Celle qui tua trois fois, p
Dépeindre vainement des maux et des chutes, c'est à vous, feu Emile Zola, que ce discours s'adresse! Hélas, je suis convaincu que dans les milieux populaires, les seuls où l'alcoolisme soit une plaie, V Assommoir, malgré ou plutôt à cause de ses crudités, aura cent mille fois plus de chances d'action que cette pâle et tout à la fois rébarbative histoire. Au fait, je me demande s'il existe dans notre monde latin une femme capable d'évoquer telles qu'elles sont, les tristesses de la vie? Où Matliilde Serao a fait échec, T. Combe, sans déchoir, pouvait échouer. C'est même un cas esthétique tout à fait curieux de voir cette puritaine aux prises avec un tel sujet. On se demande à chaque page : que va-t-elle oser? — Le malheur fut qu'elle n'osa que des homélies. Ah si Clara Viebig eût tenu la plume ou Ellen Key ! mais voilà ce n'était qu'une demoiselle très sage qui s'appliquait sur un sujet qui ne lui convenait pas du tout.
Cependant l'audace qu'elle ne sut pas mettre à écrire Celle qui tua trois fois, elle la mit à éditer, à répandre ce livre. Aucun libraire n'osant se charger du manuscrit, elle se vit contrainte de devenir son propre éditeur : « Epoque charmante, me raconte-t-elle avec son inaltérable bonne humeur. Le roman ayant été vendu
par livraisons, afin de retenir l'attention en l'occupant plusieurs mois, nous expédiâmes les fascicules en famille. . . . Ma sœur et mon beau-frère m'aidaient.... Ce furent des soirées inoubliables!... » Je ne parle pas des conférences où, sanglée dans une robe de drap noir, elle sut dompter les foules, de sa voix grêle, mais qui n'hésite jamais. « Sans doute j'aime à parler — ajoute la Croisée — devant des auditoires de personnes distinguées, mais je préfère m'adresser à des hommes et à des femmes du peuple, pour lesquels l'exercice de la parole n'est pas un sport dont leur curiosité note les effets, mais un moyen, en s'adressant à leur conscience, de diriger leurs convictions ! »
Un tel héroïsme arrête la critique. Mlle T. Combe doit avoir raison. Je crains même qu'elle n'ait que trop raison, en ce sens qu'à force de vouloir prouver, elle en arrive à ne prouver plus rien du tout. Le hasard d'un héritage m'a mis entre les mains un lot de vieilles brochures suisses. J'ai pu feuilleter un rapport présenté à la Société genevoise d'utilité publique sur l'ivrognerie dans les cantons de Genève et de Vaud* daté du 12 mai 1841. Il
1. Une brochure A. B. (Cherbuliez et Cie, Genève, 1841) et aussi les Lettres du Docteur Lombard et du Docteur Coindet (Ch. Gruaz, Genève, 1841).
y a là d'effrayantes statistiques, qui remontent jusqu'à Tannée 1817. Or, ce pamphlet d'il y a treize lustres, ces chiffres d'il y a presque un siècle, affirment déjà ce que Mlle T. Combe s'évertue à répéter : que la population helvétique est en train de disparaître, décimée par l'alcool, principe de tous les maux. En constatant que ces sombres prévisions ne se sont heureusement pas réalisées, je ne puis m'empêcher de me déclarer sceptique. L'alcooHsme, sans doute, ce n'est pas une vertu civique!... Enrayons donc tant qu'il sera possible ; mais il n'y a pas de raisons péremptoires pour que l'état de choses qui a duré cinquante ans ne dure pas deux cents ans, ne dure pas tout le temps ! . . .
Absorbée par les incidents de la lutte, Mlle T. Combe n'a pas trouvé le loisir de se demander s'il était possible à l'humanité de vivre sans passions? Certes, ce serait désirable; mais tout ce qui est désirable n'est pas obhgatoire. Et je crains que ce rêve d'une humanité à laquelle les vertus tiendraient lieu de passions, ne soit du nombre des utopies, car les passions hélas ! font partie de ces mensonges vitaux dont Ibsen a dit, en prophète : « Si vous les enlevez à un homme ordinaire, vous lui enlevez en même temps le bonheur. » Pour les peuples du Nord, que laisse indifférents la fièvre des sens, Tivro-
gnerie reste la grande folie. Ce n'est pas beau, ce n'est pas noble, mais c'est comme ça. Nous, les civilisés, nous avons nos affaires, nos ambitions, nos pensées — ils n'ont eux, que l'alcool. Si vous le leur retirez, avec quoi se procurerontils un peu de satisfaction?... Nos joies spirituelles leur demeurent inaccessibles. Il est à craindre qu'à supprimer celles qu'ils partagent, vous n'en fassiez des révoltés. La sagesse serait de se borner à montrer à ces simples, les conséquences de leurs actes, afin qu'ils trouvent la force de diriger leurs passions au lieu de se laisser diriger par elles. Pour le reste, il faut dire avec VEcclésiaste, ou à peu près : il est temps pour tout ici-bas, même pour lamper un verre de vin M Tâchons seulement qu'il soit bon!... « Mais, comme écrit encore Ibsen, je ne révèle pas ces secrets aux charlatans, car ils seraient capables de m'abîmer ces malheureux, encore plus qu'ils ne le sont ^ ! »
Quant au fond de la question, il faut s'adresser au médecin ; il est vrai qu'ici, les avis de la Faculté diffèrent. L'alcool est-il un aliment? Le
1. Voir le Viniticus ou le Livre du Vin par le père Wespus amusante défense théologique de l'usage du vin, où sont commentés les nombreux passages de la Bible qui l'autorisent et le préconisent (Une brochure, Hoffmann, Berne, 1896).