LA LUTTE DES CLASSES
Oui. La paix sociale n'est qu'un rêve. De même que la différence irréductible des types et des intérêts nationaux rend inévitables les conflits entre les États, de même la différence des types moraux et des intérêts matériels rend inévitables les conflits entre les classes, car il y a des classes et il y en aura, tant qu'il y aura des familles et qui durent. Durer, en effet, pour une famille, c'est amener ses représentants à des stades de richesse et de culture, ou supérieurs ou inférieurs, selon que la famille prospère ou décroît. Ces stades sont nécessairement inégaux. Il suit que toutes les familles ne sont pas à la même étape. Les unes, par l'intelligence, par l'économie, par la chance, sont arrivées à s'affranchir du métier mercenaire, ou à diminuer beaucoup son poids. Les autres non. L'origine de la classe tient, comme on voit, au principe même de la propriété. Le premier homme qui, ayant eu un enfant d'une femme, est parti en chasse ou a cultivé un coin de terre, pour nourrir cet enfant et cette femme, a, du même geste, fondé la famille, la propriété et la classe. Suivant qu'il s'est montré plus ou moins habile d'abord, puis suivant qu'il a mis ou non de côté une part du produit de son industrie, il a placé le groupe familial dont il était le chef au-dessus ou au-dessous des groupes familiaux fondés par ses voisins. Prolongez et renouvelez cette réussite ou cet insuccès, cette économie ou cette dépense, durant des générations.
igO NOUVELLES PAGES DE CRITIQUÉ
VOUS avez la structure sociale, telle que l'histoire la constate à travers les siècles : deux classes, l'une possédante, l'autre non possédante, avec des échelons intermédiaires qui rattachent ceux qui les occupent à l'une de ces deux classes. Toutes les civilisations se ramènent, avec des modalités diverses, à ce schéma qu'il nous faut reconnaître comme une loi, coname un de ces « rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses » que recherchait Montesquieu. Les millénaires du progrès indéfini peuvent s'insurger là contre, annoncer une société où il n'y aura plus ni familles, ni propriété personnelle, ni classes. Autant vaudrait dire qu'il n'y aura plus d'espace ni de temps.
« Le monde va changer de base... »
Cela se chante dans les grèves. Cela s'écrit, s'imprime, s'affiche. Cela se parle. Aucune intelligence n'a vraiment pensé cette formule extravagante. On prête à Lénine cette phrase, en réponse à une objection contre son programme, tirée de la réalité : « Tant pis pour la réalité !» On a peine à croire que, même le théoricien du bolchevisme ait prononcé une pareille sottise. Elle n'offre aucune espèce de sens. Ne pas reconnaître la réalité, c'est proprement s'anéantir.
Reconnaissons-la donc, cette réalité, admettons l'existence de deux classes dans la société, et analysons leurs rapports. Nous discernons aussitôt que le