‹ Nouvelles princesses de lettresChapitre 21 sur 49 · Pauvre Marcel, p · texte numérisé non relu

Pauvre Marcel, p

les jeunes paysannes? Cette estimable Locloise nie Tavoiia sans fausse honte ni regret; sa jeunesse laborieuse ignora les loisirs de filer le parfait amour. Aujourd'hui , les myosotis de Gretchen lui paraissent flétris. Elle redoute naturellement les myrtes et les roses de Vénus; l'amour ne sera donc que l'à-côté de ses écrits, un simple épisode dont elle n'ose priver ses lecteurs : <( Quand je lis un roman, la partie amoureuse — m'a-t-elle confessé — me paraît la plus faible, c'est toujours celle qui me captive le moins!... » Ce jugement discutable, et môme faux, car l'amour est le sel du roman — et vous savez qu'il en faut au public, n'en fût-il plus au monde!... s'applique, du moins, à ces récits dont on peut dire qu'ils sont de forêts et de fleurs, de soleil et de neige, de courage et d'esprit — et de tout ce que vous voudrez — sauf de sang (3t de chair !

Chaque année apportait ainsi ses cinq ou six cents pages de copie. Mlle T. Combe composait avec autant d'application qu'elle tenait jadis son école. Son activité avait changé d'objet, non de méthode. — a Je n'ai jamais considéré la httérature comme un but, toujours comme un moyen! » m'a-t-elle avoué sans se douter de la gravité de ses paroles. — « Je ne songeais alors qu'à gagner ma vie en délassant mes lecteurs....

Mais notre existence horlogère ou montagnarde n'offre pas une variété de combinaisons inépuisable (d'autant faut-il ajouter, que cette judicieuse personne s'interdisait Tétude des passions) et je sentais qu'à continuer ce petit jeu j'allais être bientôt à bout d'observations et d'inventions, lorsque. . . . »

Nous touchons ici, à une période extrêmement délicate de la carrière de Mlle Combe et sur laquelle, d'ailleurs, elle redoute de s'expliquer. Car, il n'y a point à en douter, si précise, si réaliste qu'elle soit, elle n'en passa pas moins par une crise mystique — or le mysticisme protestant est un objet d'études à peu près inexploré et dont l'exploration présente les plus grandes difficultés. Pendant quelques années, Mlle T. Combe fit partie d'une secte appelée les Cœurs purs que fonda un Anglais Pearsall Smith, que développa un Suisse, feu Aurèle Robert, le frère du peintre Paul Robert, et dont le centre reste la communauté qui se réunit à la Rue de la Place d'A rmes de Neuchâtel * .

1. Jean Besson, Entretiens d'un pasteur avec un ancien catéchujnène sur quelques sujets d'actualité ecclésiastique/ 1 vol. Beerstacher éditeur, Neuveville, 1910.

Il est assez difficile d'expliquer à des lecteurs inaccoutumés aux questions théologiques en quoi consiste cette varialion (pour employer le beau mot de Bossuet) du protestantisme. L'idéemère semble que le croyant peut et doit arriver dans un état de grâce en lequel il se maintient indéfiniment à l'abri non de tout péché d'ignorance, mais de toute faute consciente. La conférence annuelle de Kiewick, en Angleterre, demeure le rendez-vous officiel des fidèles de ce mouvement rehgieux dont en Suisse, le prophète fut cet ex-pasteur, Aurèle Robert — d'où le nom à'Auréliens donne aux disciples de ces doctrines assez bizarres quoique touchantes.

La première est qu'il convient de se faire rebaptiser et à la mode baptiste, c'est-à-dire par l'immersion complète. J'ajouterai que l'on prend la précaution de crainte d'accidents pulmonaires, de chauffer les piscines baptésimales, mais si j'en crois des témoins dignes de foi, la descente aux eaux tièdes de Mlle T. Combe ne fut point sans incidents. Ensuite Aurèle Roberfdans son désir de crucifier sa chair, afin de sanctifier son esprit, exigeait des Cœurs purs des jeûnes prolongés (ce qui est excellent au dire du docteur Guapa) et des abstensions de sommeil (ce qui conduit tout droit au détraquement cérébral) ; mais si j'en juge par la santé de Mlle T. Combe, je

suppose qu'elle dut éluder ces obligations. L'on m'écrit : « Elle avait une manière peu rigoriste d'interpréter la théorie perfectionniste !... » Heureusement ; sans cela son œuvre en eut certainement été compromise.

Quant à cet extraordinaire Aurèle Robert qui mourut au Ried d'en haut, le 18 mai 1893, quoiqu'il fût frère d'un peintre de talent germanique, comme il ne possédait à aucun degré le don verbal, ses méditations sont assez dépourvues d'intérêt. L'esprit d'un Schleiermacher ne revivait pas en lui. J'ailu plusieurs de ses brochures et lésai trouvées insignifiantes. Tl abusait des citations tirées des deux Testaments, dont on sait que l'on peut avec quelque ingéniosité extraire tout ce que l'on vf^ut: depuis le droit au polygamisme, jusqu'à celui au malthusianisme. Réellement la flamme manquait à cet apôtre; il est froid comme une porte de prison. Ça ne vaut ni les doux cantiques de saint François, ni les sublimes visions de sainte Thérèse ! . . . Quant aux idées, elles ne sont pas à discuter. Des corps de gloire nous n'en avons pas sur cette planète — nous n'avons que des corps de chair et puisqu'ils sont tels, notre devoir social est de souscrire aux besoins qu'ils réclament pour les maintenir en le meilleur état de santé \)0>sible : — nourriture, sommeil, amour!...

D'ailleurs la moindre surprise que vous procure ces plaquettes introuvables et qui ne valent point la peine d'être retrouvées, reste de constater qu'Aurèle Robert ne craint pas de dire leur fait aux apôtres. Je cité : Saint Paul a écrit : « Je veux que les femmes se taisent dans les assemblées » (ce qui interdit semble-t-il la carrière sacerdotale aux dames). Le créateur des Cœurs purs reprend : « Telle n'est certainement pas la pensée de l'apôtre*; » suit toute une dissertation paradoxale trop spéciale pour être reproduite ici. Je sais bien que l'Amérique a déjà ses prêtresses; le vingt-et-unième siècle verra peutêtre des curées!...

Mais le courage de disséquer cette œuvre vous échappe quand on songe à l'extraordinaire effort vers le bien que fut l'existence de ce Tolstoï helvétique. Il avait fini par distribuer tous ses revenus aux pauvres et selon son mot splendide, il s'était, avec les sieni^, jeté dans le vide. L'on sait que les dames du Carmel vivent ainsi. Le chocolat, le beurre venaient-ils à manquer, l'on se passait de déjeuner, de dîneî^ — et si vers le soir, le poulet arrivait tout rôti, on le portait à un pauvre. C'est presque invraisemblable

1. Notice biographique sur Aurèle Robert, l vol. Sack, imprimeur-éditeur, Fontaine (Neuchâtel), 1894.

qu'en plein vingtième siècle de telles choses aient été vraies. Il y a une histoire de cerises qu'il faut raconter. Mon Dieu, c'était le printemps, et, si pure qu'il fût, cette nature d'homme avait, cette année-là, éprouvé le regret de ne pouvoir rafraîchir ses lèvres avec le sang du fruit que Lucullus rapporta, dit- on, d'Asie. Or, il n'avait pas plus tôt exprimé son désir, qu'un coup de sonnette surprit la sainte famille. On courut à la porte ; il n'y avait personne ; il n'y avait qu'un panier de cerises charnues, juteuses, écarlates ! . . .

Etait-ce le panier de Mme de Sévigné? vous savez bien celui dont la divine marquise a dit : Faisons vite, croquons la plus jolie, et toute la corbeille y passa ! — Je le crains, car je m'attarde à ces théologiques aventures alors qu'ici, Mlle T. Combe seule devait être en cause. — « Oui, me raconte-t-elle, j'hésitais, je cherchais ma vie et ma voie lorsqu'un travail de vie intérieure, que facilita l'immobilité forcée d'une cruelle maladie, modifia le sens de ma destinée ^ Au premier moment, ma tâche d'écrivain me parût môme terminée. J'avais un tel désir de me dévouer à mes semblables, que l'action de

1. Ces événements se passèrent vers la trente-cinquième année. Le premier roman de cette nouvelle série s'intitule Une Croix.

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la parole imprimée me paraissait trop lente, retardée par trop de compromissions, de vanités !... » Notre confrère n'exagère pas. Je peux témoigner que lui ayant vers cette époque, écrit mon désir d'étudier son œuvre, elle éluda l'entrevue, en m'assurant qu'elle en avait fini (grâce au ciel) avec la littérature et les littérateurs!... Vanités de la foire aux vanités de ce monde!...

Celte femme, si au clair avec les autres, l'était donc infiniment moins avec elle-même. Son altruisme cherchait au loin des taches difficiles pour lesquelles sa maturité eût été mal préparée. — Elle n'avait pas encore compris qu'il sera demandé à chacun selon ses moyens et que, pour faire œuvre efficace, elle n'avait qu'à travailler de ses mains, comme elle le savait, dans la vigne des souffrances de ce monde.

Telles furent quelques-unes des circonstances qui dirigèrent le nouvel avatar de Mlle T. Combe. Mais elle vient de nous l'avouer, sa mentalité n'a rien d'une Isabelle Kaiser; le mysticisme ne semble décidément pas son affaire ; elle*était trop active pour s'attarder aux subtihtés de la théologie; depuis, m 'affirme- t-on, elle se contente avec sagesse, des formes usuelles du protestantisme. Qu'elle laisse à la martyrisée du Lac des Quatre-Cantons ses sublimes envolées !... D'ailleurs la conférencière du lac des Brenets devait

bien vite trouver le moyen de donner à son besoin d'activité morale une forme sociale. C'est la troisième carrière de cette femme dont le front bombé, l'encolure puissante ont plus que do l'énergie; quelque chose de vraiment combatif. A l'humble maîtresse d'école, à la pimpante collaboratrice de la Bibliothèque Universelle, succéda une « oratrice » que n'effraieront point les huées des meetings populaires, une instigatrice de campagnes si violentes qu'il lui faudra recourir plus d'une fois à la protection des tribunaux, une romancière encore prudente certes, mais informée des misères de la société et qui se décidera enfin à aborber l'étude des passions. Mais les a-t-elle connues? Çà, c'est la question indiscrète que je n'ai pas à résoudre. « Je sais mieux que personne (évidemment), devait-elle m'avouer plus tard, ce que fut ma vie et s'il y a quelque chose derrière. Je ne vous l'ai pas dit et vous avez conclu par la négative, ce qui me plaît. » J'ajoute aujourd'hui : elle les a du moins observées les passions car lorsque je lui ai dit : vous habitez le pays où, comme le proclame le poète allemand Léonard Wacker, « l'honnêteté demeure parmi des villages de personnes pieuses !.. . » — elle a eu un rire joli : — ; N'exagérez rien ! . . .

Tout un chapitre sera consacré aux croisades

que par la plume et la parole Mlle T. Combe mène contre l'alcoolisme. Il n'est pas obligatoire de traiter l'ennuyeuse question de l'instruction obligatoire. Mais les idées collectivistes prêteront à quelques anecdotes non dépourvues d'importance pour la découverte de l'intelligence de Mlle T. Combe en particulier et de la femme en général.

Je me hâte de l'ajouter, quelque conclusion qu'adopte le lecteur, il ne saurait dénier à cette authoress le droit d'avoir des thèses absolues et de vouloir les imposer, puisqu'elle eut le courage d'en faire la preuve par sa vie. Elle n'est pas l'horrible bas-bleu, écrivant ceci et faisant cela, dont le féminisme n'est qu'une attitude littéraire, elle est la femme qui ne veut persuader les autres que parce qu'elle est elle-même persuadée. Or parmi ces dames, cela est encore plus rare que parmi nous, c'est pourquoi si T. Combe, maîtresse d'école, était pittoresque, si T. Combe nouvelliste était charmante, T. Combe apôtre mérite ladmiration:

Que de choses à citer ; la gerbe est trop riche. Depuis des années, Mlle T. Combe prépare un grand roman dont le sujet sera comme celui do la Clairière (la curieuse pièce de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves) l'étude d'un essai et d'un échec de colonie phalanstérienne. « Car

voyez-vous, c'est impossible, m'explique-t-elle avec impulsivité, la femme n'est pas, ne sera jamais collectiviste. Ne posséderait-elle qu'une casserole, qu'elle dira ma casserole!... Le féminisme, sans en avoir l'air, reste l'antidote du collectivisme. Nos descendants verront!... » (Et puis il y a la question de sexe pensai-je : Deux coqs vivaient en paix^ une poule survint et surtout si elle est faisane!...

Quoiqu'il en soit, à Paris et à Londres, avec de très grandes difficultés, Mlle T. Combe (cela prouve une fois de plus la sincérité de son art) est parvenue à visiter et même à habiter des phalanstères. Infatigable observatrice, elle ne craignit pas de fréquenter nos bas-fonds anarchistes. Sa mémoire conserve de touchants souvenirs. Sa voix dira : — « Ce sont de braves gens qui vivent dans l'attente d'une vérité nouvelle !... Ils ne savent pas, ils tâtonnent, ils se trompent — et si c'était Dieu tout de même et tout simplement, cette vérité qu'ils cherchent, cette vérité pour eux^ nouvelle! — J'ai visité à la rue Gay-Lussac un coui^ie d'illuminés (je dis couple et non ménage, remarquez-le) qui ne vivait pour ainsi dire plus sur cette terre. Dans leur grande chambre du cinquième étage, il n'y avait rien de ce qui est nécessaire à la vie, àpeine quelques boîtes de sardines. La femme, ouvrière habile,.

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donnait tout ce qu'elle gagnait à la caisse du parti. Elle est morte depuis, à Cannes, de la tuberculose; nous ne l'avons pas abandonnée, ce n'était presque plus une créature humaine ; c'était une croyance et une palpitation ! — Bref, j'en ai tant fait et tant vu que la police parisienne finit par s'émouvoir. Par deux fois, un inspecteur vint interroger la directrice de la maison religieuse où j'ai coutume de descendre. Il saisit même une collection de mes petites brochures. Je pense qu'il ne comprit rien à mon attitude et conclut : une folle non dangereuse!... à laisser en liberté!... »

Pour achever de donner à notre conversation une allure pathétique, voici qu'au delà des forêts que le soir d'automne rendait épiscopales, c'està-dire violettes, apparut une tour. J'allais apprendre que cette tour n'avait été construite qu'afin de renfermer une urne d'argent et que dans cette urne d'argent il y avait un cœur et que ce cœur était celui de l'unique fils du marquis de Carabas de la vallée car dans toute vallée, il y a un marquis de Carabas ! . . .

Plus tard encore, tandis que nous revenions dans l'ombre bleue du soir frigide, une dame en noir très cassée et menue, um instant^ nous arrêta. C'était la marquise. Alors j'ai pensé à la tour, à l'urne, au cœur, à l'inconsolable — et j'ai

regretté que Mlle T. Combe ne fut pas une Isabelle Kaiser!

Me voici au bout de mon chapitre et je n'ai pas dit la vingtième partie du bien que je pense des romans de Mlle T. Combe. Après tout n'était-ce pas le meilleur moyen de donner au public l'envie de les lire, que de lui raconter quelle femme singulière les a composés et dans quelles crises d'altruisme? Qu'on n'aille point supposer qu'il s'agisse de livres gris comme des jours de pluie. Mlle T. Combe le sait; avant de convaincre, il faut plaire. A qui voudrait savoir si cette estimable Helvétienne y parvient, je dirai : commencez par Village de Dames, dont la première moitié est un chef-d'œuvre — et je suis certain que vous continuerez ! . . .

La maison neuchâteloise où j'ai passé deux si belles journées d'automne s'appelle la Capucine. Gracieux symbole! Ces livres sont, eux aussi, des bouquets de capucines. Or la botanique n'a-t-elle pas étiqueté plus de trente espèces de ces tropéolées? Elle en distingue de grimpantes et de naines^ de vivaces et d'annuelles, de comestibles et de décoratives, de pourpres, d'oranges, de jaunes et de rouges.... Quoiqu'ils aient entre eux certain air de famille,

chacun de ces trente et quelques volumes garde également son originalité.... Ma peine n'aura pas été perdue si j'ai suggéré à quelques-uns le conseil de cueillir les capucines de Mlle T. Combe!

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