‹ Nouvelles pages de critique et de doctrineChapitre 21 sur 36 · LA CRISE DE L'IDÉE DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA CRISE DE L'IDÉE DE TRAVAIL

Il n'y a qu'un cri d'un bout à l'autre du territoire à cette minute : la France, dont les plus riches provinces ont supporté plus de quatre ans d'invasion, la France qui a perdu quinze cent mille de ses meilleurs enfants, la France qui ploie sous le fardeau d'une dette énorme, ne peut se refaire que par le travail. Devoir d'autant plus pressant que les terribles ennemis à l'étreinte de qui elle vient d'échapper par miracle, et dont le travail fut toujours la vertu maîtresse, comprennent trop bien qu'à la guerre des soldats va suc céder la guerre des usines. C'est le terrain sur lequel ils comptent prendre leur revanche. On a pubHé l'appel que le Vorwaerts adressait aux ouvriers le 20 juillet 19 19, pour les adjurer de ne pas chômer le 21. De quel accent ces socialistes proclament que l'Allemagne « ne peut sortir de son épuisement total, retrouver sa force que

par le travail » ! Avec quelle indignation ils flétrissent dans ce chômage projeté « un nouveau crime contre le peuple allemand » ! Cela, nous le savons, et, le sachant, ce ne sont chez nous qu'atteintes portées au travail, et par qui? Par le monde du travail lui-même. Si la grève générale a échoué, grâce à un dernier sursaut de bon sens chez les égarés qui faillirent se laisser entraîner à cette lamentable erreur, les grèves de détail se multiplient, diminuant le rendement, qui s'additionnerait au capital national, aujouid'hui dans une branche d'industrie, demain dans une autre. Il faut produire, et l'on choisit cet instant pour protester contre toute dérogation à la loi de huit heures. Il faut exceller, et le sabotage est envisagé couramment comme un moyen de mettre a quia le patron récalcitrant. Il est urgent de susciter chez les Français l'esprit d'entreprise, et la hausse des salaires monte sans cesse, comme pour paralyser à mesure toute initiative. Il semble qu'une vague de paresse — on l'a dit trop justement — soit en train de passer sur le pays, alors que la réparation de nos ruines exigerait une acharnée poussée de labeur.

D'où ce paradoxe? Car c'en est un qu'une telle mentalité, devant cette évidence : ou bien nous travaillerons plus et mieux qu'avant le cataclysme de 1914, ou bien nos quinze cent mille morts, qui ont donné leur sang pour que la France vive, seront tombés en vain. A cette aberration de notre prolétariat — et pas de lui seulement, puisque les fonctionnaires et les employés s'en mêlent, — on a cherché bien des motifs. Les diverses explications données ont du vrai. On incri-

Page 1