QUELQUES PROBLÈMES SOCIAUX
M. Poincaré a défini la paix de igig d'un mot qui a eu aussitôt un grand retentissement, tant il ramassait dans son raccourci nos impressions à tous : « Cette paix doit être une création continue. » C'était dire que le règlement de comptes imposé aux vaincus exige chez les vainqueurs, pour être efi&cace, non pas une détente, mais une persévérance dans la tension de leurs énergies, non pas le repos de la sécurité enfin retrouvée, mais l'activité de la méfiance toujours éveillée. Nos ennemis séculaires ont, hélas ! sauvé du désastre l'essentiel de l'œuvre détestable de Bismarck : l'Empire. Nous n'avons pas devant nous, comme nos pères au lendemain du traité de Westphalie, les Allemagnes. Nous avons l'Allemagne, un peuple de 60 millions d'hommes, qui se croyait, voici cinq ans, le maître de l'Europe. Il l'était par T. II. — Ï45 10
son commerce, par son industrie, par le prestige de son organisation et de ses victoires. Ce peuple de proie, cet animal tentaculaire, comme il s'appelait luimême, a voulu davantage. Le mauvais génie qui lui est propre, celui de la démesure, l'a précipité dans une entreprise d'hégémonie mondiale qu'il paie aujourd'hui chèrement. Mais son attitude entre l'armistice de novembre et le traité de juin le prouve trop : son orgueil demeure pareil, pareille sa fureur de domination. Il est terrassé, il n'est pas maté. L'épouvantable catastrophe ne l'a pas réveillé de sa profonde intoxication. Que dans un an, que dans dix ans, que dans vingt, il cesse de nous sentir les plus forts, et on le verra recommencer cette besogne qui fut sa tentation, tout au long de son histoire : la reconstruction de V Imperium Romanum sous forme germanique. Il s'y est essayé à Bouvines avec les Othonides, en Italie avec les Hohensthaufen. Il y a employé ensuite les Habsbourg, enfin les Hohenzollern. Il se peut que cette entreprise revête un aspect plus moderne dans l'avenir. Il semble que certains Allemands conçoivent parfois comme réalisable un impérialat socialiste dont le César serait un théoricien imprégné de marxisme. La différence ne serait que d'étiquette. Nous n'en deviendrions pas moins les esclaves de ces durs maîtres qui se croient la nation élue. A nous de le savoir et de faire de cette paix un instrument de défense contre un nouveau sursaut de la barbarie d'outre-Rhin.
Cette création continue que sera cette paix, si nous la voulons durable, comporte une économie raisonnée de nos forces, et d'abord une évaluation exacte de ces forces. La fierté que notre victoire donne à tous les bons Français a le droit d'être joyeuse. Elle a le devoir d'être grave. Pour qu'elle soit féconde, il faut qu'elle s'accompagne, chez chacun, de nous, de ce que j'appellerai un examen de conscience national. Il consiste à récapituler sans cesse dans notre esprit ces cinq terribles années et à nous demander comment notre pays a vaincu, sur quels points il s'est trouvé inférieur et pourquoi, sur quels points supérieur et pourquoi. Corriger ces principes de faiblesse, maintenir et accroître ces principes de vigueur, tout le problème de la paix durable est là. Ne dites pas qu'il ressortit uniquement aux pouvoirs publics. De même que nous venons de mener une guerre totale, dans laquelle il n'y avait pas de non-combattants, puisque la tenue morale de l'arrière était un des facteurs de la lutte, de même nous avons à mener une paix totale, je veux dire que notre intérêt, notre nécessité à tous, sous peine de risquer un autre 1914, est de procorer tous, par notre pensée, par notre action privée, son meilleur rendement à ce capital de garantie contre les futures menaces que représente la France. Humble et triviale métaphore ! Mais les ravages de l'invasion, mais le chiffre de nos
morts, mais les ruines partout accumulées lui donnent une tragique signification accessible même à ceux qui ne voient dans la patrie qu'une communauté d'ordre matériel. Si ces utilitaires y réfléchissent, ce bilan de notre victoire française leur apparaîtra comme aussi indispensable qu'il apparaît ennoblissant à ceux qui, voyant dans la patrie une communion spirituelle, cherchent dans la mise à nu de ses vertus intimes ime raison de mieux la servir en l'admirant mieux.
La France a vaincu. Comment? Par son armée, répondraient le petit garçon et la petite fille de la rue, si on les interrogeait. «Opinions saines du peuple,» disait Pascal. Traduisez cette naïve réponse. Toute la leçon des événements s'y trouve contenue. Ce que la France a fait nous montre ce qu'elle doit faire, pour préserver le fruit du sanglant effort. EUe a vaincu par, ou mieux dans son armée, et l'Allemagne, elle, a été vaincue dans son armée. A la veilUe du conflit, il semblait bien que tout au contraire l'armée fût la partie forte de l'Allemagne et la partie faible de la France. Essayons de comprendre pourquoi l'épreuve de la réalité a démenti le pronostic le plus vraisemblable.
Une armée c'est, avant tout, im corps d'officiers, un cadre. Enrôlez des hommes par centaines de mille, et courageux, si vous ne les encadrez pas, vous n'aurez qu'une horde. Cette loi du cadre, les Allemands la
connaissaient, et ils l'appliquaient rigoureusement. Pour recruter mieux leurs officiers, ils attachaient à ce rang des prérogatives de tout genre. Ils méconnaissaient une autre loi, à savoir que tout métier, et le métier militaire plus que tout autre, doit avoir sa mystique, sa profonde signification morale, qu'il doit enrichir l'âme de celui qui l'exerce. Cette mystique, les officiers allemands l'avaient perdue. Nous nous imaginions, trompés par une parade tout extérieure, que leur grand état-major cultivait ce type social du soldat, le plus nécessaire à la civilisation puisqu'il incame ces deux vertus maîtresses : le sacrifice et la discipline. L'entrée en Belgique nous révéla que ces doctrinaires de la guerre scientifique avaient, par une dépravation monstrueuse, perverti le type du soldat en celui du soudard. La brutalité foncière de la race fut une des causes de cette dépravation. La superbe d'un triomphe trop arrogant en fut une autre. Une autre cet abus du système auquel l'esprit germanique fut toujours enclin, et qui déshumanise la pensée. Des causes opposées agissaient, pendant ce temps-là, sur nos officiers à nous. Elles faisaient d'eux, en regard de leurs adversaires infatués, des modèles de plus en plus accomplis du vrai type militaire. Le souvenir des malheurs du pays leur donnait ce sérieux dans la préparation qui avait trop manqué à leurs aînés. Sentant à plein cœur l'imminence du péril suspendu sur notre frontière mutilée, ils respectaient, ils aimaient dans l'armée l'outil sacré qui conjurerait ce péril et nous rendrait nos provinces perdues. Tandis que les reîtres d'outre-Rhin ne rêvaient
que guerres de conquête, nos officiers nourrissaient une ambition plus modeste, mais aussi bienfaisante au cœur que l'autre est malfaisante, celle d'une guerre de redressement. Leur rôle dans la figuration politique était plus modeste aussi, trop modeste à de certaines heures. Ces dévoués acceptaient de n'être pas encensés et idolâtrés. Ils y gagnaient de ne pas se corrompre par l'adulation. Ils travaillaient patiemment, humblement, avec quelle intelligence, quelle noblesse aussi, l'événement l'a manifesté ! Notre histoire militaire est magnifique. Dans aucune de ses périodes vous ne rencontrerez une constellation de figures plus hautes que celles des grands généraux de cette grande guerre. Je ne les nomme pas. Ils seraient trop. Et qui sont-ils, sinon les chefs de file d'innombrables officiers pareils à eux? Quelle merveilleuse variété d'aptitudes aussi dans les élèves de notre École de guerre ! Des théories y ont -elles été professées que les faits ont dû remettre au point? C'est possible. Cette École a fabriqué mieux que des doctrines. Elle a formé des esprits capables de recevoir cette leçon des faits et de l'utiliser sur place. La preuve en est que ce corps de nos officiers a fourni exactement les hommes qu'il fallait à l'heure qu'il fallait, — l'héroïque sang-froid d'un maréchal Joffre quand nous avons dû subir sans désordre la ruée allemande et la contenir, — la ferme et prudente sagacité d'un maréchal Pétain, quand il s'est agi de relever les courages un instant étonnés et de restaurer l'ordre troublé, — la fougue géniale d'un maréchal Foch pour frapper les coups suprêmes, et pas un moment,
pas une circonstance où ces incomparables manœuvriers n'aient donné au monde civilisé, eux et leurs subordonnés, le généreux spectacle de la force contenue, maîtresse d'elle-même, humanisée, — je reprends le terme. Soyons fiers d'être du même sang, de la même terre que les officiers et gardons-nous de toucher à celles de nos institutions militaires qui nous les ont donnés !
Ils n'auraient pas suffi à la formidable tâche. Si l'armée est avant tout le cadre, eUe est aussi la troupe. C'e^t seulement par abstraction que nous séparons ces deux éléments que l'action unit dans l'effort commun. Le plus juste éloge que l'on puisse faire de cette armée par laquelle la France a vaincu, les témoignages s'accordent là-dessus, c'est que la troupe a été digne de se^ chefs, qui ont été dignes de leur troupe. Dresser ici le bilan des énergies françaises, c'est tracer le tableau de la France elle-même. EUe a vaincu d'abord par ses paysans. De quel élan ils sont partis, quand les cloches de la mobilisation ont sonné sur les campagnes ! Il faut les avoir vus, et la gravité de leur visage, et la décision de leur regard, dans ces minutes solennelles, pour comprendre quelle qualité de citoyen produit cette étroite intimité de l'homme et du sol, cette obéissance à la disciplme des saisons, que Tacite — coïncidence étrange — refuse aux Germains. « Ils ne savent pas, » dit-il, « attendre l'année : exspedare annum. » Cette attente, les nôtres la pra-