‹ Nouvelles princesses de lettresChapitre 19 sur 49 · Fragment d'un livre inédit, p · texte numérisé non relu

Fragment d'un livre inédit, p

Ces lignes doivent contenir la raison de l'antithèse qui existe entre l'œuvre écrite de cette femme et l'opinion de son intelligence que nous suggèrent sa conversation, son commerce. Sans doute ses études critiques désarment par leur charme — je répète que ses nouvelles sont dignes de son mari. Les premières comme les secondes demeurent néanmoins fragmentaires ; croquis plutôt que tableaux — profils et non portraits. — <( J'aurais pourtant un roman à écrire... quand on a été mêlée à tant d'événements, on acquiert la philosophie de la vie.... Par malheur, ces dernières années, je n'aurais pu donner la première place à la littérature qu'en lui sacrifiant des devoirs plus urgents!... Et puis réellement, dans le roman, il y a un côté métier qui m'effraie !... On doit noircir trop de pages, je n'aurais plus la patience!... » — et j'ajoute mentalement : — Il faudrait aussi dire beaucoup de choses que Mme Daudet qui les sait, ne consentirait jamais à écrire. Et pourtant c'est dommage? — Qui peut le dire: je la crois capable d'écrire toute seule de nouveaux Rois en exil et des Immortels^ aussi immortels que celui de son mari.

Quant aux vers il faut choisir ; Mme Daudet en rima des milliers ! « Oui, je le confesse, il m'est arrivé de rédiger d'un trait une strophe, tandis

que le moindre fragment de prose me demande des retouches infinies!... — Fâcheux misanthrope, je répondrai : « Le temps ne fait rien à V affaire!... Je donnerais les trois volumes de poésie pour... pour dix pages du grand livre inédit! Si Mme Daudet cueille des rimes sans les chercher, j'avoue qu'elle me paraît rarement en ce que Paul Bourget appelle l'état poétique. Le désir de comprendre, le don de captiver ne suffisent point ; il faut la vibration et Mme Julia Daudet a trop de subtilité pour cultiver la petite fleur bleue. Comme Mme Barine, elle venait de cette bourgeoisie où la discrétion semble héréditaire. »

Ainsi je viens de relire tous les vers que cette admirable mère consacra à sa progéniture, et je ne trouve rien à citer. A chacune, Fàme en perpétuelle effervescence d'une Louisa Siefert, d'une Isabelle Kaiser, d'une Hélène Vacaresco, n'a pas été accordée!... Mais quand la poésie n'est pas do la fièvre, ce n'est qu'un déjeuner au soleil; ouvrage de femme, glaive sans lame, âme sans héroïsme !

(( Transplantée dans la Loire, il y a dix ans après un veuvage qui m'enlevait le courage d< repasser mes étés parmi les roses de Champro say, m'écrit des environs d'Amboise Mme Daur det, j ai eu la satisfaction d'y retrouver m

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renouveau d'activité cérébrale qui me fit, sans que je m'en doutasse, écrire deux volumes!... » On demeurerait surpris que cette femme résistât au besoin de traduire son cœur, si l'on ne réfléchissait que Pénélope n'est pas Juliette, que Pénélope n'est pas Niobé. Elle Ta dit : (( On écrit moins les livres que Ton veut que ceux que l'on peut!... » Il m'a fallu y regarder à deux fois pour découvrir quelques confidences :

Je veux mettre un bouquet de roses Au-dessus du portrait aimé!...

— Je redis mes douleurs à la belle lumière !...

— Le jour tombe et je laisse en moi tomber aussi Tout ce que m'apporta sans pitié ni merci,

Un jour de plus, surcroît à mon âme lassée !...

— Sainte Vierg-e Marie, ayez pitié des mères* !

Cette attitude, en dernière analyse, doit être instinctive.

1. Voir Reflets sur le sable et sur Veau, p. I, 15, 29, 52, 61, 64. 70, 79 et dans Au bord des tqrrasses les pages 2, 19, 31, 63, et surtout la page 82, avec cette belle invocation à Alphonse Daudet :

Toi tu n'as pas cessé de vivre en ta famille, Ta table de travail est au milieu de nous, Je t'y vois méditant et tes fils et ta ûlle Se haussant à ses bords, et te défendant tous Contre la mort !

Ma mémoire est ouverte aux parfums anciens

Ma mémoire est sensible aux anciennes chansons.... Elle est aussi la coupe arrondie aux parois.... Elle est encore miroir conservant les reflets....

Ces quatre vers, cueillis à la crête de quatre strophes, contiennent la définition même de Timpressionnisme? Odorat, ouïe, goût et vue ; il n'y a que le toucher des cinq sens symbolisés par les cinq fameuses académies d'Hans Mackart, dont Mme Daudet n'ait point témoigné qu'elle était douée. Dans les romans de son mari, ce qu'elle ajouta ce dut être des notations de température, de couleur, de sons, de parfums ! La femme pourtant, ne peut être, semble-t-il, que sentiment, tendresse, amour! Parmi les Princesses de Lettres comme parmi les épouses de la vie, celle-là demeure, en vérité, une exception!...

Tels sont quelques croquis au hasard, de cette dame en qui comme en toute femme vraiment femme, il y a, non pas une, mais vingt personnalités. Le comte Primoli raconte que je ne sais plus quel peintre, désireux d'évoquer une actrice vénitienne dans l'attitude la plus significative, après l'avoir esquissée en une douzaine déposes, demeurait incertain. Je me dis aussi : est-ce Mme Daudet fiancée-poète, est-ce Mme Daudet, épouse-collaboratrice, est-ce Mme Daudet garde-malade-critique, mère indulgente,

prosatrice à la plume d'or, est-ce Mme Daudet, veuve chrétienne, qui est la vraie Julia Allard? Toute ma vie, dans son salon-galerie de peintures, je verrai Mme Daudet relisant ces pages, et me disant : « Mais toutes, toutes les personnalités que vous me donnez sont vraies! Je fus, je suis, je serai tan tôt ceci, tantôt cela, à la destinée d'en décider ! » — Nous découvrons l'une des faiblesses de l'intelligence féminine. Nos compagnes ne savent ou n'osent pas assez vouloir. Pour une Sarah Bernhardt qui superbement rebellée devant le sort répète : quand même! que d'inconscientes ou de patientes répètent humblement : tout de même!

Il faut laisser au temps filtrer la vérité des âmes. Ceux que nous connaissons le moins, c'est toujours ceux avec lesquels nous vivons. On analyse mal les êtres que l'on préfère — et cette Française aux yeux clairs, à la voix légère, dont l'élégance dissimule un esprit net, un cœur droit, une pensée, une volonté averties —5 cette compagne, cette protectrice, cette artiste a été souvent préférée. N*a-t-elle pas écrit : « Il faut plaire à beaucoup pour être aimée d'un seul. » Afin de marquer l'impression longue à s'effacer que laissera parmi nous le passage de cette dame, j'aurais pu joindre bien des témoignages à ceux que j'ai cités. 11 fallut choisir. Pourtant puisqu'il

s'agit d'une femme et parce que les femmes aiment les fleurs et les vers — ces fleurs de la pensée — pourrais-je mieux conclure qu'en citant quelques-uns de ceux qu'elle inspira? Ils sont de Georges Rodenbach et n'ont pas encore été publiés. Il s'agit d'une dédicace du Règne du Silence^ dont Mme Daudet redouta jadis, la divulgation. Aujourd'hui la mort a fait le vide. Personne ne s'étonnera que le poète belge, subtil entre tous les poètes belges, ait trouvé, à propos de cette Parisienne si différente et plus vraie que celle d'Henry Becque, ces rimes qui seront le bouquet de cet article — vous savez le bouquet que Ion attache au faîte de la tour, quand les maçons ont achevé de la construire :

Vous dont les yeux ont la couleur de votre voix, Voix si charmante et qui semble bercer des rêves, Yeux qui sont d'eau profonde entre des vasques brèves Que mes vers de fumée y flottent quelquefois?

Dans ce livre de la couleur de votre voix,

Ce livre d'eau songeuse entre des vasques brèves

Que vos jeux se posant mêlent leur part de rêves

Que vos yeux de fumée y flotte quelquefois

Car mes vers dans vos yeux et vos yeux dans mon livre, C'est pour tous deux, un peu plus de fumée, un peu Plus de rêves de la couleur d'un certain bleu Qui dans mon livre et dans vos yeux a l'air de vivre ^.

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