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D'UN PROJET DE « CRÉDIT INTELLECTUEL

Il a été formé, ce projet d'un Crédit intellectuel, par un groupe de bons Français que préoccupe, non sans raison, la situation faite aux littérateurs et aux savants, dans notre société d'après-guerre. Notons tout de suite que cette question se rattache à une autre, plus large encore, celle du recrutement de l'élite. Un pays a beau professer avec une ardeur religieuse la foi démocratique, un patriciat — pour reprendre une formule chère à Auguste Comte — lui est nécessaire. Nous l'avons trop vu dans la lutte contre l'Allemagne, Les deux armées ont valu ce que valaient leurs chefs. Or, les chefs ne s'improvisent pas, ils se forment, et dans un milieu. Ce qui est vrai de l'action militaire n'est pas moins vrai de l'action civile. Dans tout domaine, il faut des exemplaires supérieurs d'humanité, qui non seulement commandent, mais aussi, mais sur-

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tout servent de types, de modèles. Ces exemplaires supérieurs peuvent-ils être produits viagèrement ou bien leur élaboration suppose-t-elle des classes héréditairement privilégiées? De la réponse dépend peutêtre l'avenir de la civilisation.

Les promoteurs du Crédit intellectuel se maintiennent sur un terrain plus humble. Ils constatent que le coût de l'existence devient de plus en plus élevé. Ils en redoutent les conséquences sur la destinée des jeunes gens de talent, dénués de ressources. Ils craignent que des débutants qui deviendraient pour la nation une parure, une force et une richesse par leurs œuvres d'écrivains ou leurs travaux de savants, se trouvent arrêtés net dans leur développement par cette insuffisance de moyens. Ce sont pourtant des valeurs, et que l'intérêt vital du pays est de ne pas les laisser se perdre, inutilisées. Ne serait-il pas possible de les traiter comme des valeurs, en effet, au sens matériel de ce mot? « Valeur », dit le dictionnaire : « ce que vaut une personne, une chose, pour son mérite. » C'est la première définition. Puis vient cette autre : « ce que vaut une chose, pécuniairement, ce que rapporte une chose. » Le calcul que des capitalistes font pour un brevet, pour une mine, en avançant de l'argent gagé par les bénéfices futurs, si l'on essayait de le faire pour cette valeur, d'un ordre spécial, mais non moins certaine? Quand le Roi, c'est-à-dire le gérant de la communauté nationale, assurait jadis au jeune Racine, auteur de la Nymphe de la Seine, une pension de six cents livres, ne spéculait-il pas sur l'avenir de ce génie naissant, et de même, cent soixante ans plus tard, Louis XVIII,

avec le Victor Hugo des premières odes? Le risque de mal placer cette aide pécuniaire est compensé largement par la chance de préserver un beau talent, dont les créations et les découvertes enrichiront le patrimoine de gloire de la patrie, et même son patrimoine tout court. Calculez ce que représentent de travail donné à des ouvriers, dans la papeterie, dans l'imprimerie, dans le brochage, dans la librairie, une œuvre comme celle de ce même Racine et de ce même Victor Hugo. N'est-ce pas un bon placement que Louis XIV et Louis XVHI ont fait pour la France, — commercialement parlant?

Mais, dira-t-on, quelles ressources trouver pour une aide pareille, et dans quelles conditions? S'agit-il d'une dette que contracteront ainsi les bénéficiaires de ce crédit d'un nouveau genre? Ou bien adoptera-t-on le vieux système des pensions, lequel d'ailleurs survit, quoique diminué, sous la forme des secours distribués par le ministère de l'Instruction publique? Prêt ou cadeau, la mise en train d'un tel crédit suppose des fonds qui ne peuvent être procurés que par les dons des particuliers ou par l'État. Les particuliers, c'est l'aléa. L'État, il n'y faut point penser, à l'heure présente, et dans une crise de difficultés budgétaires. C'est alors qu'un député s'est avisé d'une mesure dont le texte n'est pas déposé (i), — on ne peut donc en discuter que l'idée générale. L'État serait autorisé à percevoir un droit sur toute réédition d'un volume, sur toute représentation d'une pièce de théâtre, tombés

(i) En octobre 1921.

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dans le domaine public. On sait que cinquante ans après la mort de l'auteur, le droit de propriété disparaît pour ses héritiers. Il s'agirait, par ce prélèvement sur une matière qui est véritablement res nullius, de constituer une sorte de trésor littéraire, artistique et scientifique, grâce auquel les aînés disparus se trouveraient aider leurs cadets, engagés dans la même carrière. Ce serait une illustration du célèbre vers :

t Et quasi cursores vit aï lampada tradunt. »

En exposant ces deux thèses, celle de la création du Crédit intellectuel et celle du procédé à employer pour y suffire, je ne crois pas avoir diminué leur force. J'ai de mon mieux résumé des arguments dont je ne nierai pas la spéciosité, mais qui ne me paraissent pas résister à la réflexion. Et d'abord, commençons par traduire ce terme de Crédit intellectuel. Il signifie : crédit à ouvrir aux travailleurs intellectuels. Mais qui sont ces travailleurs? Des littérateurs et des savants. Or, pour les savants, il existe déjà sous une autre forme, ce « crédit intellectuel ». Ce sont les écoles spéciales. Un jeune homme remarquablement doué pour les mathématiques, la physique, la chimie, a sa place marquée à l'École normale et à l'École polytechnique. Il lui est loisible, quand il en sort, de continuer ses études à travers son métier. Pareillement, un étudiant qui a la vocation médicale est tiré d'affaire, dès qu'il arrive à l'internat. C'est donc les jeunes littéra-

teurs besogneux qu'il s'agirait surtout de soutenir. Mais quels littérateurs? Un critique est un littérateur, un historien de même, de même un philosophe. Pour ceux-là, des écoles spéciales n'existent-elles pas aussi et qui leur garantissent la possibilité du travail : — l'École normale, celle des Chartes, celle des Hautes Études, sans parler des Universités et des bourses qu'elles accordent? Il reste donc que le Crédit intellectuel serait institué en définitive pour les seuls littérateurs d'imagination : poètes, romanciers et auteurs dramatiques.

Je voudrais que les généreux rêveurs qui ont conçu le projet de ce Crédit feuillettent à nouveau les vms après les autres quelques journaux et quelques revues consacrés spécialement à cette littérature d'imagination qu'ils voudraient encourager. Ils y constateraient des contradictions déconcertantes dans l'appréciation non seulement des nouveaux venus, mais des aînés, mais des plus illustres ancêtres. Par quels arbitres faire reconnaître les promesses du talent quand ses réaUsations sont contestées à ce degré? Et ce n'est point là un phénomène de cénacle et de coterie. Semblable spectacle nous est donné tout au long de l'histoire littéraire. Pour nous en tenir à la France du dix-neuvième siècle, Gustave Planche, que, Balzac saluait comme le premier critique de son temps, — il l'a peint sous le nom de Claude Vignon dans Béairix, — déclarait Hugo en décadence, dès 1833. Sainte- Beuve refusait à Stendhal le don de romancier. Le même Balzac considérait comme méprisables les essais critiques de ce même Sainte-Beuve. Chateaubriand

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traitait Lamartine de « grand dadais ». Comment constituer le tribunal qui pronostiquerait l'avenir d'un talent à ses débuts, alors qu'une pareille anarchie des jugements se produit à propos d'œuvres supérieures et de génies en pleine maturité? D'ailleurs, qui le composerait, ce tribunal? Des confrères? Quelle garantie auriez- vous de leur impartialité? Des académies? Les discussions que soulèvent dans les cénacles les prix qu'elles distribuent dénoncent d'avance l'accueil réservé à leur verdict. Des commissions nommées par l'État? Autant déclarer que la littérature sera serve de la politique. Comment d'ailleurs poser un diagnostic légitime d'après les débuts d'un écrivain? Prenons le cas de Daniel de Foë. Quand, à vingt et un ans, il publiait son Traité contre les Turcs, et à vingt-cinq son poème : le Véïitahle Anglais, qui donc eût prophétisé qu'à cinquante-six il donnerait à l'art du roman un de ses chefs-d'œuvre? De même qui pouvait deviner le futur auteur de Manon Lescaut dans le jeune abbé retiré chez les Bénédictins de Saint-Maur et que l'on envoyait à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés collaborer aux recherches historiques de la Compagnie? Le médiocre poète des Heures de paresse annonçait-il le brûlant lyrique/ de ManfredPT>3.ns l'obscur narrateur du Vicaire des Ardennes et de l'Héritière de Birague, quel voyant aurait pressenti le génial créateur de la Comédie humaine? Répartir ce Crédit intellectuel dont on nous apporte le projet nous semble donc bien difficile, sinon impossible. Ajoutons qu'à étudier d'un peu près la vie des écrivains célèbres, on est conduit à penser que l'épreuve

de la pauvreté et les exigences du métier n'ont aucunement diminué les plus grands d'entre eux. Qu'était Shakespeare? Qu'était Molière? Des entrepreneurs de spectacles qui ont composé leurs chefs-d'œuvre avec l'idée de la recette toujours présente à l'esprit. Qu'était Balzac? Un homme d'affaires endetté qui besognait sous le coup des échéances. Les uns et les autres ont travaillé comme faisaient les artistes de la Renaissance, un Mantegna, un Léonard, un Raphaël, à qui un prince, un prieur, un pontife donnaient une salle de palais, un mur de chapelle, un oratoire à décorer, en leur imposant et l'espace et le sujet (i). Ces peintres de génie créaient leur œuvre personnelle en acceptant cette servitude. C'était, comme le conseilait le sage Marc-Aurèle, faire de l'obstacle la matière de leur action. Pour en revenir aux écrivains, la dureté du sort, s'ils ont la vocation, n'est pas à redouter. En les forçant à la lutte avec les gens et les circonstances, elle les arrache au péril de la Tour d'ivoire, aux jeux stériles de l'esthéticisme. Elle donne à leurs écrits cette inimitable saveur de réalité, qu'un critique anglais, Matthieu Arnold, a définie d'un mot si profond quand il a dit du Lakiste Wordsworth : « La moitié de ses vers n'est pas nécessaire. » Un des articles consacrés, ces jours derniers, au Crédit intellectuel, déplorait que Baudelaire eût vécu si étroitement parmi des embarras d'argent continuels. Mais ce contraste entre sa destinée malheureuse et sa sensibilité, c'est toute la mélancolie des Fleurs du mal! Lui-même, dans Mon cœur

(i) Voir p. 13 et 14 un développement plus complet de cette thèse à propos de Molière.

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mis à nu, le poète a parlé du constant chagrin que lui représentait cette antithèse de son « honorabilité intellectuelle » — c'est sa propre expression, bien remarquable — et des misérables conditions où il se débattait. Enlevez-le à ces conditions, donnez-lui une aisance qui lui permette le décor de ses fantaisies. Vous aurez peut-être de très précieux vers de dilettante. Vous n'aurez pas cet accent d'âpre vérité, cette amère et forte éloquence. Sans doute, l'homme eût été plus heureux, mais n'est-ce pas l'occasion de citer la page des Illusions perdues, où Daniel d'Arthez, le porte-parole de Balzac, traduit, pour tous les candidats à la gloire, la profession de foi du véritable ouvrier littéraire : « On ne peut pas être grand homme à bon marché. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes... Qui veut s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas. Voilà tout. »

Ces viriles paroles supposent une conception de l'existence littéraire, courageuse et solitaire, qui exclut l'enrégimentement. Qu'on le veuille ou non, pensionner le talent jeune, c'est toujours risquer de l'enrégimenter. Si libéral que soit un jury chargé de découvrir ce talent, ceux qui le composent ont leurs partis pris s'ils sont des professionnels, et alors ils favoriseront telle ou telle sorte de manière et d'inspiration. La

largeur d'esprit d'un Gœthe a-t-elle empêché qu'il ne se trompât sur la qualité respective des poèmes de Béranger et de Hugo? Si au contraire ce jury ne renferm ; pas de professionnels, au nom de quel critère discernera- t-il les écrivains dignes d'être soutenus? Il ne saura distribuer que des secours de tendance, qu'il prendra dans les caisses surveillées par l'État, et remplies comment? J'arrive ici au moyen préparé, nous dit-on, par un de nos législateurs, et que j'ai indiqué déjà. Je le rappelle : il consisterait à prélever un di'oit sur toute exploitation, soit par le livre, soit par le théâtre, de toute œuvre tombée dans le domaine public.

Au premier égard, cette nouvelle variété d'impôt paraît ne léser personne. A y réfléchir, on reconnaît qu'elle lèse d'abord la librairie française. Tous ceux qui s'intéressent à l'expansion de la pensée nationale le savent : l'Allemagne faisait, avant la guerre, une concurrence déjà redoutable aux livres imprimés chez nous. Cette concurrence a augmenté depuis la paix. Elle ne peut qu'augmenter encore. Le prix du papier et les exigences de la main-d'œuvre ne permettent pas à nos éditeurs de fabriquer leurs volumes dans les mêmes conditions de bon marché que leurs rivaux d'outre-Rhin. Chargez cette fabrication d'un droit nouveau. Si faible soit-il, vous arriverez à ce résultat paradoxal : tous les chefs-d'œuvre de notre littérature nous arriveront publiés par des maisons de BerUn ou de Leipzig. Vous rnettrez, dites-vous, des droits d'importation prohibitifs et qui défendront l'édition nationale? En France, sans doute, mais vos prohibi-

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tions s'arrêteront à votre frontière, et en Allemagne même, en Italie, en Suède, en Norvège, dans toute l'Europe centrale et orientale, dans les deux Amériques, le livre français deviendra un article allemand. Bien loin de songer à grever ce livre d'une taxe nouvelle, tout l'efîort du législateur ne devrait-il pas consister à en alléger la confection? Déjà les parents se plaignent du prix auquel montent aujourd'hui les ouvrages scolaires. Allez-vous faire qu'un La Fontaine, un Corneille, un Racine, deviennent presque inabordables pour les humbles bourses? N'objectez pas que les gains des éditeurs vous semblent démesurés et que de la diminution de leurs revenus vous n'avez pas cure. Rien de déraisonnable comme ce raisonnement, très en faveur dans la pensée démocratique et qui consiste à vouloir réduire les bénéfices des chefs d'industrie. C'est du même coup frapper tous ceux que ces chefs d'industrie emploient dans leurs entreprises. Dans le cas actuel, plus une maison d'édition est riche, plus elle est généreuse à l'égard des écrivains qu'elle s'attache et qu'elle veut garder par une surenchère. Plus aussi elle est disposée à jouer cette partie toujours incertaine : la publication d'un livre signé d'un nom inconnu. Ne voyez-vous pas que tarir cette richesse, c'est atteindre ces débutants mêmes que vous prétendez protéger?

Contre cette idée d'un droit à percevoir sur les œuvres tombées dans le domaine public, une autre objection se dresse. Ce droit, auquel l'État ne renoncerait jamais, une fois acquis, emporterait une reconnaissance définitive du régime actuel de la propriété

littéraire. Or ce régime, les amis des Lettres ne doivent pas se lasser de le répéter, est d'une criante injustice. Imaginez qu'Alfred de Musset, mort en 1857, ait laissé un fils né en 1856. Ce fils aurait aujourd'hui soixante-cinq ans. Depuis 1907, il n'aurait touché aucun dioit sur les volumes de son père. Si l'on admet le principe de l'héritage, — et ne pas l'admettre, c'est rejeter la société aux sauvageries primitives, — cette dépossessi£)n est une des plus scandaleuses iniquités qui se puissent imaginer. La page qu'un écrivain tire de son cerveau est une création toute personnelle, et qui lui appartient, comme sa pensée elle-même, par un droit vital, si l'on peut dire, et absolument imprescriptible. Dans un code conforme à la nature, il ne devrait pas plus pouvoir l'aliéner d'une manière totale, que le peintre ses tableaux, ou le sculpteur ses statues. La chose est si évidente que nous trouvons injustifiable que telle toile d'un Millet ou d'un Degas, payée un certain prix, soit revendue un autre prix, sans que le peintre ou ses héritiers prélèvent une part sur la plusvalue. Si la propiiété httéraire et artistique a ce caractère — j'allais dire sacré, et pourquoi pas? — comment comprendre cette hmitation de sa durée? Remarquez qu'ici l'objection, formulée plus haut, sur la concurrence étrangère, ne joue plus, grâce aux conventions internationales qui ont enfin supprimé cette contrefaçon dont Balzac écrivait douloureusement : « La Belgique m'a pris le million que j'ai gagné. » L'autre objection, souvent formulée, et tirée des déformations que des héritiers, pensant autrement que l'auteur, pourraient imposer à son oeuvre, ne joue pas

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davantage. Dès que la propriété littéraire est reconnue comme absolue, l'œuvre devient intangible, sinon dans la mesure où l'auteur a entendu le modifier. Le véritable service à rendre aux hommes de lettres est dans cette reconnaissance. C'est la raison pour laquelle ce projet d'un droit à percevoir sur les livres tombés dans le domaine public ne saurait être combattu trop vivement. Il n'est que temps, car si le premier projet, celui du Crédit intellectuel, apparaît, à l'analyse, comme inapplicable et inefficace, il n'en va pas de même du second. On peut concevoir qu'on l'applique, et qu'il soit très efficace, — mais contre les intérêts des littérateurs, et, par suite, car l'homme et l'œuvre se tiennent étroitement, de la littérature.

Octobre 1921.

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