‹ Nouvelles princesses de lettresChapitre 24 sur 49 · Sur L'Election des aliments (Annales, novembre · texte numérisé non relu

Sur L'Election des aliments (Annales, novembre

<( En toute chose, Texcès n'est il pas un danger, et l'attrait, la première étape d'un péril ? Mais justement, il faut pouvoir conserver son sangfroid vis-à-vis de l'attrait; c'est plus sûr. Dans une société où l'alcool serait interdit, il existerait encore la morphine, Téther et les devantures de magasins (séduisantes pour les femmes) ei les coffres-forts et les épouses du prochain (séduisants pour les hommes) et tant d'et cœteraf L'homme maîlre de sa volonté sait résister non pas à une mais à toutes les tentations*! »

Ces discussions suscitèrent en Suisse diverses manifestations anti et pro-alcooliques^ dont il ne sera pas sans intérêt de dire quelques mots. En gens pratiques, nos voisins ont dû tenir ce raisonnement : Dans la campagne que nous entendons, avec la ténacité qui nous caractérise, mener jusqu'à la disparition de cette huitième plaie du globe : l'alcoolisme, jusqu'au jour où le dernier buveur, imitant le feu roi de Thulé, aura jeté sa dernière coupe dans les flots verts, en jurant de ne plus toucher de sa vie à

1. La me d'Emile Duclaux, par Mary Robinson, p. (hors commerce).

un verre!... les temps ne seraient- ils pas venus de demander au théâtre de servir à quelque chose? Il a fait tant de mal que l'heure sociale a sonné de voir s'il ne pourrait pas faire quelque bien. On a si souvent répété qu'il était une tribune. Pourquoi ne nous en servirions-nous pas? Chevaliers de la Croix bleue, Cadets delA ube et de V Espoir, Bons templiers^ mes frères, bourgeois abstinents, mes maîtres et vous pionniers de V Avenir, de la Libertas, de VHelvétia, et vous aussi dames patronnesses, chastes buveuses de thé, et vous encore, aubergistes, médecins, qui mettez votre main dans votre ombre ! (en vérité je ne saurais cataloguer les innombrables sociétés, ligues, loges, groupes, sections, comités, protestants, catholiques, francs-maçons ou athées en lesquels se subdivise ce mouvement d'opinion helvétique !)

C'est ainsi que la Suisse, dont le patriotisme pourtant robuste, la foi pourtant sincère, n'étaient point parvenus à créer un théâtre, est en train de se faire sa place au soleil dramatique. Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. Contentons-nous du soi-disant chef-d'œuvre et pour finir, sur un éclat de rire, de la pochade Jules met de l'eau dans son vin, de M. René Morax (un vrai lettré que l'on est surpris de rencontrer

au coin, je ne dirai point de cette vigne, mais de cette laiterie).

La pièce la plus fréquemment représentée de ce répertoire, est en eiïet VAraignée^ C'est un drame dont il ne reste pas grand chose à la lecture parce que la littérature n'en est que le prétexte. Un horloger de la Chaux-de-Fonds, dans sa joie de retrouver un ancien camarade devenu commissionnaire en liqueurs fines, le ramène dîner à la maison. C'est le premier acte. Ce dîner est largement arrosé de vin blanc, de vin rouge ; Neuchâtel étoile, Pomard onctueux. Pour finir, un pousse-café au rhum. Si M. BioUey eût possédé le sens comique, il fût allé jusqu'à la rincette de marc et à la double rincette d'anisette — après lesquelles il arrive à maintes tètes fortes de prendre à l'instar du Brander de Goethe, le nez de leur voisin pour un cep !

Je m'égare, Mlle T. Combe devient sévère; il ne s'agit pas de rire ; M. Biolley veut convaincre. Le dialogue ne s'animera donc que lorsqu'il sera question de l'alcool. Cela tourne à la monomanie. On pense à ces agités auxquels il suffit d'entendre prononcer 6*0Mr/5 blanche ou âne rouge pour avoir une crise. Son héros, le

1. U Araignée, 1 vol. Imprimerie Georges Dubois, 1 Chaux-de-Fonds.

commissionnaire en liqueurs fines, paraît cependant plus épris (le Vénus que de Bacchus, N'a-t-il pas, dès le repas de bienvenue, pincé le menton de la servante el reluqué les mollets de la fillette ? De la première dont il aura fait sa maîtresse, il se débarrassera, sa fantaisie passée, en la mariant à un irascible cabaretier — ce qui nous vaudra des scènes d'estaminet enluminées d'expressions à retenir :

« Tout le monde connaît ce brav' horloger (naturellement celui du début) — Voilà un singe qui a eu des malheurs ! . . . — Et qui n'a pas sucé de la glace, j'ose le dire, répond un consommateur, tandis qu'un troisième ajoute : — Pour un biberon c'en est un!... — Et les quolibets de pleuvoir : — il est venu au monde avec un grain de sel dans le cou ! — Dis plutôt qu'on n'a pas oublié de lui faire le gosier en pente ! . . . — Le fait est que c'est un sacré soifTeur ! — Plutôt un malin! Pour quelques tournées qu'il a payées dans le temps, combien qu'on lui en a^rendues, maintenant qu'il est dans la purée?... — Ça, c'est vrai, il y a des années que cela dure, il est bien rare qu'un copain ne lui offre pas la verte!... »

Le troisième et le quatrième acte retracent la déchéance de la famille horlogère. Les catastrophes succèdent aux catastrophes. C'est à se

prendre la tête à deux mains ; puisque l'alcool est cause de tant de maux, comment dans notre doux pays de France, où il y a plus de cabarets qu'en aucun autre de ce monde, existe-t-il encore une seule famille heureuse?... D'abord, le mari a cessé de travailler; puis un troisième enfant étant survenu, l'infortuné s'est trouvé marqué des stigmates de l'alcoolisme. La mère et une voisine, tout en veillant sur l'agonie du bébé, échangent des propos édifiants. Survient le docteur qui ne rate pas sa conférence. Tout cela est fort juste, assez modéré en ce sens que le docteur Lefranc (oh ! ce nom ! nous sommes en un lieu que je préfère ne point appeler par son nom, mais qui est bel et bien pavé de bonnes intentions!) le docteur pourrait en dire davantage, mais il dépasserait les chastes limites de ce qu'admet le public suisse !

Et voilà que ce drame de toutes manières insuffisant, va nous aider à fixer un point d'esthétique. L'art ne saurait servir de paratonnerre à la vertu. M. Biolley comme Mlle T. Combe se sont heurtés au même obstacle. Ils ont voulu pour détourner leurs compatriotes de l'alcool, selon la doctrine Spartiate, montrer des ilotes ivres et ils n'ont pas osé les enivrer suffisamment. Au fond c'est plein de philosophie et cela prouve cette vérité peu reconnue que M. Paul

Gaultier a justement élucidée dans son livre sur le Sens de Vari^ que l'œuvre littéraire n'est et ne peut être ni morale ni immorale si elle veut prétendre au titre d'œuvre d'art — elle doit être amorale. Elle dit la vie I — et nous savons hélas ! que la vie n'est guère une morale en action ! — « Oui, écrit le savant esthéticien, — Fart n'est point davantage prédicateur qu'il n'est entremetteur. Il est comme la préface ou le prélude de la moralité (ou de son contraire) par la magie de l'émotion esthétique qu'il suscite. Sans nous induire en vertu (ou en mal) ces dispositions nous inclinent vers ces conclusions opposées par une espèce de polarisation intérieure où s'en lit, en quelque sorte, le présage*. » C'est sagement parler, mais l'image manque : l'art serait donc un miroir fixant en heauté les attitudes de la vie ! — En beauté ! — Voilà le but difficile que si peu dauthoress ont atteint!...

Mais revenons à I'Araignée (ce litre provient d'une scène d'hallucination où le malheureux voit se poser sur son cerveau une araignée, Taraignée d'or sans doute qu'incarnait naguère, si naïvement, aux Folies-Bergères, la préraphaé-

1. Le Sens de l'Art, par M. Paul Gaultier, p. 150 et suivantes.

ob NOUVELLES PRINCESSES DE LETTRES

lite Liane de Pougy, aujourd'hui princesse Ghicka».

Ce qui devait arriver arrive ensuite; le troisième enfant mort, le second disparu, la mère au cimetière, la fillette dont les robes se seront allongées, aura trouvé en la personne du commissionnaire en liqueurs fines, un enlreteneur d'autant plus sérieux que les économies réalisées en vendant des drogues nocives auront permis à ce dernier de fonder une fabrique d'absinthe. Mais le père de la donzelle, qui est pour les bonnes mœurs, quoique ses saouleries n'en donnent guère l'exemple, vengera l'inconduite de sa progéniture par un beau coup de couteau avec accompagnement obligé de deliiHum tremens. Ah ! les mauvaises mœurs et les boissons trop fortes reçoivent au cinquième acte, je vous le promets, le châtiment qu'ils méritent. Après quoi si l'alcoolisme n'est pas mort, c'est qu'il a décidément la vie dure ! . . .

De même que les amphytrions réservent leurs crus les plus estimés pour le dessert — les abstinents me pardonneront cette métaphore alcoolique — j'ai gardé pour la bonne bouche, la

1. On sait que la Princesse Ghicka a publié trois romans, fait jouer une pièce et dirigé pendant plusieurs mois une revue très vertueuse. Elle s'efforça toujours d'ajouter de la beauté intellectuelle à son indiscutable beauté.

pochade de M. René Morax : Jules met de Veau dans son rm/ Elle vaut du Courteline. Je doute beaucoup plus, je le confesse, de son efficacité persuasive, quoiqu'elle soit dédiée au promoteur de la Croisade helvétique, ce méchant D'^ Forel [les méchants sont buveurs d'eau j dit le proverbe) et quoique Tauteur, avec désintéressement, ait cédé son manuscrit à l'Ordre des bons Templiers !.,.

Ce n'est qu'une scène de ménage ; mais d une saveur moliéresque. Madame est abstinente, Monsieur alcoolique ; et puis il y a une servante, laquelle étant, depuis trente-trois ans quatre mois et cinq jours, au service de la famille, possède son franc parler :

(( — Quand on est gros et gras, qu'on souffle comme un bœuf en montant les escaliers, qu'on a le nez rouge on se modère. — Monsieur devrait faire attention ! — Ah ! Madame sait que je ne suis pas de ces cuisinières qui boivent le vin des sauces !... etc. »

Or donc comme Monsieur a la fâcheuse habitude, sous prétexte d'aller faire un yass au cercle, d'en rapporter de petits ponpons et même des plumets assez importants, heureuse déjà doit s'estimer son épouse quand il ne s'agit pas de vraies fédérales — pour parler comme les chers et fidèles confédéi^és — la judicieuse

Joséphine propose à sa maîtresse de corriger Monsieur par l'excès même du plaisir. Tous les récipients destinés à l'eau potable ou lavable, seront inexorablement remplis de petit blanc, de la carafe au broc, de l'aiguière au bocal à poissons rouges. Vous voyez la scène; — Monsieur rentrant fort éméché réclamant d'une voix avinée le salutaire verre d'eau. Par malheur, le robinet de la colonne de distribution est fermé. — « Allez remplir le pot à la fontaine ! — Monsieur veut rire à cette heure ! » Alors Monsieur s'énerve, Monsieur s'exalte, Monsieur jongle avec les cruches, carafes et carafons, et comme il est, ce soir, fâcheusement enclin à voir double, on comprend qu'il y aura bris de vaisselle et scandale nocturne, à telle enseigne que la bonne, devant le désastre d'un service émietté, s'écriera en personne d'expérience :

« Ah Madame va être obligée de manger du tapioca à chaque repas pour retrouver une si jolie prime!... » Bref pour d'autres motifs, et avec des détails nouveaux, c'est le thème de la pantalonade courtelinesque : Théodore cherche des allumettes !

En fait de publications pro-alcooliques je ne citerai que la comédie d'un amateur. Elle contient assez d'agrément pour que M. Lugné Poé et Mme Suzanne Desprès, ces artistes parfaits,

aient pu la jouor à la satisfaction des publics helvétiques. M. Lucien de Loriol s'est borné, comme l'avait fait avant lui, M. Brieux dans les Bienfaiteurs, à dénoncer les effets d'hypocrisie que suscite la charité mal ordonnée. Le troisième acte met en scène une réunion de femmes alcooHques que l'espoir du vivre, du couvert, sans le reste bien entendu, engage à simuler le repentir. L'une dira : « Puis, pour être de la tempérance, il faut avoir aimé le vin !... » et sa compagne de lui répondre : « Bien sûr, nous ne sommes pas comme les autres, nous avons été mauvaises et nous sommes devenues bonnes, c'est ça qui fait notre mérite, sans cela nous ne serions pas intéressantes !... » Une troisième renchérira : « Elle a raison ; ceux qui ont toujours été honnêtes, ceux qui n'ont pas de vices, on ne s'occupe pas d'eux!... » Gela continue jusqu'à cette réponse digne de Becque : « Le point de vue humanitaire, qu'est-ce que cela peut bien leur faire? Parbleu, une occupation ^ » De tout temps, la Suisse fut ainsi, une terre d'expériences morales et sociales. Certes l'apôtre des montagnes jurassiennes, cause de ces notes assez difficiles à documenter, est sincère, mais

1. Le Mauvais Devoir, pièce en trois actes par Lucien de Loriol, 1 vol. (Taponnier et Soldini, Genève, 1904), p. 142 et suivantes.

î)0 NOUVELLES PRINCESSES DE LETTRES

sa sincérité insiste vrsiiment trop ! C'est un tort assez fréquent chez nos compagnes. Tout ou rien semble la devise des meilleures. Or la réalité, par malheur, n'est jamais assez bonne pour accorder tout, et rarement assez dure pour ne rien accorder. Mlle T. Combe me presse; je vois ses yeux brillants : — « Concluez! »

— Oui, la première romancière de la Suisse romande a raison un peu, beaucoup... mais pas davantage, et son manque d'impartialité marque bien l'une des limites de l'intelligence féminine qui sera longtemps encore avant de pouvoir observer, décrire avec sérénité, les multiples opinions d'une thèse, les diverses cloches d'un clocher, les deux faces d'une médaille.

Et puis je dirai aussi (au point de vue littéraire, le seul qui m'intéresse) : N'est-ce pas le cas de répéter, en constatant combien les sujets et les effets de ce théâtre anti-alcoolique sont tout à la fois curieux et peu nombreux ; oui, leur verre est petit, mais ces auteurs boivent pourtant dans celui qui leur appartient. Il est vrai qu'ayant promis de n'y verser que de l'eau^ cela les laisse et nous laisse assez calmes!... Cependant, lorsque la source est fraîche, pure de contaminations, sentant bon la prairie et l'été, ce breuvage n'est pas dépourvu de charme! Seulement voilà, de l'eau parfaite, par malheur!

(M. Morax est là, pour le prouver) c'est plu> difficile encore à se procurer que du vin naturel î

Bref, pour achever d'instruire ce procès, je reproduirai quelques notes rapportées d'Egypte, croquis d'une société délivrée des périls de l'alcool.

Qu'est-il inscrit, en effet, au Surate //du Koran; une Bible que nous ne lisons pas assez, car au fait, nous ne la lisons pas du tout, et nous avons tort; elle est pleine d'enseignements utiles à retenir. Qu'est-il écrit dans ce chapitre qui fut donné à Médine et a pour titre la Vache (verset 216) : « Quand ils t'interrogeront sur le vin, dis-leur : — il y a en lui du mal et des avantages pour chacun d'entre nous, mais le mal l'emporte sur les avantages, donc. ...» et les versets 92 et 93 du cinquième Surate, également donné à Médine, et intitula Za Table — ce qui indique son autorité alimentaire — ordonneront : «c 0 croyants, le vin étant une abomination inventée par Satan, abstenez-vous-en et vous serez heureux — car Satan désire exciter ainsi la haine et lïnimitié entre vous et vous éloigner de la prière!... Obéissez donc au prophète et tenez-vous sur vos gardes, ô

croyants ! » Le fils d'Abdallah et d'Amina parle comme Mlle T. Combe, lorsqu'elle préside un meeting collectiviste ; en arabe c'est me dit-on encore mieux qu'en français. Mahomet naturellement concluait en psychologue. Qu'en est-il résulté? Les vertus sont-elles devenues aussi innées aux buveurs d'eau que la houppe à Ricquet?

Quoi, disais-je en parcourant les hauts et bas fonds des grouillements musulmans du Caire, en observant ces comptoirs d'une apparence sordide, dont Texiguité fait penser à des armoires plutôt qu'à des boutiques : voilà l'idéal de l'énergique T. Combe!... Sans doute une grande aménité se Ht dans les regards. Tant de mâles réunis en de si brefs espaces paraissent complètement revenus des vanités de la colère. J'ai vu des tailleurs, des repasseurs, des armuriers, des cuisiniers, des tisserands, des faiseurs de fez ou des brodeurs de voiles, travailler coude à coude, côte à côte — toute métaphore écartée — sans qu'un mot d'impatience les fît, aux inévitables heurts des gestes de leur métier, se départir du silence islamique.

Evidemment nos gosiers brûlés n'auraient pas de ces passivités, mais nos ouvriers accomplissent aussi avec moins d'indolence leur besogne. Tout velours a sa trame. C'est le défaut de ces

virilités gavées de graisses et de sucreries, que ne parviennent plus à tirer de leur torpeur des tasses de moka aussi nombreuses que minuscules absorbées sans répit, du lever au coucher de la lumière. A-t-on rencontré un Arabe qui eut l'air de se souvenir que le temps c'est de V argent? — Comme ils ont l'infini des sables devant les yeux, ces fils du désert semblent avoir devant eux, Téternité de l'avenir. Je disais à un observateur de mœurs cairotes : leur indifférence me déconcerte. J'ai vu par un cocher inattentif, renverser un char de lait, un bédouin culbuté sans cérémonie. J'ai vu mieux : deux adversaires s'attaquer tels des béliers à coups de tête, sans que des flots de paroles n'aggravassent d'injures l'inconvénient de telles péripéties.

« Cela leur eût causé bien trop de peine, me fut-il répondu avec un sourire, ah ça, vous voulez donc la mort des Musulmans avec vos besoins d'action à Teuropéenne!... » D'égyptiennes maîtresses de maison m'affirmèrent l'échiné souple, l'incroyable apathie* de la domesticité arabe. Chacun se contentera de peu, mais comme il ne sera bon qu'aune besogne, qui veut être servi convenablement devra engager un personnel à rappeler les âges patriarcaux. C'est le fléau des pays musulmans ; la maind'œuvre étant dépourvue d'initiative tombe à

vil prix. Ceux qui observent, réfléchissent, concluent, ceux qui vivent — c'est la minorité, l'élite!... rimmense majorité se contente de se laisser vivre misérablement, d'oignons et de béthel!

Lors de la fameuse semaine d'Héliopolis, l'un de nos grands aviateurs racontait : — Nous avons essayé d'engager des ouvriers du pays. Leurs prétentions étaient modestes; ça, c'est exact, mais leur travail était encore au-dessous de leur salaire. Si l'on ne savait qu'ils se contentent pour leur dîner, d'un morceau de pain et d'une touffe de ciboule, exactement, un point c'est tout — on ne comprendrait pas comment ils sont si vite à bout de forces. Et dans la basse Nubie, au Soudan, j'ai pu, avec mes drogmen, faire maintes expériences similaires. Ils étaient tout de suite à bout de souffle ! . . . Dès qu'il s'agit de marcher, il n'y a plus personne de valide en Afrique.

Faut-il attribuer à Tabstinence alcoolique cette ancestrale léthargie? — Un proverbe d'Europe prétend que les méchants sont buveurs d'eau !. . . Les Arabes sont bien trop indifférents pour conserver l'ironie de la méchanceté. Parmi leurs contrées d'or et d'azur, ce ne sont que des ombres aussi enclines à se courber aux vents du désert que les palmiers des oasis.

Même Tamour qui, dans nos pays latins reste le grand perturbateur d'existences, le plus grave des éléments de discorde que les générations bourgeoises ne soient point parvenues à extirper — môme l'amour, ne conserve pas pour ces ètres-ci de tels aléas. On dirait que d'avoir permis à ses fidèles les voluptés que leur refusèrent la plupart des fondateurs de religion, Mahomet soit parvenu à les délivrer du joug sentimental. Vous aimez le changement — eh bien, prenez plusieurs épouses — mais le croyant saura ce qu'il lui en coûte! — D'ailleurs, s'il n'en avait pas les moyens, qu'il e contente d'esclaves, à condition bien entendu qu'elles soient croyantes — et encore!... Pour des péchés plus graves contre lesquels Moïse réclamait la lapidation, Mahomet — je n'invente rien — se contentera d'un coup de pantoufle, appliqué sur la joue, en pleine rue!... Et toujours, en leit-motiv, revient la formule qui pardonne : Allah est indulgent^ informé de toutes choses , équitable dans ses jugements, il acceptera notre repentir! — Décidément il manque quelque chose à cette conception matérielle de la vie — est-ce que je sais? — Télincelle, la petite fleur bleue, la coupe de Champagne avec sa mousse d'ambre et de fièvre?

Le café auquel les fortes lèvres de Mme de Se-

vigne ne trouvaient aucune saveur, habituées qu'elles étaient aux crus bouquetés de nos vieux vignobles — le café ne saurait suffire à défaut de l'illusion sensuelle à créer le mirage sentimental ! D'ailleurs le café nourrit — et ces populations continuellement repues, où la jeunesse exhibe sans vergogne, les panses de la quarantaine, où Tattrait de la femme se mesure au kilogramme, auraient, au contraire, besoin d'être amincies, réveillées par les joutes du corps et et du cœur — et que Mlle T. Combe me le pardonne — par un petit \evTe d'alcool I...

Est-ce à prétendre que je veuille servir la cause des marchands de vin? Le ciel me préserve de concevoir des desseins aussi téméraires. Je dis seulement : à vivre au milieu de ces populations cairotes, délivrées des deux plaies que stigmatisent les T. Combe sociales et même socialistes — on découvre que ces pionnières prennent souvent les effets pour des causes. L'homme fort vraiment, l'homme des temps nouveaux — ce n'est pas celui qui, dépouillé de toute exaltation, traîne dans l'ombre une existence mesurée au compas — mais l'être d'intelligence et de violence qui, vainqueur de ses passions au lieu d'en être l'esclave sait utiliser les fièvres dont elles l'animent, à hâter les réalisations de ses volontés. Comme les chevaux de

sang, les passions réclament l'autorité d'une main ferme — sinon vous verserez dans les fondrières et les fossés du hasard. Mais pour peu que vous parveniez à obliger ces irrascibles coursiers à suivre l'exacte droite du chemin de votre destinée, nuls comme eux, sans accroc, avec élan, ne vous mèneront d'une étape, splendidement, au but !

MADAME MATIIILDE SERAO»

J'ai trop vécu pour ignorer que la vie est faite de contradictions et j'ai lu trop de livres pour n'avoir point surpris que toute littérature est à base d'antithèses. Cependant jo n'avais jamais rencontré encore d'écrivain dont la personne, la carrière et Tœuvre fussent d'aussi bizarres assemblages de contradictions que

1. Œuvres. — Romans. — Cuore infermo, Torino, 1883. — Fantasia, Torino, 1883. — La virtu di Checcina, Catania, 1884. — La conquista di Roma, Firenze, 1886. — Il romanzo délia fanciulla, Milano, 1887. — Vita e avventure di Ricardo Joanna, Milano, 1887. — Il Paese di cuccagna, Milano, 1891. — // Castigo, Torino, 1893. — L'anima semplice (Sora Giovanna délia croce), Milano, 1901. — Doppo il perdono. — E viva la vita ! Milano, 1909 et 1910. — Il est très difficile d'établir la bibliographie des différents volumes de Nouvelles qu'a publiés Mme Serao car elle les a constamment maniés et remaniés. Bornons-nous à citer : Opale, Napoli, 1878. — Dal vero, Milano, 1879. — Raccolta minima, Milano, 1881. — Leggende napoletane, Milano, 1881. — Piccole anime, Roma^ 1883. — Aller ta sentinella!

Mme Serao!... C'est à se demander comment un tel bariolage psychologique, un tel manteau d'arlequin artistique sont possibles. Je ne suis pas revenu de ma ou plutôt de mes stupéfactions ! . . .

La première fut de constater que Mme Serao entra dans la littérature française au bras de M. Paul Bourget. De toutes les dames qui, en Italie, préfèrent la plume à l'aiguille, aucune, ni par son image, ni par son ramage, ne semblait

Milano, 1889. — Fior di passione, Milano, 1891. — Gli amanti, Milano, 1894. — Le amante^ Milano, 1894. i — Novelle sentimentale, Livorno, 1902. — En outre, Mme Serao a réuni en divers volumes les meilleures chroniques qu'elle envoyait aux divers journaux dont elle fut la collaboratrice ou la directrice. .le citerai ses agréables volumes sur Le langage des Fleurs et sur les Saints et les Saintes du calendrier napolitain. Nel paese di Jesu, Napoli, 1898. — Mme Serao a fait aussi de nombreuses conférences sur les sujets les plus divers et les a généralement réunies en volumes. Je citerai : Carlo Gozzi e la fiaba. L'Italia di Stendhal. Le Marie. Santa Teresa. Béatrice 11 sapere vivere. L'Italia a Bologna, etc., etc. Les principaux romans de Mme Serao ont été traduits en français, par M. Herelle et le Pays de Cocagne par Mme Minnie Paul Bourget. A cette œuvre considérable, il faut encore ajouter l'activité journalistique de cette femme qui semble ignorer la valeur du mot repos. En dehors de ses grands romans, elle a coutume de donner chaque jour, un article à son journal et chaque jour également elle a coutume de répondre par la voie de la petite correspondance imprimée aux questions que lui posent ses abonnés. Peu d'hommes sufTiraient à une lâche aussi multiple. Mme Serao est en vérité infatigable.

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moins indiquée que cette tumultueuse Levantine pour plaire au romancier habituel de la Société des dix-mille. Ah j'aurais compris pour peu qu'il se fût agi de la marquise Ricci née duchesse de Paterno-Castello qui chanta ses illusions perdues en des vers qu'il ne faut pas laisser se perdre — ou de la duchesse Henriette d'Andria di Carafa, descendante de cette illustre famille des Capocelatro, dont l'un des membres faillit coiffer la tiare et la mitre romaines ; — ces patriciennes eussent été dignes de notre moderne Byronî — Mais Mathilde Seraol pauvre fille d'un proscrit et d'une étrangère!... Mathilde Serao maîtresse d'école en rupture de banc, télégraphiste muée en journaliste, chroniqueuse devenue romancière; Mathilde Serao dont une amie a raconté — on n'est jamais trahi que par ses amies — <( qu'elle était ronde ainsi qu'une boule, avait une voix à secouer les vitres et roulait les r comme un tambour. » — En vérité, le contraste offense cet esprit de logique.que tout descendant de Descartes porte en lui !...

Et que l'on n'aille point m'objecter que je donne à l'introduction du plus sélect de nos académiciens, une importance favorable à mes besoins de pittoresque : « Parmi la quantité d'articles qu'ont suscités mes œuvres, me déclarait cette romancière à Naples, un 8 avril, trois seuls

ont eu de l'importance pour ma carrière artistique — surtout l'étude de Paul Bourget ! » De son côté, l'auteur des Essais de Psychologie contemporaine m'écrivait : « A mon avis, Mme Serao est le plus grand peintre de foules qui ait paru depuis Zola — témoin le Pays de Cocagne — et elle est aussi l'un des plus puissants romanciers d'analyse de notre époque, témoin Sœur Jeanne de la Croix et Après le Pardon. Je la compare volontiers à Balzac dont elle rappelle le masque profond. Elle a de 'ce maître l'allure du récit large et libre, une attaque hardie de ses drames, quelque chose de minutieux et d'exalté tout ensemble dans l'imagination. Enfin c'est un beau idleni bien voisindu génie!... »

Le fait a sa raison d'être par cela seul qu'il est — affirmait un philosophe. Acceptons celui de la moins aristocratique des Princesses de Lettres, exaltée par le plus noble des princes de la critique. Enigme, cruelle énigme! comment expliquer celle-là? Les textes l'indiquent; c'est par son don de vie, ses qualités de tendresse que malgré tout et quand même, cette Napolitaine du peuple captât les suffrages do rélégant clubman.

Deuxième contradiction; peu de femmes ont témoigné dans la direction de leur destinée, de

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plus de volonté ; peu dauthoress dans le labeur quotidien, de plus d'activité que cette Napolitaine ! . . . Alors que deviennent les observations vieilles comme la psychologie des peuples, sur l'éternel /hr nienle des nés natifs de Santa- Lucia? Comment expliquez-vous que ces formules exactes reçoivent un tel démenti en celle qui passe pour incarner l'esprit de ce peuple? Aucun des écrivains de Tltalie contemporaine no paraît — et plus Ton scrute ce paradoxe et mieux il s'impose — aussi peu napolitain que cette soi-disant Napolitaine ! . . .

Mme Serao est née il y a un demi siècle et quelques années à Patras; la plus commerçante, la plus riche des villes du Péloponèse, dans celle qui fut la première à se ranimer lorsque ressuscita la Grèce moderne. Elle est fille d'un père italien et d'une mère grecque. De sorte que civilement parlant, elle sera bien du golfe que tout être doit contempler avant de mourir, mais qu'en réalité l'ascendance maternelle lui conféra des hérédités diverses de celles que reçoivent ses demi compatriotes.

J'ai touché deux mots de cette thèse à la directrice du Jour. Elle parut médiocrement lui agréer. « Peut-être, quoique je tienne à vous faire remarquer que cette activité m'a été imposée sans que je Taie le moins du monde

cherchée,,.. » L'objection ne fait que déplacer ma remarque. Dans la pénible alternative de travailler ou de disparaître, n'est-ce pas significatif que Mme Serao ait préféré travailler? la quasi unanimité des Napolitains eût accepté de disparaître — je reviens donc à mon hypothèse, — l'alliance du sang grec et du sang italien raviva les énergies de races qui comptèrent autrefois, parmi les plus énergiques de la Méditerranée!...

Pour nous représenter son enfance, il suffira d'ouvrir un livre, si cruel que Vauthoress de Vive la vie! en refuse la réimpression. — (( Il a le tort de raconter avec pessimisme, une vie de bohème qu'il eût mieux valu évoquer avec allégresse, car enfin, mon enfance, si elle n'eut rien de doré, ne présenta rien non plus de lamentable. Ce fut celle de milliers de jeunes filles de la petite bourgeoisie!... Plus j'y songe et moins j'aime cette Vie et ces Aventures de Richard Joanne / » — Je sentais qu'il eût fallu murmurer : Les trouveriez -vous donc trop exactes ?

Ce qu'un critique désire, son libraire le lui procure. Il doit y avoir peu d'invention dans les premiers chapitres, sauf ce détail trompe-l'œil que Mme Serao a changé de sexe. Dès le début, les tableaux abondent. La petite (rendons-lui

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ses jupes courtes, ses chaussettes noires et sa natte), la petite Jeanne sommeille surunsordide grabat d'hôtel meublé, sa menotte sur sa joue pâlichonne. « Elle avait sur le visage une expression de fatigue et son mignon corps de bambine de sept ans s'allongeait sous la blancheur des draps, dans une pose triste d'abattement. » La nuit précédente, après le théâtre, son père journaliste, qui croyait que c'était arrivé^ l'avait inconsidérément menée souper. Les Serao étaient pourtant rentrés vers deux heures. Mais la gobette qu'un verre de Marsala avait émoustillée ne s'était assoupie que passé quatre heures. Maintenant elle semblait si heureuse de dormir que son père, forçat du travail forcé du journalisme, s'habillait à la dérobée. Il partira sur la pointe des pieds, en glissant dans la main de la loueuse de chambres, cinquante centimes pour le déjeuner de l'enfant. Vers onze heures et demie, à bout de sommeil, cellelà sautera enfin à bas du lit, et sagement, elle procédera à sa petite toilette sans le secours de personne. Ayant passé sa robe, sa robe neuve, qui allait si vite devenir vieille puisqu'il lui fallait chaque jour la porter du matin au soir, elle appellera :

— « Maria, Maria, mon déjeuner!...

— « Qu'est-ce que vous voulez pour votre

déjeuner mon bel ange, dites-le vite, et Maria s'empressera de le préparer. Voulez-vous une jolie omelette de deux œufs?...

— « Non, non, non, je veux quelque chose de beaucoup meilleur s'écria Jeanne irritée, en frappant du talon; je veux un poulet, un gros poulet, tout un poulet pour moi toute seule.

— (( Fille de mon cœur, ne me fais pas mourir de chagrin; comment ferais-je pour l'acheter un poulet ? Ton père ne m'a laissé que dix sous ! . . .

— « Quoi? rien que dix sous!... répéta la fillette calmée en train de réfléchir profondément.

— « Oui, ma belle demoiselle.

— « Eh bien ça ne fait rien, vavitem'acheter pour dix sous de poulet rôti ! . . . »

Cette sagesse, cette folie, c'est déjà Mathilde Serao tout entière. Je dois refermer le livre : vingt eaux-fortes d'un trait aussi net s'en pourraient détacher. La fille du proscrit se blessa aux épines de la vie à Tâge où la plupart de ses contemporaines n'en cueillent que les roses. Ah ! ce n'est point d'elle que l'on peut dire qu'elle a mangé son pain blanc le premier!

— « Oui, me confirme la Levantine, la bohème dans laquelle végétaient mes parents laissait la porte ouverte à la pauvreté ! mon adolescence

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grandissait au milieu de circonstances si précaires qu'assez vite, je compris n'avoir à compter que sur moi. Vous constatez que le ciel a tenu la promesse qu'il fait aux énergiques; il m'a aidée parce que j'avais commencé par m'aider moi-même. Sans perdre donc le temps de me mettre au clair avec mes goùls, je suivis des cours qui devaient me permettre de devenir maîtresse d'école. Je ne suis pas allée audelà des examens. Le tableau noir ne me disait décidément rien qui vaille. Je préférai m'embrigader parmi les télégraphistes à raison de quatre-vingt-dix lires par mois (quatre-vingtdix lires dont il fallait soustraire six lires pour l'impôt sur la richesse mobilière et deux ou trois lires d'amendes !) Ce n'était pas le pactole ; tout au plus le pain quotidien — sans beurre naturellement!... »

Vous trouverez l'écho de ces maussades et pourtant joyeuses semaines dans une nouvelle intitulée Télégraphes qui a été traduite dans toutes les langues connues, et dans quelques autres....

Voilà Mme Serao qui se lève, empoigne l'un des volumes dont est encombrée sa librairie, et, impérative, se met à le feuilleter d'un doigt : « Lisez ; dès leur entrée dans la sordide antichambre, la bureaucratie étreignait l'àme de ces

Jeunes filles ; le jargon administratif, incorrect et conventionnel, fleurissait sur leurs lèvres. ...» Avec un éclat de victoire, la Méridionale s'interrompt : « Par Bacchus, j'aurais tort de poser à la martyre ; cette misère ne dura que le temps de l'observer, c'est-à-dire de pouvoir ensuite la raconter. C'est ce que j'appelerai vivre à intérêts composés. Du jour au lendemain, j'avais découvert qu'il serait plus amusant et de meilleur profit de transcrire les petites idées que me dictait mon cerveau que celles assommantes que me transmettaient les appareils Morse. Avais-je cinq minutes de liberté que j'en profitais pour griffonner des bouts d'articles. Je n'aurais pas été femme si je n'avais trouvé le moyen de les faire imprimer et d'en tirer quelques francs qui, joints à ceux que m'accordaient parcimonieusement l'administration, me permirent d'étendre un peu de confiture sur mon pain noir et de nouer un ruban rouge autour de mon cou. Tant et si bien que ma mère, qui n'était pourtant pas romanesque, estima que Theure sonnait de dire un éternel adieu au télégraphe et aux télégrammes!... Ces misérables quatrevingt-un francs qui méprenaient tant d'heures de travail, dès que j'eus la libre disposition de mes journées, je ne devais pas ta)'der à les multiplier par deux, par trois, par quatre, par tous

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les multiplicateurs que vous voudrez!... Ma destinée se précisait : lille de journaliste, je serais journaliste à mon tour; le sort en était jeté. C'est ainsi que je devins, il faut un commencement à tout, la Chiquiia du Capitaine Fracasse, » (Chiquita, Chiquito, un nom de joueur de pelotes, Loti nous l'apprend, cette femme n a- 1-clle pas, en effet, lancé sur l'arène de la vie littéraire une quantité d'idées dont s'empara pour s'en distraire la curiosité européenne ?)

Il n'y a que le premier livre qui coûte. Trente ans se sont écoulés depuis le matin où quelques libraires de la Péninsule exposèrent au coin le moins en évidence de leur devanture, une plaquette de trente-six pages dont le titre Opales et la signature Tuffolina révélaient une innocence de jeune fille. Qui a écrit écrira; il agissait de gagner son pain à la pointe de sa plume. Celle-ci devait y très bien parvenir. Me l'a-t-on assez répété de Milan à Catane, que Mme Serao était la seule des femmes de lettres italienne à laquelle l'art valut le vivre, le couvert, des honneurs et le bonheur. Il est vrai qu'elle était aussi douée d'une patience et d'une endurance dont négligèrent de faire preuve ses rivales. Cette fortune littéraire, quarante volumes au bas mot l'ont établie; elle s'adresse d'ailleurs, autant à l'ex-rédactrice du Matiîi^ à

la romancière de la Conquête de Rome qu'à la catholique voyageuse du pèlerinage du Pays de Jésus. J'ai dans ma musette plus d'une critique à l'adresse de Mme Serao, mais quoiqu'on puisse déplorer, son droit au succès demeure incontestable: elle a tout fait, elle a trop fait, en vérité, pour l'obtenir ; il ne pouvait lui échapper !

Et d'abord, elle commença par jeter à la corbeille àpapiers son pseudonyme de chien savant, puis sachant mieux que personne les déficits de sa culture, des années, elle se borna à décrire ce qu'elle avait vu de ses propres yeux vu; c'est-à-dire les drames et les flammes et les femmes et les âmes de sa ville natale. De là ces Légendes napolitaines que n'aime pas M. Croce, et ce Ventre de Naples, pittoresque recueil d'études sociales que l'on prend d'ordinaire pour un roman, comme le singe de la fable prenait le Pirée pour un homme (La Fontaine est mon ami.) De là encore plusieurs fictions dont l'une : le Pays de Cocagne fut traitée de chef-d'œuvre par M. Paul Bourget.

Je n'aurai certes point l'outrecuidance de m'inscrire en faux contre des peintures exécutées d'après nature avec une maestria demaestra — dirai-je pour parler itahen en français. Je suis prêt, puisque des historiens dignes de confiance me l'affirment, à répéter aussi que

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lorsqu'aux alentours de 1880, Mme Serao publiait ses Comédies bourgeoises, son Roman d'une jeune fille, son Cœur malade (lecrin est trop riche pour le vider ici) — la débutante innovait: personne n'ayant jusqu'alors, retracé en italien, les médiocrités et les misères de la petite bourgeoisie napolitaine. N'empêche que ces ouvrages ne donnent une idée non pas fausse, mais arbitraire de l'ancienne capitale du Royaume des Deux-Sicilos. Je m'explique :

Vous connaissez le jeu du Petit Pauvre f II consiste à répondre aux questions posées, sans prononcer ni Monsieur, ni Madame, ni oui, ni no7î, ni petit, ni pauvre, etc.... Eh bien voilà précisément, à quoi fait songer la copieuse littérature napolitaine de Mme Serao. Sans doute le jeu qu'elle tenta, elle l'a gagné — mais ce ne fut qu'un jeu!... Et ce détail suffit pour donner à ce tableau en dix volumes, je ne sais quoi d'apprêté, d'artificiel, qui n'apparaît jamais autant que lorsqu'on relit ces livr^ sur les lieux qu'ils décrivent.

Comment, voilà une ville où les mœurs sont dissolues à un point que chacun peut imaginer avec la certitude de rester en deçà de la réalité. Et aucun de ces ouvrages ne sera d'une lecture à le réserver aux hommes seuls et aux dames d'expérience. C'est à peine si dans le pays de

Cocagne, apparait la silhouette d'une prostituée harnachée de nœuds de velours noir aux manches et à la ceinture. Nous ne l'apercevrons jamais dans Texercice de ses fonctions. Le diable sait cependant si ce spectacle est fréquent sur les rives parténopéennes. A défaut de souvenirs de voyage, il suffirait du volume d'un autre Napolitain, M. Salvator de Giacomo, sur la Prostitution à Naples durant les xv*', xvi^ et xvu* siècles. Une fois de plus VEcdésiaste a raison : « Ce qui fut c'est ce qui est, ce qui est c'est ce qui sera ! ... »

Dans le Pays de Cocagne, ailleurs, Mme Serao met en scène une centaine d'individus du bas peuple; approuvons l'exactitude minutieuse de ses descriptions. Même les conversations sont fidèles, seulement — car il y a toujours un seulement — elles sont choisies de manière à éviter un ordre de choses matérielles qui se trouvent, au contraire, être celui qu'abordent de préférence ces hommes et ces femmes si proches encore de l'animalité. Mes observations qu'une certaine connaissance du dialecte napolitain facilita, me suggèrent cette opinion que les joueurs et les joueuses de lotto de Mme Serao sont aux vivants et aux vivantes que l'on rencontre dans les ruelles comprises entre le Co7irs Humhert et la Place du Marché, ce que restent

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les paysans et les paysannes de la Petite Fadette et de la Mare au diable de Georges Sand aux sinistres indigènes de la Beauce et du Berry î — Lorsqu'il convint enfin à cette authoress d'évoquer dans des milieux moins voués au dieu misère des passions d'amants et d'amantes dont l'amour semble plus fort que la mort, avec une discrétion amusante, ces amours éperdues ne furent jamais racontées que dans leurs manifestations sentimentales. Les poèmes en prose de d'Annunzio sont là pour nous rappeler cependant que l'Italien moderne ne dissocie pas volontiers le sentiment de la sensation. Mais répétera Mme Serao :

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, Les bas amusements de ces sortes d'affaires.

A de plus hauts objets élevez vos désirs

Et traitant de mépris les sens et la matière,

A l'esprit comme nous donnez-vous tout entier!

Molière comme La Fontaine sont mes maîtres. Je me souviens d'avoir présenté cett^ objection à l'une des ex-secrétaires de cette dame :

— « Vous touchez au point délicat. C'est un siège irrévocablement établi d'avance. Mme Serao ne consentira jamais à écrire une ligne susceptible d'effaroucher sa clientèle mondiale ! . . . » Eh bien! dussé-je être livré aux gémonies.

l'art, l'art véritable ignore de tels scrupules. En tout, l'expression doit être adéquate à la vérité ; vertueuse lorsqu'il s'agit de vertus, vicieuse lorsqu'il s'agit de vices. Parler de sainte Catherine de Sienne comme d'Annunzio l'a osé dans les Vierges aux Rochers, c'est perversité pure; mais représenter la tourbe napolitaine ainsi que Mme Serao s'y est exercée dans le Pays de Cocagne, c'est hypocrisie complète.

Dans ces deux cas, les écrivains agissaient avec parti pris. Ils empruntaient au magasin d'accessoires esthétiques des lumières ou des ombres incompatibles avec les exigences de la réalité! Comparer cette romancière à Balzac paraît du domaine de l'amabilité. Ce qui constitua l'audace admirable ou condamnable (selonle point de vue) — des maîtres du réalisme français, ce fut précisément le souci de reproduire la vie, non point telle quelle devrait être — mais au contraire avec un besoin de vérité totale dont ne songe guère à s'embarrasser Mme Serao!...

Dans aucun de ses livres, ce parti pris n'est apparu aussi net que dans le dernier : Vive la vie! — dont il a, ce me semble, compromis le succès. Avec un peu d'étourderie, Mme Serao s'était proposé de peindre la société élégante et fringante des grands hôtels de l'En-

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gadine. Dire la vérité, c'eût été écrire un livre à la Casanova. Nous avons une idylle. Et puis il y a trop d'histoires de médecins et de malades î . , . C'est si ennuyeux — un peu de bel amour déshabillé eût mieux valu. Mme Serao m'interrompra : — Et la morale, qu'en faites- vous? — J'ai déjà répondu : — Un sujet immoral ne peut être traité moralement. L'erreur initiale qui faussa l'exécution de ce livre procure l'impression d'un diner, dun grand dîner où il n'y aurait que des sauces, admirables, parfaites, coulis, béarnaises, maltaises, hollandaises — tout de même cela ne suffirait pas !

Ces fameux romans de vie napolitaine ou mondaine on les dirait fruits de la collaboration de deux authoress; d'une réaliste patiente, aimante, éloquente, et d'une idéaliste qui concerte d'une plume experte, les diverses occasions de succès qu'offre l'actualité. Balzac dépourvu d'indépendance, Zola privé de courage ; elle sera avec une candeur voulue, la première à déclarer : (( Il y a déjà assez de choses pénibles cfans la vie, sans en mettre encore dans les livres! » C'est parfait, mais tout de même ni Flaubert, ni Concourt, pas même Champfleury ne contresigneraient de telles déclarations ! . . .

Ces propos, nous les échangions par une matinée bleue comme le manteau des anciens rois

de France, sur laquelle le soleil d'avril^ le soleil de Naples, effeuillait les pétales de ses fleurs de lys. Par les larges fenêtres des trois salons en enfilade, le regard découvrait la fête printanière du paysage. D'abord les palmiers et les bronzes classiques de la Villa Nationale, puis tandis qu'à droite, la colline de St-Elm< dessinait sa crête de châteaux forts et de palais, à gauche, par delà la Via Caracciolo (déserte en cette heure matinale) s'arrondissait l'harmonie du golfe palpitant comme une poitrine de femme. Des îles de fleurs aux noms de rêve s'égrenaient sur cette beauté, vivantes gemmes disjointes d'un impossible collier : Oh! Naples, cœur vivant, fiévreux et dénudé sous l'œil sans paupière de r inexorable ciel! s'est écrié Sheiley. Seuls les poètes du Nord trouvent des accents dignes de ces paradis terrestres. L'ébranlement que leur sensibilité d'hyperboréens éprouve à la découverte de telles merveilles leur inspire des paroles dont la résonnance se répercute de siècle en siècle^ d'âme en âme, indiciblement ! . . . Face au jour dont la pièce était inondée, Mme Serao sans coquetterie, demeurait assise. Il y avait des roses sur les tables, dans tous les angles, de ces roses comme on n'en voit qu'au bord des mers, où l'air iodé fait les corolles plus larges, les pistils plus déliés, les pollens

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plus chargés de parfums. Autour de nous, tout proclamait la joie de vivre ; les fauteuils tendaient des bras accueillants.... De sa voix chaude, avec des rires persuasifs, et des regards qui flattaient comme des caresses, l'oratrice se livrait sans retenue aux plaisirs de l'éloquence. Cette femme qui ne fut jamais jolie, et qui doit le savoir, bien loin de s'en affliger, en a pris son parti avec tant d'allégresse que ridée d'y songer ne vient qu'à la réflexion. Par un hasard de circonstances privilégiées — il y a un dieu pour les chroniqueurs, — j'ai surpris cette Levantine, non point telle que la rencontrent les habitués de la Maloja ou de Monte-Carlo, sous le harnachement de toilettes somptueuses qui contredisent sa silhouette, mais dans l'intimité d'une convalescence, en modeste peignoir de pilou. Et voyez le prodige, malgré tout ; dès la dixième réponse, la séduction de la voix, de la vie ont opéré. Mme Serao s'inquiète; ce n'est point^dans cet appareil dépourvu d'élégance qu'elle eût désiré que je l'observasse ; elle soupire ; les Français sont si moqueurs ! . . . Votre littérature est à base de scepticisme!...

Comme elle a tort et comme j'avais raison de supposer que pour trouver la vraie Mathilde Serao, c'était à Naples, dans le cadre de son exis-

tence normale qu'il me fallait venir l'étudier! D'aucuns s'étonneront de ne pas me voir cédera l'ironie. Les portraits de Mme Serao rédigés à Paris sont des caricatures. Une commère de tréteau s'y démène, Vrsuve en éruption, soleil qui brûle^ tempête qui gronde, torrent en cascade, pour emprunter encore quelques expressions à Mme Yvonne Sarcey!

Mes divergences proviennent de ce tout petit fait que j'avais obtenu que la langue de Voltaire fut bannie de nos entretiens. Non que la romancière ne connaisse parfaitement notre français, mais l'accent terrible dont elle l'affuble lui confère une vulgarité qui, lorsqu'elle parle italien, devient au contraire une verve communicative. L'on m'avait prévenu : la directrice du Jour posera devant l'objectif de votre attention. Ce qu'il faudrait, c'est la surprendre le dernier quantième des mois, lorsqu'attablée dans l'étroit bureau de la rue de Tolède, un sac plein d'écus pendu au bras, elle distribue d'un œil clignotant la prébende mensuelle à ses jeunes collaborateurs.

— Est-ce nécessaire ? — Je me rends un compte exact que sous ses allures à la bonne franquette, cette femme ne cesse jamais do savoir ce qu'elle fait et de faire ce qu'elle veut.

Certaine après-midi, un télégramme devant

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moi, lui fut remis; ses mains rouvrirent, ses yeux le dckhiffrèrent sans qu'un pli de son visage ne trahit ses impressions. Je Tappris par hasard, plus tard; ce télégramme lui annonçait une chose redoutable. Sans se troubler, Mathilde Serao continua pourtant le colloque interrompu. Ce n'est qu'un détail; mais ce détail constitue l'un de ces signes que collectionnait Stendhal, lorsqu'il prétendait s'informer d'un caractère ; celui-là et d'autres, qu'il serait oiseux de noter, indiquent bien que CQtle soi-disant hurluberlue est au fond une réfléchie, d'autant plus sympathique qu'elle s'efforce constamment de l'être. Si tu veux être aimée de ton prochain^ commence par l'aimer toi-même.

En sachant donc que la romancière ne nous dira que ce qu'elle estimera susceptible de nous plaire, demandons-lui le programme de sa vie :

« J'en ai fait deux parts, — l'une consacrée au journalisme, l'autre au roman. Jadis, quand j'étais en pleine lutte, j'ai dit beauc(^up de mal du journalisme. Mes opinions avaient tort, le renard de votre La Fontaine me conseillait mal. Depuis, la sagesse des années m'apprit à en penser assez de bien. En faire pour une artiste, c'est demeurer à l'école de la vie, c'est descendre de la fameuse tour d'ivoire du sommet de laquelle on est peu à son aise pour observer

ce qui se passe en bas, parmi les hommes et les femmes de ce globe. L'idée me vient souvent de comparer les chroniques que je rédige chaque après-midi, pour le Joiir^ aux exercices de vocalise ou de mécanisme que sous peine de déchoir, les virtuoses doivent répéter tous les matins que fait le bon Dieu!... Je m'explique mal; le journalisme c'est pour moi, ce qu'est pour un soldat les corvées du Champ de Mars, pour une danseuse les assouphssements à la barre, pour une doctoresse la clinique!... »

C'est ainsi qu'après avoir été Directrice du Matin^ elle devint rédactrice an. Jour, sans parler de la modeste revue qu'elle rédigea quelques années, la Semaine. Avec beaucoup do sens commercial, disons plutôt humain, elle comprit qu'il fallait se mettre en contact direct avec ses abonnés et par le moyen des petites postes, elle y parvint avec une adresse qui confine au prodige.

Ces notules qu'elle signa Gibus sont l'une des manifestations les moins connues et les plus divertissantes de l'inlassable activité de Mme Serao. Quand je suis à Naples, je ne manque jamais de méditer les conseils de Gibus. Mon déjeuner s'en trouve facilité. Cela va du coq à l'àne avec la plus réjouissante indépendance. Toilettes, médecine, philosophie, te-

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nue de maison, littérature ou religion, Mme Serao n'est jamais à court de sagesse. Elle écrira à Marie V abandonnée par exemple : « Mieux vaut vous habiller en noir pour assister au Stabat Mater de Rossini » de la même plume dont elle vient d'avertir S, M, i^ : « Faites attention, je crains bien qu'il n'ait pour vous qu'un caprice!... » Dès qu'il s'agit d'amour, elle est intarissable. Un confesseur en sait moins long. Du Pausilippe à Pompci, elle est la providence de toutes les amantes délaissées. Ses conseils me paraissent marqués au sceau du bon sens. Elle aime l'amour mais elle a pitié de la femme. Et les hommes ne sont pas ses ennemis, tant s en faut? Elle écrira en Gretchen (est-ce assez gentil?) « la fleur que je préfère est la violette! » Mais ce qui, pour moi, reste un inépuisable sujet de joies, ce sont ses conseils mondains. Quand on constate que cette romancière, comparée par Paul Bourget à Balzac, se voit réduite à décider qu'un « Monsieui* en deuil ne peut porter comme bijou qu'une perle à la cravate » {Tristan seul), et à préciser qu' « une dame doit faire ses visites en toilette d'une seule nuance avec tout au plus une blouse claire » {Fleur de cèdre) on conviendra que le journalisme est tout de même une discutable chose. J'entends d'ici le large rire de Mme Se-

rao : — Qu'importe si cela m'amuse ! — Et je crois qu'elle dit vrai. Gibus s'observant peu a moins de scrupules à être franchement napolitain. N'avisera-t-elle pas sérieusement Ariel que « Certainement une bague en or, décorée d'une tête de mort, est ce qui protège le mieux contre la jettature !» — et ne confirmerat-elle pas à rEiicrier rougf*. « qu'à son avis^ avoir trouvé un clou est à coup sûr d'heureux présage! »

« Vous avez tort de suurire, me confirmet-elle; mettre de la diversité dans Texistence, n'est-ce point la rendre moins ennuyeuse? Si le journalisme ne m'y contraignait, croyez-vous que je conserverais Ti^dépendance de m'intéresser à ceci, à cela, à autre chose, à tout ce que Tactualité impose à Topinion? Voici une dizaine de jours — par exemple — que le cratère de Pouzzoles manifeste des velléités de réveil. Si je n'étais que romancière, comme d aucuns le désireraient, c'est ça qui me laisserait froide!... Songez donc, un cratère plus vieux que l'histoire! un cratère dont nous ne savons rien, sinon qu'il déversa quelques ruisseaux de lave aux environs de 1200, qu'est-ce que vous voulez que came fasse?... Mais, en ma qualité de journaliste, holà! c'est autre chose : — devoir professionnel l — je vais donc fréter

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une voiture, à moins que je ne me contente du chemin de fer de Cumes, et de mes propres yeux, je constaterai l'état de réactivité que manifeste cette soufrière. Les Anciens ne l'avaientils point pittoresquement baptisée le Forum de Vulcain, et Vulcain n'est-il pas l'époux de Vénus? Vous voyez où cela me mène? Indépendamment des inédits que je rapporterai de ma chasse à Tactualité (car, en vérité, qui est-ce qui visite jamais ce médiocre volcan?) nul ne peut savoir si je ne recueillerai pas du même coup, le visage humain, le détail de mœurs, la métaphore dont s'enrichira tel épisode du roman en cour^ de composition?... Si je renonçais au journalisme, il me semblerait renoncer à la vie! »

La tirade a de quoi plaire. Deux remarques linfirment cependant : à composer rapidement, lie risque-t-on pas de perdre le sens et le goût du style? Les forces humaines ont leurs limites. Après en avoir consacré autant pqjir l'article qui ne dure qu'un jour, combien en restera- t-il pour le livre qui devrait durer toujours?

Le rire de Mme Serao sonna haut et clair : — « La question de style, d'importance chez vous, n'existe pas ici. Tous tant que nous sommes d'auteurs et d' aiithoi^ess itahens, nous n'écrirons jamais que dans le dialecte de la ville qui

nous vit Qaître. L'amie Neera rédige en milanais, Tamie Negri également et quant à l'amie Deledda,, elle parle sarde. Un peu plus, un peu moins, cela ne tire pas à conséquence. Je suis la première à reconnaître que je rédige en napolitain! — Il n'y a que ^' Annunzio qui écrive parfaitement, mais il parle une langue grammaticale que n*ont jamais eatendue ni l'épicier du coin, ni la duchesse d'en face! Quant à la seconde objection, simple question de santé; et pour moi elle ne se pose même pas. Quand j'ai consacré à Fadministration, de dix heures à midi, accordé aux joies de la famille de midi à quatre heures, — quand j'ai rédigé ma chronique et dirigé mes jeunes rédacteurs de quatre à sept heures, toute la soirée^ et cela les dix mois que je demeure à Naples, me reste pour l'élaboration de mes romans! Est-ce que vous trouvez que ce n'est pas suffisant? six cents nuits de travail pour un livre, car je n'ai jamais publié qu'un volume chaque second hiver?... Voilà mon existence. Pour que je consente à la couper d'une distraction, il faut la venue d'un de mes bons Rotschild ou de mes chers Bourget! — Par exemple, mes deux mois de vacances à la Maloja, à Nice ou à Paris, je les prends pleins et entiers; alors, c'est la vie à grandes guides; je redeviens l'âme un

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peu folle que je resterai jusqu'au dernier d( mes jours!...

« Je m'égare, mais vous êtes amateur de pittoresque — vous ne me trahirez pas — ce serait si mal — il vous plaira davantage — j'en suis certaine — d'apprendre que pour écrire mes romans, je m'assieds à la table devant laquelle vous me voyez, en laissant grandes ouvertes les portes des deux autres salons, mais à condition que l'électricité soit éteinte. J'ai besoin de silence, de ténèbres et d'espace — surtout d'espace — pour évoquer les êtres de pensée et de chair auxquels s'intéresse mon imagination. En général, j'ai tant discuté avec moi-même et avec mes proches mes scénarios que la rédaction de mes livres ne comporte pas de retards.... Ce qui est long, ce n'est pas de rédiger, c'est d'inventer. Regardez ce petit carnet; je vous autorise à noter que cette page dont l'encre est jaunie atteste que la thèse d'Après le pardon, i^dLTu en 1905, était formulée dès 1897. Huit années m'ont donc été nécessaires pour mener à terme un roman dont vous avez tort, féministe abominable que vous êtes I de discuter les conclusions ! . . . »

A ce moment une fillette de onze ans fit une irruption en coup de vent. C'est la Benjamine de la romancière. Je discerne dans le dessin du pro-

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fil, la pureté classique du fameux visage paternel. Au-dessus de l'œil gauche, un grain de beauté deviendra sans doute plus tard, un incomparable éveilleur de sensibilités ; voilà un signe dont on peut dire qu'il vaut encore mieux que la fameuse courbe du nez de Cléopâtre (lire Pascal). Mais pour l'inslant, la gobette en robi courte, et en mollets nus, ne se doute pas du don que lui transmit l'auteur de ses jours. Et ce sera d'une voix à laquelle il n'y a pas moyen de résister, qu'elle s'exclamera, enfant prédestinée :

— Maman, Maman!... je t'avertis que la chienne a mangé tout ce qui restait du ris de veau ! . . .

Au lieu de trouver l'intervention intempestive, la plus illustre des romancières italiennes si' borna à répondre avec mansuétude :

— La pauvre bête, elle a bien fait; depuis que je suis souffrante, personne ne songe plus à sa subsistance î

Mais quoiqu'une capitale (et Naples plus qu'aucune autre) soit un microscome où il y ait des taudis et des palais (les deux espèces de toits sous lesquels il se passe des choses à remplir une bibliothèque de romans vécus), Mme Serao parvenue à la maturité de ses ans (ce sont ses expressions) éprouva le besoin de se renouveler. Cette crise artistique correspondit à une

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crise domestique dont les gazettes se sont assez occupées pour qu'il soit permis d'y faire ici, allusion. La fille de l'exilé des Bourbons avait épousé un compatriote de son père, esprit qui, s'il Teùt voulu, serait aujourd'hui, à croire de bons juges, le rival de Gabriel d'Annunzio — j'ai nommé M. Edouard Scarfoglio. Par malheur Texmari de Mme Serao n'a pas voulu. Au fond, je demeure assez perplexe devant ces réputations à base d'inconnu. Le seul ouvrage de M. Scarfoglio que je connaisse, son introuvable Livre de Don Quichotte, me donne limpression moins d'un artiste que d'une inteUigence.

Quoiqu'il en soit, plus soucieux de ce qui est que de ce qui sera, M. et Mme Scarfoglio en associés, partirent à la Conquête non seulement de Rome, comme l'affirme le titre de Tune de ces fictions, mais {quo non ascendam?) de l'Italie tout entière ! — Un seul moyen restait à portée de leurs hypothèses : le journalisme. Ils s'y adonnèrent avec un zèle digne de la victoire.

Après de premières armes pas aussi brillantes qu'ils l'eussent désiré, sur les bords du Tibre, où leur Courrier de Rome n'obtint point les destinées qu'ils ambitionnaient, les époux regagnèrent les bords enchantés de la baie natale. Cette fois, leur rêve de domination parut se réaliser.

Mme Serao inaugurait au Courrier de Naples^ fsous le titre à' Abeilles, mouches et guêpes) des billets de la journée dont le succès devint si éclatant que le propriétaire du journal, M. Mattéo Scilizzi, s'étant permis de discuter les conditions de ses chroniqueurs, ceux-ci se retirèrent escomptant qu'ils auraient avantage à voler de leurs propres plumes. De fait, le Matin qu'ils créèrent, finit après d'épiques concurrences, par absorber l'infortuné Courrier. Ensuite, ce furent les années d'heureuse autocratie. M. et Mme Scarfoglio régnaient sur l'Italie méridionale. Mais parvenus au faîte, ces rois de la parole comme les rois de la tragédie, n'aspirèrent qu'à en descendre ; l'association se rompit avec des éclats dont la presse se fît l'écho. Je ne dirai pas si les torts furent d'un côté, ou des deux ; j'affirme seulement que ces aventures variées et variables, où pour paraphraser la jolie phrase de Musset, Vénus avec Plutus dansèrent aux enfers — susciteront lorsque nous n'y serons plus, la curiosité de nos petits-neveux. De collaborateurs qu'ils étaient, Mme Serao et M. Scarfoglio devinrent des rivaux. Entre le Jour que dirige celle-là, et le Matin dont celui-ci assure les destinées, la lutte ne cessera qu'à la mort de l'un des combattants.

Ce fut à cette époque lointaine que Mme Serao

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et M. Bourget échangèrent à travers PEurope des dédicaces que Ton peut résumer par ce dicton dépourvu de snobisme : Chère Madame passez-moi la rhubarbe et je vous tendrai le séné! L'irrévérence reste le droit à rironie. Après avoir été traitée par l'auteur des Essais de Psychologie de « romancière géniale » (je passe d'autres épithètes) Mme Serao appelait à son tour, Tauteur de la Duchesse bleue : « Ami bienfaisant, sublime philosophe! — » C'était très bien. Mais littéraires ou sentimentales, les effusions gagnent à s'échanger dans le privé. Au cours de cette même préface, tauthoress annonçait sa résolution de renoncer aux récits d'amour pour se vouer aux seules peintures des trois vertus théologales : « Si maintenant mes mains de travailleuse et d'artiste écrivaient sur un autre sujet, elles mériteraient d'être maudites. »

M. CrocCjTun des critiques des trois études qui comptent, l'a exactement discerné : « Mme Serao se fait deux fois tort à elle-même en méconnaissant d'abord la portée sociale, le christianisme communicatif de ses premiers livres, puis en annonçant son intention de faire désormais consciemmeîit ce quelle avaitfait jusqu'alors inconsciemment. » Le philosophe napolitain avait raison de crier casse-cou ! En dépit du succès

mondial, les derniers ouvrages de Mme Serao ne sont nullement ses meilleurs. La Patti^ elle aussi, obtenait d'année en année des cachets plus fabuleux^ quoi qu'incontestablement sa voix ne fut plus en 1900, ce qu'elle avait été en 1850!... Le public subit trop le mirage de la réputation : c'est ce qui faisait dire injustement^ à un grand directeur de journal parisien : « Oh Mme Serao y c'est le triomphe de la réclame! »

Le temps toutefois où le public accepte chat en poche ne dure pas toujours. Adelina Patti fut sifflée à la Scala de Milan, et sa dernière tournée ruina son imprésario — lequel en mourut. La chute théâtrale à' Après le Pardon, demeure une indication. Ni l'ingénue Grammatica à Naples, ni l'ingénieuse Réjane à Paris, ne parvinrent à faire accepter l'absurde thèse de Mme Serao ! La roche tarpéienne est proche du Capitole !

Dans ses dernières fictions, la romancière sacrifie décidément la vraisemblance au désir d'émouvoir. Elle fait penser à ces divas sur le déchn qui exagèrent leurs effets, derniers cris, dernières notes!... Que n'a-t-elle écouté les avertissements de M. Croce? Je ne dis pas que l'aventure de Carm(!ki Minino, ballerine de troisième rang, au San Carlo, ni que celle de Louise Bavilacqua, en rehgion Sœur Jeanne de la Croix ^

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soient impossibles, mais qu'elles restent exceptionnelles. La fille probablement naturelle d'une famélique ravaudeuse de maillots qu'éleva par fantaisie une priina ballerina asso/uta, ne saurait conserver aussi longtemps, d'aussi pudiques réserves. Dès son plus jeune âge, elle n'ignorera aucune des obligations qu'impose la carrière de la danse. Et quant à la Sœur de cet ordre des Ensevelies vivantes que le Gouvernement italien dissolvit et dont Léon Xlll, avec sou infaillible sagesse, interdisit la reconstitution, Mme Serao exagère. Toute existence a son rayon de soleil!.. Je me suis appliqué, d'après les données du roman, à établir le budget de la religieuse et je suis arrivé à cette conclusion qu'économe comme cette femme devait l'être, cette sécularisée eût pu se tirer d'affaire d'autant que Mlle Bavilacqua échappe au piège dans lequel tombe la plupart des nonnes rendues à la société, la curiosité de r amour!

Entre nous soit dit, voilà le vrai sujet; Mme Serao le sait mieux que personne et si elle s'est refusée à le traiter, ce dut être toujours par ce parti pris d'éviter les désobligeances de la chose. Cela permit d'ailleurs à M. René Bazin de reprendre le thème. Quoique dune puissance d'évocation bien inférieure, son livre

après avoir rappelé Sœur Jeanne de la Croix la fait oublier. Le plus chaste de nos romanciers n'a pas reculé devant la logique de faire mourir en prostituée, cette Donatienne à laquelle la société enlevait la possibilité de tenir le vœu qu'elle prononça le jour ou son innocence

Prenait pour éternel amant Jésus en croix saignant et couronné d'épines !..

Mais aucun des romans de la Gréco-Napolitaine ne souleva autant de controverses (\\\!Après le Pardon. On en connaît la thèse sur l'impossibilité d'oublier les trahisons d*amour et l'on s'étonnerait de l'entendre soutenir par la catholique voyageuse du pèlerinage au Pays de Jésus et d'autres livres édifiants sur les Saints et les Saintes du calendrier napolitain, si l'on ne découvrait vite que la religion contenue dans ces ouvrages est cent fois plus superstitieuse que religieuse. Je raconterai les lances qu'au sujet du pardon, je rompis avec Mme Serao. Je disais : Jamais je ne serai de votre avis ; de toutes les trahisons, celles d'amour me paraissent les seules excusables. Elle m'interrompit, violente :

— Ah que je vous en veux d'être féministe î Comme je lui répondais que je ne me vantais

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pas d'avoir toutes les vertus, elle m'arrêta par cet argument ad hominem :

— Ne seriez-vous pas marie ?

— Ainsi d'après une femme — cette femme !.. . le mariage ne serait plus l'union de deux êtres, mais l'esclavage de l'un au bénéfice de l'autre ? Ma parole ! de telles opinions sont de Tàge des crinolines. Mme Serao eut beau me répéter : — « Mais le ciel sut ce qu'il fit en inspirant aux femmes des passions moins instables qu'aux hommes ! » Ce qui revenait à dire : « Libre à vous Messieurs d'agir à votre guise » — je serai plus loyal, Alexandre Dumas fils m'inspire : Non je ne crois pas que chaque sexe doive avoir sa morale. Cela rappellerait trop les iniquités du Code NapoléoîiieJi. Mais toutes les rehgions, la chrétienne, la musulmane, la bouddiste, nous enseignent, nous répètent la nécessité du pardon. Tendre la main n'est-ce pas le plus beau des gestes? — Oublier n'est-ce pas ce qu'il faut faire chaque jour ?.

Notre conversation devenait étrange ; Mme Serao disait :

— J'apprécie trop l'esprit masculin pour lui en vouloir de ses trahisons î

Je répondais, n'étaient-ce pas les rôles intervertis?

— Indulgente, soyez-le autant que vous vou-

drez, ce sera parfait, à condition que vous exigiez d'être traitée comme vous avez traité ceux qui ne le méritaient peut-être pas toujours!...

Quoi, ce serait une femme, une épouse, une mère qui se refuserait à croire à la nécessité du pardon? — Cela me parait barbare. Il y a souvent dans la mentalité féminine un manque de générosité, de spontanéité qui déconcerte. Mais la vie n'est qu'une ardoise sur laquelle l'éponge doit être passée chaque jour, afin que demain ignore ce que fut hier. Ce qui me console dans le cas de Mme Serao, dont la thèse est anti-sociale, anti-chrétienne, anti-humaine, c'est d'être persuadé qu'elle .serait pour sa part hors d'état de la mettre en pratique. Il suffit de l'entendre pour comprendre qu'elle doit être la plus admirable « pardonneuse » de Tltalie. Ainsi aije pu me réconcilier avec un livre qui contient pourtant de belles pages.

Nous nous serions toutefois quittés assez fraîchement si le récepteur du téléphone n'avait interrompu nos discussions. L'impitoyable avocate qui exige l'intangible vertu de la femme, répondit d'une voix autoritaire :

— Pas le moins du monde, quand j'ai commandé un filet de bœuf, je veux un filet de bœuf, et un gigot de mouton ne ferait pas mon diner!

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Ce simple rappel aux nécessités de la vie devait suffire à nous rendre le sens des réalités. Mme Serao comprit qu'elle jouait troples George Sand. Nous nous tendîmes la main en pensant : la vérité ne doit être ni du côté napolitain, ni du côté parisien; mais entre deux, car la vérité, à rencontre de ce que Ton estime, n'est pas chose glorieuse, planète, soleil, mais chose modeste, ver luisant, à peine étoile!

Chacun a discerné l'antithèse entre le réalisme d'intention et l'idéalisme d'exécution des premiers livres, entre les qualités de vie directe, dues à la nature, et les qualités d'analyse psychologique produits de la volonté ; entre la femme d'arrière-automne et la conférencière d'esprit primaveril, entre la Napolitaine à la merci de ses sensations et la Princesse de lettres, doctoresse ès-.sciences diplomatiques... on pourrait continuer. Duplicité, ton nom est Mathilde Serao !

Dans un curieux livre sur les Femmes de Lettres, M. Paul Fiat s'écriait :*« Plaire, il n'est pour la femme aucune autre raison d'exister! » En ce cas rauthoress d'Après le Pardon, serait plus femme qu'aucune de celles qui font métier d'écrire. Quand elle parle, quand elle écoute, on discerne sans cesse à l'attention des prunelles, le travail de la pensée attentive à

conjecturer le jugement en train de se formuler, à découvrir l'objection qui convaincra ou réfutera. Expliquer la chose paraît très difficile, tandis que rien n'est plus simple à observer. Je parie qu'en lisant ces lignes, Mme Serao s'exclamera : — Ces Français sont étonnants ; ils me découvrent des complications dont je n'ai pas la moindre idée ! . . .

Je répondrai :

— Justement, c'est même pour cela que mon observation subsiste parce que tout cela est inconscient ! . . .

Ma conclusion restera, qu'à tout sacrifier à ce désir instinctif, maladif, de plaire, Mme Serao obtint la fortune, la célébrité... même le bonheur. Il suffit d'être accueilli dans les salons aussi encombrés d'objets d'art que de rayons de soleil de son joyeux appartement de la Place Victoria à Naples, pour céder à l'attrait de sa bonhomie (peut-être feinte) à la générosité (sans doute voulue) de sa parole. D'ailleurs, sa voix de chair est de celles qui font chaud au cœur. Cette écrivain n'est pas belle et pourtant elle plaît davantage que si son profil était parfait!... Je l'entends d'ici éclater de rire, de ce rire franc et irrésistible, comme l'éternelle jeunesse de son cœur, de son intelligence!...

Une anecdote achèvera la silhouette. L'une

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des Altesses de la maison de Savoie auxquelles le culte de l'esprit n'est point indifférent — elles sont ainsi trois ou quatre — avait tellement entendu vanter la conversation de Mathilde Serao que l'envie lui vint d'en goûter. Le roi consulté opposa son veto; la numismatique est une mauvaise préparation à la littérature de fantaisie. De son côté, la duchesse était trop française pour renoncer à ses curiosités. Un gentilhomme de sa cour qui n'était pas Napolitain pour rien, trouva le moyen de la satisfaire sans contrevenir aux devoirs que les membres de la famille couronnée doivent à leur chef. A la faveur d'une vente de charité, sans qu'il y ait eu présentation, une entrevue, comme par hasard, fut ménagée; une table, deux chaises de jardin, les dames d'honneur s'étaient bénévolement éclipsées. Avec son irrésistible sourire, la directrice du Jour attendait. La comédie devait durer cinq minutes!... Mais comme elle avait conquis M. Paul Bourget, cette Altesse de Ja pensée, Mathilde Serao, conquit l'Altesse orléanaise ! . . . Un, deux, trois, passez muscade; j'ai honte de le raconter. Une heure s'écoula sans que la duchesse songeât à quitter sa chaise. Les dames de la cour se morfondaient. Il avait suffi à la romancière du Pays de Cocagne de paraître pour vaincre ; veiii, vidl^ viœi ! — Savez-vous

quelle fut la réflexion de la Princesse de la vie à laquelle j'accorde d'autant plus volontiers l'épithète de royale quelle est en vérité royalement jolie? — <( Pourquoi sommes-nous privés de cette femme? Nous nous ennuyons tellement à la cour qu'elle nous semblerait la Messiade! » N'est-co pas ce qu'elle est bien aussi pour nous, tant qu. nous sommes, l'Annonciatrice de la vie plus généreuse, de l'amour plus tendre, de plus de bonté et de lumière ! — Ah si je pouvais ajouter qu'elle est l'avocate du pardon ! . . .

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