LA PSYCHOLOGIE
D'UN CHIRURGIEN FRANÇAIS d)
Les quelques pages qu'un des maîtres de la chirurgie contemporaine, M. le professeur Jean-Louis Faure écrivit, voici quelques années, sous ce titre : l'Ame du chirurgien, apportent une bien intéressante contribution, — de celles qu'aimait tant M. Taine, — à cette psychologie professionnelle, si difficile à étudier dans tous les domaines, plus encore dans celui de la médecine. En quoi consiste précisément l'appel intérieur qui fait le grand médecin? D'où procède ici le don, ce génie spécial qui veut qu'entre dix jeunes gens, tous également zélés, tous ambitieux de parvenir, tous intelligents, pressés autour d'un lit d'hôpital pendant la visite d'un Trousseau ou d'un Dieulafoy, d'un Dupuytren ou d'un Albarran, un seul doive
(i) Ces pages ont servi de préface à V Ame du chirurgien, de M. le professeur J.-L. Faure. On les place ici po\ir nous marquer le contraste entre la science comprise à la française et la déviation allemande.
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un jour continuer vraiment « le patron »? Qu'est-ce au juste que ce sens du diagnostic, pour lequel les cours, les livres, le laboratoire sont de précieux adjuvants, mais ne sont que des adjuvants? Il y faut ime force d'intuition qui dépasse le raisonnement et procède avec la demi-inconscience et la sûreté d'un instinct? Et quand cet instinct, arrivé par la science et la pratique à son plein développement, s'exerce dans toute sa puissance, quand l'élève est devenu « le patron » à son tour, que se passe-t-il dans son esprit, à l'heure des interventions décisives? Qu'éprouve-t-il, — ■ médecin, au chevet du malade auprès duquel il a surgi comme le sauveur suprême, — chirurgien, devant la table d'opérations? Chirurgien, surtout, car l'erreur médicale peut quelquefois se réparer. L'erreur chirugicale, non. Nous voyons les yeux attentifs de l'opérateur suivre le geste de la main armée qui promène le couteau dans la chair frémissante du patient endormi. Derrière ce regard, il y a ime intelligence, ime sensibilité. Comment fonctionne cette pensée à cet instant? Que sent ce bourreau-sauveur sur qui pèse une responsabilité si redoutable? Il tient, à la lettre, entre ses doigts l'existence de cet anesthésié, le seul indifférent, dit si justement M. Jean-Louis Faure, au drame où se joue son existence. Cet opérateur s'en rend-il compte, de cette responsabilité? Ou bien n'y a-t-il pour lui dans l'œuvre sanglante, qu'un problème de technique? Et alors, que lui représente cette technique? La simple pitié s'est-elle émoussée en lui par l'habitude? Ou s'avive- ^.-elle, au contraire, de l'évidence, plus claire pour lui
que pour tout autre, du danger couru par l'opéré? Toutes questions qui étonneraient le plus souvent ces virtuoses bienfaisants du bistouri. C'est le propre des personnalités taillées pour l'action, — et le chirurgien, l'ouvrier de la main(X£Îp £pYov)est par excellence l'homme d'action, — qu'elles soient à leur affaire et ne pensent pas à côté. Quand on demandait à Wellington ses souvenirs de Waterloo, il répondait : « C'est la journée de ma vie où j'ai le plus regardé ma montre. » Mot qui fait, dans l'ordre grandiose, pendant à celui de l'aviateur qui venait de traverser la Manche : « Quelles sensations vous avez dû éprouver, perdu entre l'infini du ciel et celui de la mer ! » — •« Moi, je ne pensais qu'à mon moteur. »
Il arrive pourtant qu'un homme d'action peut à la fois agir et se regarder agir. De célèbres soldats ont possédé cette faculté de dédoublement, ainsi Montluc, ainsi Marbot. Les Commentaires du vieux maréchal en sont la preuve, et les Mémoires du général, dans lequel l'Empereur, avec son infaillible perspicacité, avait deviné l'écrivain militaire. Rappelez-vous le legs de Sainte-Hélène. De même un grand clinicien peut quelquefois, tout en exerçant son art, se regarder l'exercer. Qu'il ait reçu le don du style avec le don médical, et qu'il se raconte simplement et sincèrement, — c'est le cas pour l'Ame du chirurgien, — • nous aurons là un document unique, un témoignage sans analogue sur cette espèce men-
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taie, — je ne trouve pas d'autre formule — que constituent les médecins-nés. Il est bien court, trop court, cet essai de M. le professeur Faure, mais qu'il est riche d'évocations ! Avec quelle netteté il nous détaille les pathétiques étapes de ce que j'appelais tout à l'heure un drame. Car c'en est un, de vie ou de mort, de désastre ou de guérison... En lisant ces pages, nous suivons le chirurgien d'émotion en émotion. Nous le voyons chez lui, à la veille de l'opération, dormant à peine, s'il a des doutes secrets sur l'issue. Nous le voyons, le matin, gagnant l'hôpital en proie à une vague inquiétude, parfois même une sorte d'indéfinissable malaise. Nous l'entendons parler au patient, l'encourageant, le contraignant, s'il le faut : « Deux fois à l'hôpital, » écrit M. Jean-Louis Faure, « j'ai fait endormir contre leur gré des malades, maintenus de force par leurs voisins valides. Je les ai opérés et sauvés malgré eux. » Et il ajoute : « Si le cas se représentait, au même refus obstiné j'opposerais une semblable contrainte. » Quelle certitude suppose cette décision impérative ! Elle fait comprendre que la première vertu de l'opérateur est la force d'âme. Il doit posséder cette virile tranquillité d'esprit qui est aussi, — la comparaison s'impose de nouveau, — ceUe des hommes de guerre. N'est-ce pas Napoléon encore qui disait à un porteur de mauvaises nouvelles à la Moskowa : « Vous voulez donc m'ôter mon calme? » Ce calme agissant, le chirurgien est tenu de le défendre à tout prix contre les surprises qui restent toujours possibles, même dans l'opération la plus judicieusement conçue et la plus correc-
tement menée. Que la brusquerie des accidents le déconcerte, Tétonne, quelles conséquences aura ce désarroi, fût-ce d'une minute ! « L'hémorragie est là. Le sang coule. Il faut l'arrêter coûte que coûte... Les voies aériennes s'étranglent. Il faut, par une trachéotomie immédiate, ramener avec l'air la vie prête à partir... » Ces deux exemples, entre tant d'autres que M. Jean-Louis Faure aurait pu citer, suffisent à justifier sa thèse « qu'aucun homme au monde ne reçoit plus souvent que le chirurgien, l'empreinte d'émotions puissantes, quelquefois très douces, souvent tragiques et douloureuses, mais d'une variété infinie et dont peut-être la diversité seule permet de supporter sans défaillance l'incessante répétition. » Et il conclut : « L'âme se trem pe vite à ces luttes constantes et à ces secousses soudaines. »
Cette fermeté, toute voisine de l'héroïsme militaire, relève de l'éthique du chirurgien. L'Ame du chirurgien nous montre que cet art en apparence si brutal a aussi son esthétique. « Plusieurs éléments, » ose dire M. Faure, « peuvent concourir à donner à une opération un caractère de véritable beauté. » Il nous les énumère, et sa conviction communicative nous force à sentir qu'il a raison. C'est le soin, c'est la décision, c'est la certitude de la science anatomique qui donne au spectateur l'idée d'une sécurité parfaite. C'est l'élégance de l'exécution et sa rapidité. C'est la saisissante audace de cette intelligence servie par ces impeccables doigts, et jusqu'à cette horreur que le vieil Aristote revendiquait comme une des conditions de la grande poésie. C'est le mot dont se sert l'auteur