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IIO NOUVELLES PAGES DE CRITIQUE

plus modestement : « Il y a des Français, des Allemands, des Espagnols, des Anglais. Ils ont certains intérêts communs. » Voilà pour la politique et l'économique. « Leurs pensées se pénètrent sans cesse. » Voilà pour les arts, la littérature et les sciences. Se pénétrer, ce n'est pas s'identifier. La distinction est capitale et vaut la peine d'être précisée.

Nous avons tous entendu cette assertion, chère aux utopistes du pacifisme, que les lettres, les arts et les sciences n'ont pas de patrie. Leur raisonnement est simple. Entre parenthèses, lorsqu'il s'agit de sociologie, il convient de se défier de toute vue simple. Il faut comprendre l'incompréhensible comme incompréhensible, répétait Fichte, — et le complexe comme complexe, ajouterai-je. Nos utopistes disent donc : « Un beau tableau n'est-il pas beau dans tous les pays, et pareillement un beau livre? Un théorème de géométrie, un principe de physique ou de chimie ne sontils pas vrais à Berlin, à Washington, à Londres, à Paris, et de la même vérité? » J'ai lu récemment cette thèse développée dans plusieurs journaux. Vous la retrouverez demain dans d'autres, où l'on professe cependant le culte de la méthode critique. Or, cette méthode, telle que les Stendhal, les Sainte-Beuve, les Taine l'ont définie et pratiquée, en quoi consiste-t-elle? Étant donnée une œuvre de littérature ou d'art, à la situer d'abord dans son milieu d'origine. C'est la première condition pour la comprendre, pour démêler à quelles nécessités elle correspondait. Un tableau, ce n'est pas seulement de la couleur sur un panneau ou sur une toile. La main qui tenait le pinceau était celle

d'un homme vivant qui avait telle ou telle façon de sentir, qui allait et venait dans telle ou telle ambiance. Il était d'un pays, d'un temps, d'une classe sociale. C'était un moine du quinzième siècle, immobilisé dans sa cellule, qui décorait de ses visions les murs de son couvent, et il s'appelait Fra Angelico. C'était im faniilier des Patriciens de Venise du seizième siècle. Il aimait les étoffes somptueuses, les nobles architectures, les chevelures fauves sur la chair ambrée des nuques puissantes et voluptueuses. Celui-là s'appelait Titien. Cet autre a grandi dans la Sé\dlle du dix-septième siècle. Il s'appelait Vélasquez, et toutes les fiertés de la tragique péninsule ont passé dans sa peinture. Ses infantes d'une grâce altière dans leur raideur solennelle, ses grands seigneurs d'une arrogance passionnée, ses cavaliers d'un héroïsme hautain et courtois, c'est l'Espagne tout entière, comme Albert Durer, c'est toute la fin du moyen âge allemand. De chacun de ces artistes, vous pouvez dire que son œuvre est belle, mais en employant un mot identique, vous entendrez des qualités bien différentes. Pareillement de VHamlet de Shakespeare et du Cid de CorneiUe, des Fables de La Fontaine et des poèmes de lordByron, des romans de George Ehot et de ceux de Balzac, vous direz que ce sont de belles oeuvres. Encore ici reconnaissez que ce sont des beautés irréductibles les unes aux autres. La preuve en est dans la diversité des jugements portés sur eUes. Admettons donc qu'il y a ime spécificité des créations de l'art et d la littérature. Par cela seul qu'elles sont profondément personnelles, elles sont profondément locales

et nationales, car toute individualité vigoureuse n'est que le raccourci d'une race et d'une époque. Un examen semblable nous amènerait à un résultat semblable pour les sciences et les savants. La science n'a pas de patrie, si l'on entend par science le. affirmations dégagées par la recherche scientifique. Il est trop évident en effet qu'à Berlin comme à Paris, et qu'à Londres comme à Washington, l'eau se congèle à o degré en augmentant de volume, et qu'elle bout à 100 degrés, sous la pression normale ; — qu la lumière se réfléchit d'après les deux lois enseignées dans tous les manuels : « i^ le rayon incident, la normale et le rayon réfléchi sont dans un même plan ; 2° l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion. » Mais ces lois sont des résultats de la science, elles ne sont pas la science. Je me souviens d'avoir entendu mon illustre confrère M. Berthelot dire : « Quand je n'y serai plus, personne ne saura vraiment la chimie, parce que, moi, je l'ai vue se faire. » Phrase singulièrement profonde et qui signifie qu'il ne suffit pas de connaître les lois pour être un véritable savant, il faut les penser, les mettre à leur place dans la série des découvertes, comprendre d'où elles viennent, où elles vont. Ce' travail, lui aussi, comme celui de l'artiste ou du littérateur, intéresse l'homme tout entier. Il s'accomplit d'une manière si intimement mêlée à la personnalité qu'un Claude Bernard, un Pasteur, un Cauchy, un Le Verrier, un Henri Poincaré, sont des génies aussi individuels, chacun dans leur domaine, que ces peintres et ces écrivains dont je citais tout à l'heure les noms. On a beaucoup parlé, pendant la guerre, de la science

allemande et de la science française. Ce n'était pas la haine qui induisait des philosophes compé ents à disséquer l'appareil mental des intellectuels chez l'un et l'autre peuple. L'évidence s'imposait aux plus aveugles, à ce moment-là, que la nationalité pénètre même les études les plus abstraites, pour leur donner un caractère à part, suivant qu'elles sont entreprises par des hommes d'une certaine terre, d'un certain milieu, d'une certaine hérédité, — d'une certaine tradition, pour tout résumer du mot le plus chargé de sens qu'il y ait dans la langue.

Si cette analyse est exacte, la phrase de J.-J. Rousseau apparaît comme aussi fausse pour le monde des idées qu'elle est extravagante pour celui des mœurs. Il n'y a pas, il n'y a jamais eu d'Européanisme intellectuel. Ce terme peut être prononcé par la bouche, écrit par la plume. C'est une de ces formules vides qui ne représentent rien à l'esprit. La pensée française est irréductible à la pensée germanique, et toutes deux irréductibles à la pensée russe ou à la pensée anglaise. Ce caractère d'irréductibilité est précisément ce qui fait leur valeur. Quels sont les plus grands écrivains français? Un Pascal, un Bossuet, un Corneille, un Racine, un Molière, un La Fontaine. Les concevezvous maniant une autre langue, grandissant dans un autre pays? Non. Pas plus que vous n'imaginez un Dante qui ne soit pas Italien, un Gœthe qui ne soit pas Allemand, un Shakespeare qui ne soit pas Anglais.

S'ensuit-il qu'une cloison étanche doive être dressée entre les pays, et que les génies les plus autochtones n'aient pas intérêt à prendre contact avec la pensée des étrangers? C'est ici que triomphent les européanisants, — je m'excuse du néologisme, mais il est nécessaire. — « Il y a eu, » disent-ils, « une nation qui a prétendu défendre sa culture de tout rapport avec la culture des autres pays, comme d'une contamination, c'est la Chine. On sait trop à quelle stagnation cet isolement l'a condamnée. Pratiquons donc largement la méthode contraire. Enrichissons-nous de toute découverte, de toute création d'art et de littérature, de toute idée élaborée hors de chez nous. » Analysons encore cette thèse, plus acceptable que l'autre, celle qui voudrait une unification de culture dans tout notre continent. Enrichissons-nous... — que signifie cette formule sinon un renforcement de notre personnalité par une acquisition d'éléments extérieurs à nous? Or, qui dit renforcement dit maintien. Cette prise de contact d'un écrivain d'un pays, par exemple, avec la littérature d'un autre pays n'est saine et bienfaisante que si elle ne dénationalise pas cet écrivain. Deux hommes de tout premier ordre, au dix-neuvième siècle, ont donné une preuve éclatante qu'une telle bienfaisance était possible : Balzac en France, Tourguéniew en Russie. Nul n'est plus intensément Français que l'auteur de la Comédie humaine. Nul n'est plus Russe que l'auteur de Pères et Enfants, le « Moscove», comme l'appelait son ami Flaubert. Quand on étudie l'histoire de la pensée et de l'art de Balzac, on discerne que la plus puissante des influences qui aient pesé sur lui

fut celle de Walter Scott. Il l'a reconnu lui-même d'ailleurs, dans cet admirable morceau d'auto-critique, sa Préface générale de 1842 : « C'est alors que je lus les œuvres de Walter Scott ; ce trouveur (trouvère) moderne imprimait une allure gigantesque à un genre de composition injustement appelé secondaire... Il élevait le roman à la valeur philosophique de l'histoire. » Et Balzac explique, avec la noble franchise d'un beau talent qui salue généreusement ses devanciers, qu'il a voulu être le Walter Scott de la société française. Il est revenu à plusieurs reprises sur l'étendue de sa dette, notamment dans les Illusions perdues, où il fait tenir à son d'Arthez un discours sur les procédés techniques du « grand Écossais », comme il l'appeUe. Pareillement, Tourguéniew est venu chez nous apprendre de Mérimée, un des maîtres dans l'art de la composition, à ordonner ses récits. Mais ni Balzac n'a fait du Scott, ni Tourguéniew du Mérimée. Le Tourangeau demeure dans la lignée de nos romanciers d'analyse et d'observation, si complètement qu'il n'a été traduit en Angleterre et en Allemagne que très tard. Quant à Tourguéniew, il suffit de citer Pères et Enfants justement, pour constater à quel degré il restait de son pays. Son Bazarof est une étonnante prophétie du bolchevisme, dont la vision anticipée dépasse de beaucoup en divination et le confus Tolstoï et le morbide Dostoïevsky. J'ai mentionné plus haut les pages consacrées par M. Maurice Muret aux Briicken de l'éditeur Perthes et au livre du docteur Kûchler sur Renan. Ce hvre, nous dit M. Muret, a pour but de démontrer quelle influence la pensée allemande eut sur le petit Breton, fasciné

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par Herder, Hegel et Fichte. «J'ai étudié l'Allemagne, » écrivait Renan dans l'année 1845, « j'ai cru entrer dans un temple. » Et le docteur Kiichler trouve lui-même ce culte excessif : « Ernest Renan compare une Allemagne idéalisée, une Allemagne distante, à lui parfaitement inconnue dans sa vraie constitution, avec la réalité française qui l'environne, et qu'au fond il ne connaît pas beaucoup mieux que l'allemande. » M. Maurice Muret, qui nous rapporte ce jugement, ajoute que « sous la plume d'un critique de Wûrzburg, il ne manque pas de saveur ». Que M. Renan se soit trompé sur l'Allemagne, en l'admirant, au point qu'un Allemand soit obligé de le reconnaître, ce ne serait qu'une ironie dont aurait souri le vieillard désabusé du Prêtre de Némi. Ce qui est triste, c'est que cet hypnotisme l'ait détaché de son propre pays, et lui en ait caché les forces intimes et secrètes. Son magnifique talent d'écrire est bien resté français dans la forme. Il a fallu, pour que sa pensée redevînt vraiment française, — et trop peu de temps, — la secousse du coup terrible que la guerre de 1870 porta soudain à ses illusions germaniques. Nous tenons là un exemple très saisissant du mal que peut faire, même à un esprit très supérieur, le contact avec le génie d'un autre pays.

Il n'y a donc lieu ni de condamner ni d'exalter ce que l'on peut appeler, d'un nom plus simple, la culture cosmopolite. Il faut la concevoir comme un appoint

utile quand il est réglé, dangereux quand il ne l'est pas. En tout cas, on ne comprend guère pourquoi, à l'occasion du petit incident qui sert de point de départ à cette note, on nous enfermerait dans ce dilemme : ou n'avoir plus aucun rapport avec la pensée allemande, ou reprendre avec les Allemands des relations de personne à personne. Pour nous maintenir au courant de la littérature et de la science d'un pays, les livres et les revues suffisent. Les rencontres individuelles, dans ce moment où la tension de la guerre est toujours latente, ne représentent le plus souvent que des chances de conflit moral. On ne décrète pas l'oubli. Les années l'amènent, et d'autant plus sûrement que l'on aura observé cette grande loi de la séparation qui, dans le cas présent, est une justice.

Renan n'a pas été seul à se tromper sur l'Allemagne. Encore son erreur avait-elle cette excuse qu'il s'éprenait des mauvais maîtres d'outre-Rhin, avant 1870. Nous sommes plus coupables, nous qui, après cette première expérience, n'avons pas su lire jusqu'au fond de la pensée germanique. Nous avions bien vu que Fichte et Hegel avaient exprimé autre ch se qu'une philosophie de la nature. Nous discernions le pangermanisme de l'un et l'étatisme de l'autre. Peu d'entre nous soupçonnaient que la théorie de la guerre féroce, issue de leur enseignement et professée par certains professeurs de là-bas, n'était pas un simple paradoxe d'université. Que cette théorie ait été systématiquement, méthodiquement appliquée dans nos départements du Nord et de l'Est, avec cette effrayante continuité et par une armée qui avait der-

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rière elle toute la nation, les intellectuels compris, c'est une impression d'horreur qu'il faut maintenir vivante en nous parce qu'il est trop évident, à d'innombrables indices, que ces gens ne se repentent pas. Ce qu'ils regrettent, c'est d'avoir été vaincus, et nous devons bien nous dire que ces regrets-là sont la certitude d'un effort de revanche. Dans ces conditions, toute tentative pour rapprocher les ouvriers de l'esprit, chez les deux peuples, est une duperie. Travaillons, eux et nous, chacun de notre côté. Efforçons-nous d'avoir des laboratoires qui vaillent, qui surpassent les leurs, une industrie qui concurrence brillamment leur industrie, des savants, des écrivains, des artistes qui égalent dans la paix nos généraux et nos soldats de la Marne, de l'Yser, de Verdun et de Champagne. Mais que ce soit avec le sentiment constant qu'il n'y a pas dix ans, la France a été la victime de l'invasion la plus inique, la plus brutale, la moins justifiée peut-être qu'ait enregistrée l'histoire, et ne désarmons ni matériellement, — ni intellectuellement. Rester armé, ce n'est pas ignorer l'adversaire. C'est, au contraire, l'étudier, le connaître, le comprendre. Fortifions notre génie français, en nous tenant au courant de tout ce qui se passe outre- Rhin. Mais attendons, pour aller plus loin dans le rapprochement, qu'au regret de la défaite se soit substitué chez les Allemands le remords de leur criminelle agression et qu'ils nous en aient donné d'indiscutables preuves.

Novembre 1921.

La « poudre folle », c'est le nom, — joli et fantaisiste à l'entendre, tragique et sinistre à le méditer, — que donnent volontiers à la cocaïne ceux de ses dévots qui se piquent d'élégance. Une communication, faite tout récemment à l'Académie de médecine par M. le docteur Court ois-Sufîit et son interne M. René Giroux, sur le trafic de la funeste drogue, permet à l'observateur des mœurs de mesurer le danger que cette dévotion, ou mieux cette possession, commence à représenter. Nous apprenons, par exemple, que le chiffre des arrestations opérées pour ce trafic était de 53, à Paris, en 1916, et qu'en 1920 il est monté à 151. L'année 1921 sera pire. Dans les cinq premiers mois, ce chiffre avait déjà dépassé la centaine. Cette statistique est effrayante, si l'on songe avec quelle facilité, avec quelle ingéniosité aussi les profiteurs de cet infâme commerce dissimulent leur marchandise, et quelle est l'étendue de

leur clientèle. Dans un livre publié en 1918, MM. Courtois-Suffit et Giroux nous avaient déjà révélé quelquesunes des ruses familières à ces colporteurs de poison. C'est un amputé de la cuisse qui cache dans son pilon les paquets de « coco » qu'il va débiter clandestinement. C'est un soi-disant antiquaire qui met les siens à l'abri dans une potiche sur laquelle ronronne un angora. C'est un musicien ambulant qui les promène, lui, dans le jambonneau de sa mandoline. Allez donc les deviner là, ces redoutables paquets, et dans la boite du garçon coiffeur qui fait métier d'onduler les demimondaines, et dans la veste de ce professeur de billard ou de ce chasseur de restaurant de nuit, et dans la sacoche de cette gardienne de lavabos installée au fond de ce dancing? Tout un pullulement de professions équivoques sert de paravent au métier véritable, et combien fructueux ! Un kilogramme de cocaïne payé 600 francs en Allemagne — car c'est d'outre- Rhin que se déclenche cette offensive d'une autre sorte — n'est-il pas vendu en France au prix moyen de 10 000, de 12 000, de 15 000 francs?

Faut-U-voir une simple intention commerciale dans cet assaut de la pharmacopée germanique? On est en droit d'en douter quand on connaît la mentalité compliquée de nos irréconcihables ennemis et que l'on se rend compte de la séduction à la fois et de la nocivité de la « poudre folle .^. Elle est si intense, cette séduction, qu'un psychiatre a pu poser ce principe : « Un morphinomane qui est parvenu à se guérir pourra ne plus songer à son poison. Un cocaïnomane y reviendra sûrement. » Et sûrement aussi se développeront les

S5miptômes que l'on ne dénoncera jamais avec assez de vigueur : les hallucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, les tremblements qui vont jusqu'à la crise d'épilepsie, les délires, un affaiblissement progressif de l'intelligence et de la mémoire, des troubles circulatoires et nutritifs qui aboutissent à la plus complète, à la plus irrémédiable déchéance physique. Est-il besoin d'ajouter que des phénomènes de cette violence ont un retentissement fatal sur la race? Lisez cette observation de M. le docteur Marfan sur la descendance d'un homme exempt de toute hérédité nerveuse, de toute tare organique. La mère était, elle aussi, sans tare nerveuse d'aucune sorte. Mais le père absorbait, par la muqueuse nasale, près de quatre grammes de cocaïne par jour. « Le ménage a quatre enfants : 1° une fille de treize ans, intelligente et bien portante ; 2° une fille âgée de huit ans, conçue après des opérations nasales consécutives à une rhinite hypertrophique, c'està-dire à une époque où la cocaïnomanie commençait à peine : elle est chétive, frêle, mais très intelligente ; 30 un fils âgé de six ans, conçu lorsque la cocaïnisation du père était déjà à son apogée : c'est l'idiot complet ; 40 un dernier enfant âgé de dix mois, engendré aussi en plein cocaïnisme, est également un idiot microcéphale. »

Il est naturel qu'un médecin tel que M. Courtois- Suffit, appelé, par son métier d'expert auprès des tribunaux, à constater, non seulement ces dégradatiors

personnelles et familiales, mais aussi les aberrations criminelles des intoxiqués, s'inquiète avant tout des insuffisances de la répression législative. Sa communication à l'Académie n'a pas d'autre but : émouvoir l'opinion sur cette lacune de notre hygiène sociale. Pendant longtemps, cette insuffisance avait son explication, sinon son excuse, dans le Code lui-même. Témoins des arrêts comme celui que rendait, le 30 juin 1913, la dixième chambre du tribunal de la Seine : « Attendu que la vente des alcaloïdes végétaux vénéneux est visée par les ordonnances et décrets relatifs au commerce des substances vénéneuses, — ' attendu qu'il n'est pas établi que Van B..., N... et la fille P... se soient livrés au trafic commercial de la cocaïne, — par ces motifs les renvoie des fins de poursuite... » Ainsi le fait d'avoir procuré à des toxicomanes la dangereuse drogue, par complaisance, échappait à la loi, laquelle remontait d'ailleurs à 1845. Mais les inculpés eussent été convaincus de trafic commercial qu'ils eussent d'après cette loi, encouru au maximum une amende de 300 francs et un emprisonnement de deux mois. Ils n'eussent commis qu'une contravention. Cette loi de 1845 est la preuve qu'à cette date, le goût des « paradis artificiels », comme disait Baudelaire, ne dépassait pas un très petit cercle de chercheurs de sensations rares. Ce cercle a grandi, grandi. Les toxicomanes sont devenus légion. L'opium, la morphine, l'éther, le chloral ont leurs fervents comme la cocaïne, et la multiplicité des anomalies de conduite causées par ces pratiques a fini par imposer aux pouvoirs publics une réglementation nouvelle. D'où la loi

du 12 juillet 1916, qui ne se contente pas d'aggraver les peines infligées au commerce des stupéfiants. Elle les étend, par son article 2, « à ceux qui auront usé en société desdites substances ou en auront facilité à autrui l'usage, à titre onéreux ou à titre gratuit, soit en procurant dans ce but un local, soit par tout autre moyen ».

Cette loi de 1916, qui portait le taux de l'amende jusqu'à 10 000 francs, au besoin, et permettait d'infliger aux délinquants un emprisonnement de deux ans, a-t-elle été opérante? L'accroissement des délits démontre que non. MM. Courtois-Sufîit et Giroux nous font comprendre pourquoi, rien qu'en reproduisant le compte rendu d'un certnin nombre d'affaires et les jugements qui les ont terminées. Voici, par exemple, un pharmacien de banlieue accusé de s'être procuré de la cocaïne en Allemagne et de l'avoir cédée à des trafiquants de détail dans d'incroyables conditions. Il revendait 6 000, 7 000, 8 000 francs ce qu'il avait acheté i 000. Il avoue, et il est condamné à 200 francs d'amende et à trois mois de prison, — avec sursis! — Un personnage, surnommé « Louis » dans la confrérie, s'est étabh fournisseur de « coco » pour pensionnaires de maisons de tolérance. Il en est quitte pour deux mois de prison, — avec sursis! — Un pharmacien est convaincu de garder en entrepôt 187 caisses de stupéfiants, qu'il débite à l'aide de six complices. Ceux-ci sont à peine frappés, et lui, le chef de la bande, s'en tire avec quinze mois de prison et la fermeture de son ofîicine, — pendant la durée de son emprisonnement. Soyez assuré qu'il a déjà recommencé son négoce dont

l'extension nous est révélée par ce détail significatif : il a fallu cinq camions pour déménager ledit entrepôt. Cette faiblesse, dans l'application d'une loi déjà trop indulgente, expliquerait à elle seule la statistique donnée plus haut. Hélas ! C'est dans tous les ordres de délits que ce dangereux relâchement de la pénalité s'observe aujourd'hui. On dirait que les tribunaux chargés de défendre la cause sacrée de l'ordre doutent de leur mission. Admirons la sanguinaire aberration de ce faux esprit d'humanitarisme, qui aboutit à laisser en liberté des malfaiteurs reconnus, comme les assassins du rapide de Lyon, — tous les trois des amnistiés (i). La véritable humanité consiste à frapper sévèrement les coupables avérés, pour empêcher leurs nouveaux forfaits. Elle consiste aussi, en présence de corrupteurs évidents, comme les trafiquants de la « poudre folle », à les châtier de telle manière qu'eux-mêmes hésitent à recommencer et d'autres à les imiter. Sur ce point, comme sur tant d'autres, nous constatons que notre pays souffre d'une crise d'autorité. En la dénonçant dans le domaine particulier qui est le leur, MM. Courtois-Suffit et Giroux ont fait acte de bons citoyens.

Réprimer une série de délits du même type et dont la répétition constante dénonce un désordre, non plus personnel, mais général, c'est amender les symptômes

(i) Allusion à un attentat du mois de juillet 1921.

d'une maladie en train d'envahir l'organisme national. Ce n'est pas le guérir. Dans un mémoire lu à l'Institut en 1915, un des maîtres de la science psychologique française, M. Pierre Janet, marquait fortement cette nécessité, pour s'attaquer avec efficacité à un fléau social, d'en dégager la cause sociale. Quand un grand nombre d'individus sont à la fois dominés par un même vice, c'est qu'il y a dans le jeu de l'activité collective un él ment faussé. Appliquant cette thèse à l'alcoolisme, M. Janet dénonçait dans le surmenage mental, particulier à notre époque, un principe de dépression psychique de plus en plus prédominant, et dans cette dépression un des facteurs essentiels de l'alcooli-me : « J'arriverai », disait-il, « à une conclusion qui peut paraître étrange, c'est qu'un peuple qui s'alcoolise et qui n'a plus d'enfants est un peupL- malade, un peuple atteint d'une sorte de maladie mentale collective, et teint d'une dépression mentale très générale. » Il 'st bien curieux de noter, entre parenthèses, que cette critique du surmenage mental ait été déjà formulée par Balzac, lequel écrivait dans la préface de la Comédie humaine : « Si la pensée est l'élément social par excellence, eUe est aussi l'élément destructeur de la société. » Et il ajoutait, donnant sa pleine portée à sa théorie par une comparaison de biologiste : « En cela, la vie sociale ressemble à la vie humaine. On ne donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale. »

Quoi qu'il en soit de la thèse de Balzac et de l'application que M. Pierre Janet en faisait à l'alcoolisme, il est certain que cette recherche des causes est le com-

plément indispensable des enquêtes du genre de celle qui donne prétexte à ces réflexions. Pour la cocaïnomanie, puisqu'il s'agit de cette dépravation si spéciale, cette recherche est plus complexe encore que pour ralcooUsme. Il y a en effet une sorte d'aristocratie dans ce vice, lequel n'a rien de la brutalité du litre ou du petit verre. « Le caractère le plus frappant pour qui étudie les conditions des personnes mêlées aux affaires de coco, c'est que « les possédés de la poudre, folle », me disait M. le docteur de Clérambaud, le distingué médecin de l'infirmerie du Dépôt, « sont tous des êtres de luxe et d'oisiveté, des jeunes gens de familles riches sans métier, — des individus adonnés au plaisir, et au plaisir nocturne, — les prostituées leurs compagnes, — les snobs de la grande vie de fête, qui se seraient jadis entonné du Champagne et qui trouvent dans la drogue, d'abord la vanité d'une dépravation supérieure et aussitôt la joie réelle d'une stimulation. A côté d'eux sont des artistes, les uns qui prisent la cocaïne, comme les peintres et les poètes du club décrit par Gautier dégustaient le haschisch, par curiosité, — les autres qui jouent aux gens du monde et considèrent comme élégante cette ébriété, dont ils deviennent les esclaves. » Esclaves pareillement, les toxicomanes de basse classe qui circulent dans l'ombre et la limaière des établissements de luxe. Esclaves — ce mot revient sans cesse, quand on parle de ce vice. C'en est la caractéristique, comme celui de crapule est la caractéristique de l'alcool : « Il crapulait avec du vin et des gueuses, » dit Saint-Simon d'un grand seigneur aviU. « La cocaïne », me disait encore M. de Clérambaud,

« c'est rinitiation, le mystère,, la complicité aussi : la difficulté de se procurer la drogue crée entre ces maniaques une solidarité qui a ce paradoxal résultat de mêler étrangement les classes et de faire fraterniser les hommes socialement les plus éloignés. » Peut-être faut-il entrevoir là l'un des motifs de cette offensive germanique signalée tout à l'heure. Tous ces paquets, qui nous arrivent avec des étiquettes de ce goût : « Cocaïn hypochloric — Merck Darmstadt », seront consommés « dans des réunions où des attachés de cabinet, des secrétaires de ministres et de députés, des officiers quelquefois, fréquenteront des Mata-Hari. » C'est toujours I\I. de Clérambaud qui parle, et ce médecin du Dépôt à qui ses fonctions assurent une compétence spéciale sur les bas-fonds du Paris qui s'amuse, m'indiquait qu'il existe là un réel péril national. Mais qui donc se souvient de l'obscur travail d'avant-guerre par lequel les Allemands préludaient à leur agression? Comment et pourquoi auraient-ils changé, alors qu'à leur naturel instinct de domination s'ajoute aujourd'hui, pour l'exalter encore, le plus furieux appétit de vengeance?

Cette besogne dure et sinistrement réaliste de Tespionnage de guerre s'exerçant dans des miheux qui semblent le domaine propre de l'irréel et du chimérique, c'est le symbole même de l'équivoque sur laquelle vivent, ou plutôt meurent, les cocaïnomanes.

Ils croient être entrés dans le pays du caprice. Ils sont sous le coup de la plus sévère revanche de la nature offensée. Quand on essaie de dégager le trait commun de tous ces serfs de la poudre folle, on trouve que leur premier geste, celui qui leur a fait respirer la première pincée de drogue, a le plus souvent été un geste de dilettantisme. Ils ont voulu jouer avec la vie, se plaire à eux-mêmes dans une aventure de bravade, d'amusement et de névropathie, se libérer des préjugés. La vie se venge en les dégradant, les esclavageant et les torturant. Cette disposition d'esprit les apparente à certaines écoles esthétiques où d'autres dilettantes dégradent, eux aussi, leurs dons premiers pour avoir voulu jouer avec leur art. M. Courtois- Suffit dénonce très finement cette analogie : « Sans pourtant établir un parallèle péremptoire entre l'abus des stupéfiants dans un certain monde artistique et les productions plus ou moins étranges qu'il nous a été donné d'apprécier, tant en peinture qu'en musique, on peut se demander, en considérant d'une part les manifestations d'art d'une fantaisie spéciale, si la recherche des sensations inédites par l'emploi de la morphine et de la cocaïne n'a pas produit dans le miheu des artistes une déformation spéciale de la conception, une aberration générale des sens et plus particuhèrement de la vision et de l'ouïe... » En effet tous les dilettantismes s'apparentent. Tous, aboutissent sous leur forme la plus vulgaire, comme sous leur forme la plus raffinée, à la destruction, ici physique, là sentimentale et intellectuelle, de ceux qui s'y abandonnent. Dans tous les ordres, la vie veut être prise au sérieux. Elle

nous est donnée pour « servir ». C'est la conviction dont il faut inlassablement pénétrer Tâme française, si nous voulons, pour en revenir aux misères visées par tant de fructueuses observations, que le déchet humain représenté par les toxicomanes diminue, et que, du moins, les adeptes du plus dangereux poison intellectuel qui soit se recrutent de plus en plus dans la lie de Paris, et là seulement.

Août 1921.

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