DE L'IMPÉRIALISME
Aucun vocable n'est plus couramment employé dans la politique actuelle que celui d'Impérialisme. Aucun n'est moins nettement défini, si bien que vous le rencontrerez appliqué aux actions les plus différentes, les plus contraires parfois. Veut-on caractériser et flétrir le criminel coup de main tenté par l'Allemagne en 1914? On le qualifie d'accès d'Impérialisme, entendant pcir là une entreprise d'hégémonie européenne, prélude avoué d'une hégémonie « mondiale >\ comme on dit aujourd'hui. Est-on en droit d'employer le même terme quand il s'agit de la France préoccupée de s'assurer sur le Rhin une frontière défensive, ou de la Pologne revendiquant ses anciennes limites? Lisez pourtant les journaux, et vous constaterez que cette confusion est quotidienne. Elle est aussi trop profitabl à nos ennemis pour ne pas être déhbérée. C'est un moyen, entre tant d'autres, pour jeter sur le plus légitime procédé de défense nationale le discrédit mérité par le plus monstreux esprit
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d'usurpation. Il y a là une équivoque qu'il est opportun de dénoncer. Il suffit pour cela de donner son véritable sens à un mot obscurci par la plus volontaire des ambiguïtés.
C'est par l'histoire que cette précision peut être obtenue (i). L'Empire par excellence, celui qui demeure le type achevé de cette forme d'État, et donc de cette forme d'esprit : l'impérialisme, c'est l'Empire romain. Une idée d'abord inconsciente, puis dégagée et réfléchie, a dominé son développement séculaire. Le plus grand des poètes latins l'a exprimée dans les hexamètres célèbres :
« Tu regere imperio populos, Romane, mémento Hœ tibi sunt artes, pacisque imponere mores!... »
Traduisons ces vers en les commentant : « Ton génie, à toi, peuple romain, ta mission propre, consiste à gouverner les autres peuples et à leur imposer des mœurs dans la paix, une fois soumis à ton Empire. » Trois affirmations sont enveloppées dans ce vigoureux raccourci : le première, que Rome représente un degré de civilisation supérieur à celui des autres peuples ; la seconde, que l'intérêt de ces autres peuples est de recevoir le bienfait de cette civilisation; la troisième, que ce bienfait doit être
(i) Voir p. 7, 8 et 9 du même volume, un autre développement de cette idée.
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imposé par la force. Virgile le dit ensuite explicitement :
c( Parcere subjectis, et deheîlare superbos. »
Ces « superbes », ce sont les Gaulois, par exemple, qui prétendent garder leur civilisation à eux. C'est Carthage et Annibal, c'est l'Asie Mineure et Mithridate. Le verbe deheîlare, placé là, indique bien le sens de la guerre telle que les Romains l'ont conçue, et c'est celle aussi que les Anglais, ces autres grands Impérialistes, ont faite aux Indes, dans l'Afrique du Sud, partout enfin où ils ont instauré la Paix Anglaise, pareille à la Fax Romana, et fondée sur le même principe : une société plus avancée soumettant des sociétés ou primitives ou retardataires pour les faire participer à sa culture.
Écoutez maintenant un des représentants les plus justement célèbres de la pensée allemande, M. le professeur Ostwald, parler en novembre 1914 de la guerre que son pays vient de nous déclarer : « L'Allemagne, grâce à sa faculté d'organisation, a atteint une étape de civilisation plus avancée que les autres peuples. La guerre, un jour, les fera participer, sous la forme de cette organisation, à cette civilisation plus élevée. Les Russes en sont encore à la période de la horde. Les Français et les Anglais ont atteint le degré de développement culturel que nous-mêmes avons quitté, voici plus de cinquante ans. Cette étape est celle de l'individualisme. Au-dessus de cette étape, il y a celle de l'organisation. Voilà où en est l'Allemagne d'aujourd'hui. Vous me demandez ce que veut l'Allemagne? L'Allemagne veut
organiser l'Europe, qui jusqu'ici n'a pas été organisée... (i) ». Reconnaissez- vous, dans ces déclarations, la thèse magnifiée dans les vers de Virgile, à savoir que la mainmise d'un peuple-maître — Herren Volk — sur un peuple inférieur est légitime? Ouvrez le premier lexique venu. Vous y trouverez qu'il y a deux significations du substantif maître : celui qui a quelqu'un sous sa domination, — celui qui enseigne un art, une science. C'est la double tâche que les théoriciens de l'Impérialisme assignent aux nations conductrices : conquérir pour améhorer.
L'Inde, à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, et notre Maroc sont là pour démontrer qu'il y a en effet un Impérialisme bienfaisant, mais il suppose une condition préalable : cette supériorité de civilisation chez le peuple conquérant que les Allemands s'attribuent abusivement. Le vieil Eschyle disait : « L'orgueil, fils du bonheur, fatal à son père », — et d'abord fatal à l'intelligence. Les propos du professeur Ostwald dénoncent avec une clarté singulière le sophisme sur lequel pose cette outrecuidante prétention de ses compatriotes. Ce savant déraisonnable confond la civilisation et la culture. Un peuple n'est pas supérieur à un autre, d'une supériorité qui lui donne un droit de maîtrise, parce qu'il organise mieux le rendement de ses usines, l'hygiène de ses viUes; son commerce, l'enseignement même de ses universités. En revanche, les Anglais et les Français sont supérieurs aux Hindous
(i) Cette interview, donnée par M. le professeur Ostwald à un rédacteur du journal suédois leDagen, a été reproduite dans le journal le Temps en novembre 19 14.
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et aux Marocains, parce qu'ils représentent, en face du Bouddhisme et de l'Islam, tout simplement la Chrétienté. Ernest Psichari a dit cela, bien éloquemment et bien fortement dans son Voyage du Centurion. Il ne s'a^t plus alors d'une différence de culture, c'est le fond même de la vie morale qui est en question. Nous touchons ici au principe le plus intime de l'erreur allemande. Entre des peuples chrétiens, il peut y avoir de prodigieuses inégalités dans l'aménagement de leur civilisation, mais cette civilisation est une. Aucun de ces peuples n'est essentiellement supérieur à un autre, et de l'un à l'autre l'Impérialisme n'est plus légitime. Il a perdu cet élément de radicale transformation en mieux qui seul peut le justifier.
Faisons de nouveau appel à l'histoire. Cette évidence que la Chrétienté constitue une unité de civilisation et qu'elle exclut eîitre les nations qui en font partie avec cet esprit de conquête bienfaisante, formulé dans le programme Virgihen, cette évidence, disje, explique la constante révolte de l'Europe occidentale, depuis la chute de l'Empire Romain, contre tout recommencement d'une hémégonie de cet ordre. C'est ainsi qu'en face de l'idée d'Empire s'est élaboré et a grandi, dans le monde occidental, ce que j'appellerai ridée de Royaume. — Je prends ce mot comme synonyme, non pas de monarchie, mais d'État modéré, se suffisant à lui-même dans des limites géographiques bien définies par la nature, et respectant l'indépendance des États voisins. — Si Rome nous a laissé le type achevé de l'Empire, la France peut être considérée comme ayant représenté de la manière la plus
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accomplie le type du Royaume. Le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées, l'Océan lui tracent un contour nettement marqué. Réunissant en elle des races très différentes, elle ne saurait être tentée par une de ces colossales ambitions ethniques qui ont produit, en Allemagne le Pangermanisme, en Russie le Panslavisme. La modération lui est imposée par ses frontières extérieures comme par sa composition intime. Aussi le Royaume de France a-t-ilété, depuis sa création, comme l'étalon de la mesure en Europe. Le livre que M. Gabriel Boissy vient de publier sous ce titre : Pensées choisies des rois de France, et qui a été pour beaucoup une révélation, nous montre les Capétiens depuis saint Louis jusqu'à Louis-Philippe, ceux-ci consciemment, ceux-là instinctivement, travaillant à cette même œuvre : ordonner, fortifier le Royaume, et comme écrivait Philippe le Bel dès le treizième siècle : « Toujours raison garder. » Raison, c'est-à-dire mesure — revenons-en toujours à cette vertu qui est le génie même de notre pays. Que fait d'autre saint Louis quand il affirme le devoir de paix pour les princes chrétiens? « Cher fils, je t'enseigne que tu te gardes à ton /)ow?[;oîV, que tu n'aies guerre avec nul chrétien. » Se garder à son pouvoir, — admirable formule et qui s'oppose si exactement au regere imperio populos du Romain ! Qu'avait fait d'autre Philippe-Auguste, brisant à Bouvines l'invasion de l'empereur Othon? Que devaient faire d'autre ses successeurs dans leur longue lutte contre la maison d'Autriche? Se garder à son pouvoir, — c'est à la fois le défendre au dedans et empêcher qu'il ne se crée à côté un pouvoir dévo-
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rateur qui soit une menace pour l'avenir — autant dire un Impérialisme. De là, chez tous nos rois, cette conception de la guerre, si humaine, si raisonnable, insistons-y encore et encore, considérée comme une nécessité douloureuse, acceptée quand il le faut, mais sans aucune visée à la domination universelle... « Avons soutenu paroles et traité de paix... », dit Jean le Bon. Et Charles VI : « La douce paix tant désirée de la Chrétienté... » Et Louis XII : « Comme je vous ai toujours dit, je suis amateur de paix... » Et François P^ : « Je veux et désire qu'on tâche à mettre la peine à faire la paix la plus ferme et perpétuelle qu'il soit possible... » Et Henri IV : « Comme je n'envie pas le bien d'autrui, et ne fais la guerre que pour recouvrer celui qui m'appartient... » Et Louis XIII : « Cette nouvelle m'a extrêmement touché, parce que je vois que c'est un éloignement à la paix que vous et moi désirons avec tant de passion... » Et Louis XIV : «, J'ai toujours voulu attendre que ce fût la justice qui me mît les armes à la main. » Cette conviction était si profonde en lui qu'à son lit de mort, et dans la sincérité de la dernière heure, il disait à son héritier : « Mon enfant, ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour la guerre. » C'est qu'à un moment le vertige de l'Impérialisme avait failh le saisir. Il le sentait, et s'en repentait. Louis XV se souvenait de cette suprême recommandation quand il écrivait à d'Argenson : « Ne disons pas que nous voulons la paix, mais désirons-la comme le plus grand bien, pourvu qu'elle puisse durer longtemps.. » Louis XVI pensait pareillement : « Les succès de mes armes ne me flatteront jamais que comme