LA PSYCHOLOGIE D UN CHIRURGIEN FRANÇAIS IO
vais guérir, » dit-elle. « Puisque vous m'avez sauvée, je vous en prie, si vous voulez maintenant me rendre bien heureuse, permettez à votre malade d'embrasser son sauveur. » Et le chirurgien, qui sait, lui, qu'elle va mourir, embrasse doucement ce front brûlant de fièvre, avec une pitié qu'il a la force de cacher. Le lendemain il retourne dans cette chambre. La pauvre femme vient de passer. Elle sourit encore de son beau sourire de confiance... Mais il faut citer ces quelques lignes, commentaire en action du mot célèbre du Père de l'Église : 0 testimonium animcB naturaliter Christianœ!... « J'étais seul. Je sentis ma poitrine se gonfler d'une oppression soudaine, et mes yeux s'emplirent de larmes. Du fond de mon cœur une prière montait vers elle, et sur son front déjà glacé, je posai de nouveau mes lèvres en lui demandant pardon de n'avoir pas pu la guérir. » Il ajoute : « Depuis lors, aux heures de tristesse, je revois bien souvent le sourire de la pauvre morte. » Ce geste d'un maître illustre, penché humblement, tristement, sur la dépouille de cet être jeune que son génie a vainement disputé à la mort, geste si vrai, si pieux, si humain, ramasse dans un résumé saisissant cette analyse d'après nature de l'Ame du chirurgien. Il fait aimer ce maître qui s'en confesse avec cette émouvante ingénuité. Il fait aimer aussi cet art tout mêlé de science, dont la mâle et généreuse discipline façonne et maintient de tels hommes.
Février 1920.
DU NATIONALISME INTELLECTUELW
Un incident s'est produit, l'autre semaine, qui a posé devant l'opinion un des problèmes les plus délicats d'après-guerre, celui de la reprise des relations intellectuelles entre les peuples qui se sont, de 1914 à 191 8, affrontés dans un duel comparable seulement à ceux des époques où des nations entières se ruaient les unes sur les autres, pour une extermtaation totale. Cet incident, on l'a deviné, c'est le vote de huit membres de notre Académie des sciences pour M. Einstein, le célèbre physicien allemand. Il se trouve que ce vote coïncide avec la tentative faite à Gotha par le libraire E. A. Perthes pour créer une collection qui jette des ponts spirituels entre la France et l'Allemagne. C'est le titre même de la série : Brûcken, c'est-à-dire : Ponts. Un des écrivains les mieux renseignés sur les choses d'outre-Rhin, M. Maurice Muret,
(i) Ces notes complètent celles qui ont déjà été données sur l'Ame étrangère, p. 47 et suivantes du même ouvrage.
vient, dans un remarquable feuilleton du Journal des Débats, d'analyser le volume paru — comme Pont n^ ^ — sur l'œuvre d'Ernest Renan, par M. le docteur Walther Kiichler, de l'Université de Wurzburg. Il m'a paru intéressant de signaler cette concomitance, qui atteste des deux côtés du Rhin une même préoccupation, celle de reconstituer ce que l'on pourrait appeler TEuropéanisme intellectuel. Est-ce possible? Estce désirable? La question est trop grave pour être discutée à fond dans un court essai. Il y a intérêt, me semble-t-il, à souligner du moins son importance. Nous rencontrons là une des formes du conflit entre le national et l'international qui se manifeste aujourd'hui dans tous les domaines, qu'il s'agisse de la politique ou de l'économique, de littérature et d'art ou de science pure. On trouvera ici quelques réflexions sur un sujet bien important pour l'avenir de la civilisation.
Mais d'abord, y a-t-il jamais eu im Européanisme intellectuel? Le grand enseigneur d'idées fausses, Jean- Jacques Rousseau, écrivait dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne et dès 1772 : « Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d' Allemands, d'Espagnols, d'Anglais même, quoi qu'on en dise. Il n'y a que des Européens. » Que c'est bien l'idéologue impénitent qui déclarait au commencement de son Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes : « Commençons par écarter tous les faits!... •> Disons