme toute chose... » J'ai tenu à citer ce texte si net. Il traduit d'une façon saisissante la portée à la fois et la limitation du Scien tisme. C'est une disposition d'esprit qui consiste à étendre aux Sciences morales le principe qui domine les Sciences de la nature, à savoir que tout phénomène est déterminé, qu'il a des conditions suffisantes et nécessaires, qu'il apparaîtra quand ces conditions apparaîtront, qu'il disparaîtra quand elles disparaîtront. Ce principe, appliqué à la Physique, à la Chimie, à la Biologie, venait, dans la première moitié du siècle, d'engendrer des résultats extraordinaires. Les historiens, les esthéticiens, les moralistes, les écrivains même d'imagination en demeurèrent fascinés. Les uns et les autres crurent qu'en employant ce principe des Sciences naturelles et leur méthode dans le domaine de la vie psychologique, ils dégageraient des lois de la même précision. Nous les avons vus transformer la critique en une botanique des esprits, étu-

dier l'histoire des religions comme un entomologiste fait la métamorphose d'un insecte, considérer l'œuvre d'art comme le résidu de la race, du milieu et du moment, inaugurer une poésie d'érudition et d'analyse, procéder dans le roman et dans la comédie, comme des cliniciens à l'hôpital : « Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! » s'écriait le Sainte- Beuve des Lundis, entraîné, non sans réserve, dans ce vaste et unanime mouvement des intelligences qui battit son plein entre 1850 et 1870, et qui eut bien sa grandeur. Les noms de Taine et de Renan, des Concourt et des Dumas fils, de Flaubert et de Baudelaire, de Leconte de Lisle et de Sully Prudhomme, s'y trouvent associés, à travers la merveilleuse diversité de leurs talents, par un commun souci de rigueur et d'exactitude, par une recherche scrupuleuse du petit fait vrai, par la minutie soigneuse de l'observation et de la documentation, — toutes qualités très précieuses, — mais aussi, Sainte-Beuve ne s'y trompait pas non plus, par la dureté foncière et le pessimisme de leur vue de l'existence. C'est cette dureté, si émouvante dans des génies de passion et de pitié, comme un Baudelaire et un Sully Prud'homme, qui dénonce le vice secret du système.

Si le monde psychologique, en effet, participe à l'universel déterminisme que les sciences positives démêlent dans la nature, si les phénomènes d'intelligence, de sensibilité, de volonté ne sont qu'une résultante, conditionnée par des groupes de phénomènes antérieurs et ceux-ci par d'autres, indéfiniment, où trouver place pour une personnalité, par suite pour

une liberté, par suite pour une responsabilité? Comment différencier les actes puisque chacun est également fatal, étant également déterminé? L'univers moral, dans une pareille conception, peut-il être autre chose qu'un épiphénomène, une illusion surajoutée au jeu de l'immense mécanisme cosmique? J'ai vu Taine, durant ses dernières années, se débattre pathétiquement contre les inévitables conséquences de ce meurtrier déterminisme. Je l'ai vu s'ingénier à retrouver cet univers moral, en caractérisant les œuvres et les hommes par leur bienfaisance et leur malfaisance. Il m'écrivait : « Personnellement, dans mes Origines de la France contemporaine, j'ai toujours accolé la qualification morale à l'explication psychologique. Mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe et ma conclusion terminale est rigoureusement judiciaire... » Judiciaire? Au nom de quoi? Quelle sera la mesure de la bienfaisance et de la malfaisance, pour une activité à laquelle le choix est interdit et qui n'est qu'un automatisme lucide? La distinction entre le Bien et le Mal suppose que le Bien représente un ordre et le Mal un désordre, librement voulus par l'homme ; qu'il doit se soumettre à l'un, éviter l'autre. Mais s'il ne le peut pas, il ne le doit pas. Si nos résolutions ne sont qu'une sonnerie dernière de l'horloge mentale, de quel droit demanderons-nous à la sonnerie ce qui n'était pas dans les rouages? L'irritation de Taine contre cette conséquence du Scientisme atteste qu'il en voyait trop bien la logique. Comme ce très grand homme était aussi un très honnête homme, et que son génie se doublait des plus

sérieuses vertus bourgeoises et civiques, une voix protestait en lui, au soir de sa vie, contre la doctrine dont s'était enivrée sa jeunesse. Il n'a pu ni complètement l'écouter, ni la faire taire.

Chez vous, Monsieur, cette voix a protesté tout de suite, quand, à vingt ans, vous avez découvert et compris la conception purement mécanique du monde. Était-ce donc vraiment là l'expression dernière de la Science? A cette question votre plus, intime sensibilité répondait : non. Mais vous étiez déjà dressé à une trop virile discipline, pour ne pas vous en rendre compte : les arguments de sensibilité ne sauraient prévaloir contre les arguments intellectuels qu'à la condition d'être devenus eux-mêmes intellectuels. Il ne s'agit pas de nier la Science ni d'en rien rejeter. Elle existe, et indestructible. Nous éprouvons à toute heure, à toute minute, en l'utilisant au service de nos besoins personnels, la certitude dé ses lois et leur infaillibilité. Pour vous, qui aviez préparé très sérieusement les examens scientifiques exigés des candidats à l'agrégation de philosophie, cette certitude et cette infaillibilité étaient plus indiscutables encore. Votre frère, Léon Boutroux, l'élève de Pasteur, comme, plus tard, votre admirable beau-frère, Henri Poincaré, ont toujours été là pour vous maintenir dans l'atmosphère et la familiarité du penser scientifique. Le problème, vous l'avez vu dès le premier jour, n'est pas de chercher si la Science, en prenant ce terme dans sa triple signification mathématique, physico-chimique et biologique, méconnaît la réaUté, — il est incontestable qu'elle ne la méconnaît pas, — c'est de rechercher si

elle répuise. Or, votre expérience propre vous attestait qu'elle ne l'épuisé pas, et qu'il y a des phénomènes d'une qualité telle que les réduire à des lois mathématiques, physiques et biologiques, ce serait les supprimer. Ces phénomènes ont été enregistrés, à travers les siècles, par toutes les consciences préoccupées de vie morale. Ainsi s'est constituée la tradition philosophique et reHgieuse. Pour vous initier à cette tradition, dans ce qu'elle a de plus essentiel, vous avez eu, à l'École normale, et au moment même où vous vous heurtiez au Scientisme, un maître incomparable. J'ai nommé notre vénéré confrère de l'Académie des Sciences morales, M. Jules Lachelier, celui à qui nous devons cette formule, la plus lumineuse définition peut-être qui ait été donnée de l'existence de Dieu : « Le monde est une pensée qui ne se pense pas, suspendue à une pensée qui se pense. » La valeur de l'enseignement de M. Jules Lachelier, c'était surtout M. Jules Lachelier. Vous arriviez à l'École, vous nous l'avez dit, croyant que la philosophie était faite ; qu'elle consistait en une collection de théories à extraire des grands philosophes, à élucider et à relier les unes aux autres. M. Lachelier vous donna le spectacle d'un homme qui pensait, qui cherchait, qui n'arrivait pas à se contenter. Pour lui, la philosophie n'était pas faite, elle se faisait, il la faisait, en lui-même avec sa réflexion, en vous avec sa parole. Et quelle parole ! Captivante, familière, précise, parfois d'une énergie et d'une originalité surprenantes, — ainsi quand il affirmait en ces termes l'immortaUté de l'âme, en défendant sa thèse sur l'Induction : « Le feu divin

n'a pas besoin de briques », — une parole abondante et concise exacte et pittoresque, spirituelle et passionnée ; quelque chose comme la phrase ample, puissante et souple d'un Platon et d'un Malebranche. Sa prise sur ses élèves était souveraine, et sur tous. Il séduisait les littéraires par son humanisme savant et délicat. Il secouait les philosophes par sa critique pénétrante et impitoyable. A tous, il faisait entrevoir une création plus belle et plus vraie que l'œuvre littéraire et philosophique la plus accomplie : l'esprit lui-même, se donnant à la vérité et répandant autour de lui la vie supérieure dont il déborde. Qu'une telle intelligence fût pénétrée de la tradition philosophique et religieuse, qu'elle y demeurât attachée, qu'elle s'en nourrît, c'était la preuve que cette tradition se continuait, qu'elle avait sa valeur vivante, qu'elle correspondait à une réalité. Et cependant, si le Scientisme avait raison, cette tradition n'avait même pas le droit d'exister. Pour les sciences positives, qu'elles soient mathématiques ou physiques, chimiques ou biologiques, la tradition ne compte pas, sinon à titre de curiosité. Elles ne vivent que dans le présent et dans l'avenir. Pour un géomètre, les avatars, par lesquels a passé un théorème, n'importent point. E?t-il vrai ou faux? Tout est là. De même un physicien, un biologiste, ne voient dans une loi que son exactitude. Pour eux, le fait seul existe, indépendamment des circonstances où il a été découvert. La tradition philosophique et reli' gieuse, elle, attache un grand prix à la durée. Que disje? Elle-même est une durée, une communion avec les bonnes volontés de tous les siècles. Il y entre un

élément de vénération qui n'a pas sa place au laboratoire. Là, aucune autre autorité que celle de l'expérimentation. Le vieux Magendie exprimait cela d'une façon bien pittoresque : « Chacun », disait-il à Claude Bernard, « se compare, dans sa sphère, à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Newton, à Descartes. Louis XIV se comparait au soleil. Moi, je suis plus humble, je me compare à un chiffonnier. Je me promène avec ma hotte dans le dos et mon croc à la main. Je cherche des faits; quand j'en ai trouvé un, je le pique avec mon croc et je le jette dans ma hotte. » Voilà le savant. I\Iais le fait psychologique et moral n'est-il pas lui aussi un fait? Toute votre éducation vous disait qu'il en est un. L'enseignement de M. Lachelier vous confirmait dans cette conviction. Vous voyiez d'autre part ceux qui relevaient de la Science et qui professaient le culte du fait ne pas accepter ce fait-là. N'ayant pas encore distingué la Science du Scientisme, vous vous trouviez pris dans ce dilemme : ou bien sacrifier la Science, et ce sacrifice vous sembla toujours impossible, — ou bien sacrifier le monde moral, et cet autre sacrifice ne vous était pas moins impossible. Tout l'effort de votre pensée a été de chercher une conciliation entre des données également nécessaires et qui paraissaient inconciliables.

C'est en 1874, dans votre thèse, qui fit époque, sur la Contingence des lois de la nature, que vous nous avez apporté votre solution de ce problème. Les doctrines fécondes se reconnaissent à ce double caractère : elles sont très personnelles au philosophe qui les a conçues, et elles se raccordent au mouvement général de son temps. Ainsi de Descartes, génie si original, et comme ses théories s'harmonisent avec l'activité littéraire, artistique et sociale du dix-septième siècle ! Pareillement, pour qui embrasse, d'un coup d'œil d'ensemble, les quarante et quelques années écoulées depuis la guerre de 1870, votre philosophie s'apparente à toute une série de talents et d'oeuvres qui ont peu à peu déplacé le point de vue de nos grands aînés. Le Scientisme, avec son appel exclusif au raisonnement, est en train de céder la place à un état d'esprit plus large et plus libre, qui admet aussi la légitimité des pouvoirs d'intuition, qui reconnaît un prix à l'inconscient et à ses divinations traditionnelles. La pensée d'aujourd'hui a pour pôle toutes les idées représentées par ce mot : la Vie, — comme la pensée de 1850 avait pour pôle toutes les idées représentées par ce mot : la Science — et la pensée des Encyclopédistes toutes les idées représentées par ce mot : la Raison. Cette volte-face de l'âme contemporaine, vous la devanciez dans votre thèse. Mais, avant de parler de cette thèse, je voudrais encore marquer une influence qui contribua singuliè-

rement à mûrir en vous la doctrine dont elle fut la première expression. Cette influence fut celle de quelqu'un dont je ne saurais prononcer le nom sans que toute m.a jeunesse me remonte au cœur, car il fut également mon ami : le mathématicien Jules Tannery.

Vous aviez connu Tannery à l'École normale. En octobre 1871, nommé professeur au lycée de Caen, au sortir de votre première classe, vous le voyez qui vient à vous. Il vous dit simplement : « Moi aussi, je suis nommé à Caen. Nous avons une bonne année devant les mains. » Tous ceux qui l'ont approché à cette époque, comprendront que vous aj^ez écrit : « Pénétrer dans son âme, mêler mes idées aux siennes, fut une des joies les plus profondes qu'il m'ait été donné d'éprouver. » Tannery, qui est mort en 1910, professeur à la Sorbonne et sous-directeur des études à l'École normale, fut l'homme d'un très petit nombre d'oeuvres. Son activité s'est employée à construire son esprit. On a publié de lui un mince volume de Pensées où chaque ligne respire la supériorité. Sa physionomie méditative, avec ses traits si fins, l'encadrement de sa barbe et de ses cheveux, rappelait vaguement, en plus fragile, le subtil portrait du Vinci qui se voit au musée des Offices. Il avait quelque chose de cette complexité intellectuelle, qui poussée jusqu'au génie, fait l'indéfinissable magie de Léonard. Il était un mathématicien, et il était un artiste. Poète délicat, prosateur aigu, passionné de musique, passionné également de métaphysique, son rêve d'existence eût été de recréer la nature, en la repensant par le dedans. Lui aussi était le prisonnier du Scientisme, mais un prisonnier

qui souffrait, qui se débattait. Je trouve, dans ses Pensées, ce dialogue : « Mon ami, disait-on à un savant, qui dans sa partie n'ignorait rien de ce qu'on peut savoir, j'ai une question bien intéressante à vous poser. » — Il repartit : « Si elle est intéressante, je ne saurais y répondre. » Il signifiait, par là, que les problèmes d'origine, de cause et de fin, étant totalement exclus des Sciences positives, le nihilisme intellectuel en est le dernier aboutissement. Mais ces Sciences sont-elles les seules légitimes? Dans une autre de ces Pensées, et après avoir dit avec Royer-CoUard qu'on ne fait pas au scepticisme sa part, il ajoute : « Soit, abandonnons notre intelligence à l'ennemi. Laissonsle régner en maître dans ce pays dont il a tué ou chassé les habitants. Gardons notre cœur, continuons d'aimer avec une ferveur croissante ce que nous savons être beau, être bon. » Et plus loin : « Ce qui donne à nos Sciences une clarté apparente, qui nous éblouit parfois, c'est que nous raisonnons sur des signes bien plus que sur des idées. S'il vous prend fantaisie de vouloir aller au fond des choses, de traduire ces signes, de remonter aux principes, tout devient obscur. S'il en est ainsi des Sciences les plus précises, peut-être ne faut-il pas nier la possibilité des Sciences morales, si mobiles, si obscures que soient les idées de liberté, de bien et de justice, qui en sont le fondement. » Cette page de Jules Tannery date de l'époque où il enseignait à Caen. J'imagine volontiers qu'elle fut écrite au sortir d'un entretien avec vous. Elle pose le principe qui anime la Contingence des lois de la nature. Cette conception qu'il y a d'autres Sciences que les Sciences posi-

tives, avec d'autres méthodes, un autre objet, des lois d'un caractère différent et cependant une certitude aussi rigoureusement scientifique, c'était, à cette époque, une bien audacieuse hérésie ! Vous avez dû reculer d'abord devant elle, hésiter, en éprouver, en essayer la valeur sur l'intelligence du savant qu'un heureux hasard vous donnait pour collègue et qui devait assister, comme auditeur, à la soutenance de votre thèse. J'y étais avec lui. Je vois encore la petite salle où nous nous pressions. Je vois M. Caro, M. Janet, ces m^aîtres issus de M. Cousin, que l'originalité de votre philosophie déconcertait. En vous attaquant au Scientisme, vous affrontiez une doctrine qu'ils combattaient depuis des années, sans avoir trouvé le défaut de la cuirasse. Vous l'aviez trouvé, vous, et vous enfonciez le fer avec une tranquille hardiesse qui les épouvantait. J'entends M. Caro poser à votre idéalisme transcendantal, et d'un ton presque irrité, cette question : « Mais enfin. Monsieur, le corps existe. Qu'en faites- vous donc dans votre philosophie? » Et je vous entends, après un silence, répondre cette phrase que l'auteur de l'Imitation n'eût pas désavouée : « Le corps? Le corps?... Ce n'est peut-être qu'une infirmité. » Formule spirituellement paradoxale, qui servit de texte à une complainte fantaisiste de Tannery . Il y représentait M. Ravaisson, l'admirateur passionné de la Vénus de Milo, s'arrêtant devant le marbre sublime et s'écriant :

Quoi? Son beau corps n'est qu'une infirmité !...

Ces outrances dans l'expression de la pensée sont jeux de philosophes. Ce qui n'était pas un jeu, c'était

votre critique de la Science et votre réfutation du Scientisme. Je n'essaierai pas d'en reconstituer ici la dialectique. Un système qui a coûté des années de méditation ne saurait tenir dans le raccourci d'un paragraphe. J'en voudrais marquer seulement les grandes lignes et le résultat. L'idée maîtresse du Scientisme, c'est que l'univers s'explique par lui-même; qu'il y a entre les phénomènes dont cet univers est le total, une continuité ininterrompue. Les faits que nous qualifions d'inférieurs produisent les faits que nous quah fions de supérieurs. Le monde physico-chimique, par exemple, explique le monde biologique, lequel expHque à son tour le monde psychologique et moral. Cette hypothèse, qui prétend reposer uniquement sur l'observation du Réel, est-elle conforme au Réel? Vous avez essayé de démontrer qu'elle ne l'est pas. A ce principe d'imbrisable continuité qui permettait à Taine d'écrire que « l'Univers tout entier dérive d'un fait général, semblable aux autres, loi génératrice d'où toutes les autres se déduisent », vous avez substitué le principe de discontinuité. Pour cela, vous vous êtes appuyé sur l'observation, vous aussi, et sur l'analyse. La partie très forte de votre thèse est celle où vous établissez qu'il y a des étages, des ordres de faits, absolument irréductibles les uns aux autres. Les faits chimico-physiques sont d'un ordre. Les faits biologiques sont d'un autre ordre. Les faits psychologiques et moraux d'un autre ordre encore. Le supérieur ne naît pas de l'inférieur, il s'y superpose. Ce terme, la Science, qui nous donne l'illusion d'une unité dans les objets de la pensée et dans cette pensée même, ne cor-

respond à rien. Il n'est qu'un abstrait. Il n'y a pas une Science, il y a des Sciences, chacune avec sa méthode particulière, parce que chacune a son objet particulier. Il y a une Mathématique, une Chimie, une Physique, une Psychologie. Elles n'ont de commun qu'une règle, celle de la soumission au Réel, en effet ; mais le Réel n'étant pas un, cette commune règle fait leur différenciation, et c'est manquer d'esprit scientifique que de vouloir les ramener les unes aux autres. Telle est, résumée dans un schéma trop superficiel, la vue des choses qui se dégage de votre thèse. Vous appelez la contingence des lois de la nature, cette indépendance que ces lois vous paraissent avoir les unes par rapport aux autres. S'il y a véritablement des ordres étages ou juxtaposés de phénomènes, chacun de ces ordres exige un principe spécial. Le Supérieur, dès qu'il n'est plus issu de l'Inférieur, ne peut apparaître que par une création particulière. Le vieil adage : « Rien ne se perd, rien ne se crée » cesse d'avoir une valeur absolue. La stabilité ne règne pas sans partage dans l'univers. Le changement ne se ramène pas à la permanence, comme le prétend le Scientisme. Cette conclusion de votre étude renouvelait une idée chère à Joseph de Maistre. « Je ne vois pas dans le monde », disait l'auteur des Soirées, « ces règles inmiuables et cette chaîne inflexible des événements dont on a tant parlé. Je ne vois, au contraire, dans la nature, que des ressorts souples, tels qu'ils doivent être pour se prêter, autant qu'il est nécessaire, à l'action des êtres libres. » De Maistre tirait de cette hypothèse des conséquences qui ne sont pas les vôtres. Vous vous bornez à constater qu'il y

a dans la réalité plus que n'en saisissent les Sciences positives, de même qu'il y a dans l'esprit plus que n'en saisit la conscience. Mais alors, si nous nous heurtons dans la nature comme dans l'esprit à « cet abîme et à ce silence » que les gnostiques prétendaient déjà exister au fond de toute réalité, de quel droit nous interdire, et au nom de quoi, une interprétation de cet universel mystère qui mette en accord les exigences de notre vie morale et celles de notre vie intellectuelle? De quel droit nous amputer, au nom des Sciences, de toute notre tradition philosophique et religieuse, alors que ces Sciences et cette tradition ne fonctionnent pas dans le même champ? Vous aviez trouvé la formule de conciliation qui vous permettait de tout sauver de notre double héritage. Vous nous invitiez non pas à rejeter les Sciences, mais simplement à mesurer leur portée ; mon pas à proclamer leur faillite, mais à dresser leur bilan ; non pas à renier l'intelligence, mais à l'enrichir, en rendant leur place à côté des puissances de raisonnement aux puissances de sentiment. Le Scientisme nous avait donné du monde psychologique et moral une explication qui le détruisait. Vous nous proposiez une explication qui le justifiât. C'a été le travail de votre maturité de préciser, de vérifier, de promouvoir cette doctrine.

Ce travail, vous l'avez accompli à travers le rude labeur du professorat. Vous avez, pendant de longues années, enseigné l'histoire de la philosophie à l'École

Normale, puis à la Sorbonne. N'ayant jamais séparé la spéculation de la vie et la pensée de l'action, vous avez considéré, comme jadis M. Lachelier, que l'œuvre suprême consistait à faire des esprits, et vous en avez fait beaucoup. Votre méthode, dans cet enseignement, procédait de votre vue générale du monde. De même qu'avec tous les éléments physico-chimiques on ne peut pas faire un être vivant quoique, dans le vivant, l'analyse matérielle ne découvre que des éléments physico-chimiques, de même, dans le système d'un grand philosophe, un Platon, un Aristote, un Descartes, rien ne s'explique par l'état des esprits et des connaissances contemporaines, quoiqu'on trouve en lui toutes les idées, toutes les connaissances contemporaines. Il y faut la spontanéité du philosophe, sa personne, qui, en coordonnant ces éléments préexistants, les a comm.e vivifiés. L'histoire de la philosophie, c'était pour vous l'histoire de ces spontanéités successives, l'union avec ce qu'il y eut de plus personnel, de plus intime dans chacun des initiateurs qui nous ont légué, fût-ce à travers leurs erreurs, l'exemple salutaire de leur intelligence et de leur sensibilité en travail. Vous invitiez vos élèves à comprendre que tout système est une inspiration à retrouver, un état de l'âme à recréer en soi. Une grande artiste littéraire qui s'est trouvée, ce jourlà, un grand philosophe, l'a dit superbement : « Notre affaire n'est pas de surprendre les secrets du Ciel au calendrier des âges, mais de les empêcher de mourir inféconds dans nos cœurs. » Cette admirable phrase de George Sand aurait pu servir de devise à vos leçons. Aussi, exercèrent-elles une séduction irrésistible. La

vie a toujours suscité la vie, l'amour a toujours suscité l'amour. Un de vos auditeurs d'autrefois, — et qui n'est pas suspect de tendresse pour l'Université, les paroles mêmes que je vais citer le prouvent, — M. Pierre Lasserre, écrivait de vous : « Des maîtres que j'ai eus à la Sorbonne, il n'est pas le seul que j'aie estimé ; mais il est le seul que j'aie aimé. Il est le seul qui ait éveillé chez moi les émotions de l'intelligence, et avec quel charme ! » Des disciples ainsi conquis, ainsi possédés par la pensée d'un maître, sont les propagateurs les plus efficaces de cette pensée. Par eux, vous avez pénétré les intelligences de votre époque, d'une irradiation imperceptible, mais continue. Les grandes révolutions d'idées se font de la sorte. Elles aussi sont des mouvements vivants, et derrière lesquels agissent de vigoureuses personnalités. Vous avez prodigué la vôtre sans mesure, dans vos deux chaires, d'abord, à l'École et à la Faculté, puis quand, en 1902, mis à la tête de la Fondation Thiers, vous avez eu plus de loisirs, vous en avez profité, non pour vous reposer dans l'atmosphère de vénération dont les pensionnaires de cet Institut vous entourent, mais pour porter à l'étranger, avec une ardeur d'apôtre, une parole et une pensée françaises. En 1904 et en 1905, vous donniez à l'université de Glascow les Gifford lectures, soit deux séries de douze leçons chacune, sur la Nature et l'Esprit. On vous a entendu tour à tour à Genève, à Heidelberg, à Bologne, à Copenhague, à Cambridge, près de Boston, où vous avez professé à l'Université de Harvard un cours entier sur la Co7itingence et la Liberté. En octobre dernier.

VOUS étiez de nouveau aux États-Unis, à l'université de Princeton, où vous parliez de la Science et de la Culture. Autant de voyages, et je n'ai mentionné que les principaux, autant de croisades contre les deux hérésies, que vous considérez comme les deux grandes erreurs pseudo-scientifiques : l'hypothèse de l'universel mécanisme et le naturalisme irréligieux. Une modestie exagérée vous a empêché de réunir en volumes tant de leçons et de conférences. Que de beaux livres, perdus, ou, j'espère, différés, à en juger par ceux trop rares que vous avez publiés : Science et Religion, Études d'histoire et de philosophie, de l'Idée des lois naturelles, et surtout par vos deux grands essais de biographie psychologique : celui sur l'Américain William James et celui sur Pascal, — portraits d'une touche si subtile et si vigoureuse ! Ils rappellent ces toiles de Philippe de Champaigne, d'une physionomie à ce point expressive que nous les voyons penser devant nous.

Une sympathie de race, j'ose dire, devait vous attirer vers Pascal. Le problème qui vous a tourmenté dès le premier jour, celui de l'accord entre la Science et la Foi, ce géomètre dévot n'en est-il pas la solution vivante? Qu'un tel homme ait existé, c'est une preuve par le fait, contre laquelle aucune argutie ne saurait prévaloir. Les gens du dix-huitième siècle ne s'y sont point trompés, pas plus Condorcet que Voltaire, ce dernier traitant tout simplement Pascal de fou et de malade, et lui appliquant ces deux vers :

Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.

La maladie, vous l'avez montré dans votre magistrale étude, n'entra pour rien dans le développement des idées de ce beau génie. Sa conversion définitive eut lieu en 1653, vers sa trentième année ; et dans un temps où sa santé lui laissait assez de répit pour qu'il ait songé à prendre une charge et à se marier. Vous avez fait justice aussi de la légende imaginée par les rationalistes, et acceptée par les romantiques, d'un Pascal douteur et désespéré, qui aurait demandé au suicide de sa raison l'apaisement de son scepticisme. Vous avez établi que, chez Pascal, le croyant a sa racine dans le savant. Parce qu'il voit, parce qu'il reconnaît le prix et la grandeur de la Raison, il s'étonne de voir, de reconnaître aussi ses insuffisances. Parce qu'il admire la portée de la Science, il s'arrête stupéfait devant ses limitations. Mais il ne nie pas la Raison. Il ne nie pas la Science. Personne n'a proclamé plus fermement que lui la dignité de la Pensée. C'est la Pensée qui fait de l'Homme un roi, hélas ! dépossédé. Pascal lui fait son procès, à cette Raison, non pour lui reprocher d'être faible, mais, étant si forte, de ne l'être pas encore assez. Il lui cherche sa place, non pour la détruire, mais pour la situer. En cela, sa dialectique offre une ressemblance saisissante avec la vôtre. Cette place, il la trouve entre les deux puissances d'intuition : les sens, d'une part, qui dans leur domaine, les phénomènes physiques, sont des témoins sûrs, — le cœur, d'autre part, dont la fonction propre est de s'attacher aux choses divines. La Raison, pour Pascal, est un serviteur entre deux maîtres. Sa besogne légitime est de s'unir aux sens, quand il s'agit du monde des corps, et

c'est la Science; de se joindre aux impressions de la grâce sur le cœur, quand il s'agit du monde divin, et c'est la Foi. Quand on ouvre le livre des Pensées, après votre analyse, la personnalité de leiu" auteur s'éclaire d'un jour si net ! On aperçoit dans l'audacieux apologiste, non pas une âme égarée et desservie par l'infirmité de ses organes, non pas un esprit de sectaire, emprisonné dans son siècle et ses superstitions, mais un homme complet, ayant vécu pleinement sa vie. Aucune de ses facultés n'a été ni diminuée, ni sacrifiée par sa piété. Suivez-le qui argumente ! Comme le muscle de cette intelligence reste vigoureux, comme il reste agile !... Il écrit. Comme la flamme de la passion est ardente en lui ! Comme elle le brûle et comme elle vous brûle !... Il imagine. Comme l'observateur et le \isionnaire sont intacts, et quel ouvrier de style ! C'est un peintre, et que Saint-Simon n'a pas surpassé. Ainsi quand il nous évoque ces « trognes armées » qui entourent les rois. C'est un satirique, et qui égale La Bruyère. Ainsi quand il nous parle du nez de Cléopâtre. « S'il eût été plus court, la face du monde eût été changée » ; ou du « petit grain de sable » qui arrêta la fortune de CromweU. C'est un poète, et qui égale saint Augustin, quand il fait dire au Sauveur dans son célèbre Mystère : « J'ai versé teUe goutte de sang pour toi dans mon agonie. » Que le plus puissant écrivain de la langue française en ait été le plus religieux, quel appui donné à la thèse qui court d'un bout à l'autre de votre œuvre, que supprimer dans l'âme humaine le sens de l'au-delà, ce serait, non pas l'affranchir, non pas l'élargir, mais l'amoindrir, mais la mutiler !

Il y a du Pascal dans William James, quoique au premier regard son optimisme un peu aventureux contraste étrangement avec le pessimisme contracté du Port-Royaliste et que la prose rapide, cursive, presque causée, des Variétés de l'Expérience religieuse ne rappelle guère les prodigieux raccourcis àç^^Pensées. L'un et l'autre, cependant, le Bostonien de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et le Français de la première moitié du dix-septième, se ressemblent par la manière tout empirique — William James eût dit pragmatique — dont ils ont considéré le surnaturel. Rien de curieux comme le Ciirriculum vitœ du psychologue de Cambridge, tel que vous nous le contez. Fils d'un Révérend, qui fut l'ami d'Emerson et adepte de Swedenborg, frère d'Henry James, le grand romancier, William James est élevé à Londres, à Paris, à Boulogne-sur-Mer, à Genève. Il commence par étudier la peinture, puis la médecine. De 1873 à 1876, il est instructeur d'anatomie et de physiologie à l'Université de Harvard. Il s'adonne ensuite à la psychologie physiologique, enfin à la psychologie tout court. Quand je l'ai connu là-bas, en 1893, c'était le titre de sa chaire. Il traversait alors la crise qui devait l'amener sur les confins du mysticisme. C'était un homme de cinquante ans, d'une minceur et d'une souplesse juvéniles, avec une incroyable mobilité du regard et du visage. Tout en lui respirait l'intelligence, mais une inteUigence active et directe, infiniment sensible à l'impression du jour, de l'heure, de la minute, aussi réfractaire que pouvait l'être un Magendie à l'esprit de système. Il avait fondé avec ses amis la Société américaine de Recherches

psychiques, dans le but d'étudier tous ces phénomènes anormaux : la télépathie, le somnambulisme, la double vue, les désintégrations de la personnalité, jusqu'au spiritisme, inclusivement. Il me disait, et ces paroles, que j'ai notées au moment même, s'accordent bien avec la courbe de sa pensée, telle que vous nous la décrivez : « Il y a ainsi, de par le monde, je l'ai constaté, d'innombrables intelhgences, pour lesquelles la Science est aussi méprisable qu'elles-mêmes sont méprisables pour la Science. La Science a pour principe qu'il y a une vérité indépendante de l'individu, susceptible d'être communiquée à n'importe qui. Ces gens croient au contraire qu'il y a une révélation constante, proportionnée par une Providence aux besoins de chacun. Quand je les ai connus, élevé comme j'avais été dans l'orthodoxie scientifique, je n'ai pas compris ces gens. » — « Et aujourd'hui? » lui demandais-je. — « Aujourd'hui, je pense que les uns et les autres ont raison. » Cette orthodoxie scientifique dont William James parlait avec cette ironie, c'était le Scientisme. En étudiant ce qu'il appelait les hétérodoxies de l'inteUigence et de la sensibihté, il cherchait la preuve que notre domaine psychique dépasse le cercle étroit de notre conscience ; la preuve que nous ne connaissons pas l'étendue de nos facultés ; la preuve, par suite, qu'il peut y avoir des réalités différentes de ceUes dont les Sciences positives dressent le tableau. Il pratiquait à la lettre le conseil donné par Hamlet à Horatio. Celui-ci s'écrie quand le fantôme a disparu : « Par le jour et la nuit. Monseigneur, voilà qui est merveilleusement étrange. » Et Hamlet de répondre : « Accordez-

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lui donc la bienvenue qu'on doit à l'étranger. Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre que n'en a jamais rêvé notre philosophie. » Une fois cette certitude acquise, James était à l'aise pour porter la question de la vérité ou de l'erreur religieuse sur un terrain absolument nouveau. Elle devenait pour lui purement expérimentale. De là sa grande enquête sur les Variétés de l'expérience religieuse, et sa conclusion qu'il existe des états où l'individu a conscience d'entrer en communication avec une puissance consciente et personnelle comme lui-même, mais incommensurablement supérieure à sa propre nature, — j'emprunte ces formules à votre analyse — , où il se sent en présence d'une personne véritable et pareille à la sienne, d'un être qui l'entend, le comprend, le secourt, le guide. Ces états sont-ils pathologiques? Non, dit James. Correspondent-ils à une réaUté? Oui, s'il est vrai que l'action est l'épreuve de l'intelligence, puisqu'ils impUquent un agrandissement de notre personne à nous. Que nous voilà de nouveau près de Pascal et de son conseil fameux sur la foi obtenue par la pratique ; et près aussi, tant la vérité est une sous des apparences si diverses, de la formule chère à Gœthe : « Im Anjang war die Tat; au commencement était l'Action ! »

Vous-même, Monsieur, ne venez-vous pas de nous dire, au début de votre discours, quel prix vous attachez à l'Action? Comment en pourrait-il être autre-

ment, alors que toute votre philosophie repose sur le contrôle de l'intelligence par la vie? Vous n'auriez pas été logique avec votre propre doctrine, si, pensant de la sorte, vous ne vous étiez pas préoccupé des circonstances parmi lesquelles vous l'élaboriez et de son retentissement im^médiat. C'est encore Gœthe qui disait : « Veux- tu pousser dans l'Infini? Avance de tous côtés dans le fini. » — L'analyse que j'ai essayée de votre philosophie demeurerait incomplète si je n'insistais pas sur ce point que j'ai touché, mais à peine. Elle a été conçue au lendemain des désastres de 1870. Que les impressions reçues alors aient exalté en vous le besoin d'arracher l'âme de la Frajice à des théories de pessimisme que vous jugiez incompatibles avec son relèvement, la chose est certaine. Votre pudeur d'esprit, qui répugne aux confessions intimes, ne vous a pas permis de traduire en termes explicites ce sens patriotique de votre œuvre. Il apparaît partout, pour qui sait vous lire. Combien vous restez, après quarante- trois ans, un des Français de 1870, qui n'ont pas oublié, vous venez de nous le prouver par l'accent avec lequel vous avez parlé de votre prédécesseur dont l'existence fut, pendant ce demi-siècle, tout entière en fonction de la tragique année. Quand on approchait M. le général Langlois, on avait aussitôt l'impression, à son regard, à sa physionomie, d'une âme claire, illuminée, réchauffée jusqu'en son fond, par une grande et unique idée. Cette Idée, c'était celle de la reconstruction nationale. Vous l'avez poursuivie l'un et l'autre, chacun dans votre donnée : vous, en redressant la mentalité des nouveaux venus, lui, en les pré-

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parant à la guerre. La guerre ! Le général Langlois n'a jamais cessé d'y penser, même avant 1870 ; mais avec quelle différence de sentiment ! Né en 1839, à Besançon, il avait grandi parmi des souvenirs héroïques, Son oncle, M. de Mâcon, qui l'éleva, s'était engagé à dix-huit ans pour faire la compagne de Russie. Il fut blessé à Waterloo. Ce que fut pour vous, Monsieur, le souvenir de Lauze de Perret, les récits de M. de Mâcon le furent pour le général Langlois. Ils firent de lui un soldat, — mais un soldat d'une armée heureuse. Waterloo avait vraiment été la défaite glorieuse à l'envi des victoires, et les guerres d'Afrique, de Crimée, d'Italie, venaient de prouver que la vieille énergie militaire de la race restait intacte. Aussi quand le capitaine Langlois, âgé exactement de trente et un ans, partit de Valence pour Metz, au mois d'août 1870, avec le 17^ régiment d'artillerie à cheval, il ne s'attendait certes pas au spectacle dont il allait être le témoin. Vous avez dit quelle leçon il en tira et comment toute sa pensée en resta influencée. Je demeure frappé de l'analogie que ses méthodes présentent avec les vôtres. De même que vous avez contrôlé, par votre expérience directe, le Scientisme philo^phique de vos aînés, le général a contrôlé, par son expérience directe, le Scientisme militaire dont les applications erronées nous 'avaient perdus. Il a été un pragmatiste, comme vous, comme William James, comme Pascal. Et pragmatiste, de ce pragmatisme-là, qui est un moyen et non pas une fin, la voie vers une doctrine et non pas une doctrine, il l'est resté jusqu'au bout. Rien de pathétique, rien d'édifiant, comme son soin de tou-

jours vérifier ses idées d'après les faits, d'après la réalité vivante. Son plus célèbre livre : L'Artillerie de campagne en liaison avec les autres armes, les campagnes de 1886 et de 1870 le dominent. La guerre Russo-Turque se produit, le général Langlois l'étudié ; celle du Transvaal, il l'étudié encore. Ses deux retentissantes brochures : Conséquences tactiques du progrès de l'armement et Deux guerres récentes, en font foi. Il se trouva là en conflit avec son ancien chef, le général de Négrier. Cette discussion courtoise atteste chez l'un et chez l'autre le même amour passionné des armes. Nous les retrouvons encore l'un et l'autre, préoccupés des enseignements de la guerre Russo- Japonaise. i\ l'un, au général Langlois, cette guerre inspire un nouveau travail sur l'Organisation de l'artillerie en campagne. L'autre, malgré son grand âge, va étudier sur place les troupes jaunes dont l'apparition dans les plaines d'Asie vient de surprendre le monde. J'aime à réunir dans un pareil hommage ces deux belles figures d'officiers généraux. La destinée leur devait, peut-être, de leur montrer, avant de mourir, ce dont ils avaient si longuement et si ardemment rêvé. Cette destinée, vous nous l'avez rappelé, fut, pour le général Langlois, plus cruelle encore. Il n'a pris part à aucune bataille. En vous écoutant, je pensais que ce dut être pour notre valeureux confrère la plus grande épreuve. Il y a, dans les Commentaires de Biaise de Montluc, une phrase très émouvante. Il raconte qu'au siège d'ime petite viJle appelée Capistrano, près d'Ascoli, il avait, lui alors tout jeune, et ses gens, pratiqué deux trous dans la muraille. « Et pour ce que j'en avais fait

l'un, » dit-il, « je voulais passer par là. » Et il ajoute : « Dieu me donna ce que je lui avais toujours demandé, de me trouver à un assaut, pour y entrer le premier ou mourir. » J'imagine qu'en relisant ce bréviaire des gens de guerre que sont ces Mémoires, le général Langlois éprouva souvent une poignante mélancolie. Mais il a dû, comme vous nous l'avez dit, réagir aussitôt, et se rendre la justice qu'il avait servi, aussi bien que jadis Montluc, puisqu'il avait maintenu intact en sa personne le type idéal du soldat. Vous venez de nous montrer éloquemment que les nations, placées toujours et à chaque instant de leur vie, comme les individus, devant le carrefour d'Hercule, sont contraintes de choisir entre la voie de la mollesse, du bien-être, de l'abdication, et la voie de la virilité, de l'effort pénible, du sacrifice. Une loi, aussi mystérieuse qu'universelle, veut que la guerre, cette sanglante épreuve, soit la forme inévitable de cette contrainte. D'un bout à l'autre de Thistoire, nous constatons que les peuples qui ont voulu, enivrés de leur civilisation, s'en faire un instrument de jouissance et de paix, ont été livrés comme des proies à des peuples plus rudes. Ils ont été envahis et asservis. Leur renoncement, la largeur et l'opulence de leur hospitalité ne les ont pas sauvés ; ni même leur supériorité de culture, s'ils n'ont pas su la défendre les armes à la main. Nous ne possédons rien qui ne soit menacé, dès que nous n'avons plus l'énergie de maintenir cette possession par la force. Toute propriété n'est qu'ime conquête continuée. C'est sa légitimité et c'est sa noblesse. Trop souvent les nations comblées sont tentées d'oublier ces vérités. Le

rôle du soldat est de les leur rappeler, par sa seule existence. Si la guerre est le fond même de son devoir, elle n'est pas tout son devoir. Son devoir est d'incarner en lui un certain nombre de vertus et aussi d'habitudes qui disparaîtraient de la nation s'il n'y avait plus d'armées permanentes. Le soldat est celui qui fait profession d'être toujours prêt à se battre et à se battre dans le rang. Cela signifie qu'il doit sans cesse cultiver en lui l'endurance physique et morale, se préparer sans cesse au danger et sans cesse pratiquer l'obéissance dans la discipline. Il est un citoyen, certes, et même le plus important de tous, puisqu'il assure l'indépendance de la Cité, mais c'est un citoyen d'une espèce particulière. Il a son code, il a son costume, il a ses armes, il a ses tribunaux, il a sa vie. Tant qu'il sert, il ne peut pratiquer aucun commerce, aucune industrie. Son honneur est, comme celui du vrai Savant et du vrai Prêtre, de ne pas gagner d'argent. Son métier est quelque chose de plus qu'un métier. Nous attendons de lui plus que des autres. Il est le dévoué par excellence, le dévoué jusqu'au sacrifice du sang, jusqu'au sacrifice de la volonté. Vous m'excuserez d'emprunter une comparaison à la physiologie ; mais depuis Menenius Agrippa et sa célèbre fable sur les membres et l'estomac, l'analogie entre le corps social et le corps humain est d'ordre classique. Les physiologistes donc disent que certaines glandes, qu'ils appellent endocrines, ont, indépendamment de leurs fonctions immédiates, des sécrétions internes qui influencent le milieu vital. Une de ces sécrétions vientelle à manquer, l'équihbre de ce milieu vital est dé-

truit et la santé de l'ensemble compromise. Il semble que certains types sociaux introduisent, eux aussi, dans le milieu national, des principes actifs dont la disparition ou l'amoindrissement diminueraient sa tonicité. Parmi ces types aucun n'est plus caractérisé que le soldat. « L'Armée, » écrivait, l'année dernière, un de nos jeunes officiers, M. Ernest Psichari, dans son beau roman : l'Appel des armes, « l'Armée comporte en ellemême sa morale, sa loi, et sa mystique. » Avoir pratiqué cette morale, affirmé cette loi, senti cette mystique, c'est avoir défendu, en soi et autour de soi, un des éléments vitaux du pays. Cette religion de l'Armée, le général Langlois l'a gardée, fervente et passionnée, jusqu'au dernier jour. Elle explique les accents qu'il a su trouver à des heures décisives, ainsi à la tribune du Sénat, quand, indigné contre une loi qui touchait cette armée au vif de sa force en diminuant la durée du service, il s'écria : « Jamais, Messieurs, je n'ai tant souffert de l'impuissance de ma parole. Je donnerais ma vie pour avoir, en ce jour, en cette heure seulement, l'éloquence d'un grand tribun. )> Il montrait mieux que de l'éloquence en cette heure-là. Il montrait un magnifique cœur de soldat, palpitant jusqu'à l'agonie devant l'imminence du danger français.

Vous dites vrai, Monsieur. Ce cœur n'a pas cessé de battre parmi nous. Son action dure encore. Elle dure, dans l'armée, par son enseignement, et, dans tout le

pays, par son exemple. J'ignore si vous vous êtes jamais rencontré avec lui. Mais quelque éloignés qu'aient pu être vos chemins, ils convergeaient vers le même but. Vous aviez le même mot d'ordre parce que vous vouliez tous deux la guérison de la France blessée et que votre doctrine à tous les deux, sur deux terrains différents, se résume dans un même appel à la valeur humaine. Cet appel, vous n'avez pas été les seuls à le pousser dans ce pays, et d'innombrables indices témoignent qu'il est entendu. Assis à la place même que j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui, Renan, recevant Cherbuliez, parlait des vieilles croyances qu'il jugeait si près de disparaître, et il disait : « C'est à ces formules pourtant que nous devons le reste de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide. Après nous on vivra de l'ombre d'une ombre. » Il concluait, dissimulant, sous un sourire, à son habitude, les anxiétés de ses prévisions : « Je crains par moments que cela ne soit un peu léger. » Renan se trompait. Il parlait ainsi, il y a trente-deux ans, et voici que le vase sacré, ce Graal où nos aïeux puisaient la force et l'espérance, s'est rempli de nouveau. Voici que des générations se lèvent, pour qui le ciel est de nouveau peuplé d'étoiles, des générations dont leurs meilleurs témoins nous apprennent que, demandant, elles aussi, à la vie la vérification de la pensée, eUes se sont reprises à croire, sans cesser de savoir, des générations qui se rattachent résolimient, consciemment, à la tradition philosophique et religieuse de la vieille France. Même elles vous dépassent, Monsieur, sur quelques points. Beaucoup d'entre ceux qui les composent ne se con-

tentent pas d'avoir dépouillé le préjugé du Scientisme. Ils vont jusqu'où allait Pascal. Dépassé ou non, vous aurez été l'un de leurs maîtres les plus écoutés, les plus efficaces, et, s'il est vrai que tant vaut l'Idéal d'un peuple, tant vaut ce peuple, vous pouvez vous rendre la justice d'avoir, comme le général Langlois, bien servi, et, comme lui, bien mérité de la Patrie.

Janvier 1914.

GUILLAUME II A DONCHERY d)

Je lis dans un journal italien un récit bien signilicatif, celui d'une visite faite par Guillaume II, voici quelques jours, à Doncher5^ C'est un petit village à cinq kilomètres de Sedan, où Napoléon III et M. de Bismarck se rencontrèrent après la bataille. « Il me demanda », raconte le chancelier : « si nous ne pourrions pas nous arrêter dans une maison qu'il me désigna, au bord de la route. Je fis observer à Napoléon que c'était un bien pauvre endroit. Il me répondit que cela lui était égal. Je l'y accompagnai. Nous montâmes au premier étage, et nous nous installâmes pour causer, dans une étroite chambre, avec une seule fenêtre. Pour tout mobiher, une table en bois blanc, et deux chaises de paille... » Cette maison historique, restée la même après quarante-quatre ans, l'Empereur allemand a voulu la voir. La femme qui l'habite est la même aussi. Elle était jeune en 1870. Elle est vieille

(i) Ces pages sur Guillaume II ont été écrites au début de la guerre de 1914.

maintenant, « pas assez pour avoir rien oublié )),dit le journal que j'ai posé pour reprendre dans ma bibliothèque le volume de Busch : Bismarck, some secret pages of his history, où cette entrevue du 2 septembre 1870, est rapportée par un témoin. A mesure que j'en suivais le détail, une évidence s'imposait à moi avec une force extraordinaire, celle de la différence entre les deux guerres. Voilà où nous en étions quarante jours après le commencement des hostilités. Aujourd'hui, après trois mois, les Allemands ont dû quitter la Marne, se replier sur l'Aisne. Nous les pressons au Nord et à l'Est. Nos armées sont intactes, le pays tout entier est debout. Les chances de la décision sont en notre faveur. Cette évidence qui me remplit d'espoir, au point que cette lecture de Busch m'est presque douce dans son affreuse amertume, l'Empereur allemand doit la voir, et bien plus forte que moi, chaque fois qu'il pense à Sedan. Il a grandi dans cette histoire. Tout enfant, il l'a vécue. Il se revoit, à onze ans, apprenant coup sur coup, dans son palais de Berlin, les victoires de son grand-père et de son père, Wissembourg, Reischoffen, Forbach et, après Sedan, la marche sur Paris qui n'a pas été interrompue, celle-là... Donchery ! Ce seul nom doit réveiller en lui toutes ces visions, et surtout le fantôme du Grand Serviteur des Hohenzollern, à qui son roi serra les deux mains devant tout son état-major, la veille de ce 2 septembre, sur la tragique colline d'où ces deuxJPrussiens regardaient Bazeilles en feu et Sedan sous les bombes... Donchery ! Comment le vaincu de la Marne a-t-il pu supporter l'approche seule de ce village et la façade de

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la pauvre maison? Dans cette chambre, où Bismarck affectait — ce sont ses propres termes — de traiter Napoléon comme s'ils étaient encore à Saint-Cloud, pour mieux savourer son triomphe, comment Guillaume II n'a-t-il pas vu le chancelier de fer se dresser? Commicnt n'a-t-il pas entendu ce fondateur de l'Empire, si brutalement congédié, lui dire : « Qu'as-tu fait de mon œuvre?... «Je reprends le journal, et je constate qu'au contraire « l'Empereur allemand s'est m.ontré très satisfait de sa visite, qu'il a longuement et gracieusement interrogé l'hôtesse sur ses souvenirs, et il est parti en lui laissant quelques pièces d'or, et sa photographie avec sa signature... »

Ce n'est rien, cette anecdote, et c'est tout Guillaume II. La réalité ne lui arrive pas. Ce défaut de sa nature s'est manifesté dès sa jeunesse, et n'a fait que s'accentuer avec l'âge. A cette heure encore, il ne s'est pas réveillé du songe d'orgueil qui l'a précipité et, avec lui, son peuple dans une aventure aujourd'hui jugée. Prévoir l'issue de ce formidable conflit avec certitude est impossible. Mais que l'Allemagne ne doive plus avoir, à la paix, l'hégémonie d'auparavant, c'est un résultat bien acquis. Le prestige est fini qui a permis le coup de Tanger et celui d'Agadir. En trois mois, l'œuvre d'un demi-siècle, a été, compromise, de telle manière que l'auteur responsable de ce recul, en devrait être troublé. Il ne l'est point. Il a tellement adultéré en lui le sens du vrai, qu'il continue une figuration dont on

se demande si elle est d'un illuminé ou d'un simulateur. Il y a des deux dans cette physionomie équivoque et trouble qu'il est opportun de considérer en regard de celle du roi Albert, si nette, si droite, si simple. Ce contraste seul est un enseignement. J'essaierai d'indiquer par quel chemin un prince intelligent, actif, de mœurs plutôt sévères, religieux, et qui déclarait dans sa proclamation d'avènement ceindre la couronne «devant le Roi des Rois, pour être un souverain juste et clément » a pu être conduit à déchaîner cette guerre épouvantable, continuée sur des incendies et des massacres après avoir été commencée sur un manquement flagrant à la parole donnée. Cette réalité non plus ne lui arrive pas, puisque, après avoir violé la neutralité Belge, en dépit d'un traité authentique, il invoque le Dieu de la Bible, ce Dieu qui a dit : Non perjurahis! Figuratif, il le fut toujours. Dès ses premiers discours, — on sait qu'il a le verbe facile et brillant, — la surcharge était visible, et l'insincérité, ou plutôt l'attitude, la complaisance à se poser. Ainsi quand, parlant aux recrues dans la cour du château de Potsdam, il leur disait : « Vous êtes mes soldats. Vous vous êtes donnés à moi corps et âme. Si je devais vous appeler à tirer sur vos frères ou vos parents, souvenez-vous de votre serment. » C'était en novembre 1891. Il est est né en octobre 1859. Si jeune, ce propos est de quelqu'un qui tient un rôle. Il est un Hohenzollem, de la descendance de cet autre Guillaume qui collectionnait les soldats de haute taille et s'était fait un musée de grenadiers géants. La tradition de la famille veut que l'armée soit le bibelot favori du roi de Prusse.

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Celui-ci l'outre aussitôt, cette tradition, il la souligne. Il joue au Hohenzollern. Pour prendre un terme expressif de l'argot populaire, il en remet. Le vieux Bismarck, ce perspicace pétrisseur d'hommes, avait diagnostiqué cet excès, à l'époque même où le futur ingrat l'accablait d'égards. « Il va trop loin, confiait-il à Busch; tenez, la dernière fois, ici, je l'ai trouvé trop déférent. C'étaient des excuses, une confusion, que je l'eusse attendu jusqu'à onze heures ». Et il ajoutait, regrettant son ancien mxaître et sa simplicité sûre : « Son grand-père n'aurait jamais dit cela ». Bismarck continuait : « Et ses manifestations d'éloquence. Il y avait du bon dans ses phrases de l'autre jour : Quarantedeux millions d'hommes et dix-huit corps d'armée sur le iront. Même si la natio-n gisait abîmée tout entière dans le silence de la mort... Oui, il y avait du bon, mais toujours du trop. Si tous les Allemands étaient morts, soldats et civils, je vous prie, que signifierait l'indépendance et l'inviolabilité de l' Allemagne?... » Le grand réaliste, et dont les moindres paroles, comme celles de Bonaparte, sonnaient l'action, ne s'y trompait pas. Il flairait, dans cette rhétorique impériale, le factice, l'artificiel, la parade. Qu'aurait-il dit, s'il avait sui\â cette carrière, de coups de théâtre et « d'effets » sensationnels, cette représentation perpétuelle et sans cesse en quête de costumes, de décors, de gestes nouveaux. Un jour, Guillaume II s'habille en général, et il commande des manœuvres ; un jour, en amiral, et il gouverne un vaisseau. Il compose un sermon et il est pasteur ; un opéra, et il est musicien. Il annonce qu'il défendra les travailleurs « d'après les maximes

de la morale évangélique » C'est donc un socialiste chrétien? Attendez. Le lendemain il écrit sur le livre des étrangers à Munich : « Suprema lex régis voluntas esto.y* C'est un despote oriental. Hier, il jurait solennellement « de protéger la paix w. Demain il va laisser tomber sur l'Europe comme une menace sa phrase fameuse sur « la poudre sèche et l'épée aiguisée ». Et à chacun de ses avatars, il est visible qu'il s'est senti, qu'il s'est voulu regardé. Il a pensé au public, mieux, il a été son propre public, et le singulier, l'unique, c'est qu'un pareil histrionisme n'est pas un mensonge. Il est réelle ment l'Empereur, il a réellement une armée, une flotte, il est réellement croyant. Il est réellement l'arbitre de la paix et de la guerre. Réellement, oui, mais vraiment, 'îvjïu TOiltc Octtc rcâlitc iic lui Sert que d'oripeau, de défroque et d'accessoire. Elle n'est qu'un moyen de satisfaire la passion dont il est consumé jusqu'à la maladie : Paraître 1

Comment concilier cette frénésie d'être en scène, ce prurit d'occuper l'Univers de soi, cette fureur d'étonner avec cette anomalie que pendant vingt-cinq ans, ce chef ambitieux d'un État militaire a eu en mains cette armée, un tel outil, et n'a pas agi de cette action-là? Cette guerre est la première de ce long règne dont nous avons attendu, dès le début, des éclats violents, d'audacieuses entreprises à la Charles XII, et il était question, avant le mois d'août, de donner à Guillaume II le prix Nobel de la paix ! Cette contradiction s'explique

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par un autre trait de ce caractère si complexe. Ce prince assoiffé de gloire est en même temps un hésitant. Cette personnalité d'étalage n'a pas de certitude intérieure. Le coup d'œil lui manque, cette vue du point décisif qu'un Dupuytren, un Nélaton avaient devant le malade à opérer, un Masséna, un Davout, devant une bataille à livrer, un Talleyrand, un Cavour devant un problème diplomatique à résoudre. Je n'ai nommé ni Napoléon P^", ni Bismarck, chez qui cette faculté domine toutes les autres et toujours. Elle est leur génie même. Qui donc a dit de Guillaume II qu'il est un chien de chasse d'un modèle accompli, qui flaire, qui aboie, qui court, — et qui n'a pas de nez? — Cette faiblesse de jugem.ent pouvait devenir un correctif de cette vanité exaspérée. Il eût fallu, qu'il la reconnût, et qu'humilié dans son intelligence, il acceptât de se savoir inférieur, — pour apprendre. Toute éducation est à ce prix. Chez Guillaume II la vanité a été trop forte, Au lieu de s'avouer ses insuffisances, il s'est tendu à les cacher, à tous, et d'abord à lui-même, en affirmant ses partis pris, tous aveugles, avec une superbe qui étonna. L'incapacité foncière s'est pourtant révélée à un signe qui, lui, ne trompe pas : l'incohérence, les volte-face subites. C'est que la réalité se laisse manier seulement par ceux qui se soumettent à elle, et pour se soumettre à elle, la première condition est de la voir. L'hésitant intellectuel qui était en Guillaume II, s'est ainsi transformé en un velléitaire. Il a voulu vouloir, et aucune de ses volontés n'étant fondée sur une perception nette et sûre, il s'est trouvé sans cesse arrêté par le fait. De

là ce flottement dans la conduite de son empire, et ces étemelles remises qui, par instants, lui ont donné im air de matamore qui a peur, de « valeureux poltron », répétait volontiers le roi Edouard, son oncle. Cette épigramme de famille est -elle juste? On discerne plutôt dans cette énergie sans cesse brisée, qui aura si longtemps caractérisé ce règne, l'indice d'un continuel désaccord intérieur. La présomption s'élance. L'obstacle qu'elle n'a pas prévu surgit. L'instinct de conservation suspend l'acte, et la vanité cherche une échappatoire. C'est l'histoire de tant de destinées î Celle-ci aura eu ce bonheur ou ce malheur, — nous le saurons après cette campagne, — que l'impérial comédien a multiplié ses figurations, et l'hésitant ses velléités, dans un pays d'une vigueur extrême, et si fortement aménagé par les vainqueurs de 70 que le développement de la vie nationale a continué, sans que ces à-coups du maître pussent lui nuire. GuillaïuTie II a pu se croire un grand homme parce qu'il s'est trouvé assister à cette formidable poussée de sève allemande. Il n'en a rien dirigé. L'armée a grandi sur le tj^e conçu par Roon et Moltke. L'administration est restée ce que l'avait faite Bismarck. Si Guillaume II s'est rallié au programme d'impériaUsme colonial, c'est tardivement, après que son second chancelier, Caprivi, avait déclaré, parlant en son nom : « Moins nous aurons de territoires africains, mieux cela vaudra. » C'est Stubël, c'est Biilow, c'est Demburg dont la pensée a fini par suggestionner leur maître. Car, un troisième trait marque cet hésitant, et c'est si logique, il est au suprême degré un influençable.

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Est-il exact qu'une volonté se soit rencontrée pour déterminer l'empereur de la paix à devenir celui de la guerre? Je transcris ici l'opinion d'un des hommes qui passent pour connaître le mieux le dessous des cartes engagées dans cette sanglante partie. Cette volonté, ce serait celle de l'assassiné de Sarajevo. L'archiduc François-Ferdinand aurait conçu un plan d'une nouvelle distribution de l'Europe où l'Autriche eût retrouvé dans le monde slave la compensation de ses pertes dans le monde germanique. La Russie était la pierre, ou mieux le bloc d'achoppement. La guerre d'une des puissances de la Triple -Alliance avec la Russie, c'était la guerre de toutes avec la France. Si cette hypothèse est exacte comment l'archiduc héritier serait-il arrivé à s'emparer de l'esprit de Guillaum^e II? « Mon charme, » disait Léonora Galigaï, à ceux qui l'accusaient d'avoir ensorcelé la reine, « mon charme fut celui des âmes fortes sur les âmes faibles. » Par quel mystère de possession posthume, cette emprise aurait-elle duré après la mort? N'est-il pas plus naturel de supposer que le velléitaire, voyant l'âge venir, s'est énervé de n'avoir pas justifié à ses propres yeux les prétentions du jeune homme qui avait si cavalièrement mis Bismarck au rancart. Sans doute aussi une autre influence, celle de son fils et de la « camariUa » pangermaniste pressait sur lui. Sans doute un mysticisme malsain le gagnait, et cette étrange aberration qui lui persuade que les Hohenzollern ayant été

créés par un décret spécial de Dieu, la Providence est avec eux, quoi qu'ils fassent. Mais là encore, sommesnous bien assurés qu'il ait voulu la catastrophe qu'il a déclenchée? Cet « irréaliste » n'a-t-il pas cru qu'en menaçant la Russie, elle céderait? Ne s'est-il pas ima* giné que la France ne marcherait pas? Il est très certain qu'il s'est trompé sur la Belgique et sur l'Angleterre, et qu'il a escompté la condescendance de l'une, le pacifisme de l'autre, très certain qu'il a mal calculé, qu'il calcule encore mal l'application de cet instrument si redoutable, son armée. Il n'a pas appris le métier de diplomate, pas appris celui de général. « Il croit qu'il sait tout faire », disait Bismarck à la veille de leur rupture. « Cela ne mène à rien de bon. » Mais pour croire que l'on ne sait pas tout faire, pour apprendre encore une fois, pour être un grand homme, il faut d'abord être vrai, vrai avec les autres, vrai avec la vie, vrai avec soi-même. C'est le vers si profond de Shakespeare :

...First of ail to thine ownself be true.

(Avant toutes choses, sois vrai avec toi-même.)

Jamais aucun exemple n'aura mieux . prouvé la bienfaisance de cette formule que celui du visiteur de Donchery. Cette démarche le prouve, il va toujours dans le somnambulisme de vanité qui l'a conduit au bord de l'abîme. S'il y tombe, ce sera la moralité de son malheur.

Novembre 1914.

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