DE L ABUS DU DROIT DE GREVE
dustrie, représentent un trésor définitivement conquis et dont l'humanité ne peut plus être dépossédée. De même qu'il n'y a pas de maladies et qu'il n'y a que des malades, en un certain sens, il n'y a pas de sciences, il n'y a que des savants. En d'autres termes, si les sciences ne sont pas pensées par des esprits, elles dépérissent, elles meurent. La dictature d'un prolétariat de primaires, dont les intellectuels seraient forcément exclus, aboutirait, si elle se prolongeait, à une véritable désagrégation de l'acquis scientifique, laquelle aurait pour conséquence une dégradation de l'outillage. N'étant plus pensées dans les lois d'après lesquelles elles furent construites, les machines ne seraient plus perfectionnées. Leur stock s'épuiserait à mesure et se reconstituerait mal. Un abaissement de la technique se produirait, dont la Russie actuelle donne déjà l'exemple, s'il faut en croire les évadés de l'enfer moscovite. L'affreuse expérience tentée là-bas nous montre aussi par quels procédés devrait se maintenir cette soi-disant dictature du prolétariat. Elle suppose un militarisme économique, où la production et la consommation sont également régentées avec une rigueur qu'aucune tyrannie n'égala jamais.
Ainsi l'abus du droit de grève, par lequel les meneurs du bolchevisme français prétendent réaliser leur doctrine, arrive à ce paradoxe déconcertant : corollaire du droit à la liberté, le droit de grève porté à son extrême produirait l'esclavage. Affermi pour défendre la dignité du travail, il en provoquerait l'avilissement. Nous saisissons ici une preuve nouvelle de l'aberration que représente tout programme, conçu au
rebcurs de la nature. Les doctrinaires du socialisme révolutionnaire prétendent absorber toutes les classes en une. Or, que ces classes existent, c'est un fait. Un second fait, que la nature politique les impose, puisqu'elles se trouvent dans tous les temps, sous toutes les latitudes, dans toutes les races. Qu'elles soient en lutte, c'est un troisième fait. Mais cette lutte, qui est la vie même, suppose une coexistence. Ces classes en rivalité ne peuvent se passer l'une de l'autre. « Tout est dépendant », écrivait un moraliste du dix-huitième siècle. « L'air appartient à l'homme et l'homme appartient à l'air. Rien n'est à soi et à part. » Cette grande loi vitale d'interdépendance, le prolétariat français l'a d'instinct sentie lors des derniers événements. Il faut qu'il en comprenne le principe et l'équité foncière. Le jour où il en sera pleinement conscient, — pour emprunter le vocabulaire familier aux agitateurs, — un mortel danger aura été conjuré, qui menace non seulement le pays, mais la civilisation Européenne tout entière. Persuadons-nous bien qu'elle peut disparaître comme ont disparu tant d'autres qui se croyaient, elles aussi, indestructibles, et concluons qu'elle ne sera jamais trop défendue. A cette défense, le prolétariat est obligé, comme la bourgeoisie. Il ne s'agit pas de lui enlever le droit de grève, mais de lui en montrer l'usage légitime, qui réside dans le service de l'intérêt corporatif raccordé à l'intérêt commun, celui de la Cité.
Mai 1919.
Un des plus sagaces observateurs de notre époque, M. Alfred Capus, en, faisait dernièrement la remarque : ridée de révolution va chez nous se vidant de plus en plus de tout programme positif. Quand on lit le compte rendu des séances où les annonciateurs d'un monde nouveau se disputent, pour reprendre une expression de Balzac, comme des araignées dans un pot, on en demeure étonné : les formules d'après lesquelles se reconstruira ce monde nouveau ne sont plus ni chimériques ni même vagues. Elles sont absentes. Nos prophètes indiquent bien le moyen : la dictature du prolétariat. Que fera le prolétariat de cette dictature? A cette question, ils ne répondent pas. Des injures s'échangent, les mêmes qui serviront tour à tour à flétrir les capitalistes et les modérés, en attendant que ceux-ci les appliquent aux extrémistes. Des vanités se heurtent, furieuses. Des serments d'une guerre civile inexpiable se multiplient. Jamais une proposition
n'est énoncée qui tienne compte tout simplement du fait qu'il existe une société, c'est-à-dire un nombre immense d'êtres humains en train de vivre, bien ou mal, mais de vivre, et dont il faudrait, à tout le moins, combiner les activités. Ainsi posé, le problème apparaît comme si complexe, qu'une intelligence, dressée aux méthodes scientifiques, — et de notre temps toutes devraient l'être, ou peu ou prou, — s'arrête et suspend sa conclusion. Nos révolutionnaires, eux, passent outre. Un mot leur suffit, qui résout à l'avance toutes les difficultés, — comme le Sésame, ouvre-toi, des Mille et une Nuits ouvrait toutes les issues de la caverne enchantée : la Révolution ! Aujourd'hui c'est la souffrance, le labeur incessant, la vie chère, l'inégalité des sorts, les impôts, la caserne. Demain, par la seule vertu du mot magique, « on en aura fini avec tout ça ». Qui n'a entendu des gens du peuple, hypnotisés par l'envie, ramasser dans ce vulgaire et brutal « tout ça », leur vision sommaire de la civihsation. J'ai devant les yeux, en écrivant ces lignes, un ouvrier agricole du Midi, que j'ai connu voici vingt ans, si « pénible », comme ils disent là-bas, si dur à la besogne et si allègre. Il gagnait alors 3 francs par jour. Il en gagne 12 et 15. Sa femme portait des bas de laine tricotés de ses mains et piochait la terre à côté de lui. Sa fille a des jupes courtes, des bas de soie, la figure couverte de poudre, les lèvres passées au rouge, les cheveux ondulés, fréquente les cinémas, achète chez le libraire tous les journaux de mode. L'hiver dernier, je rencontre cet homme rentrant du travail, entre 4 et 5 heures, par la plus douce, la plus
claire des soirées méridionales, ses outils sur l'épaule. Nous causons. Il me parle du pain qui n'est pas, bon de la viande et du vin qui coûtent trop cher, du pétrole et du charbon qui se font rares, d'un tailleur et d'un cordonnier qui se sont enrichis avec leurs stocks de vêtements et de chaussures, et il conclut : « Si tout ça ne change pas, on fera la Révolution » avec un regard d'illuminé haineux. La Révolution? qu'entendait-il par là? Le pillage, hélas ! et rien d'autre, et il n'est pas un mauvais homme. Jamais je n'ai mieux compris qu'en l'écoutant la souveraine puissance du mythe sur l'âme populaire.
Que cet état d'esprit, — le rêve de la Révolution à vide, si l'on peut dire, — soit exploité par des manœuvriers qui jouent la partie classique du démagogue en marche vers le pouvoir, c'est trop évident. Cet état d'esprit n'en existe pas moins, et il est sincère quelquefois, même chez ces manœuvriers. Je tiens d'un témoin bien renseigné qu'un de nos poUticiens, débarqué à Saint-Pétersbourg peu après la chute du régime tsariste, s'écriait en descendant d'un train bondé de soldats et d'ouvriers déchaînés : « Quelle belle Révolution ! » Qu'ailait-on mettre à la place du régime tombé? En pleine guerre, ce Français ne s'en inquiétait pas. Ce qu'il admirait, c'était la Révolution en soi, et il ne jouait pas la comédie ! Il pensait exactement comme le paysan de Provence. C'est qu'ils étaient, l'un et l'autre, le lettré comme l'iUettré, vie-
times d'un de ces mirages collectifs, phénomène encore mal étudié de l'interpsychologie, et qui se résument dans le prestige souverain d'un mot. Peutêtre y a-t-il quelque utilité à montrer la formation de ce mirage et la genèse de ce prestige.
Et d'abord, comment ne pas en être frappé? cette formule, — la Révolution, — ainsi énoncée sans épithète qui la caractérise, sans précision historique ou nationale, est de date toute récente. Je n'ai pas souvenir de l'avoir rencontrée, dans aucun des auteurs d'avant 1789. Quand un abbé de Vertot composait son Histoire des Révolutions Romaines, il n'isolait pas le bouleversement de la chose bouleversée. L'idée ne lui venait pas du bouleversement pour le bouleversement, de la destruction pour la destruction. La formule : la Révolution, sans épithète, est employée pour la première fois couramment par les gens de 1789. Mais l'épithète est sous-entendue. Ils signifient par là uniquement leur Révolution, la Française. C'est avec les Conventionnels que le mythe va commencer. Ceuxlà s'agitent au milieu des ruines. Ils ont jeté bas tout l'antique édifice. Au nom de quoi? D'une idéologie abstraite d'après laquelle ils ont prétendu modeler la réalité vivante. Cette réalité s'est rebellée, comme toujours. Nemo naturce nisi parendo imperat. C'est le précepte si vrai de Bacon : « Nous ne commandons à la nature qu'en lui obéissant. » Le vieil aphorisme médical ordonne de même de « conduire la maladie dans le sens où marche la nature. — Quo natura pergit, eb durendum. » Il existe une nature sociale, comme il existe une nature physique, c'est-à-dire des lois de
l'ordre humain, comme des lois de l'ordre mécanique, chimique, biologique. Contre ces lois, notre effort se brise, quand il les méconnaît. Les Jacobins avaient méconnu ces lois. D'où leur constant échec. Ne l'admettant pas, ils s'acharnèrent à supprimer ce qu'ils considéraient comme le seul obstacle à leur entreprise : • des individus. C'est là une des explications de la Terreur, que Victor Hugo a très justement dégagée dans son Quatre-Vingt-Treize. La quantité des personnes ainsi mises hors la loi l'atteste, le Terroriste a déjà perdu le sens du fait social. Quand il dit : v la Révolution », ce n'est déjà plus d'une Révolution conditionnée par des intérêts locaux et nationaux. Il entend par là une destruction préalable, en vue d'installer un système de gouvernement qui suppose, qui nécessite cette destruction, système valable pour tous les moments, pour tous les pays. De là sa propagande, en Italie, en Suisse, en Allemagne, les armes à la main, par le même procédé de suppression totale et violente.
Comme on voit, l'idée de Révolution se décomposait dès lors en deux éléments distincts : le but, déjà moins précis, puisqu'il s'avérait aussitôt comme inatteignable, — le moyen, très précis, puisqu'il consistait simplement dans l'emploi le plus brutal de la force. Si des théoriciens touchés d'utopie étaient susceptibles de recevoir les leçons de l'expérience, une fois la Terreur finie les Jacobins et leurs fervents des époques sui-
vantes auraient reconnu qu'avant d'employer ce moyen brutal, et de détruire, il fallait d'abord corriger l'erreur du but, et dresser un plan de reconstruction, étudié et vérifié. Ils ont raisonné tout autrement. Appliquant avec un aveuglement passionné le sophisme : post hoc, ergô propter hoc, ils ont voulu voir dans le développement de la France après la convulsion de 93 un .effet de cette convulsion, et d'elle seule. Ils ne se sont pas demandé s'il n'y avait pas là, dans ce renouvellement national, la mise en œuvre des énergies amassées pendant des générations et qui continuaient, à travers et malgré la convulsion, leur fécond travail séculaire. Ils ont admis que la France moderne devait tout à la terrible secousse de la fin du dix-huitième siècle. Ainsi est né le dogme étrange et dangereux de la bienfaisance des convulsions, considérées comme le facteur essentiel du progrès. Par une contradiction apparente qui a sa logique profonde, l'influence des disciplines scientifiques auxquelles je faisais allusion a favorisé ce dogme au lieu de lui nuire. Voici pourquoi. Les sciences nous conduisent à une vue de l'homme individuel et des sociétés de plus en plus complexes, comme je le disais tout à l'heure. Pour les philosophes qui ont proclamé la célèbre Déclaration des droits, cet homme n'est qu'une intelligence et qu'une volonté. Nous apercevons, nous, par-dessous cette intelligence et cette volonté conscientes, tout un « moi » qui ne se connaît pas bien, qu'animent des hérédités récentes et lointaines, où des instincts redoutables n'attendent qu'une occasion pour s'éveiller. Nous nous rendons compte que légiférer pour cet « animal politique », ainsi que disait
le vieil Aristote, n'est pas chose aisée. L'observation scientifique nous apprend encore qu'un groupement de ces individus crée, lui-même, une personnalité globale, la nation, douée d'une âme à elle et qui n'est pas identique à celle des individus dont cette nation est composée. Cette observation scientifique nous apprend qu'il y a, dans les phénomènes économiques, une interdépendance, et qu'une réforme sur un point donné a son retentissement sur des points auxquels le réformateur n'a pas songé. Mais à quoi bon multiplier les exemples? Tout cet enseignement aboutit au principe posé par Taine dans la préface de la Conquête jacobine, à savoir « qu'une société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste et compliquée. Par suite, il est difficile de la connaître, et de la comprendre. C'est pourquoi il est difficile de la bien manier. » Complexe, compliqué, ces mots reviennent toujours et toujours ils évoquent l'idée d'un ensemble à coordonner. Or, l'on ne coordonne que ce que l'on accepte et ce que l'on connaît. Mais connaître suppose de longues et patientes recherches. Accepter suppose l'attente et le renoncement. Autant de vertus qui répugnent à l'utopiste, plus encore au mécontent. A ces deux ouvriers de désordre, présentez au contraire le mythe révolutionnaire pur. Parlez-leur du « Grand soir )), d'un universel abatis d'où procédera inévitablement une universelle renaissance, celui-ci par miUénarisme, celui-là par haine, accepteront cet évangile de démohtion, tout en ignorant complètement sur quel plan rebâtir la maison rasée et à quel prix
Il est intéressant de noter que ce dogme de la Révolution pour la Révolution, qui a son origine première en France, n'a guère progressé chez nous. Il y a dans notre pays un principe conservateur contre lequel rien ne prévaudra, la petite propriété. Cette division du sol par menues parcelles, qui a ses inconvénients souvent signalés, a cet avantage : il intéresse des millions de familles à une stabilité. Un autre motif préserve le Français de certaines erreurs : le sens de la mesure inscrit dans la configuration même de notre pays. Les marxistes d'outre-Rhin n'ont pas eu assez d'ironie pour ce qu'ils appellent nos « socialistes petits-bourgeois ». Quel éloge, si l'on traduit cette injure romantique dans sa vérité intime ! « Petits », cela veut dire que ces têtes gallo-romaines demeurent réfractaires au « colossal », à ces remaniements énormes et hasardeux que des cerveaux germaniques conçoivent, sans critique, sans scrupule non plus. « Bourgeois », cela veut dire que ces Français gardent le respect de leur propre indépendance. Le bourgeois, c'est, primitivement, le citoyen d'une ville affranchie, c'est l'homme libre par opposition au serf. En dépit des déformations de l'usage, la généreuse idée de liberté reste enveloppée dans ce terme, comme elle reste vivante dans notre race, à laquelle aucun prédicateur de rébellion ne fera jamais accepter l'esclavage du communisme.
Il n'en a pas été ainsi chez des peuples moins lucides.
moins cultivés aussi. Chez ceux-là, le mythe révolutiontionnaire a momentanément tout emporté. Les témoignages qui nous arrivent de Russie nous montrent la malfaisance à la fois et l'inutilité de la Révolution pour la Révolution. Les défenseurs de cette folle et sanglante entreprise, en arrivent, pour la justifier, à écrire : « Dans cet état de siège et de famine, les bolcheviks, se basant sur des principes, ont fait d'abord ce que tout autre gouvernement eût été amené à faire sous la pression des circonstances. » Traduisons encore. Quand les partisans de la Révolution pour la Révolution ont tout détruit, une misère générale se produit, et les procédés des pires régimes de despotisme deviennent nécessaires. Cette conséquence, les plus aveugles parmi nos maximalistes commencent à l'entrevoir. Les plus raisonnables la voient nettement. Une éducation par l'évidence est en train de se faire dans ce monde du syndicalisme, qui n'est, au fond, que le travail cherchant sa charte. Il est curieux de constater que ce moment ait été choisi par certains agitateurs pour essayer de rajeunir, devant des ouvriers qui savent lire, ce dogme générateur de malheurs dont toute une partie de l'Europe agonise. Il serait téméraire de croire qu'une telle propagande est inoffensive. Le propos de mon tâcheron provençal le prouve. Il est permis de prévoir qu'elle n'ira pas très loin et qu'il se formera dans le prolétariat un parti de l'intelligence- C'en sera fini alors du mythe et de sa nocivité.
Décembre 1920,
Les journaux annonçaient, l'autre semaine, cette nouvelle d'ordre bien secondaire, semble-t-il : le rétablissement du Concours général par le conseil supérieur de l'Instruction publique. Mais les minuscules événements de la vie nationale sont les plus révélateurs quelquefois pour l'analyste des mœurs. Je voudrais prendre texte de celui-là et appeler la réflexion des lecteurs de ces notes sur une des plus dangereuses dispositions de la pensée contemporaine, j'entends parler de ce faux esprit de réforme, — véritable maladie mentale qui fait d'une société, quand elle s'y installe, un indéfini et impuissant recommencement. Cet exemple du Concours général, de sa suppression et de son rétablissement peut être considéré comme une de ces petites expériences de laboratoire, qui nous permettent de mieux comprendre les vastes processus de construction et de destruction organique
C'est vers le milieu du dix-huitième siècle que ce Concours général entre les divers collèges de Paris avait été inauguré. Il dura jusqu'en 1793. Je relève, parmi les noms des lauréats, de cette première période, ceux de La Harpe en 1756, de Lavoisier en 1760, d'André Chénier et de Camille Desmoulins en 1778. La Révolution fait table rase de cette institution — comme des autres. Quand un régime réparateur commença de fonctionner, sous le Consulat, Frochot, le préfet de la Seine, chargé comme tel de surveiller les écoles centrales, , fut aussitôt frappé du dépérissement des études, tout comme le ministre de 1921, — les mêmes causes produisant toujours un même résultat. — Il entreprit de les relever, et, tout de suite, il estima qu'il y avait lieu de reprendre l'ancien outil d'émulation qui avait fait ses preuves. En 1801, le concours était rétabli, avec cette différence que le prix d'honneur était attribué au discours français. Dès 1802, il revenait au discours latin. Et les noms se succèdent dans les annales que publiait, en 1826, « Louis Hachette, libraire, successeur de Brédif ». Je viens de feuilleter les vieux volumes, aux pages jaunies. Les noms célèbres y foisonnent de nouveau. Cousin obtient ce prix d'honneur en 1810 ; — en 1816, Rinn, qui devait être, à Louis-le-Grand, le professeur de Baudelaire et d'Octave Feuillet. Que j'ai entendu de fois, moi-même élève sur ces bancs, mon maître,
M. Aubert, qui avait été leur condisciple, raconter une scène annonciatrice de l'avenir des deux jeunes gens ! 11 s'agissait de traduire la célèbre lettre de Pline : Magnum proventum poetarum annus attulit.
— « Lisez votre copie, Baudelaire », ordonne M. Rinn.
— « L'année apporta une grande provende de poètes, tait Baudelaire.
— « Vous dites? » interroge Rinn.
— « L'année apporte une grande provende de poètes », répète l'autre en soulignant le vocable rare. Et M. Rinn d'interrompre :
— « A vous, Feuillet. Votre copie. »
Mais je reviens à la liste des lauréats. En 1819, le prix d'honneur est donné à Cuvillier-Fleury, à Félix Arvers en 1824. Ce même vieux volume contient un discours français de Michelet, couronné en 1816, une pièce de vers latins de Sainte-Beuve, couronnée en i822,une autre de Nisard, en 1824. Voilà pour la rhétorique. Durant la même période, le palmarès des autres classes mentionne tour à tour : Casimir Delavigne, Patin, Vulpian, Jean-Jacques Ampère, Antony Deschamps, Charles Lenormand, Cauchy, Auguste Blanqui, le duc de Chartres et son ami Alfred de Musset, Emile Littré, Jean-Georges Farcy, Léon Halévy, Gustave Planche, Armand de Pontmartin, Eugène Scribe. J'arrête ici cette nomenclature des gloires scolaires du premier quart du dix-neuvième siècle. Les autres quarts — de l'année 1825 à l'année 1904 qui fut celle de la suppression — fourniraient une liste non moins intéressante où se rencontreraient de nou-
veau les plus beaux noms des lettres, du barreau, des sciences, de la politique. J'en ai relevé assez pour avoir le droit de conclure qu'à tout le moins le Concours général, si raillé avant sa suppression, n'était funeste ni au développement des intelligences, ni, la diversité de ces noms le démontre, à leur originalité.
Toutes les institutions, crées ou renforcées par un véritable homme d'État, — et un administrateur de la taille d'un Frochot est un homme d'État, — sont marquées de ce caractère, qu'elles ont, à côté de leur valeur pratique et visible, une valeur ésotérique. On excusera le pédantisme de ce mot qui vient du grec Effo), en dedans. Les philosophes l'emploient pour désigner ce qu'il y a de plus intérieur, et, par suite, de plus profond, dans une doctrine. Il signifie que ces institutions portent en elles une force cachée qui dépasse leur objet avoué et précis. Ainsi, quand le cardinal de Richelieu a fondé l'Académie française, il n'a pas voulu seulement rassembler un corps de lettrés qui maintînt la pureté de la langue. Son génie de gouvernement lui avait fait comprendre que l'artiste littéraire, individualiste par nature, est toujours près de devenir un fauteur d'anarchie. Lui donner comme confrère des grands seigneurs, des princes de l'Éghse, des officiers généraux, c'était l'incorporer dans l'ordre établi. Cette compagnie, dont le travail officiel consistait à rédiger un dictionnaire
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de l'usage, s'est trouvée, rien que par son recrutement, rendre un service national. La littérature du grand siècle, si riche à la fois et si réglée, si personnelle tout ensemble et si fortement sociale, en reste le témoignage. Certes, le domaine où s'exerça, de i8oi à 1904, l'action du Concours général, était plus humble. Cette action n'en a pas moins été puissante, et elle aussi ésotérique, en ce sens qu'elle dépassait de beaucoup le programme reconnu, lequel consistait à écrire élégamment le latin et le grec, à composer avec ordre, ou à disserter avec lucidité. Ces noms des lauréats qui l'avaient précédé, le lycéen des promotions nouvelles ne les ignorait pas. Ces copies signées par un Michelet, un Sainte-Beuve, un Musset, un Taine plus tard, ce lycéen les lisait. Ce souvenir ennoblissait pour lui l'aridité de ses études. Son imagination lui montrait ces grands hommes, et qu'il admirait avec l'enthousiasme de la seizième année, penchés, à son âge, sur les mêmes besognes, assujettis aux mêmes disciplines. Il en était réchauffé, soutenu, exalté. Leurs succès d'écolier lui étaient une promesse d'une destinée pareille à la leur, peut-être. En me rappelant avec quelle vénération je les feuilletais déjà, ces annales que j'ai en ce moment sur ma table, je comprends combien ce Concours général était un suscitateur de bonnes volontés, comme il nous invitait à l'acceptation du modeste labeur quotidien. Pour tout résumer d'un mot, il constituait une tradition. Il étoffait de passé le fastidieux effort du jour. Il reliait les nouveaux venus à leurs anciens. D donnait, à chaque collège, une histoire, une personnalité. Il nous invitait à une émulation rétrospective, si l'on
peut dire, en nous faisant nous comparer aux chefs de file des générations précédentes, en même temps qu'il éveillait, dans les chefs de file de la génération actuelle, la conscience de leur supériorité naissante. C'était leur donner une double raison de la maintenir.
Le propre du faux esprit de réforme est de sous-estimer systématiquement ces mystérieuses valeurs secrètes qui rendent vivantes une institution. Que parléje de les sous-estimer? Ceux que possède ce faux esprit de réforme les ignorent. De cette institution, ils ne veulent considérer que le rendement immédiat. Que l'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse qui prouvera que ce faux esprit fonctionne de même par tout pays et à toute occasion. Nous en avons eu ces dernières années, et nous en aurons peut-être demain un exemple bien typique outre-Manche. Vous vous rappelez la campagne menée contre la Chambre des Lords par les radicaux anglais. Si vous avez suivi les articles publiés dans leurs journaux, vous avez pu noter que cette Chambre y était toujours considérée uniquement comme une assemblée législative. Elle en est une, en effet, mais c'est là une utilité secondaire, par comparaison au service qu'elle rend par sa seule existence. Elle était, — car il est à craindre qu'elle ne survive plus longtemps — elle était l'organe de sélection continue, grâce auquel l'aristocratie britannique s'enrichissait sans cesse de toutes les supériorités, en
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s'annexant les grands écrivains, les grands soldats, les grands savants, les grands banquiers : un Tennyson, un Kitchener, un Lister, un Baring. « Pour vivre, » disait Balzac, admirateur passionné de cette pairie recrutée, « les gouvernements doivent s'assimiler tous les hommes forts, en les prenant où ils se trouvent, afin de s'en faire des défenseurs et d'enlever aux masses les gens d'énergie qui les soulèvent. » Cette constante assimilation, et, grâce au droit d'aînesse, la constante élimination des cadets, rejetés dans la bourgeoisie, telle était l'œuvre de la House of Lords, œuvre de féconde vitalité nationale, mais œuvre non formulée, presque inconsciente. Pour le faux esprit de réforme un tel bienfait, difficile à démêler sinon par une attentive étude, ne compte pas, et moins encore la tradition. La durée, bien loin de lui être un motif de respect, lui en est un de défiance, presque d'aversion. C'est que le faux esprit de réforme est dominé par un préjugé qu'il décore, tantôt du nom de foi au progrès, tantôt de croyance scientifique à l'évolution. Il considère qu'un courant de changement irrésistible emporte les sociétés, comme le reste de l'univers, qu'il est vain de lutter contre, qu'il faut y aider, le devancer. Il ne réfléchit pas que le changement, dans les sociétés, comme dans l'Univers, s'accomplit d'après des lois fixes, si bien qu'il y a une part de constance dans toute métamorphose. Dégager cette part de constance, régler d'après elle ce changement, prolonger le passé dans le présent pour éviter les secousses, conserver pour améliorer, c'est tout l'art du législateur et toute la sagesse humaine.
Ces considérations risquent de paraître bien graves, énoncées à propos d'une simple coutume universitaire abandonnée « malencontreusement » — le mot n'est pas de moi, il est du judicieux Journal des Débats. Certes, toucher à l'un des rouages essentiels de la constitution d'un vaste empire est chose plus redoutable que de supprimer un concours entre les neuf ou dix lycées de Paris. Mais l'erreur initiale est la même dans l'un et l'autre cas, et il importe de la dénoncer. Quel motif en effet à cette suppression en 1904? C'est tout simplement que l'institution datait d'un siècle et plus. Elle avait, pour ces maniaques de nouveauté, « fait son temps », comme ils disent eux-mêmes. Qu'elle eût ses inconvénients, c'est trop évident. Le professeur, désireux de se distinguer par les succès de ses élèves, était tenté de sacrifier le reste de la classe à l'élite. Comment pouvait-il en être autrement dans des rhétoriques, telles que la nôtre à Louis-le- Grand en 1870? Nous étions au nombre de 80 ! Mais quoi ? C'était une réduction d'effectif à opérer, voilà tout. Ces succès au concours servaient aussi de réclame à des marchands de soupe avisés qui allaient racolant des boursiers intelligents pour les transformer, suivant le style de l'époque, en « bêtes à concours ». Taine, dans son Etienne Mayran, Jules Vallès, dans son Jacques Vingtras, nous ont laissé deux sinistres peintures de ces forceries pédagogiques. Ce dressage, ils l'avaient subi. Ils
en avaient souffert. La rancune de ces pages vengeresses — leur revanche du collège — en témoigne, mais la vigueur de leur tempérament Kttéraire contredit leur pessimisme. Elle témoigne aussi de l'innocuité de ce dressage. Un reproche plus sérieux à faire au Concours général était celui que Renan adresse, dans ses Souvenirs, aux éducateurs à la Villemain : « On eût dit que tous leurs élèves étaient destinés à être écrivains, poètes, orateurs. » Et il ajoute, reprenant une idée, qui lui fut longtemps chère, sur le danger de sacrifier le sérieux du fond au brillant de la forme : « Ils estimaient peu Tinstruction sans le talent... » Le Concours général était, en effet, dans ses belles années, sous la Restauration, la monarchie de Juillet, le second Empire, un constant appel au talent plus qu'à la science, aux gentillesses de la forme plus qu'au sérieux du fond. Mais le même Renan n*a-t-il pas, éclairé par la guerre franco-allemande, dénoncé dans son discours de réception à l'Académie, en 1879, ^^ barbarie « de Vautre culture, celle qui voudrait se passer de talent »? C'était un équilibre à chercher, dont nos ravageurs — eversores, disait déjà saint Augustin — ne se sont guère souciés. Ce qu'ils voulaient, c'était détruire pour innover, mais détruire d'abord, mais satisfaire cette étrange haine contre la continuité qui les anime, ce faux esprit de réforme qui, pendant ces trente dernières années, a sévi partout en France. Nous ne saurions plus compter ses attentats. Nous l'avons vu, dans ce même domaine, celui de l'Instruction publique, menacer l'existence même de l'École Normale en touchant à l'autonomie de son enseignement, bouleverser
les programmes des lycées, au point qu'aucun père, ayant fait ses études avant 1902, ne reconnaît les étapes de sa propre adolescence en suivant celles par où passe son fils. Nous l'avons vu, ce funeste esprit, s'acharner, dans le domaine militaire, à détruire l'ancienne armée, et rêver, à la veille d'une guerre si évidemment imminente, d'une « armée nouvelle » dont eussent été bannies des disciplines éprouvées, une tradition vérifiée. On frémit à la pensée d'une pareille expérience, tentée en 1914 ! Nous l'avons vu, nous le voyons, ce faux esprit de réforme, se déchaîner dans le domaine financier, s'ébattre à travers le budget, bousculer un cadre de contributions éprouvé, lui aussi, et pour aboutir à une fiscalité grosse de menaces. Nous l'avons vu... Mais à quoi bon énumérer des méfaits contre lesquels, sur tous les terrains, une réaction commence à se produire? Pour nous en tenir à celui de l'Instruction publique, n'avons-nous pas entendu le ministre, qui est aujourd'hui le grand maître de l'Université, condamner à la tribune ces prétendues réformes de 1902, « entachées, » a-t-il déclaré, « d'une erreur fondamentale. Elles se sont trompées sur le but même et l'objet réel de l'enseignement secondaire ». N'était-ce pas hier que M. le recteur Appell prenait à son compte le dur jugement du célèbre mathématicien Joseph Bertrand sur l'éducation nouvelle : « On instruisait autrefois. Aujourd'hui on prépare. » C'est la confession que le décret reconstructeur de Frochot enveloppait déjà. On avait un organisme vivant. On a voulu tailler à même. Il dépérit. Si le rétablissement du Concours général a réellement lieu, réjouis-
sons-nous de cet indice bien petit encore, mais pourtant significatif, d'un retour à la tradition au moins sur un point, d'autant qu'une restauration de l'École Normale dans son type originel et déjà plus que séculaire ne tardera pas à suivre, on nous l'affirme. Souhaitons que ces minuscules échecs du faux esprit de réforme soient suivis d'autres plus importants, et que l'intelligence française tire de tant d'essais avortés la confirmation d'une grande vérité qui domine la sociologie comme la médecine. Un des maîtres de la Clinique la formulait un jour devant moi, dans son service d'hôpital, un peu trivialement, mais si nettement : « Il ne faut pas tripoter la vie ^>
Juillet 19^1