LA CRISE DE L IDEE DE TRAVAIL I
mine à bon droit la longueur de la guerre, et l'épuisement nerveux qui suit les grandes dépenses d'énergie. On -accuse, non sans raison, les agitateurs de la politique, et leur exploitation de cette lassitude, quelquesuns au profit de leurs utopies, les plus nombreux par basse ambition. On n'a pas de peine non plus à discerner dans les propagandes révolutionnaires, qui détendent la vigueur de notre relèvement, des origines très suspectes. L? cherté de la vie est aussi un principe de désordre, d'autant plus puissant qu'elle est un effet à la fois et une cause. L'ouvrier veut gagner plus parce que tout coûte plus cher, et tout coûte plus cher parce qu'il gagne plus. Nous voilà au rouet, dirait Montaigne. Oui. Chacun de ces facteurs entre pour une part dans cet extraordinaire état mental, qu'aucun n'aiu*ait produit cependant, si ces actions d'ordre physiologique, politique ou économique, ne s'exerçaient sur des esprits préparés à les subir par des influences d'ordre psychologique. Ne nous y trompons pas. Nous assistons à une crise de l'idée de travail. Ici encore le problème moral domine les autres, et ce problème moral lui-même n'est qu'un cas du problème intellectuel. Rappelons encore et encore la phrase de Pascal : « Travaillons à bien penser, voilà le principe de la morale. »
Et d'abord, qu'est-ce que le travail? Une pareille interrogation paraît presque naïve. Mais les analyses élémentaires ont cette utihté qu'elles dégagent les
questions de tous les éléments adventices, pour les poser dans leur réalité profonde, celle qui ne tient ni aux mœurs de l'époque ni à ses préjugés. Je cherche le mot travail dans deux dictionnaires et je trouve que l'un et l'autre le traduisent également par effort, gêne, tourment. L'étymologie confirme cette définition. Travail virnt de tripalium — de très, trois, et de palus, pieu, — sorte de chevalet formé de trois pieux. Travailler de tripaliare, torturer avec cet instrument. La notion d'effort et d'effort pénible est donc au fond de l'idée de travail. Par là, elle se distingue de l'idée de besoin. Le besoin, c'est, dit encore le dictionnaire, le manque de quelque chose que réclame la nature. Le besoin implique la nécessité. Il n'implique pas la volonté. Le travail, au contraire, suppose une résistance à vaincre hors de nous, une tension volontaire de notre force. Le besoin suscite le travail, mais nous pouvons ne pas répondre à cet appel du besoin, ou n'y répondre que dans la mesure où nous décidons de le faire. Le besoin ne dépend pas de nous. Le travail dépend de nous. Il suit de là qu'il participe aux yariations de notre personnalité. La notion que nous nous en formons n'est pas constante, et, suivant qu'elle change, elle détermine chez nous des différences d'attitude vis-à-vis de ce fait, le plus important de la vie humaine : l'obHgation de travailler.
Regardez-la se compliquer, s'ennoblir, cette idée de travail qui, prise à son point de départ, se réduit à celle de servitude, puisque l'homme a commencé de travailler, pour obéir au besoin. Le travailleur est là, ayant devant lui sa tâche à accomplir. Il lui est loi-
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sible de l'exécuter tellement quellement — le peuple dit : à la grosse, à la va-vite, — ou bien de l'achever avec amour, de la fignoler. Il y a donc une qualité dans le travail où la conscience trouve sa satisfaction. Vous voyez à l'idée de travail s'agglutiner celle de probité professionnelle, donc de compétence. L'idée de compétence implique elle-même celle d'éducation, d'apprentissage. Mais qu'est-ce qu'un apprenti? Celui qui apprend. De qui? D'un maître. Ce maître a lui-même été l'apprenti d'im autre, qui l'a été d'un autre, et cela de génération en génération, si bien que la suite des ouvriers d'un même métier peut être considérée comme un même ouvrier qui peine toujours et qui apprend indéfiniment. A l'idée de travail s'agglutine maintenant ridée de solidarité dans le temps et aussitôt celle de solidarité dans l'espace. Comment les tâcherons d'une tâche identique ne se sentiraient-ils pas liés par cette identité même? Cette soUdarité va plus loin. Aucun métier n'est isolé. Tous se touchent, par la réciprocité des bienfaits donnés et reçus. Le laboureur qui engrange son blé, ne saurait se passer du maçon qui lui a bâti cette grange, du serrurier qui lui a fabriqué de quoi la clore, du charron qui lui a construit sa voiture, du bourrelier qui lui a cousu ses traits d'attelage, du corroyeur qui a fourni le cuir au bourrelier. Pas de travailleur qui ne bénéficie de tous les travailleurs, et voici s'agglutiner à l'idée de travail l'idée de l'entr'aide sociale, autant dire de la Société.
Ainsi conçu, le travail revêt une valeur singuhère. Il cesse d'être la servitude, pour devenir le service. Lg. certitude de la besogne bien faite équihbre l'hommç.
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De se savoir utile à ses semblables lui donne une fierté intérieure qui le rehausse à ses propres yeux. Il sent sa force à la fois et la règle de sa force. // est dans sa loi. Mais l'idée de travail n'a pas fini de se développer. Il reste à l'homme à se demander quel est le sens de cette loi de l'effort que la conscience et l'expérience lui démontrent si essentielle. Pourquoi cette obligation à l'activité et à l'activité pénible? Nous entrons ici dans la Mystique de l'idée de travail, que le Christianisme éclaire par celle du péché originel et du monde de la chute. C'est encore Pascal qui a écrit : « L'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. » Quelle signification revêt alors l'idée de travail rattachée ainsi à la parole divine : « In sudore vuliûs tui vesceris pane. — Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! » Quel enrichissement de l'humble notion du besoin! Quelle ascension dans ce passage de l'économique au spirituel, et, par voie de retour, quelle fécondité !
Le beau et grand livre de M. Levasseur sm: l'Histoire des classes ouvrières en France, nous montre la mise en œuvre par nos pères de cette idée de travail, comprise ainsi dans son ampleur à la fois professionnelle, sociale et religieuse. La charte des Corps de métier au treizième siècle, en est la codification. C'est une forteresse qui abrite l'artisan et lui assure, dans la cité, sa place bien à lui et ses franchises. Résumons quelques-
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uns des articles de ce code. Il s'agit d'abord de préserver la qualité du travail. D'où le contrat d'apprentissage, dont les règles attestent quelle importance s'attachait alors au maintien de la bonne fabrication. L'apprentissage dure trois ans, huit ans, dix ans, — ainsi chez les émailleurs. Pour que le contrat soit passé, il faut que le maitre soit créable, c'est-à-dire capable, par sa mora- Uté et son droit de maîtrise, de bien diriger son apprenti. La solidarité, dont je parlais tout à l'heure, se reconnaît au soin que prennent les règlements de fixer le nombre des apprentis. Le maître ne les a pas pour les exploiter. Il les a pour les- instruire. Quand un tisserand de Saint-Denis, par exemple, prend plus de deux apprentis, il doit prendre aussi un valet pour diriger le troisième, tant on exige que ces rapports d'éducation professionnelle soient pratiqués sérieusement, ef&cacement ! Ce même esprit de sérieux impose au travail des astreintes sévères d'exécution. Le règlement veut que le batteur mette une quantité déterminée d'alliage d'or dans ses feuiUes d'argent, que le patenôtrier n'enfile pas les grains d'un chapelet avant de les avoir arrondis, que le lampier fasse des chandeliers de cuivre d'une seule pièce. Et qui a rédigé ces règlements? Le Corps de métier lui-même. Nous sommes dans une petite république dont les membres sont gouvernés par leurs pairs, qui s'administre par des prud'hommes et gardes de métier, qu'elle a nommés. Même prévoyance pour l'ouvrier que poiu* l'apprenti. La drnrée de son effort est calculée. Il doit se rendre chez son patron du soleil levant au soleil couchant. Il travaille seize heiures en été, huit heures en hiver, avec
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une interruption de deux heures pour son repas. Dans certaines professions, l'atelier se ferme à vêpres ou à complies, à quatre heures en été, à sept heures en hiver. Les heures de nuit, si l'ouvrier les accepte, comportent une paie supplémentaire. Parfois, des vacances sont de rigueur, l'entier mois d'août, par exemple, chez les tréfUiers d'archal.
Ainsi organisé et réglementé, le Corps de métier ne se contente pas, comme on pense, de promouvoir les vertus professionnelles et sociales. Ce que j'appelais la Mystique de l'idée de travail se reconnaît dans la Confrérie, l'autre nom de la profession organisée. Chacune doit avoir son saint et sa chapelle. Point n'est besoin pour ces corporatifs d' affirmer leur foi dans le dogme du travail expiateur et rédempteur. Ils le vivent. Les cathédrales du moyen âge nous ont gardé la trace de cette dévotion ouvrière, celle de Chartres en particulier, dont les verrières sont dues à la piété des corps de métier. Les charrons, les charpentiers et les tonneliers ont donné la première verrière de l'étage inférieur. C'est l'histoire de Noé, où ils sont représentés dans l'exercice de leur métier. Les vignerons ont donné la seconde, les pelletiers-fourreurs et drapiers la troisième, les changeurs et monnayeurs la quatrième, les épiciers et apothicaires la cinquième, et ainsi des autres. Comme ils avaient leur rang dans l'église, ces ouvriers l'avaient dans la Société d'alors, dans cette immense cathédrale de privilèges équilibrés les uns par les autres qu'était l'ancienne France.
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Cette place, ils l'ont gardée jusqu'à l'écroulement de cette Société, — non sans que des abus se fussent mêlés à ce que l'antique système des Corps de métiers avait d'excellent. Durer, pour les institutions comme pour tous les organismes, c'est s'altérer par quelques points. Il serait vain de disserter sur ce qui pouvait en être gardé, et sur ce qui devait en être amendé. Confréries, maîtrises, jurandes, compagnonnage, sont à jamais des choses du passé. Les évoquer sert à mieux comprendre par quel processus l'idée de travail s'est dégradée peu à peu dans l'intelligence d'abord, puis dans la sensibilité, enfin dans la volonté de l'ouvrier moderne.
On sait au nom de quel principe les corporations furent frappées, par Turgot en premier lieu, ensuite et mortellement par la Révolution : « Dieu », était-il proclamé dans le célèbre Édit de 1776, sur les maîtrises, « Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la parure la plus sacrée, la plus inaliénable de toutes ». Et insistant sur les plaintes que soulevaient certains règlements des Corporations : « La source du mal », concluait l'Édit, « réside dans la faculté accordée aux artisans d'un même métier de s'assembler et de se réunir en un corps. » Comme on voit, par une ironie singulière, c'est la Mystique même
de ridée de travail qu'invoquait le prétendu réformateur pour inaugurer la dégradation de cette idée. Voilà donc l'ouvrier émancipé, c'est-à-dire isolé, libéré des règles qui l'enserraient, trop étroitement souvent, mais eUes le soutenaient. Le premier effort de cet individualisme, devait être la diminution de la qualité dans le travail. Nous en voyons le résultat. Avec la Corporation, l'apprentissage à peu à peu disparu, et avec lui ce goût de l'ouvrage bien fait qui ne s'est conservé que dans les ateliers d'art, ceux où survivent quelques traditions des Maîtres de jadis. Aujourd'hui, la seule conception du sabotage dénonce un divorce intime et déplorable entre l'ouvrier et sa besogne. Il ne l'aime plus. Il la subit. Le travail est devenu le « boulot ». Ce divorce a été singulièrement facilité, il convient de le reconnaître, par le machinisme, qui fait de l'homme un rouage humain parmi des rouages de fonte et d'acier. Voilà donc la première des solidarités, celle du travailleur et du métier, profondément atteinte, et non moins profondément cette autre solidarité dont nous avons vu la Confrérie si préoccupée, celle du travail et du dogme qui l'explique. Il redevient un esclavage et qui n'a plus d'autre sens que celui d'une fatalité. La révolte est au terme d'une vue pareille. Si l'ordre social n'est qu'une geôle, évadons-nous et renversons les murs. Si le métier n'est qu'une chaîne, brisons les anneaux. Les révolutionnaires allemands étaient dans le vrai quand ils prenaient comme patron Spartacus !
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Ce serait à désespérer de la civilisation si une telle mentalité se généralisait et se stabilisait. Il ne semble pas que ce danger soit à redouter, du moins tout de suite. La Société n'est pas un fait conventionnel et artificiel. Elle est un fait naturel. Or la nature, qui veut vivre, porte en elle cette force de guérison que les médecins d'autrefois reconnaissaient humblement et dont le grand Trousseau a si bien parlé : « Natura medicatrix », aimait-il à répéter dans ses cliniques. Dès maintenant nous assistons, à travers des incohérences et des troubles inséparables de toute création organique, à un obscur et salutaire retour vers ce qui fut le germe premier de la corporation au moyen âge : l'intérêt professionnel. Cette solidarité de l'homme et du métier, que l'individualisme avait dissoute, est en train de renaître. sous une forme bien brutale encore, par le Syndicat. N'ayons pas plus peur du mot que de la chose. Il n'est aujourd'hui qu'une association de défense, et dont les agitateurs révolutionnaires essaient de faire un instrument de désordre politique. Il peut devenir un instrument de collaboration entre l'ouvrier et le patron, par suite, d'harmonie. Visiblement, les ouvriers sjmdiqués commencent à reconnaître qu'en suivant ces agitateurs ils font fausse route. De même qu'ils ont senti, pour être plus forts, la nécessité de reconstituer cette solidarité de métier qui s'appelait la Corporation, de même ils s'aperçoivent qu'une
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autre solidarité existe, celle de la Société. Ne leur demandez pas de s'en tracer une conception philosophique. Il suffit qu'ils la saisissent, cette Société, sous cette forme immédiate et accessible à toutes les intelligences parce qu'elle l'est à tous les cœurs, qui est la Nation. Ils l'ont reconnue et pratiquée, cette solidarité, pendant la guerre. Le flottement discernable dans les mouvements de désordre que je signalais au début de ces notes le prouve : ils sentent que leur classe n'est pas séparée des autres classes, qu'ils font partie vivante d'un corps vivant, la France, qu'ils seront atteints si elle est atteinte, qu'ils souffriront ou prospéreront avec elle, et par elle. Cette évidence lutte en eux contre les détestables sophismes des mauvais meneurs, et aussi contre les mauvais instincts de l'envie, la grande conseillère de destruction. Le dernier discours prononcé par M. Jouhaux au dernier Comité confédéral est révélateur sous ce rapport : « Encore convient-il que nous tenions compte des réalités », a-t-il dit après avoir raillé ceux de ses collègues en syndicalisme qui « parlent de la Révolution en faisant rouler trois grands R... » Tenir compte des réalités, — c'est une formule très modeste, mais c'est la rupture avec Spartacus, le révolté contre tout, même contre la patrie blessée ! Mais c'est l'idée de travail, sinon restaurée dans son ampleur ancienne, du moins pensée sagement, nationalement. Mais c'est son adaptation au milieu, au moment de l'histoire. Mais c'est la France d'après la guerre acceptée dans ses nécessités actuelles et le devoir qu'elles imposent. Que cette formule soit comprise et pratiquée par celui qui l'a
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prononcée et par ceux qui l'ont entendue, et la crise redoutable dont j'ai essayé de dégager une des causes sera conjurée. C'est toujours le mot si profond de Taine sur les soldats de la Révolution : « Ils furent ramenés au sens commun par la présence du danger. » Du jour où les ouvriers verront clairement le danger qu'ils courent eux-mêmes en le faisant courir au pays, leur mentalité sera redressée.
Août 1919.