‹ Nouvelles pages de critique et de doctrine (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

République fut votée, M. Léon Say, interrogé par un de ses amis sur les chances du régime nouveau, répondit — je tiens ce témoignage de cet ami même — ; « Il durera, parce qu'il n'existe plus personne ayant « assisté à la Terreur. » En effet, au lendemain de l'horrible aventure d'idéologie et de brigandage combinés oti s'abîma la civilisation française, la Révolution fit horreur. Il fallut toute la gloire de Napoléon pour la « dessouiller », comme il disait, avec sa rude familiarité soldatesque. Quand il tomba, cette gloire continua cette besogne de purification, et elle seule, d'abord. Il est bien remarquable que V opposition libérale, sous la Restauration, ait fait presque uniquement campagne sur le terrain du bonapartisme. A la même date, un travail commençait, mais souterrain, dont /'Histoire de M. Thiers marque la première étape et les Girondins de Lamartine l'aboutissement : la Révolution évoquée dans ces livres, non pas telle qu'elle fut réellement, mais telle que voulaient la voir ceux qui détestaient l'ordre de choses renversé par elle. Une légende s'inaugurait, que les Louis Blanc, les Quinet, les Michelet, les Victor Hugo portèrent à son point suprême de mensonge et de fascination. A cette légende collabora une lignée d'esprits bien différents de ceux-là. Tocqueville, Montalembert et Lacordaire peuvent en être donnés comme les types. Deux convictions dominaient ces catholiques : l'une que toute société pour vivre doit être religieuse, l'autre que le triomphe de la Révolution et de ses principes était et demeurerait inévitable. De telles prémisses suivait une conclusion non moins inévitable : l'urgence de christianiser la démocratie, et, pour

cela, de démontrer qu'entre la Révolution et le christianisme, il n^y a pas cette antinomie radicale que la sagesse de Le Play avait aussitôt distinguée. On a presque honte de rappeler, à l'occasion de ces nobles mémoires, le nom de Camille Desmoulins, l'ami et le confident de l'assassin de Septembre. Quand Desmoulins se réclamait, avec une grossièreté digne de son patron Danton : « du sans- culotte Jésus, » il donnait une expression cynique à l'erreur qui devait être celle de ces catholiques abusés : la soi-disant conformité des Droits de l'homme et de l'Evangile. Ils raisonnaient ainsi ; « Pourri quoi la Liberté serait-elle contraire au Sermon sur la « montagne? Pourquoi l'Égalité, pourquoi la Fraternité, « quand le Sauveur est venu susciter entre les hommes la « Justice et l'Amour, glorifier les simples, les pauvres et « les humbles, condamner les riches et les puissants? » Ce n'est pas ici le lieu de discuter un sophisme dangereux qui confond l'ordre surnaturel avec l'ordre naturel, d'une part, et qui, de l'autre, admet la bonne foi chez les idéologues de 89 et leurs successeurs. Ces gens ne l'ont jamais eue, cette vertu, que par exception. Je voulais seulement indiquer un des appoints les plus inattendus que la légende de la Révolution ait rencontré. Elle s'est « dessouillée » par les Montalembert et les Lacordaire autant et plus que par les victoires napoléoniennes. Ainsi s'explique qu'en 1848, un demi-siècle après la Terreur, la République ait pu être proclamée, avec un renouveau d'illusion. Cette illusion s'exalta encore sous le second Empire. Quand il tomba, la Démocratie était passée à l'état de religion. J'ai le souvenir très net, après tant d'années, de l'accent avec lequel notre maître de Saint^-

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