T. II. II
l62 NOUVELLES PAGES DE CRITIQUE
étant un acheminement à la paix... ))Et Louis XVIII : « Commandant à plus de vingt-cinq millions d'hommes, j'ai l'intérêt de l'Europe à défendre. La paix est l'objet de tous mes vœux, c'est pour l'avoir que j'ai augmenté mon armée... » Et, pour finir, Louis-Philippe : « Le bien d'un pays ne consiste pas dans des conquêtes. »
Ce double coup d'œil comparatif nous permet de protester contre le reproche d'Impérialisme si perfidement formulé contre la France à propos de ses revendications d'après-guerre et contre la Pologne au cours de sa campagne actuelle. Oui. Cette France, raisonnable et modérée, a été un moment touchée, comme l'avait été son grand Roi, du vertige de l'Impéria- Usme. Mais c'a été sous la Révolution et lorsqu'elle a prétendu, sous le prétexte d'affranchir les peuples, imposer son idéologie hors de ses frontières naturelles. Le génie de Napoléon n'a fait que continuer une entreprise dans laquelle notre pays a, pour un temps, perdu le sens de sa mission héréditaire. Nous avons cessé, pour une période, d'être les gardiens de la mesure en Europe, et la conséquence n'a pas tardé à se manifester. De ce jour-là, l'idée impérialiste est reparue sur le vieux continent, professée et pratiquée, au cours du dix-neuvième siècle, par cette redoutable Allemagne dont eUe a toujours été la tentation, je l'ai dit déjà (i),
(i) V. p. 146 du même ouvrage.
DE l'impérialisme 163
au moyen âge avec les Othonides et les Hohensthaufen, puis avec les Habsbourg, enfin avec les Hohenzollern. Il est bien remarquable qu'encore ici, la France, redevenue modérée, rentrée dans la tradition des rois dont elle est l'œuvre, ait été l'obstacle dressé contre ce projet d'un Imperium Germanium, héritier, aurait voulu Guillaume II, de V Imperium Romanum. Cet Impérialisme allemand est, à l'heure présente, sinon détruit, paralysé pour un temps. Nous en avons vu aussitôt grandir un autre : l'Impérialisme bolche\dste. Si notre définition est exacte, poursuivre par la force une propagande révolutionnaire parmi d'autres nations, c'est réaliser sous une forme, différente seulement en apparence, le programme même de l'hégémonie Romaine. Il n'est pas moins remarquable qu'à l'heure présente la France soit de nouveau, sur le continent européen, le soldat de la mesure, du Royaume, répéterai-je, en reprenant l'expression de tout à l'heure, c'est-à-dire de V autonomie des Etats. Un des magnats d'x^mérique reconnaissait ces jours derniers, dans une déclaration qui a fait du bruit, que nous sommes à l'heure présente le pays le moins touché de désordre. C'est qu'en combattant contre l'idée d'Empire, nous avons défendu et défendons le plus profond élément de notre existence historique, celui qui est notre raison d'exister. Et c'est qu'aussi nous avons reçu de l'invasion ime terrible leçon de choses. L'Impérialisme nous est apparu dans sa réalité sinistre quand, au lieu d'être, comme la chose peut se produire, dans la rencontre d'un peuple supérieur avec un peuple inférieur, un Joienfait armé, il est simplement la mise en action de
la plus brutale convoitise. Ayons la fierté de notre mission, et ne permettons pas que l'on dénature le caractère de notre besogne généreuse quand nous nous dévouons, seuls peut-être, à cet « intérêt de l'Europe » dont parlait si fermement un de nos Rois, — ni que l'on calomnie l'héroïque peuple qui, là-bas, sous notre admirable Weygand, nous sert d'avant-garde.
Septembre 1920.
DU MILITARISME(i)
Le grand crime des Allemands dans leur agression de 1914 est d'avoir compromis, irréparablement peutêtre, devant la conscience Européenne, quelques-unes des hautes idées qu'ils prétendaient, qu'ils devaient représenter. Ils se * donnaient comme un peuple religieux, et l'on se rappelle à quelles sinistres besognes d'abominable brutalité leur Empereur, parlant en leur nom à tous, associait leur « bon vieux Dieu ». Ils se disaient les dévots de la Science. Ils répétaient, sous toutes les formes, l'orgueilleuse affirmation d'Ernest Moritz Arndt, un de leurs prophètes : « Nous autres, Allemands, nous sommes décidément les champions de la lutte intellectuelle », et cette Science, dont ils étaient si fiers, ne leur a servi qu'à multipher, à raffiner des inventions de sauvagerie. Ils se proclamaient les défenseurs de l'ordre sous ses deux grandes formes : la hiérarcliie et l'autorité, et l'anarchie bolcheviste n'a
(i) On trouvera dans le premier volume de cet ouvrage, p. 220 et suivantes, une autre analyse des idées développées ici.
l66 NOUVELLES PAGES DE CRITIQUE
pas de meilleur argument que de montrer où les a menés leur génie d'organisation. Ils ont avili la guerre en lui enlevant ce caractère chevaleresque, si admirablement évoqué par Vélasquez, dans ce tableau des Lances. Ils professaient le culte de l'armée, et ils se sont comportés de telle sorte qu'un universel discrédit s'attache aujourd'hui aux mots de militariste et de militarisme. Que nous sommes loin du temps où Joseph de Maistre pouvait écrire dans les Soirées de Saint- Pétershourg : « Observez, je vous prie, que le métier de la guerre, comme on pourrait le croire ou le craindre, si l'expérience ne nous instruisait pas, ne tend nullement à rabaisser, à rendre féroce ou dur celui qui l'exerce. Au contraire, il tend à le perfectionner. »
Citer ces lignes, signées d'un témoin qui avait vu les grandes guerres françaises, et cela du camp ennemi, puisqu'il avait séjourné en Russie durant tout le règne de Napoléon, c'est mesurer la dégradation infligée par les barbares d'outre-Rhin à ce type du militaire dont Maistre disait encore : « L'homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête. »
La cause de la perversion allemande, nous la connaissons. C'est l'orgueil, « ce fils du bonheur fatal à son père », pour parler de nouveau comme le vieil Eschyle, un orgueil si déréglé qu'il a déshumanisé une nation tout entière. Je ne trouve pas d'autre mot pour définir ce