Collection Alphonse Daudet (inédit
MADEMOISELLE ï. COMBE*
Au cours d'une randonnée helvétique, ayant ou la curiosité d'interroger quelques libraires des quatre cantons suisses où le français est parlé, sur les auteurs les plus demandés à leurs comptoirs — j'obtins partout cette réponse — l'ordre des noms différait seul : Mme Gagnebin, Mlle T. Combe, Edouard Rod.... Ce dernier écrivain demeure par son sexe môme, exclu de cette galerie; il appartenait d'ailleurs davantage aux Parisiens qu'aux chers et fidèles confédérés. Quant à Mme Gagnebin — laquelle est, je
1. Œuvres, 29 volumes chez Georges Bridel, Lausanne. Croquis montagnards. Pauvre Marcel, Fiances, la Fortune de Luc, Bons Voisins, le Mari de Jonquille, Monique, Jeune Angleterre, Une Croix, Neiges d'antan, 10 vol., chez Attinger frères, Neûchatel. Chez nous. Feuille de Trèfle, Le Portrait de May, Œuvre d'amour, L'Etincelle, Cœurs lassés. Le sentier qui monte, Petites gens, En plein air, Bonne grâce, Château pointu. Jeunes filles utiles. Entre amis, Village de dames, Irène Andéol, Petits miroirs, 18 vol. Celle qui tua trois fois (chez Fauteur, Mlle T. Combe, aux Brenets). Plusieurs séries de brochures à deux sous, dont
crois, l'épouse vénérée d'un vénérable pasteur — il faut avouer que ses ouvrages sont d'édification plutôt que de littérature. Son meilleur roman, Elle ou point d'autre, lui a valu par l'adjonction de ce titre à son état civil, une espèce de surnom dont l'exaltation traduit bien l'engouement des lectrices de là-bas. N'en déplaise toutefois à ces amies des sages et pieuses lectures, pour tracer une silhouette de la femmeécrivain de leur pays, non seulement nous ne nous occuperons pas dElle^ mais nous oserons même en choisir une autre, cette demoiselle T. Combe, dont la personnalité et l'œuvre moins dogmatiques, dont la carrière surtout, vouée à de courageuses et discutables croisades^ semblent mieux mériter d'être mises en lumière.
Or, cette romancière étant de parti pris une authoress régionale, c'était dans sa vallée, dans son milieu, qu'il convenait de la photographier. Je reçus, par retour du courrier, l'invitation la plus cordiale, « quoique — ajouta
la diffusion fut telle que le premier million d'exemplaires français s'en trouve épuisé, sans parler d'un demi-million d'exemplaires anglais et allemands. Mlle T. Combe collabore activement à la Gazette de Lausanne, où elle donne de brefs croquis champêtres, au Foyer domestique de Neuchàtel, où ses utiles et spirituelles causeries font penser aux Opinions à répandre de M. Jules Lemaitre. Elle n'a publié dans la presse française, qu'une nouvelle dans la Revue Bleue, il y a plus de vingt ans.
Mlle T. Combe — l'auleurdu S entier qui monte n'ait rien d'une Princesse de Lettres et n'aspiro qu'à être une modeste ouvrière du bien.... » Cette phrase suffit à affirmer la base morale de ce caractère : il y manque seulement la belle humeur. Cette femme reçut en effet du ciel le don de gaieté: or ceci vaut mieux que cela, quoique cela soit extrêmement respectable — mais s'il n'y avait point ceci, je n'aurais, je l'avoue, peut-être pas songé un 19 octobre, à m'embarquer pour les Brenets.
Lorsque du Locle, petite cité perdue dans les hautes vallées jurassiennes, le touriste, après avoir échangé le chemin de fer habituel contre un train sur voie étroite, dénommé « régional » — passe au plantureux, au coquet village des Brenets — l'impression est frappante. Le col des Roches sépare les deux pays, tandis que sur le versant loclois, c'est la dureté des lignes, la rudesse de climat de la Suisse, le regard découvre avec une surprise ravie, Je l'autre côté de la montagne, une contrée fertile, semée de chalets avec des prairies en fleurs, dévalant en pentes douces jusqu'au lac que forme, en s'attardant, la rivière du Doubs. On dirait que les eaux paresseuses, amoureuses, ne peuvent se décider à quitter des lieux où la vie doit être facile, familiale, et qui sont tellement proches de
la frontière qu'en réalité c'est déjà la France, notre incomparable France ! . . .
Tel est le décor de ciel bleu, de sapins noirs et de lacs verts, où Mlle Adèle Huguenin, en Neuchâteloise qui sait apprécier les beautés de sa patrie, a édifié, aux frais de la littérature, une originale demeure, dans le style — amélioré d'après les prescriptions de l'hygiène — des bonnes maisons bourgeoises de cette contrée. Ce style, chose à noter, n'est point sans rappeler le modem style. A première vue, on s'y méprend, mais on découvre vite sa méprise et, qu'en définitive, ces solides cottages semblent appropriés à ces altitudes de longs hivers neigeux, coupés de brusques étés cruels.
Je trouve Mlle T. Combe à la station. Oh la johe gare proprette et mignonnette comme un décor d'opéra-comique où, de ses crocs blancs, me poursuivit une chienne cruelle répondant au nom de Diane — Diane des Brenets — (Ne serait-ce pas un nom charmant pour l'une des daines qui parent de leur beauté les promenoirs des Folies- Bergères?) Mais revenons à la vie sérieuse. Mlle ï. Combe était là, en personne, et sa personne avec luxe vêtue, est la plus vive qu'il soit possible d'imaginer; toute ronde, nu propre comme au figuré. Tandis que je lui certifie que je ne serais pas venu si je ne la plaçais très
haut, elle rae répond du tac au tac, cependant que nous gravissons un sentier sablonneux, malaisé : « Vous voyez, en effet, que vous venez chez une personne qui habite très haut!... Quand vous serez dans votre chambre vous pourrez vous dire que vous êtes à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer!... » Cela d'une voix enjouée, avec un regard amusé. Dès les premières répliques, la sympathie a mis son trait d'union. L'humoriste du Village de dames m'a prouvé qu'(dle n'était pas espiègle que la plume à la main.
« — Certainement je suis gaie, se plaira-t-elle à m'avouer. N'avez-vous jamais observé à quel point la gaieté allège les difficultés de l'existence?... Mon optimisme, pour appeler mes sentiments par leur nom, m'a rendu de tels services que j'espère le conserver jusqu'à mon dernier jour?... Soyez-en convaincu, j'aime ma gaieté et n'en voudrais clianger!... »
Alors, j'ai pensé : — Oui, Mlle Combe a le rossignol! — Mais celle remarque exige une explication : sainte Thérèse, la réformatrice des dames du Carmel, la sublime visionnaire voulait que dans les cellules vides où ses filles spirituelles couchaient sur deux planches, chacune eût un rossignol en cage, car elle savait que la gaieté est le sel de la vie, la première des vertus, et
toujours elle disait : — N'oub Lions pas le rossignol!— Mais j'oublie, moi, l'auteur du Sentier qui monte... vers la gloire, et il est grand temps que je lui laisse continuer sa confession littéraire :
<( Quant à ma vocation, comme vous dites (et je vois sourire la grassouillette Locloise) — à supposer que ce soit une vocation d'éprouver le constant besoin de raconter des histoires, elle date de loin. Tout enfant, ai-je assez ennuyé ma sœur avec mes interminables récits! Dans la chambre que nous partagions chez nos parents, je m'évertuais, le soir, à la tenir éveillée. Mais au risque de vous donner la plus fâcheuse opinion de mes talents, je dois convenir qu'il m'est souvent arrivé de constater que mon auditrice s'était endormie. Cependant, plutôt que de me résigner à Timiler, je préférais me dire la suite à moi toute seule. C'est un travers de famille; je le tiens de ma mère, qui fut une admirable conteuse devant l'Eternel. L'unique différence est que je transcris mes trouvailles, simple question de plume et de patience... car ma mère était, au fond, peut-être plus romancière encore que sa fille!...
<( Cependant mes débuts soulevèrent quelques difficultés. Mes parents qui étaient d'hum-
bles horlogers * ne nageaient point dans l'opulence. Dès mes plus jeunes années, je dus envisager l'obligation de gagner le pain que je mangeais. Je me mis donc à travailler avec tant d'application, qu'à seize ans, avant d'avoir même passé mes examens, j'étais en mesure d'ouvrir chez mon père, une classe privée. L'hiver suivant, ayant été reçue maîtresse d'école, j'étais nommée dans un collège de la banlieue locloise. Malgré les lunettes roses que le sort m'a mises sur le nez, je vous certifie qu'à ce moment, je ne parvenais pas à entrevoir l'avenir sous des couleurs agréables. Plusieurs de mes élèves étaient, ou peu s'en fallait, mes contemporains. Vous ne pouvez vous imaginer les misères qu'ils me firent.... Je me souviens qu'afui d'administrer un soufflet à un sot garçon, je dus me dresser sur la pointe des pieds. Ma gifle ne dut pas lui faire grand mal ! Peut-être y prit-il môme quelque plaisir, j'étais si jeune!... Et quand on est jeune, on est toujours jolie !... Mais, pour dire la vérité, je n'avais pas le temps de m'en apercevoir. Les soucis matériels m'enlevaient toute envie d'efTeuiller des marguerites.... Durant ces abominables leçons, il m'est
1. D'après V Anthologie des Prosateurs de la Suisse Romande (1 vol. Payot, Lausanne), Mlle T. Combe aurait aujourd'hui dépassé la cinquantaine.
plus d'une fois arrivé de me tourner contre le tableau noir sous prétexte de calligraphier un exemple, et de pleurer à chaudes larmes....
« Bah ! . . . Les temps meilleurs approchaient. . . . Mon père qui, tout ouvrier qu'il fut, appréciait les belles-lettres — cela n'est point rare dans nos cantons romands — m'avait abonnée, pour mes étrennes, à la Bibliothèque Universelle. Je n'avais pas coupé deux livraisons que, trempant ma plume dans l'encrier, je me disais : — « Et pourquoi n'en ferais-je pas autant?.,. Or, je n'ai jamais admis qu'entre dire et faire, il put y avoir la mer. Sans souffler mot de mon dessein à âme qui vive, je me mis donc au travail. Mon manuscrit recopié sur beau papier fut expédié à Lausanne.... Par excès de prudence, il ne contenait ni nom, ni adresse. Deux initiales, pas les miennes, avec Poste Restante. Chaque semaine, ponctuelle comme le samedi, j'allais tremblante, m'enquérir au guichet du Locle, s'il y avait quelque chose pour C. Z. 43. Hélas! il n'y avait jamais rien. Ma bonne réputation semblait en péril ; le commis ne devait plus mettre en doute que je ne poursuivisse quelque intrigue blâmable î . . .
<( Au bout de trois mois, ma patience épuisée, je télégraphiais, avec réponse payée. Par la môme voie, la direction me fit savoir qu'elle
n'admettait pas de collaborations anonymes. Je me résignai donc à découvrir mon idendité, sous promesse de secret. Et cette promesse — vous l'avouerai-je? — fut respectée par M. Tallichet avec une telle rigueur, que je connus la mortification de passer dans ses discours (le trait me fut rapporté) pour une demoiselle extra-mûre.... Rira qui voudra, ce détail m'a été sensible.... Je vous le répète, j'étais très jeune ! . . .
« Mon premier manuscrit ne devait cependant pas être accepté. Mais le directeur m'ayant engagée à récidiver, j'eus un beau matin, la surprise de lire sur le sommaire de la Bibliothèque Universelle : Les Bonnes gens du Creusot^, nouvelle par T, Combe.... Mes parents, dans la confidence, sitôt les négociations achevées, m'avaient conseillé ce pseudonyme de Combe, qui a l'air d'être neuchâtelois sans l'être (puisqu'il n'y a pas de Combe dans le canton) précédé d'un T. derrière lequel il n'y a rien, mais qui présente cet avantaige de ne servir d'initiale qu'à très peu de prénoms masculins. Pourtant le mystère dura peu. A cent détails précis, l'opinion régionale discerna que
1. La première des trois fictions qui composent le volume des Croquis montagnards.
ce récit ne pouvait avoir pour auteur qu'un entant du Locle. On procéda par élimination. Après avoir attribué ces pages à Pierre, Paul ou Jacques, on supposa qu'il fallait chercher plutôt parmi les Pierrettes, Paules ou Jacquelines, tant et si bien qu'on découvrit qu'il s'agissait d'Adèle Huguenin !
« Je me souviendrai toujours d'une soirée où étant, avec ma bonne mère, allée à la veillée chez des amis, ceux-ci pris de soupçons, sans doute, ne cessaient d'insinuer que les Bonnes gens du Creusât avaient du être écrits par un familier du pays. Avec frénésie je me penchais sur ma broderie, cependant que sous la table, ma mère écrasait de son pied, le mienî... Un tel état de choses ne pouvait durer. 11 fallut laisser tomber le masque.
« Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. Aucune arrière-pensée mercantile n'avait soutenu mes efforts. Aussi ma stupéfaction futelle sans limite, lorsque la poste m'apporta cinq billets de banque. Vous vous dites : il n'y avait pas de quoi. C'est que vous ne pouvez deviner ce que représente un gain de cinq cents francs, pour une maîtresse d'école qui touche mille francs par an, et ne peut espérer d'en obtenir jamais plus de quinze cents.... Ce travail, en marge de la carrière, qui me rapportait davan-
tage que le dur labeur quotidien, quelle perspective!... Sitôt qu'il me fut possible de supposer que je ne lâchais point la proie pour l'ombre, je mis la clef sur la porte de ma classe. Les miens furent alors d'une bonté remarquable. Mon père notamment n'admit pas que le premier argent gagné avec ma plume passât dans la matérielle. « Non, cette petite, disait-il^ doit en obtenir de la satisfaction. Qu'elle se paie un voyage! Si elle allait à Londres où justement une amie l invite? Et comme ma mère sulfoquée alléguait que cela ne se faisait pas, mon oncle, mon bon oncle vint à la rescousse. En ce cas, ?ious dirons désormais que cela se sera fait! »
Il faut ajouter qu'en mai 1882, Mlle T. Combe re^ut de l'Institut genevois le premier prix de littérature pour sa nouvelle : Pauvre Marcel. <( Cette fiction, disait le rapporteur, nous fait songer aux pastorales de George Sand!... » Quelques mois après, la Bibliothèque Universelle (celle où écrivit jadis Sainte-Beuve) publiait ces pages fines et sages.
Tels furent les débuts d'une collaboration fameuse dans les annales de la presse helvétique.
Pendant dix ans, et davantage, Mlle T. Combe n'écrivit pour ainsi dire pas en dehors de cette Bibliothèque Universelle. « Je reconnais que M. TaHichet a fait mon succès me déclare tout de go cette robuste personne : mais je garde la conviction d'avoir de mon côté, contribué à la fortune de sa revue. En somme, il y a équivalence entre les services que nous nous sommes rendus!... »
D'autre part, car qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, M. Tallichet me dira : — (( T. Combe, je l'aime comme ma fille; mais ce fut une ingrate !... En outre il y eut l'ennui de ce roman dont je commençai la publication sans en avoir le manuscrit et qui fut interrompu parce qu'elle tomba malade ! « Je ne vous cacherai pas non plus que ses croisades actuelles me paraissent discutables!... » Ainsi parle le vénérable directeur que je me plais à surnommer le prophète des bords du Léman.
Par bonheur, les beaux jours sont revenus — il a fallu un changement de présidence — et le succès de r Enfant de Commune nous reporte aux belles années où le Magazine lausannois offrait à ses lecteurs Pauvre Marcel, La fortune de Luc, le Mari de Jonquille, tant de récits dont le public français aurait centuplé la vente si les conditions de commerce de la librairie avaient
permis qu'ils parvinssent jusqu'à lui. Ces livres, dont la faveur en Suisse, a été stupéfiante, et qui, traduits en anglais, n'ont pas été moins goûtés de l'autre côté du détroit, témoignent de qualités si rarement réunies qu'elles passent pour incompatibles. Réalistes par leurs procédés, ils sont moraux par leurs tendances, en sorte que nous avons des romans écrits d'après nature, et qui peuvent être laissés entre toutes les mains. Si Mlle T. Combe n'avait pas été une réaliste, elle eut, dans ses desseins moralisateurs, ou bien fait choix d'aventures spéciales, bleu do mer sur bleu de ciel — ou dissimulé, sous de la poésie, les hontes de la vie. Mais Mlle T. Combe était une réaliste (il suffit de savoir qu'elle remplit d'innombrables carnets de tout ce qu elle voit, entend ou lit sur les personnes et les choses de son canton, les seules à peu près qu'elle décrive). Le premier procédé — c'est celui de Mlle Jean de la Brète — lui paraissait aussi déloyal qu'elle se sentait incapable d^'employer le second — lequel est, en somme, celui de M. René Bazin.
— « Rien n'est plus éloigné de mes goûts que les chimères et les extases. Je dois vous avouer — par exemple — que notre grande poétesse suisse, Mlle Isabelle Kaiser, m'échappe absolument. Je ne dis pas que c'est mal, je ne
dis pas que j'ai raison. Je dis que je ne comprends pas!... C'est que je vis dans le Jura, aux Brenets et non sur le Pinde ou TOssa!... » Mlle Combe qui n'est point méchante, devait m'écrire : « Pourquoi avez-vous répété ce propos? Je ne voudrais point contrister une àme aussi noble que celle de ma rivale ! . . . »
J'ai répondu : « Eh bien je mettrai sa réponse en regard ! » Ce fut par un pathétique crépuscule d'un autre automne que devant le merveilleux panorama du lac de Guillaume Tell^ la descendante de Saint-Nicolas de Flue me dit de sa voix grave : — « La différence qui existe entre Mlle T. Combe et moi c'est que si elle ne me comprend pas, je la comprends très bien; que si elle ne m'admire point, je l'admire beaucoup î . . . » Alors j'ai pensé : aux passionnées toutes les clartés sont acquises. L'amour de beaucoup dépasse l'intelligence. Mais je discerne que Mlle T. Combe a déjà envie de rire et je l'écoute poursuivre sa confession littéraire :
« Au fond je ne suis point une imaginative. mais une précise, une éternelle écolière.... Souvent je m'amuse à relever dans les soi-disantes études de mœurs locales, que mes compatriotes écrivent du fond de leurs cabinets parisiens, les innombrables erreurs de détail, commises avec une entière bonne foi, oh j'en suis persuadée!...
Ainsi Edouard Rod qui passe à Paris, pour le romancier helvétique par excelleîice me paraît souvent à côté de la réalité. Toute cette histoire de r Incendie, prenons cet exemple, repose sur des malentendus incompatibles avec nos lois. Le paysan que Ton veut faire chanter n'avait qu'à dire au fermier chanteur : — Mais puisque tu savais que f ai mis le feu et que tu m'as point dénoncé, fes mon complice!... Donc si tu co7iti?iues point à te taire^ je raconterai pourquoi Ces décidé à parler et il y aura des noix à casser \... Mais laissons ces vaines discussions littéraires sur Isabelle ou Edouard, prenez votre chapeau ; nous n'aurons pas fait le tour de ma vallée et vous la connaissez n'esl-il pas vrai? »
— Vous voulez dire que j'aimerais y vieillir; ne possède-t-elle pas trois des meilleures choses que la vie puisse nous offrir : des verdures, des eaux vives et des truites?
— Comment les aimez-vous?
— Mais suffisamment épaisses pour que j'y puisse à loisir lire du T. Combe. •
— Non ce n'est pas cela !
— Ah! j'entends, vertes; très vertes et profondes.
— Vous voulez rire.
— C'est vrai je ne pensais plus aux truites, mais frites alors ou mieux encore en musique.
Vous VOUS souvenez de la fluide mélodie de Schubert. Daîis le cristal limpide.,, les cinq bémols de l allegretto scintillent dans ma mémoire pareils aux reflets de votre lac de pierreries....
Un grand poisson navigue.. .
Dans V ombre transparente indolemment il rôde....
<( J'approuve les sonnets de Hérédia, me fut-il répondu, mais que la pisciculture, même symphonique, ne vous fasse pas oublier la littérature ; je vous disais donc que nous n'aurions pas achevé le tour de ma chère vallée sans que Marcel et Luc et Jonquille se fussent, et à plusieurs exemplaires, présentés devant nous. Dans mes petites fictions, il ny a rien de fictif....
J'ai dit ce que je savais, comme je le savais, et si mes premières nouvelles témoignent d'une candeur excessive, c'est que j'étais alors complètement candide.... Quand je décrivais les contrebandiers d'Arcadie du Mari de Jonquille., j'étais convaincue que les choses se passaient ainsi. Aujourd'hui l'illusion s'est dissipée; j'aurais beau vouloir je ne pourrais pas recommen cer des livres pareils ; ma littérature se modifia lorsque changea l'orientation de ma vie.... Cette évolution artistique fut, chez moi, le résultat
(l'une évolulion morale. Or, de toutes les métamorphoses par lesquelles puisse passer notre personnalité, n'est-ce pas celle qui échappe le plus complètement à la volonté?... Ma conscience a parlé; je l'ai écoutée. Ainsi M. Tallichet me fit corriger plusieurs des derniers récits de moi qu'il publia. Je sais bien ce qu'il eut voulu. De l'esprit! un sourire, le moins de vérité possible, la bouche en cœur, une danseuse sur ses pointes!... »
Je revois très bien l'allée de marronniers où, par une fraîche matinée, nous échangions ces propos cadencés, à la pâle lumière d'octobre. Peu à peu le ciel se découvrait et la magie de l'automne devenait de minute en minute plus pathétique. Les arbres au soleil, semblaient de métal — et les hêtres rouges mêlés aux chênes d'or et aux sapins noirs pavoisaient les collines de drapeaux germaniques ! N'oublions pas que ce petit pays dépendait jadis du royaume de Prusse. Dans le fond de la vallée, au-dessus des eaux d'éraeraude, des brumes se déroulaient comme des voiles... ceux de la nymphe que Mlle T. Combe ne saurait pas récrire, mais que j'entrevis baignant dans l'eau froid.e son impeccable blancheur ; car chaque fleuve a sa nymphe comme chaque forêt sa dryade ! . . .
Assez de mythologie; l'auteur des Bonnes
gens du Creusot doit peu Tapprécier. Ce n'est pas l'Elisabeth Barett-Browning de la Suisse, mais c'en pourrait bien être la Georges Eliott. N'insistons pas et disons simplement : c'est ainsi que ces romans champêtres, où il n'y a pas une fille-mère, pas un adultère, à peine le nez rouge d'un ivrogne ou l'ombre d'un voleur, c'est ainsi que ces livres chastes jusqu'à la pruderie et dont les péripéties manquent d'ingéniosité, échappent au reproche de fadeur, tellement leurs peintures restent conformes à ce qui est. Lorsque la scène à écrire devient leste, Mlle T. Combe plutôt que de la gazer ne l'écrit pas — c'est bien simple : « Nous ne sommes pas de ceux qui estiment que le devoir du romancier soit de s'arrêter sur les détails désagréables, pour en infliger le catalogue et la description à ses lecteurs. Nous ne dirons pas combien de gars, pris de vertige en sortant de la salle de bal, s'assirent au bord de la route, pour attendre que leur maison parût devant eux, ni quels refrains peu édifiants réveilfèrent au petit jour, les coqs du voisinage*. » Eh! Eh! c'est dommage, c'aurait peut-être été drôle? Mlle T. Combe a beaucoup d'esprit, mais puisqu'il faut être moral soyons sages et ne demandons plus à quoi rêvent