LA PSYCHOLOGIE D UN CHIRURGIEN FRANÇAIS I
dégage de toute son étude, par l'intensité du souffle moral qui l'anime. De quel accent religieux il parle de « cette magnifique et sainte chirurgie ! » Et de quoi la loue-t-il par-dessus tout? De rendre celui qui la pratique « meilleur, » d'être pour lui « une grande et sublime inspiratrice de travail, à! énergie morale, de bonté, de pitié? » Quel réconfort promet-il au bon ouvrier de chirurgie à l'heure de la mort? Celui du devoir accompli. « Il lui suffit d'entendre la voix de sa conscience murmurer à son âme apaisée qu'il a fait plus de bien que de mal... » Quand il veut caractériser son métier, et ramasser en un mot les raisons qu'il a de tant l'aimer, « c'est qu'il est grand, » dit-il, « c'est qu'il est noble! » Et qu'en effet toutes les noblesses, toutes les délicatesses du cœur puissent, non seulement se présenter, mais s'exalter, s'affiner dans ce sévère décor de la clinique et sa douloureuse atmosphère, M. Jean-Louis Faure nous le prouve, rien qu'en évoquant deux épisodes entre tant d'autres, de sa vie d'opérateur — et ce sont deux échecs ! Lui, l'habile entre les habiles, il ne se vante pas d'être un thaumaturge, mais il pourrait se vanter d'être un poète, et nous ne connaîtrions pas de lui de très beaux vers, que nous le devinerions capable d'en écrire, rien qu'au ton et à la couleur de ces deux récits. Le premier nous raconte l'agonie d'une enfant de vingt ans, que l'on apporte mourante à l'hôpital. Le chirurgien nous dessine « son admirable et pur visage, ses grands yeux noirs, doux et confiants, ses traits charmants, pâlis par la souffrance. » Il nous montre les internes serrés autour du lit, et une grave
et douloureuse anxiété crispant ces jeunes visages, déjà mûris par la rude mais passionnante vie d'hôpital, devant cette grâce de la condamnée. Si pourtant il était possible de la sauver ! On l'endort. Elle est là, couchée sur la table, comme la noyée de la divine élégie de Lamartine sur le « Lis de Santa-Restituta. »
... Nulle bague à son doigt. Elle était morte et nue Sans autre robe que les flots.
Elle est si belle que le chirurgien hésite : « Il me semblait qu'il y avait comme un sacrilège et comme une profanation à plonger le tranchant du couteau dans ce corps sculptural, même pour en arracher le mal et pour le sauver de la mort ! » Le mal est le plus fort. L'opérée agonise, après une journée d'espoir vite déçu. Et de nouveau les internes et leur maître sont autour d'elle « immobiles et muets, avec une oppression dans la gorge et peut-être une larme tremblante au bord de la paupière. »
C'est la fin d'une autre jeune femme qui fait l'objet du second récit. Cette fois encore le chirurgien a porté un diagnostic pessimiste. Il tente pourtant la suprême ressource, mais, au cours de l'opération, il se convainc que la malade est venue à lui trop tard. Il nous introduit ensuite dans la petite chambre, éclairée d'une demi-lumière, où elle le reçoit « pâle avec un beau sourire, une pure et douce expression de confiance, d'espoir et de reconnaissance, heureuse presque, comme le sont souvent les opérées qui ont franchi l'étape redoutable. » Et une scène a lieu entre eux, si simple, si brève, si poignante. « Je sens que je