DU MILITARISME
milieu de soldats, et que ce milieu préexiste. Ces vérités, tous les bons Français les savent. Combien osent les dire? Tant est fort, à l'heure présente, le préjugé contre le mot déshonoré, le militarisme.
Il importe de réagir et de reconnaître que c'est une chimère de rêver d'une armée nationale sans militarisme, c'est-à-dire sans la constitution d'une atmosphère intellectuelle et morale spécifiquement militaire. Spécifiquement, j'y insiste, en demandant au lecteur de ces notes de me permettre, une fois de plus, une citation qui donne son plein sens à ce terme d'une physionomie bien pédante, mais il est précis. Cette théorie qu'il y a une spécificité des métiers a été soutenue pour la première fois par Balzac, dans la préface générale de la Comédie humaine : « La Société, » écrivait-il, « ressemble à la nature. Elle fait de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie. Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un homme d'État, un commerçant, un marin, un prêtre, un poète, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. // a donc existé, il existe donc de tout temps, des espèces sociales, comme il y a des espèces zoologiques. Traduite en langage courant, cette formule
signifie que, pour s'adapter aux exigences d'une certaine sorte d'activité, l'individu doit développer certaines de ses puissances, aux dépens de certaines autres. Un médecin, par exemple, aiguisera en lui le sens de l'observation, et diminuera le sens de l'imagination. Il faudra, si véridique soit-il, qu'un masque se tende sur son visage, pour dissimuler au malade la sévérité du pronostic porté intérieurement. Il exagérera la surveillance sur sa parole, pour ne jamais manquer, même de la façon la plus légère, au secret professionnel. En même temps qu'il exerce sur sa personne ce dressage du métier, sur le détail duquel il n'est pas besoin d'insister, ses camarades d'études travaillent à se façonner de la même manière. Leurs maîtres ont accompli le même effort, commandé par la préparation à une besogne identique, et pareillement les maîtres de ces maîtres. Ainsi s'est élaboré, à travers des générations, un type idéal duquel se rapprochent plus ou moins tous les médecins, et qui est le Médecin. Il s'est appelé Celse et Galien, Ambroise Paré et Fagon, Laënnec et Corvisart, Bretonneau et Trousseau, Potain et Dieulafoy. Les siècles, les noms, le genre du talent importent peu. Si vous étudiez les biographies de ces grands thérapeutes, vous retrouverez chez tous les quelques traits communs qui les rangent réellement dans une espèce. Vous apercevrez aussi, pour peu que vous ayez la notion de la valeur de l'exemple, cette évidente vérité : l'existence de ce type idéal du médecin, reproduit intégralement par tous ceux qui pratiquent cette noble profession, contribue à maintenir dans la Société quelques vertus.