Souvenirs autour d'un groupe littéraire, p. 201 et
essayèrent de recommencer ce mariage artistique n'évitèrent point le divorce. Les Margueritte se séparèrent ; les Rosny se scindèrent — les Concourt, il est vrai, étaient célibataires. Pourtant les deux Corneille comme les deux Margueritte avaient épousé les deux sœurs — et l'on sait assez qu'ils se prêtaient leurs rimes et vécurent dans une telle union que leurs héritiers en éprouvèrent de très réels inconvénients ! Il n'y a pas de règle — mais il y a la vie !
Je demande à Mme Daudet, les avez-vous connu ces deux frères siamois? — « J'ai entrevu Jules, une seule fois, avant mon mariage.... Le Journal raconte quïls assistèrent, Boulevard des Batignolles^ chez des bourgeois éperdus de littérature, à une représentation du premier acte de Marion Delorme donnée dans une alcôve dont on avait retiré le lit *. Par amour du romanesque, ces romanciers exagèrent. Le marquis de Ricard qui combattit à Waterloo après avoir été aide de camp du roi Jérôme, habitait un fort bel appartement. Je me souviens très bien quand mon père me conduisit à cette soirée; cela dut se passer vers 66, Napoléon III étant empereur. Applaudir du Victor Hugo, à
1. Journal des Goncourt, t. III, p. 12 à la date du 19 janvier 1866.
cette époque, équivalait à comploter. Mes souvenirs conservent même une précision amusante. Je revois les attitudes des deux frères dédaigneusement appuyés contre une tapisserie ; je retrouve la figure si délicate du cadet auprès du visage plus martial de l'aîné.... »
Huit années devaient s'écouler entre cette soirée littéraire d'un vendredi de janvier et certain vendredi de juin où Alphonse Daudet amena sa jeune femme à déjeuner dans l'ermitage d'Auteuil. Le vieux collectionneur note : « Un ménage qui ressemble à celui que je faisais avec mon frère ! ... la femme écrit et j'ai lieu de la soupçonner d'être une artiste de style.... » Je m'étonne pourtant qu'Edmond de Concourt n'ait pas ajouté un adjectif. Je demandais un jour à l'un des adversaires de cette authoress — car on a toujours des détracteurs quand on est une personnalité aussi originale que cette héroïne : « Comment expliquez-vous que son mari — un poète — l'ait choisie? — 11 n'y a rien à expliquer me fut-il répondu — la cruelle a été plus que jolie ! »
La vérité sort de la bouche des ennemis aussi bien que de celle des enfants. Grâce blonde, fragihté de Parisienne, dont la séduction persiste sous l'ombre des années.... L'épithète doit être restée dans les pages inédites. Attendons une
quinzaine d'années, lorsque paraîtra enfin le texte complet et non sans pleurs et grincements de dents, car je soupçonne les éditeurs d'avoir offert les roses et arraché les épines. Les Concourt possédaient la combativité et la mémoire de ceux qui, ayant le pain assuré et peu de besoins, ne vivent que pour l'intelligence! — Cela est quelquefois terrible, souvent équitable, toujours amusant. Rira bien qui jugera le dernier!
A la date du l^'' janvier 1894, je lis encore : « Mme Daudet me rappelle dans le landau nous menant rue de Bellechasse que commence aujourd'hui la vingtième année de notre intimité. » Au milieu de l'impitoyable foire aux vanités littéraires — n'est-ce pas admirable une amitié de vingt années ? — Une amitié qui eut la sagesse de résister aux mauvais conseils de la jalousie? Combien parmi nous en sont capables?
Edmond de Concourt était à cette époque un spirituel sexagénaire. Chaque été, il venait quelques semaines se reposer chez ses amis, dans cette campagne de Champrosay que le Petit Chose a peinte en trois mots lorsqu'il écrivait qu'elle était pleine de roses.... Après le travail matinal aussi nécessaire à sa santé que le pain etTeau, Edmond de Concourt consacrait l'aprèsmidi à des excursions dans ce département de
Seine-el-Oise si encombré de souvenirs qu'il semble le musée de l'histoire française. Mais d'année en année, le rayon des promenades se circonscrivait ; on finit par se borner à aller au bourg voisin acheter une truite ou un panier d'abricots. C'était mélancolique, la vie se fanait comme une (leur !... Un jour de juillet, au tournant d'une allée, tandis que soufflait Torage, le vieil ami se trouva mal — ce fut tout de suite la conclusion.
Alphonse Daudet a raconté en pleurant, cette dernière visite. Sa femme ajoute avec cœur : « Cher, cher absent... Edmond de Concourt, ce fut, dans notre existence le parent d'élection que nous nous étions donnés!... Ah ! que l'on a tort d'ajouter aux affections familiales, remplies de tant d'inquiétudes, ces affections de choix dont le départ vous navre et vous déchire. * »
Eh bien, la place que Mme JuUa Daudet avait prise dans la pensée do l'auteur des Frères Zemgano^ elle l'occupa dans le groupe artistique dont son mari fut la conscience — et il viendra une époque où nul n'en disconviendra. Elle fut l'une des rares intellectuelles d'un milieu qui compta tant d'hommes de génie et si peu de femmes intéressantes. Nombre de ces messieurs