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DE « L'ÉCOLE UNIQUE

Cette formule, « l'École Unique », n'a été introduite que récemment dans les programmes sur la réforme de notre enseignement. Elle n'est pas toujours employée d'une manière explicite au cours des diverses discussions qui se produisent, soit au Parlement, soit dans les journaux. Mais à y regarder de près, vous retrouverez le principe qu'elle représente au fond de tous les projets. Ce principe réside dans une double affirmation. Voici la première : tout homme a droit que la société lui fournisse les moyens de développer ses facultés dans leur plénitude. Voici la seconde : ce droit des individus est aussi l'intérêt de la collectivité. Elle a besoin de l'intelligence, et le procédé le plus sûr n'est-il pas d'aller chercher cette intelligence là où elle est, pour humble que soit la condition familiale des sujets qui la possèdent? La conséquence logique semble bien être la création d'une seule et immense école où tous les enfants de toutes les classes reçoivent une instruction identique et qui serve d'épreuve à la valeur de leur

cerveau. Une sélection directe permettra ainsi de recruter, à même la vie, si l'on peut dire, l'équipe des futurs talents. Un second cycle d'études, ouvert aux meilleurs, prolongera, en la resserrant, mais d'après des aptitudes vérifiées, cette école unique, pour aboutir à un troisième cycle, plus restreint encore : celui des spécialités supérieures. Il est loisible de donner à ce schéma des modalités en apparence très différentes. Ce ne sera qu'une apparence, et l'idée maîtresse reste la même : offrir une égalité de chances à tous les esprits. Elle est très simple, donc très claire, très séduisante aussi parce qu'elle satisfait quelques-uns des plus nobles instincts de l'âme humaine, celui de la justice d'abord, celui de la générosité ensuite, enfin le respect de la valeur de la pensée, considérée comme l'élément initial et final de la civilisation.

On a mauvaise grâce, en présence d'élans de cette sorte, à émettre des reflexions critiques, qui risquent de paraître froides et sèches à des novateurs soulevés d'enthousiasme. Mais l'attrait des idées sur la sensibilité n'est, dans aucun ordre, la mesure de leur vérité. C'est le cas de rappeler les admirables paroles que Pasteur prononçait, comme une sorte de testament, à l'inauguration de son Institut. Elles séparent nettement les deux domaines : « Cet enthousiasme que vous avez eu dès la première heure, gardez-le, mes chers collaborateurs, mais donnez-lui pour compagnon

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inséparable un sévère contrôle... Ayez le culte de V esprit critique. Réduit à lui seul, il n'est pas un stimulant, de grandes choses. Sans lui tout est caduc, » surtout, nous démontre Thistoire, en sociologie, où les expériences sur le vivant se paient trop cher. Nous venons, hélas ! de le constater avec l'utopie du pacifisme. En retardant chez nous l'intensité de la préparation guerrière, n'a-t-elle pas donné aux pangermanistes d'outre- Rhin la tentation d'en finir avec un peuple incapable, semblait -il, de réagir? Nous avons réagi, mais à quel prix ! Des illuminés nous disaient : « La paix s'organise parmi les peuples, parmi les parlements, parmi les gouvernements. » Je retrouve, dans un compte rendu d'un congrès tenu à Lyon en 1902, cette phrase applaudie par des milliers de visionnaires. Dans ce même congrès, un membre de la Ligue française de l'Enseignement, laquelle a comme devise : « Pour la patrie, par le livre, par l'épée, » proposait de retrancher la dernière partie : « Par l'épée. » Combien le président Roosevelt avait raison de dire qu'il y a un mysticisme malsain de la paix ! N'eût-il pas mieux valu, parlant à des Français, regarder les faits bien en face, l'Allemagne menaçante, puis affirmer la guerre inévitable et la nécessité de s'y préparer? Des faits rigoureusement bien constatés, dans la physique politique, comme dans la physique tout court, y a-t-il un autre procédé pour obtenir des résultats valables?

Examinons donc, en les contrôlant par les faits, si les deux affirmations sur lesquelles pose la théorie de l'école unique correspondent à la réalité, et, pour cela, traduisons d'abord les termes employés. C'est une

des règles de cet « esprit critique » préconisé par Pasteur : se méfier des définitions a priori, ces dangereuses génératrices d'erreurs, quand elles sont inexactes. Commencer une addition par 2 et 2 font 5, c'est se condamner à un total faux. « Tout homme a droit que la société lui fournisse les moyens de développer ses facultés dans leur plénitude. » Soit. Mais que faut-il entendre par le plein développement des facultés d'un homme? Éclairons ces mots par des exemples. Nous avons tous rencontré, si nous avons séjourné à la campagne, des paysans laborieux, loyaux, profondément attachés à la terre, à leur terre, par suite à leur village, à leur coin de pays. Pénétrés des coutumes et des traditions locales, ils pratiquaient le quatrième commandement, comme des disciples de Le Play dont ils ignoraient le nom, en continuant leurs père et mère, tout naturellement, tout simplement. Maîtres chez eux, ils gouvernaient leur femme et leurs enfants avec une autorité respectée, comme ils administraient leur bien avec une compétence indiscutée. Ils connaissaient la vertu du sol, la qualité des bêtes, le jeu des saisons, les caractères de leurs voisins et de leurs domestiques, grâce à ce pouvoir d'observation presque inconsciente qu'élabore chez les ruraux le contact quotidien avec les mêmes choses et les mêmes gens. Avez-vous éprouvé, en regardant vivre ces hommes, qu'ils n'avaient pas atteint leur plein développement, même s'ils savaient à peine lire et écrire? Dans un bien remarquable récit de ce Balzac avorté que fut Restif de la Bretonne, la Vie de mon père, se rencontre la plus forte peinture peut-être qu'ait faite un écrivain, d'un type de ces

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paysans-là. Vous en trouverez un autre dans cette belle nouvelle de Léon Cladel : Montauhan-tu-ne-lesauras-pas. Comparez à l'un et à l'autre le portrait à l'eau-forte que Vallès, dans son terrible Jacques Vingiras, nous a laissé de son père, à lui, le paysan devenu petit fonctionnaire. De ces trois personnages, lequel a reçu les bienfaits de cette école unique, soi-disant suscitatrice du talent? Le troisième. Lesquels représentent le plus riche, le plus solide échantillon de l'espèce humaine? Les deux autres, qui n'ont suivi que des cours bien élémentaires, s'ils en ont suivi. Concluons-en que le plein développement d'une personnalité a d'autres facteurs que l'instruction. Il y a donc lieu d'examiner si le système de l'école unique — précisément par cette unité de son enseignement — ne toucherait pas à quelques-uns de ces facteurs, entre autres à celui-là même qu'elle prétend favoriser le plus : l'intelligence.

Encore ici, des exemples sont nécessaires. Ce paysan dont j'évoquais tout à l'heure la figure, ce « fin laboureur » cher à George Sand, est-il, oui ou non, un homme intelligent? Il l'est, mais d'une intelligence qui n'a rien d'intellectuel. Retournons à plus de cent cinquante ans en arrière, dans l'ancienne France. Redressons les murs de ce moulin de Lemuy, en Franche- Comté, où fut établi, en 1716, le contrat de mariage de l'arrière-grand-père du génial chimiste dont je citais plus haut de si fortes phrases, Claude Pasteur. A sa

mort, survenue en 1746, le registre paroissial du même village le signale, lui aussi, comme laboureur. Que ce rustique aïeul du savant ait été une valeur humaine de tout premier ordre, la conduite de ses affaires, ses huit enfants menés à bien, la vigueur d'esprit transmise à son arrière-petit- fils, tout le prouve. Il était donc très intelligent. Son intelligence et celle de son glorieux descendant étaient-elles de la même essence? Oui, si nous nous mettons au point de vue du monde spirituel. Non, si nous considérons la nature des idées élaborées dans ces deux cerveaux. La collectivité avaitelle intérêt à ce que T arrière-petit- fils reçût l'éducation qui lui a permis de devenir le grand Pasteur? Évidemment. Mais une condition nécessaire de cet épanouissement intellectuel n'était-elle pas le secret travail préalable d'une intelHgence toute pratique, toute pragmatique, toute- baignée d'inconscience — au sens psychologique du mot — chez l' arrière-grand-père et les autres aïeux? Les théoriciens de l'école unique tiennent-ils compte de cette loi de la maturation par la durée, qui domine le développement de la pensée, à travers les membres successifs d'une famille? Tiennentils compte davantage d'une autre loi non moins vitale, celle du milieu, qui veut que toute intelligence soit d'autant plus bienfaisante qu'elle se développe et s'exerce dans des données positives, dans un métier, notamment? C'est ainsi que se forment les élites.

C'est bien aussi la création d'une éhte que poursuivent les théoriciens de l'école unique. Mais ce singuUer même qu'ils emploient volontiers dénonce l'er-

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reur de leur doctrine. Ils méconnaissent, semble-t-il, une troisième loi, celle des variétés, des espèces sociales, disait Balzac. « Il a donc existé, » écrivait-il dans la préface générale de la Comédie humaine, « il existera de tout temps des espèces sociales, comme il y a des espèces zoologiques. » Ces espèces ont leurs types mal réussis et leurs types réussis. Il n'y a donc pas une élite, il y a — je reprends le pluriel de tout à l'heure — des élites. Il y a une élite paysanne, une élite prolétarienne, comme il y a une élite bourgeoise. L'intérêt social n'est pas d'unifier ces élites, mais d'en accentuer les différences, dont chacune constitue un précieux et irremplaçable apport, pour les harmoniser ensuite. On ne fait pas un concert en demandant à la flûte, au piano, au violon, de rendre un son identique. On leur demande de rendre des sons différents, chacun le leur, mais qui s'accordent. Pareillement, une puissante S5niergie sociale exige non pas que l'élite ouvrière et rélite paysanne ressemblent à l'élite bourgeoise, et s'y absorbent, mais, bien au contraire, que ces trois élites se distinguent les unes des autres par les mœurs, les idées, les talents, et qu'elles se conjuguent, sans se confondre, dans une autre unité, celle de la vie nationale. S'il en est ainsi, bien loin de désirer l'école unique, il faut y apercevoir une dangereuse utopie, et la mise en oeuvre d'un des préjugés les plus répandus aujourd'hui, — préjugé très étrange dans une époque où il n'est parlé que des droits des travailleurs, car il enveloppe un dédain secret pour le travail, et pour la sorte de formation qu'il donne à ceux qui le pratiquent.

Ce préjugé consiste à croire que l'intelligence professionnelle est de qualité inférieure et que le domaine supérieur est celui des esprits aptes aux métiers libéraux, — traduisons avec le dictionnaire : « qui conviennent à des hommes libres. >; Dans cette conception se dissimule une survivance, celle de l'esclavage antique et, plus tard, du servage. En réalité, tous les métiers sont libéraux, si nous les exerçons avec le respect, en nous et autour de nous, de la dignité de la personne humaine. Par suite, une éducation spécifiquement professionnelle est aussi une éducation libérale, — plus libérale, oserais-je dire, que celle de cette école unique qui invite l'enfant à des ambitions de déclassement, si douloureuses quand, devenu homme, il rencontre cette disconvenance de son éducation et de sa vie, signalée par Taine, au terme de sa longue enquête sur les Origines de la France contemporaine, comme une des plaies de notre pays. Combien elle fortifie, combien elle affranchit l'homme qui la possède, cette intelligence professionnelle, en lui assurant la maîtrise dans l'usage habile et adapté de son activité ! Combien elle enrichit le miheu où il l'emploie ! Vous êtes-vous demandé quelquefois comment et par qui s'est formé ce trésor de la poésie populaire où se rencontrent de merveilleuses élégies, des épopées ramassées en une chanson, des tragédies de famille en quelques couplets? Ce sont des paysans qui ont composé ces vers incorrects mais

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si émouvants. Ce sont des ouvriers qui ont improvisé ces strophes comme celle-ci, admirable de vaillance gaie, que Cladel justement met sur les lèvres de son M ont au han-tu-ne-le-satir as-pas :

« J'ai souvenir de mes jours les meilleurs Quand je portais la canne et les couleurs... »

Ces beaux génies inconscients enrichissaient l'âme de leur classe de toute leur supériorité, inconnue d'euxmêmes. C'est là un humble indice, mais très significatif de la direction dans laquelle il faudrait marcher pour améliorer notre enseignement, dans le sens du métier, de la technique, du développement de l'homme sur place et d'après son milieu. Le vrai progrès réside là, et non pas dans une communauté de programmes, que ses fauteurs prennent pour une promesse d'élévation et qui n'est qu'un nivellement.

Juillet 1920.

La mort du célèbre professeur d'Iéna, annoncée cette semaine, aura coïncidé avec l'effondrement du pangermanisme dont il fut le théoricien, je ne dirai pas le plus éloquent, — comparé à Treitschke, Haeckel n'est qu'un primaire, — mais peut-être le plus systématique le plus conforme à la tradition de l'esprit allemand. Je n'ai pas la compétence requise pour juger le naturaliste dont le principal titre paraît bien avoir été une intrépidité dans l'hypothèse, féconde surtout par les contradictions soulevées. Haeckel avait aussi le don des phrases scandalisantes. Ainsi, quand il définissait le devoir « une série de modifications fhylétiques de l'écorce grise du phronéma ». Ces formules outrancières révèlent un goût puéril d'étonner qui ne

(i) A l'occasion de sa mort (août 1919).

convient guère à un savant. On n'imagine pas un Claude Bernard ou un Pasteur écrivant de cette encrelà. Mais quels noms viens- je d'écrire moi-même? Dans le livre qui peut être considéré comme le testament spirituel de Haeckel — il le composa en 1904, à soixante-dix ans — les Merveilles de la vie, livre qui prétend résumer les découvertes de la biologie au dixneuvième siècle, ces deux beaux génies français ne sont pas mentionnés une seule fois. On est en droit d'en conclure que l'inventeur du BathyUus, qui prit un précipité colloïde de sulfate de chaux pour une gelée amorphe vivante, était plus que suspect quand il se vantait de « vouloir, sans préjugés et sans craintes, soulever le voile de Sais et contempler la vérité en face». Faisons-lui pourtant le crédit d'avoir été de bonne foi dans cette iniquité patriotique, comme aussi lorsqu'il signa, en compagnie de Hamack, de Lamprecht, de Nemst, d'Ostwald, de Rœntgen, et de tant d'autres, ce manifeste du 15 septembre 1914, où ces intellectuels se solidarisaient avec l'abominable invasion de la Belgique et les criminelles méthodes de guerre adoptées en haut lieu. On se rappelle. Ce fut dans notre monde civilisé une stupeur et une douleur. Comment des hommes dressés aux saines disciplines des universités et des laboratoires se révélaient-ils les complices du plus féroce sursaut de barbarie que l'Europe eût connu depuis des siècles? N'y aurait-il dans la haute culture aucun principe de progrès? Cette monstrueuse chose, une barbarie scientifique, serait-elle donc possible? Un problème s'est posé ce jour-là, qui s'est renouvelé à chaque épisode du monstrueux conflit

OÙ l'Allemagne a trouvé le moyen de se manifester comme si cruelle et si savante, si habile dans le maniement de la matière, si ingénieuse dans l'emploi des meilleures méthodes, et si sauvage, si étrangère à ce que nous considérions comme l'héritage acquis de l'humanité. La lecture des deux grands livres de philosophie biologique d'Ernest Haeckel, les Énigmes de l'univers et les Merveilles de la vie, ne donne certes pas la solution de ce problème. Elle aide à mieux comprendre le chemin suivi par l'intelligence d'outre- Rhin et comment s'est produite une déviation dans laquelle nous devons trouver un enseignement : celui de ne pas lui ressembler.

Disons-le tout de suite : il n'y a pas, il n'y aura ja mais de barbarie scientifique, si l'on prend ce mot de science dans son acception légitime. Qui dit science dit toujours civilisation, mais qui dit science ne dit pas scientisme. Les livres de Haeckel permettent de distinguer nettement ces deux termes. Quoique la distinc tion entre eux soit aujourd'hui bien établie, il y a toujours intérêt à la préciser de nouveau et particulièrement ici pour mieux montrer quelles inattendues conséquences peut avoir leur confusion.

Nous ne cherchons pas bien loin la définition du mot Science. Le dictionnaire nous la donne : connaissance exacte d'un certain ordre de choses. Cette définition si simple est très profonde. Creusons-la. Elle signifie —

le point est capital — qu'il n'y a pas une science, mais des sciences, autant qu'il y a d'ordres de choses, ou, pour parler plus techniquement, de phénomènes. La géométrie, par exemple, est une science au même titre que la chimie, la chimie une science au même titre que l'astronomie, encore que toutes trois poursuivent une connaissance exacte de leur objet, mais cet objet n'étant pas le même, cette connaissance exacte est obtenue par des méthodes différentes. Le géomètre emploie la déduction, le chimiste l'induction, l'astronome l'observation. Nous avons pris trois sciences au hasard. La remarque vaut pour toutes les autres, identité dans leur caractère commun : l'exactitude, la soumission à l'objet, — diversité dans la méthode, précisément à cause de cette soumission à l'objet, divers lui-même.

Nous appelons scientisme, d'un mot qui, lui, ne se trouve pas dans le dictionnaire — car il indique une disposition d'esprit très récente — l'effort pour réduire toutes les sciences en une seule, qui serait la Science — avec une majuscule — sans tenir compte de cette diversité des objets. La pensée de Haeckel nous fournit un exemple, typique par son outrance même, de cette confusion des domaines et, je le répète, de ses dangers. Suivons-la, cette pensée. Il existe un ordre de phénomènes appelés psychiques — idées, sentiments, volontés — et une science qui les étudie, la psychologie. Haeckel constate que ces phénomènes sont conditionnés, dans la vie présente, par des phénomènes physiologiques, lesquels relèvent de la physiologie. Du coup il supprime la psychologie en la faisant

rentrer dans la physiologie. Il ne se dit pas qu'un phénomène peut être conditionné par un autre de deux manières. La bile est conditionnée par le foie, qui la produit. La vision d'un astre lointain est conditionnée par le télescope dont l'œil se sert. Le foie supprimé, la bile est supprimée. Le télescope supprimé, l'œil demeure et l'astre aussi. Quand on parle d'un phénomène conditionné, il faut préciser dans lequel des deux sens on entend ce terme. Haeckel ne s'occupe pas de cette distinction. Il définit le cerveau : le laboratoire chimique de la pensée, et continue sa simplification. Les phénomènes physiologiques ont pour condition, en effet, les phénomènes physico-chimiques. Notre moniste absorbe la physiologie dans la physico-chimie, sans davantage justifier cette assimilation du vivant au non- vivant. Mais ces phénomènes physico-chimiques ont eux-mêmes pour condition les phénomènes mécaniques. Haeckel absorbe le physico-chimique dans le mécanique, et il conclut que la Science explique l'univers entier par le mouvement. Comme il faut bien que quelque chose se meuve, il nomme substance ce je ne sais quel résidu, susceptible par son mouvement de suffire à toutes les métamorphoses. Il condense les multiples virtualités de cette substance dans un plasma premier qu'il appelle monère, « organisme sans organes » — ce sont ses propres termes — d'où sortent par évolution tous les organismes, et voilà, conclut-il, l'univers réel, tel que nous le découvre la Science.

Ce n'est pas le lieu de critiquer une conception qui repose tout entière sur ce principe que l'inférieur explique le supérieur. La vieille alchimie, quand elle

prétendait muer le plomb en or, était moins déraisonnable qu'une hypothèse qui n'est que la mise en œuvre de ce fantastique axiome : on peut tirer d'une chose ce qui n'y est d'aucune manière. Mais la valeur philosophique du monisme haeckelien n'est pas en question. Il s'agit de montrer comment cette philosophie, étrangère, semble -t-il, à toute conséquence politique, a dérivé dans le pangermanisme le plus violent. Encore ici une analyse est nécessaire qui risque de paraître bien abstraite, mais le penser aJlemand a toujours eu ce double caractère d'être d'autant plus brutal qu'il est plus subtil, d'autant plus utilitaire qu'il est plus nuageux. Hegel en a vraiment donné la formule quand il a identifié l'idéal et le réel. Nous allons en saisir une preuve de plus.

Si, comme le veut Haeckel, le monde humain rentre dans le monde animal, et celui-ci dans le monde physico-chimique, il est trop évident que le mot de liberté n'a plus aucune espèce de sens. Nous avons vu comment notre biologiste définit l'idée de devoir. La morale disparaît, pour laisser la place au seul jeu des énergies, soumises à un unique principe, celui de la concurrence vitale. Dévorer pour smrvivre, telle est la loi qui, d'une extrémité à l'autre de l'univers, gouverne les espèces et les individus issus de la monère primitive. Ainsi se produit la sélection, qui permet au plus apte de durer par la suppression du moins apte. Appliquez cette loi au développement de ces grandes

créatures collectives qui sont les États, et voyez comme elle justifie la dure politique de la Prusse depuis Frédéric II, et de l'Empire allemand depuis Bismarck, de telle façon que l'une semble inspirée par l'autre. Pour la Prusse, comme pour l'Empire, la volonté de puissance est la première vertu de l'État, ou mieux, c'est l'État même. « L'État, » écrivait Treitschke, « est la puissance qui a ledroit et le pouvoir de faire prévaloir par les armes sa volonté contre toute volonté étrangère... L'État est puissance. L'affirmation de sa propre personnalité demeure pour lui le premier et le plus essentiel de tous les devoirs. » N'objectez pas que cette puissance de l'État est bornée par le droit des autres États à la vie. « Qu'ils se défendent, o répondra Treitschke et tout le pangermanisme avec lui. « On ne doit faire que des guerres offensives, » disait déjà en 1805 le vieux Bulow, devançant et Treitschke et Bemhardi.

h'ûbris germanique — cette démesure qui est un des vices essentiels de cette race — a donc trouvé dans la doctrine de la sélection naturelle appliquée à l'homme une complicité redoutable. Grâce à elle, les Allemands ont faussé quelques vérités politiques et camouflé en idéologies leurs éternels instincts de conquête déjà stigmatisés par Tacite. Il est exact qu'un État doit être fort, — exact qu'il doit se montrer capable de défendre par les armes sa légitime indépendance, — exact enfin que cette force de l'État, bien loin d'être immorale en soi, représente chez les citoyens qui le composent une somme de qualités précieuses : l'intelligence chez les chefs, la disciphne chez les subordonnés, chez tous le

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courage et le travail. Mais il est exact aussi que cette force de l'État doit se régler, demeurer humaine, pour que la civilisation, cette autre action collective à laquelle tous les États collaborent, soit maintenue et développée. En réduisant l'État à n'être plus qu'une volonté de puissance, on ramène la société humaine à n'être plus qu'une société animale, et l'on aboutit, comme a fait la Germanie, à une pratique de la guerre qui ne se distingue plus, qui n'a aucune raison de se distinguer de la guerre faite par les animaux. Un de nos meilleurs naturahstes, M. Gaston Bonnier, nous a donné, au début des hostilités entre la France et l'Allemagne, une étude sur la guerre chez les abeilles, de la plus étonnante actualité. C'était tout simplement le tableau des procédés d'attaque et d'extermination employés contre nous. Une ruche est trop peuplée. La nourriture va lui manquer. Elle envoie des espions examiner quelle ruche du voisinage elle envahira. Un signal est donné. La ruche agressive se mobilise tout entière. Un combat commence qui se termine par le massacre total de l'essaim le moins nombreux, et par le pillage non moins total de ses provisions. Voilà le schéma de la guerre, conçue biologiquement. Vous reconnaissez la manière dont les Allemands ont conduit la leur. Si la philosophie de Haeckel était la vraie, quels reproches serions-nous fondés à leur faire? Pour apprécier quelle dégénérescence de telles mœurs militaires représentent, évoquons de nouveau ce magnifique témoignage qu'un noble artiste nous a laissé des guerres chevaleresques, disons simplement des guerres humaines d'autrefois. J'ai rappelé déjà T. II. 6

cette toile fameuse de Vélasquez, ce « Tableau des lances », où l'on voit un vainqueur aller au-devant d'un vaincu, et ces deux héros se saluent en se respectant, parce qu'ils se sont respectés en se battant, — comme des hommes. Ne nous lassons pas d'insister sur le mot. Pouvons-nous imaginer M. le maréchal Foch saluant ainsi l'empereur Guillaume II? Non. Tout en nous s'indigne à cette seule vision, et cela juge les procédés de la guerre employés par l'Allemagne. Elle était dans la logique de ceux de ses professeurs qui ont interprété dans le sens le plus bestial l'hypothèse, invérifiée d'ailleurs et si contestable, de la sélection naturelle.

Ces professeurs, et à leur tête Haeckel, étaient, eux, dans leur propre logique en proclamant le dogme fondamental du pangermanisme : l'Allemagne reconnue comme le premier peuple du monde. Si la société n'est, en effet, qu'un phénomène d'ordre biologique, l'organisation est l'épreuve de son excellence. Encore ici nous retrouvons la sophistique application aux groupements humains des lois valables pour les groupements animaux. Plus la cité ressemble à la ruche, plus un Haeckel la juge accomplie. Vainement lui direz-vous que la société humaine a cependant un caractère autre et qu'elle est une société entre personnes. Pour lui, ce mot de personne traduit une illusion que la Science a dissipée à jamais. Si la capacité de s'organiser en ruche mesure le degré de civili-

sation d'un peuple, aucun n'est supérieur au peuple allemand. Fichte avait dit déjà que l'heure de l'Allemagne allait sonner au cadran des âges, parce que nous arrivions au siècle de la Science, et, affirmait-il, la race allemande est la mieux préparée, par son génie et sa méthode, à l'activité scientifique. Il est juste de dire que les Allemands ont revendiqué de tout temps toutes les primautés. Luther proclamait qu'ils étaient le peuple le plus religieux. En 1809, dans son livre Deutsches Volkstum, Jahn montrait en eux les meilleurs héritiers de l'hellénisme : « Dans l'histoire de l'humanité, les races saintes ont été jadis les Grecs. Ce sont aujourd'hui les Allemands. Quelle est la nationalité de l'Europe qui se rapproche le plus de la nationalité grecque? La nationalité allemande. » Et, pratiquant avant Hegel l'identité des contradictoires, il n'hésitait pas à revendiquer en même temps pour ses compatriotes un autre héritage : « Parmi les nationalités encore vivantes, quelle est celle qui répond le mieux au christianisme primitif? Il est impossible que l'on en désigne une autre que la nationalité allemande. »

Pour Haeckel et ses pareils, la nationalité allemande a une mission plus spécifique. Parlons plus correctement, car le mot mission enveloppe une idée de finalité. Elle est le facteur le mieux qualifié de l'évolution non seulement européenne, mais mondiale. « Comparés à nos étonnants progrès dans les sciences physiques et leurs applications pratiques, » est-il dit dans les Enigmes, « notre système de gouvernement, notre justice, notre administrration, notre éducation

nationale, notre organisation sociale et morale sont restés à l'état de barbarie. Pour sortir de cet état, les peuples de l'avenir ne devront compter que sur un seul guide, la raison, afin de comprendre enfin la place de l'homme dans la nature. » Par raison entendez la théorie de l'univers, telle que Haeckel l'a formulée. Mais si l'Allemagne est plus capable qu'aucun autre pays de réaliser ce programme, n'est-il pas de l'intérêt universel qu'elle entraîne les pays arriérés à son stade plus avancé de culture, par l'exemple et par la persuasion, si elle le peut, et par la force, si c'est l'unique moyen? L'impérialisme germanique devient alors ce que fut l'impérialisme romain, une propagande de civilisation supérieure imposée à des peuples qui, en refusant de s'y soumettre, refusent un bienfait.

On a vu quel bienfait a représenté pour l'Allemagne elle-même ce scientisme dont elle est imprégnée ! Il ne faut pas s'y tromper. Le monisme d'un Haeckel et celui d'un Ostwald ne sont que la codification des idées partout éparses dans l'atmosphère intellectuelle allemande. Certes, il serait injuste d'établir un lien de cause à efi'et entre des doctrines philosophiques et les conséquences que leurs adeptes en tirent. Spinoza nous a légué l'exemple de l'ascétisme le plus noble, uni chez lui au déterminisme le plus absolu, autant dire à une théorie qui justifie toutes les passions en leur reconnaissant un caractère d'inéluctable nécessité. Par contre, certains Alexandrins ont fait sortir l'immoralité la plus sensuelle du mysticisme le plus exalté, ainsi Carpocrate qui prêchait la délivrance de la tentation

par r assouvissement, et les Valentiniens qui professaient qu'il est impossible aux spirituels de se corrompre, quelles que soient leurs actions. Il reste néanmoins que Ton a le droit, confrontant les idées aux actes, de dire de telle ou telle doctrine : celle-ci permet de condamner tel acte, celle-là non. Quand un système comme celui de Haeckel ne fournit aucun argument pour flétrir des atrocités contre lesquelles la conscience du monde civilisé se révolte tout entière, c'est que ce système enferme en lui un vice initial. Il est une erreur, puisqu'il ne cadre pas avec cette réalité qu'est cette conscience. De même, quand une société aboutit, à travers un immense travail et des sacrifices consentis sans réserve, à des attentats comme ceux auxquels rx\Uemagne s'est ruée, avec tous ses illettrés et tous ses lettrés, ses hommes d'affaires et ses intellectuels, c'est que cette société a méconnu une grande loi, qu'elle s'est, — hasardons ce terme, barbare comme la chose — déshumanisée. Comprendre le scientisme de Haeckel, c'est mieux comprendre pourquoi.

Août 191 9.

L'Université catholique de Paris a publié une « réponse au manifeste des représentants de la science et de Fart allemands ». La fermeté de la doctrine fait de cette page un des documents qui honorent le plus la Pensée française. Il n'y a pas là seulement un cri d'éloquente indignation contre Téhonté mensonge ou la coupable ignorance de ces professeurs, qui couvrent du prestige de leurs noms les plus effroyables abus de la violence que l'Europe ait connus depuis Tilly et Wallenstein. Les maîtres de l'Institut catholique ont tenu à justifier leur verdict en définissant, par quelques phrases très nettes et très fortes, ce qu'il faut appeler le droit chrétien de la guerre. Ils ont eu le courage de dénoncer dans la culture allemande le vice intellec-

(i) Ces pages furent écrites au début de la guerre de 1914 poxir commenter un manifeste de l'Université catholique. Il a paru intéressant de les reproduire après l'étude sur Haeckel et le pangermanisme qu'elles complètent.

tuel qui explique le dérèglement de toute la nation. Ils ont montré le lien vivant qui rattache l'Allemagne idéaliste à l'Allemagne brutale, et comment une philosophie qui semblait inoffensive par l'excès de ses abstractions s'est réalisée, si l'on peut dire, dans cette mentalité sauvage dont le monde civilisé demeure étonné. Ils ont osé toucher à Kant, et faire peser sur ce redoutable génie une lourde part de responsabilité dans la déviation morale, dont les savants et les artistes allemands nous ont donné la douloureuse évidence. Entendons-nous. Il ne s'agit pas de prétendre que Kant, l'auteur de l'Essai philosophique sur la paix perpétuelle n'eût pas détesté jusqu'à l'horreur les férocités de ses compatriotes. Rousseau non plus n'eût pas supporté sans révolte la Terreur instituée par son élève Robespierre. Mais dans un homme d'idées, il y a l'homme et il y a ses idées. Celles-ci portent en elles des conséquences logiques dont l'homme ne s'est jamais douté et qui lui eussent arraché des larmes de désespoir s'il avait vu la portée de son œuvre. Il peut répondre : « J'ai été de bonne foi. » Et Kant l'était certainement. Il l'était comme Gœthe, cet autre génie dont l'influence se discerne aussi dans la dépravation actuelle de l'Allemagne. Celui-ci, je l'admire, pour ma part, profondément. La discipline qu'il a imposée à son esprit reste un modèle pour tous les jeunes gens de la classe moyenne qui veulent développer leurs facultés en les adaptant à leur milieu. Je vois d'ici son noble visage convulsé de douleur si Eckermann fût entré dans son jardin de Weimar pour lui dire : « La cathédrale de Reims vient d'être bom-

bardée. » Il n'en est pas moins vrai qu'il entre beaucoup de sa pensée dans l'erreur allemande dont ce bombardement et les autres abominations de cette guerre sont le résultat. Je voudrais prendre texte de la réponse de l'Institut catholique pour dégager le vice caché dans l'enseignement de ces deux grands hommes. J'essaierai de les critiquer sans manquer au respect qui leur est dû. Voltaire disait, plaidant pour lui-même : « Oublions les rêves des grands hommes, et souvenons-nous des vérités qu'ils nous ont enseignées. » Mais comment délimiter ces vérités sans indiquer aussi le point où ces intelligences supérieures ont erré? La démonstration qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu deux Allemagnes l'emporte d'ailleurs sur toute considération. Elle est à cette heure de salut national.

« Kant, » dit le manifeste de l'Institut catholique, « n'avait-il pas posé en principe que chacun doit agir de telle sorte que ses actes puissent être érigés en règle universelle, laissant à la conscience individuelle le soin de juger si la condition est remplie? » Il est impossible de mieux dénoncer le sophisme sur lequel le philosophe de Kœnigsberg appuie sa morale. Au premier abord, qu'il est séduisant, ce principe ! Je me rappelle encore de queUe émotion il nous remplissait à Louis-le-Grand, en 1871, quand notre professeur, M. Emile Charles, nous le commentait. Les Prussiens étaient aux portes, et M. Charles éprouvait un hautain

et triste soulagement à ses douleurs de patriote, en opposant Kant à M. de Bismarck, et à l'Allemagne d'aujourd'hui une Allemagne de jadis, toute imaginaire. A la distance des années je comprends que son judicieux esprit se débattait contre une évidence qu'un de ses élèves, M. Élie Rabier, devenu lui-même un des professeurs distingués de l'Université, a reconnue dans ses Leçons de philosophie. Après avoir analysé la théorie de Kant sur la liberté et montré qu'elle n'est qu'un déterminisme, mal déguisé par la distinction célèbre entre l'Homme phénomène ou l'homme engagé dans le temps et l'homme éternel, ou noumène, M. Rabier conclut : « La morale de Kant demeure un pium desiderium, une spéculation oiseuse sur un genre de vie qui aurait pu être, mais qui n'est pas et ne peut plus être, un édifice majestueux et inutile. » Cette contradiction ruineuse, M. Charles la voyait, et il ne voulait pas la voir. Il était, comme tant d'autres, un incroyant qui avait besoin d'une religion et il en trouvait un substitut dans cette ferveur professée par Kant pour la conscience. Quajid M. Charles prononçait ce mot « la conscience, » il y avait en lui un frémissement qui explique sa prodigieuse influence, restée légendaire dans ma génération, sur les âmes de ses élèves. Je dis bien : les âmes, et non les esprits, car ce remarquable maître, à qui j'aime à rendre cet hommage ému d'une guerre à l'autre, nous donnait de la vie morale une impression auguste qui réparait le danger inhérent au principe kantien.

Creusez-le, en effet, ce principe. Qu'y trouvez- vous?

Une invitation à sortir de vous-mêmes et à vous élever jusqu'à un point de vue général et invariable. Mais à travers quoi? A travers un élément qui demeure purement individuel, s'il n'est éclairé d'ailleurs. Si j'ai ma conscience et le Décalogue, je peux rapprocher mon action et ce code, la contrôler par lui. Mais ce code m'est donné en dehors de ma conscience. Il m'est révélé. Kant n'admet pas cette révélation. Il n'entend pas fonder la morale sur la religion, mais bien la religion sur la morale. Il dit donc : « Cette loi morale qui doit servir de règle universelle, vous la trouverez non pas en dehors de vous, mais en vous, sî'vous y descendez à fond, sincèrement, et tous les hommes trouveront la même. » Dans cette définition réside le sophisme si vigoureusement signalé par les protestataires de l'Institut catholique. Nous rencontrons là une erreur pareille à celle du dix-huitième siècle sur la raison, que les philosophes supposaient égale et pareille chez tous les hommes. L'une des deux thèses n'est pas plus exacte que l'autre. Il n'est pas exact que la raison ait le pouvoir de juger souverainement de la vérité. Il n'est pas vrai que la conscience ait le pouvoir de juger souverainement de la moralité. Réduite à elle seule, la conscience de chacun de nous, je parle des meilleurs, est un instrument incertain et trouble. Nous vivons à la surface de notre être, et notre personnalité réfléchie n'est que l'affleurement d'une existence psychique, intime et plus profonde. Nous inviter à juger par nous-mêmes si « la maxime de notre action peut devenir un principe de législation universelle », c'est faire appel en nous à

toutes les illusions de l'amour-propre, sans que nous puissions nous en rendre compte. C'est nous provoquer au pire des individualismes, celui qui s'institue le despote moral des autres. Qu'un analyste de l'acuité de Kant n'ait pas démêlé cette malfaisance secrète de sa spécieuse formule, c'est de quoi surprendre, même quand on sait combien l'orgueil philosophique se dupe aisément lui-même.

Considérez maintenant ce que devient ce principe kantien, pratiqué non plus seulement par un individu, mais par tout un peuple, dans l'espèce, le peuple allemand. Car il y a des applications ethniques des sophismes les plus étrangers, semble-t-il, à l'action politique. Le manifeste de l'Institut catholique le montre rigoureusement : « La philosophie allemande, » dit ce manifeste, « avec son subjectivisme de fond, avec son idéalisme transcenda ntal, avec son dédain des données de sens commun, avec ses cloisons étanches entre le monde du phénomène et celui de la pensée, entre le monde de la raison et celui de la morale ou de la religion, n'a-t-eUe pas préparé le terrain aux prétentions les plus extravagantes d'hommes qui, pleins de confiance en leur propre esprit et se tenant eux-mêmes pour des êtres supérieurs, se sont cru le droit de s'élever au-dessus des règles communes, ou de les faire plier à leur fantaisie?» Reprenons en effet la formule : « Agis de telle manière que la maxime de ton action puisse devenir im prin-

cipe de législation universelle. » Que dit le peuple allemand? « Nous avons tous agi ainsi. L'ensemble de nos efforts a produit une civilisation qui, par conséquent, peut servir de législation universelle. » Qui peut, c'est le premier terme. Le second est aussitôt : qui doit. Écoutez le successeur de Kant : « Le quatrième âge de l'humanité commence. Ce sera l'âge de la Science. L'Allemand est le ministre de la Science. » C'est le même Fichte qui a écrit : « Dieu est en nous, et il accomplit son œuvre par nous. » Apercevez- vous le monstrueux paradoxe qui s'ébauche, qui se précise : l'Allemagne ayant plus que le droit, le devoir d'imposer sa civilisation, d'en faire la loi universelle? Gladius le gis custos, objectent à Fichte et à ses disciples contemporains d'autres savants français qui s'obstinent à proclamer « ce qu'ils doivent à l'Allemagne, à ses professeurs, et à ses livres ». J'entends les intellectuels de Berlin relever le dicton et se l'approprier : « Oui, l'épée doit défendre la loi. Quelle loi? Celle que notre conscience nous révèle comme la meilleure, la loi allemande. » Essayez de répondre à ce défi. Vous le pourrez, à la condition d'employer une autre formule, très humble, mais qui convient à l'himible condition humaine : « Il est écrit : tu respecteras le bien d'autrui... tu ne désireras pas la maison d'autrui... » Nous voici de nouveau, non plus dans le domaine arbitraire de la conscience, mais sur le terrain solide du Décalogue. Le véritable impératif catégorique est ici, dans une règle extérieure et qui oblige le sens propre, non pas dans l'élaboration de cette règle par le sens propre. Bonald employait

une comparaison saisissante pour condamner la souveraineté du peuple et son prétendu droit de faire des lois : « On ne demande pas à un torrent de construire sa digue. » Kant a tenté cette expérience. En voilà l'extrême aboutissement. Il n'a certes pas prévu, le grand honnête homme qu'il était, ni que sa descendance intellectuelle en viendrait à justifier par des idées dérivées des siennes, un tel transport de conquête et de bestialité. C'est ainsi pourtant que les choses se sont passées.

Le noble Goethe non plus, ce Faust guéri, n'avait point prévu qu'il participerait, moins d'un siècle après sa mort, à une reprise scientifique des invasions d'Attila. Reconnaissons-lui du moins cette supériorité sur Kant que la probité de son réalisme a servi de type aux portions sérieuses et valables de la force allemande. Nous en avons un bon exemple dans le remarquable ouvrage du prince de Biilow sur la Politique allemande. Tout naturellement, quand il veut caractériser la solidité réfléchie de ses compatriotes, l'ancien chancelier rencontre sous sa plume quelque sentence, extraite de l'œuvre du Sage de Weimar. C'est aussi le bénéfice que nous devons à Gœthe, nous autres lettrés français. Étudié d'un peu près, je l'ai dit, il nous apprend à nous éprouver pour nous connaître, et à placer notre bonheur dans une activité à la fois personnelle et subordonnée, où nos facultés s'accommodent aux circonstances sans s'y dénaturer.

Il était, lui, un spinoziste, et, par suite, situé, semble-t-il, aux antipodes de Kant. Tandis que l'auteur de la Critique de la raison pure cherche la règle universelle, l'auteur de V Ethique professe la théorie du Soi pour soi, de l'être ayant pour but uniquement l'être. C'est ce principe du Soi pour soi que Gœthe avait, tout jeune, adopté avec enthousicisme. Il l'a symbolisé dans un de ses plus curieux poèmes, Prométhée. Ses Mémoires nous révèlent l'attrait exercé sur lui par la fable de ce Titan « qui se sépare des dieux et se retire dans son atelier, d'où il peuple, seul, un univers ». Il y voyait l'image de l'homme, acculé, s'il veut se développer, à sa force individuelle. « Couvre tes cieux de nuées vaporeuses, ô grand Zeus ! » fait dire le poète à Prométhée, « tu n'en es pas moins forcé de laisser exister ma terre que tu n'as pas créée, ma cabane que tu n'as pas bâtie, et mon foyer dont tu m'envies en vain la flamme ardente. » Et, revenant sur lui-même, Gœthe ajoute : « Quand je cherchais autour de moi la base d'une force individuelle, je la trouvais dans mon talent productif. Je me promis d'en faire la base de mon existence. » Et il conclut : « Je finis, comme Prométhée, par me séparer même de Dieu. » Il ne parle plus, comme Kant, de transformer en règle universelle une action tout individuelle. La chose pourtant revient au même, car il en arrive à considérer l'univers au seul point de vue de son propre développement. On a souvent rappelé, ces temps derniers, ses professions de foi cosmopolites, sans remarquer qu'elles expriment simplement une nécessité du développement de l'individu-Gœthe.

Quand le développement de Tindividu-Goethe a exigé qu'Albert, le fiancé de la vraie Charlotte, fût sacrifié, l'auteur de Werther l'a sacrifié sans plus de scrupules que n'en a eus M. de Bismarck à falsifier la dépêche d'Ems, ou son successeur à déchirer le traité belge. « Il faut ce qu'il faut, » cette phrase que M. de Bethmann-Hollweg a prononcée avec tant de conviction, pourrait être de Gœthe. Si la qualité magnifique de sa nature l'a maintenu dans une atmosphère de hauteur et de sérénité incomparable, c'est à la manière d'un chêne qui pousse en vigueur et en beauté parce que son germe le portait ainsi. Mais répandez ce principe du Soi pour soi dans un peuple entier, comme tout à l'heure celui de Kant, supposez que, dans ce peuple, à côté de ses instincts de travail et de patience, sourde un appétit de conquête et de domination, vous avez cette politique allemande, cette diplomatie allemande, cette guerre allemande, et cette intelligence allemande qui réclame Gœthe parmi ses patrons. Il eût renié ses élèves, comme Kant, mais comme Kant, par une contradiction de son caractère avec son principe. Comme Kant, il a bâti sa doctrine sur l'orgueil. Quoi d'étonnant si de durs sectateurs n'en tirent plus que l'apothéose de leur orgueil?

Car c'est d'orgueil que l'Allemagne est malade. C'est l'orgueil qui a fait, d'une nation officiellement et traditionnellement chrétienne, cette bête de l'Apo-

calypse, soudain dressée sur l'Europe, comme une sorte de fléau de Dieu, que Ton serait tenté de juger irresponsable, tant sa frénésie de destruction épouvante comme un délire. Des écarts de philosophie ne suffiraient pas à expliquer un phénomène de cette violence et de cette étrangeté. Un autre facteur est intervenu, pour lequel nous n'avons pas de mots, tant est vague encore cette^ science qui s'appellera un jour V Interpsychologie. Il y a tout un ordre de phénomènes mentaux mal connus, qui constituent de véritables psychoses collectives, je veux dire des états de déséquilibre communs à tout un groupe national. L'histoire nous en fournit quelques mémorables exemples : ainsi, au mois de juillet 1789, cette panique que l'on a surnommée la « Grande Peur » et qui, d'un bout à l'autre de la France, mit en même temps les armes aux mains de tous les paysans et de tous les bourgeois. On barricada les villes, les villages, les routes, sans qu'il ait jamais été possible de savoir quel prétexte déterminait ce subit sursaut d'effroi universel. Expliquerez-vous la Terreur autrement que par une secousse analogue dans la mentalité publique? Ce phénomène présente des analogies avec la folie des foules, sagacement étudiée par M. le docteur Le Bon. La différence réside en ceci que les phénomènes d' interpsychologie nationale ne supposent pas cette suggestion par le contact qui donne son unité d'âme à une salle de spectacle, par exemple. Quoi qu'il en soit de la nature du phénomène, il paraît bien que l'Allemagne traverse en ce moment une de ces crises. Les succès extraordinaires de 1866 et de

1870, rhégémonie exercée sans conteste pendant quarante-quatre ans et le prodigieux développement industriel et économique qui a suivi, telles sont les causes les plus probables de cet accès de mégalomanie dont nous la voyons atteinte. Ce n'est pas la folie des grandeurs, propre aux paralytiques généraux, et qui implique une déchéance cellulaire. C'est plutôt celle des hypomaniaques, dont l'activité, l'abondance d'idées, la génialité quelquefois, déconcertent. Ils semblent ne plus connaître la fatigue. A peine s'ils mangent. Ils ne dorment pas. Vous les prendriez pour des surhommes, et ce sont des anormaux, le plus souvent à la veiUe d'effroyables catastrophes. Dans la mesure où les comparaisons sont permises entre les organismes individuels et ces autres organismes d'une complexité toute spéciale qui sont les nations, cet état de désordre mental paraît être celui de l'AUemagne actuelle. Le travail accompli sur elle par les doctrines de ses grands philosophes, au siècle dernier, l'a laissée moins capable de résister au vertige. Il fallait que la remarque fût faite par des observateurs autorisés. Remercions les maîtres de l'Institut catholique de Paris d'avoir rempli ce devoir. Ils ont montré ainsi l'étendue entière du péril allemand et sa profondeur.

Décembre 1914.

T. Il,

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