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rendre de plus en plus difficile l'existence du savant et du lettré, en altérant trop profondément les conditions où peuvent grandir ces deux espèces sociales. C'est là un problème trop ample pour être traité complètement en un court essai. J'en voudrais montrer seulement quelques données. Provoquer la réflexion, c'est tout le résultat qu'ambitionne cette note.
Je parlais de symptômes, en voici deux qui n'ont pas été assez commentés. Hier, c'était le débat autour du prix du livre, et cette résolution, annoncée puis abandonnée par quelques éditeurs, de porter ce prix à 7 francs. Avant la guerre, ce même livre coûtait 3 fr. 50. L'écart est du double. Aujourd'hui, c'est le conflit entre la Fédération des spectacles et les directeurs de théâtre. Dans l'un et l'autre domaine, celui du livre et celui du théâtre, de quoi s'agit-il? D'exploiter un ouvrage composé, disons mieux, créé par un écrivain. Le personnage essentiel, dans les deux cas, c'est lui. Il est bien remarquable que les réclamations qui rendent la fabrication du livre onéreuse à l'excès et qui surchargeraient de sommes énormes les entreprises théâtrales, ne viennent pas de ce principal intéressé. Ce n'est pas l'auteur qui exige une augmentation de ses gains, c'est ie typographe, c'est le machiniste, qui n'auraient pas de métier si l'auteur n'avait pas, assis à sa table, peiné des heures pour produire une valeur nouvelle, valeur impossible à remplacer, même matériellement. Un Balzac, un Dumas, un Hugo sont des générateurs de richesse d'une qualité unique. Ce que le lecteur achète, quand il paie au comptoir du libraire un exemplaire du Père Goriot, des
Trois Mousquetaires, des Misérables, c'est la pensée du romancier, c'est son imagination, c'est la sécrétion mentale de son génie, c'est son effort. Le fabricant de papier, l'imprimeur, le brocheur ne sont que des adjuvants, nécessaires, soit, mais ces adjuvants sont, j'y reviens, remplaçables. L'auteur, non. Pareillement, le Demi-Monde, le Gendre de Monsieur Poirier, On ne badine pas avec l'amour, c'est Dumas fils, c'est Augier, c'est Musset. La salle où la pièce se joue, les décors, les costumes, les acteurs même, ne sont, encore ici, que des adjuvants. Définissons-les, si l'on veut, les canaux où se distribue la source. La source, c'est la pensée de l'écrivain, et l'exploitation de cette pensée a pour fin suprême, non pas le bénéfice d'argent ou de gloire que lui-même en peut tirer, mais un accroissement de l'intelligence nationale, si bien que cette intelligence nationale apparaît — pour parler la langue mathématique — comme fonction de ces intelligences individuelles. Atteindre celles-ci, c'est atteindre cellelà.
Regardez de plus près les deux petits faits, d'ordre tout commercial, semble-t-il, que j'ai signalés, et voyez de quelles conséquences ils sont chargés. Le livre trop cher, c'est forcément sa vente réduite. D'où un résultat triple : moins vendu, le livre est moins lu, donc la pensée qu'il porte avec lui est moins répandue, — à l'intérieur du pays, et c'est une diminution, si petite soit-elle, de sa culture, — à l'extérieur, et c'est
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une diminution de son influence. C'est aussi, pour l'écrivain, une diminution de son indépendance. Elle est faite, cette indépendance, si nécessaire à son travail, du revenu que lui procure ce travail. Dans son Avenir de l'intelligence, M. Charles Maurras a fortement marqué combien cette indépendance-là est déjà limitée, puisque le succès suppose toujours un accord du public avec l'auteur, et il arrive trop souvent que cet accord se fait non point, par une élévation de ce public jusqu'à cet auteur, mais par une adaptation trop docile de cet auteur à son public. N'importe. S'il y a des chances pour qu'un écrivain donne sa pleine mesure, c'est dans cette sérénité d'atmosphère que procure l'aisance. Théophile Gautier disait sur ses vieux jours : « C'est peut-être le pain sur la planche qui m'a manqué pour être un des quatre grands noms du siècle. Mais la pâtée ! Voilà trente ans que je la donne tout autour de moi... » D'un bout à l'autre de la correspondance de Balzac, quelle plainte s'exhale, navrée dans son héroïsme? Celle de l'artiste de ^énie obhgé d'improviser pour vivre. Certes, cette improvisation n'empêche pas son génie, mais l'aide-t-elle? Mais Barbey d'Aurevilly n'eût-il pas développé dans toute sa plénitude le romancier supérieur qui était en lui, s'il n'avait pas dû peiner dans les journaux? « Il faut vivre, » gémissait-il, dans une lettre à Trébutien. « Cruelle, affreuse, abominable nécessité. Ceci explique tout... Et je suis dans des besognes pareilles, et il faut que j'y reste, et je n'ai pas 500 francs par mois de revenus pour m'en aller me débarbouiller de l'atmosphère de lâchetés et de bêtises où je vis ! » De tels éclats de désespoir, échappés
à de tels hommes, font mieux comprendre quel danger représente toute atteinte portée aux humbles intérêts de ceux qui -vivent de leur plume. En imposant aux éditeurs et aux directeurs de théâtre des conditions qui gênent leurs entreprises, qui les asservissent, c'est contre l'écrivain que les meneurs de grèves travaillent. C'est lui qu'ils atteignent, et eux à travers lui.
Les meneurs des autres grèves dont la pression incessante, en ralentissant l'activité des producteurs, a créé chez nous la plaie de la vie chère, atteignent l'intelligence d'une autre façon. Nous assisterons, si ce phénomène continue, à un amoindrissement irréparable dans le recrutement des professions libérales. On nous raconte déjà que l'impression des thèses de médecine devient trop onéreuse pour le plus grand nombre des étudiants. Mais ce sont ces étudiants euxmêmes qui doivent, de toute nécessité, se faire plus rares dans les années qui vont venir. Ceux de mon âge, et qui ont habité le quartier Latin, se rappellent le chiffre des modestes budgets d'alors. Pour 25 ou 30 francs par mois, le futur avocat ou médecin se logeait. Les pensions de 90 francs étaient un luxe, celles de 70 francs la règle. Faites le calcul. Une famille de province, même médiocrement rentée, pouvait, dans ces conditions, entretenir à Paris un garçon d'avenir. Pareillement, un jeune homme de lettres, et qui monnayait en leçons maigrement payées le latin et le grec
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appris au collège, pouvait passer les années d'apprentissage, en se réservant des heures de libre recherche. J'ai vu le vaillant ouvrier d'idées que fut Brunetière préparer ainsi la maîtrise de sa maturité. C'est au lendemain de la guerre de 1870 qu'il acceptait cette lutte pour sa pensée. L'engagerait-il aujourd'hui? Le pourrait-il? Et, pourtant, ce dont la France a besoin pour réparer les pertes effroyables qu'elle a faites dans sa jeunesse instruite, c'est d'étudiants en sciences et en lettres, c'est de professeurs, c'est d'intellectuels. Or, de quelque côté que vous vous tourniez, ce que vous rencontrez, c'est la barrière dressée devant eux. Et par qui? Par d'autres travailleurs, qui ne comprennent pas qu'en croyant conquérir une amélioration de leur sort, ils l'empirent. Tant vaut l'Intelligence d'une société, tant vaut cette société. Diminuez cette intelligence, et les inventions se feront moins nombreuses, moins fécondes, et les sentiments se feront moins délicats, moins élevés, et la grossièreté des appétits se fera plus brutale, plus destructrice, et les grandes vérités qui maintiennent le pacte social s'échpseront. Le hideux spectacle que nous donne l'anarchie russe nous montre, avec une évidence atroce, où vont les peuples qui se laissent gouverner par en bas. Hâtonsnous d'ajouter : s'il y a en France beaucoup de symptômes qui justifient l'inquiétude, il en est beaucoup aussi qui autorisent l'espérance d'un renouveau de bon sens. Dieu soit loué, nous n'en sommes pas au temps, annoncé par Balzac, quand ce voyant prédisait, derrière les illusions libérales de la monarchie de Juillet, le bolchevisme possible. Le mot n'était pas fabriqué.
mais comme l'auteur de la Comédie humaine apercevait distinctement Thorrible chose, quand il disait : « Un prolétariat déshabitué de sentiments, sans autre dieu que l'envie, sans autre fanatisme que le désespoir de la faim, s'avancera et mettra le pied sur le cœur du pays 1 » Le meilleur moyen d'empêcher cet attentat, qui serait un suicide, c'est, pour sauver le cœur du pays, de défendre d'abord son cerveau. Cette défense doit aller du grand au petit. Une boutique de libraire, un théâtre, un laboratoire, sont des citadelles de cette défense, bien modestes, certes, mais qu'est-ce qu'une frontière, sinon une ligne de fortins? Et pour nous affermir contre le péril signalé par notre grand romancier, méditons la noble formule que notre grand savant Pasteur a donnée de la solidarité nationale entre l'homme de science et ses concitoyens : « Si la science n'a pas de patrie, l'homme de science doit en avoir une. C'est à elle qu'il doit reporter l'influence que ses travaux peuvent -avoir dans le monde. » Oui, c'est bien une frontière française que l'on défend, en défendant l'intelligence française, et ceux qui travaillent de leur tête, contre les égarements de ceux qui travaillent de leurs bras. La patrie, c'est eux tous, et en se faisant du mal les uns aux autres, c'est à elle qu'ils en font.
Septembre 191 9.