POST-SCRIPTUM SUR « VIVK LA VIE
J'avais interviewé Mme Serao durant la composition de son roman sur TEngadine et admiré ses sages intentions esthétiques.
— Ne l'oublions jamais — m'avoua-t-elle avec une très claire intelligence de l'art du roman — c'est Flaubert qui reste le maître inégalé. Que me conseille-t-il? : de ne pas abuser des paysages, de chercher à en traduire l'expression en quelques lignes, de ne jamais les décrire, et encore et surtout d'être discrète!...
A la suite de ces déclarations, ma surprise n'a pas été médiocre de trouver dans Vive la Vie! d'innombrables pa^jes de descriptions et pas du tout évocatrices... je suis bien forcé (fe le dire. Je sais que les passages alpestres ne sont point faciles à traduire; peu de peintres sont parvenus à en rendre les rudes beautés*. En fait de littéra-
1. Le philosophe anglais William James disait : « Les Alpes ne m'ont pas fait l'effet que je m'en étais attendu... ^a poésie manquait, » Lettre du 31 juillet 1860 à Charles Ritler. (1 vol., Payot, 1911^ à Lausanne, en Suisse.)
teurs, je ne vois que Shiller, Schelley et M. Edouard Tavan qui aient trouvé des métaphores dignes de ces incomparables panoramas. Le problème esthétique reste des plus curieux — j'en cherclie la solution depuis vingt ans. — Quoi, voilà une nature admirable et l'art ne parvient guère à en tirer des œuvres intéressantes. L'un de mes vieux amis, peintre de grand talent, me disait : — « C'est parce qu'il n'y a pas de nuances^ mais seulement des couleurs. Ces ip3,y sages ne chantent pas. » L'objection est d'un coloriste^ mais pour le littérateur, elle ne compte pas. Alors le poète interviendra : « C'est parcequ'il n'y a pas assez de légendes. Voyez le pasteur Cérésole : il essaya jadis de réunir les légendes des Alpes Suisses.... Eh bien sa moisson fut modeste, quoique son ouvrage soit gros. Et la conférence d'Edouard Rod sur le même sujet paraît;, à la relire^ singulièrement étriquée.... Les nymphes ont toujours craint de déchirer leurs voiles aux aiguilles des sapins!... »
Ces réflexions sont peut-être justes. Cependant dos pays sans légendes et sans histoire inspirèrent des pages merveilleuses. Et puis l'on pourrait m'opposer l'exemple de la Nouvelle Héloïse — mais je me demanderais toujours si ceux-là lurent jusqu'au bout un livre dont les prodigieuses beautés ne suffisent plus à faire ac-
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cepter les inacceptables longueurs. Il y a ainsi beaucoup de livres dont on parle sur la foi des « on-dit!... )> Les romans c'est comme les chapeaux, ça passe et ça revient de mode. D'ailleurs, une hirondelle ne fait pas le printemps et l'exception crée la règle.
En résumé, Mme Serao n'a pas écrit sur l'Engadine une œuvre comparable à celle qu'elle nous donna sur Naplcs. Le titre est plus beau que le roman de fait anodin. D'ailleurs, ce titre beau comme l'aurore, ne se trouve nullement Justifié par les diverses aventures d'un drame qui se termine par un mariage manqué et des morts toutes plus lamentables les unes que les autres. Je crois que dans la réalité, Lucio Sabini n'eût pas été aussi sot et que l'Américaine eût payé de sa vie ses tergiversations et ses duplicités. On ne joue pas en vain, avec le feu. La conclusion de Mme Serao me donne la même impression d'artificialité que les comédies de Scribe qui commencent souvent de façon intéressante, mais finissent toujours de la manière la moins vraisemblable.
Enfin il y a trop de robes pailletées et de souliers argentés. Je connais peu d'impressions plus agaçantes que ces perpétuelles énumérations de bijoux, de fourrures, des mille accessoires de la vie des multi-millionnaires. On l'a tant reproché
à M. Bourget et pourtant que sont les silhouettes féminines de l'auteur de Mensonges auprès des idoles mordorées de Mme Serao ?. . . Je ne lui reproche pas d'avoir dit ce qu'elle a vu mais d'avoir opéré en commissaire-/)r2>eM5e plutôt qu'en artiste. Les beaux temps du Pays de Cocagne sont passés!... Hélas î où sont les neiges d'antan!
Je dis cela sans le croire, car je suis persuadé que cette admirable travailleuse, que cette extraordinaire et consciente impulsive (l'alliance de ces qualités est à coup sûr exceptionnelle) le jour où elle consentira à plus de sincérité, nous donnera de vrais chefs-d'œuvre ! . . . Et savez-vous que je ne suis pas peu fier de me trouver une fois de plus d'accord avec le Sainte-Beuve italien: Benedetto Croce.
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Et tout d'abord qu'il soit ontendu que Mme Tinayre a écrit un chef-d'œuvre, un pur chef-d'œuvre ! Elle s'était jusque-là contentée de le préparer; elle s'est, depuis, bornée à le répéter. Le proverbe a beau prétendre « qui a réussi réussira » — Mme Tinayre met un malin esprit à le contredire, à moins que ce ne soit un esprit mahn qui l'en empêche. Quoi qu'il en soit, rares sont déjà les princesses de lettres dont on peut affirmer qu'elles donnèrent un chef-d'œuvre, unpur chef d'œuvre!... Il s'agit, vous le devinez, de cette Maison du Péché, gloire d'une
1. Œuvres; (Sous le pseudonyme de Ch. Marcel). Vive les Vacances ! : V' plaq.1885, 16® édition, Alcide Picard, Paris. — L'enfant gaulois, 12® édition, id., 1887. — (Sous le nom Marcelle Tinayre) Avant V Amour I^^ édition, Mercure de France, 1897. — 2® édition, Galmann-Lévy, 1910, 15® édition. — La Rançon, 15® édition, id., 1910. — Hellé^ id., 1910. — Oiseau d'orage, 5« édition, id., 1900. — La Maison du péché, 56® édition (Calmann-Lévy). — La Rebelle, 52^ édition, id., L'Amour pleure, id., l'Ombre de l'amour, id. — Mme Marcelle Tinayre après avoir été rédactrice à
carrière qui compte hélas!... plus d'un péché... littéraire!
Je vis pour la première fois notre nouvelle George Sand à l'époque où une revue parisienne publiait justement le pur chcf-d œuvre. C'était dans le plus familial des salons littéraires, sous la pénombre d'une fm d'après-midi — et j'appréciais la modestie d'une femme délicate qui me répondait avec une simplicité délicieuse : — « J'ai tellement travaillé ce livre que je m'en suis donné une anémie du cerveau... c'est le suprême effort dont j'attends un peu d'avenir!... » Depuis j'ai su qu'elle disait vrai, la Maiso7i du Péché ne pouvait pas ne pas marquer une date dans cette carrière. C'était la borne, le poteau indicateur, Tintersection des chemins qui descendaient vers la plaine ou montaient vers les sommets!...
Et voilà que sept ans plus tard, je retrouve dans un boudoir fleuri, fleurant les plus lourds parfums de la Rue Royale^ une élégante à l'ultime mode de la Rue de la Paix, qui me delà Mode Pratique (où elle fit jadis la chronique littéraire) à la Vie heureuse (pour la rédaction des « légendes graphiques ») fut, une année^ la chroniqueuse des modes à Madame et Monsieur et une année la « reporter » pittoresque du Temps. Nombreux articles et nouvelles non réunis en volume dans différents périodiques. Notes sur la Turquie. 1 vol. 1910.
clare, en agitant ses mains constellées de bagues : — « Je m'étais dit, à trente ans, je veux être quelqu'un, une des deux ou trois avec lesquelles il faut compter!... C'était si facile; il n'y avait qu'à vouloir. Or, ce que femme veut qui est-ce qui le veut? » Je pensais : n'y aurait-il aucun moyen de lui faire méditer certain conte du Chanoine Schmidt sur les dangers de la mégalomanie, cependant qu'elle poursuivait victorieuse : « Oui, j'ai réussi et sans Taide de personne, parce qu'il fallait que je réussisse ! Une légendevoudraitqueje dusse ma fortune à Ludovic Halévy!... Erreur!... Quand cet excellent académicien me fut présenté, j'avais déjà un roman reçu, sinon publié à la Revue de Paris. Le plus difficile était fait et Tavait été par moi seule, toute seule, vous m'entendez?... » Je concluais : certes, son chef-d'œuvre est un pur chef-d'œuvre ; ça, c'est indiscutable!... D'être couronnée au Capitole la grande Marcelle Pa mérité M... Mais comment se fait-il que moins heureuse que les triomphateurs de jadis, l'esclave ait été oubHé — l'esclave qu'il était pres-
1. Que Mme Tinayre m'excuse de l'appeler par son prénom. Ce n'est point par irrévérence. Je la traite en souveraine. Ne dit-on point la pieuse Anne, la grande Catherine, etc., etc., et l'authoress de la Maison du péchéy n'aspiret-elle point à devenir la reine du royaume de la pensée ?
crit de placer sur le char doré, derrière Vlmperator? — Comment est-il possible que cette Impératrice n'ait pas trouvé parmi ses conseillers, ses amies, une voix pour lui répéter : Souviens-toi que tu es femme et que la Roche Tarpéienne est voisine duCapitolef... Je réfléchissais aussi : — Pourquoi sa voix est-elle devenue si aiguë ? Je l'admirais tant en robe de laine! Ah! qui nous rendra la Marcelle ïinayre d'avant la J/^^/ào/^ du Péché?
Quoique des illustrés d'Europe aient répandu des milliers de portraits où cette prima donna littéraire s'exhibe en des costumes évoquant la Juhette Récamier de Gérard ou la Louise de Lavallière de je ne sais plus qui, ilfaut avouer que, dans la réalité quotidienne, celte étoile ne réincarne qu'accidentellement ces beautés fameuses. Possédant une extrême mobilité de traits, elle peut, au choix de ses préférences, affecter telle ou telle expression. L'expérience dont Mme Baitet reste l'exemple le plus typique que je connaisse^ se peut répéter à son égard. Prendre deux photographies, les montrer côte à côte à un ignorant du modèle et demander : « S'agit-il delà môme personne? » — En dehors des expressions que lui suggèrent les circonstances, son masque se dessine confusément. Ainsi, tour à tour, les uns la traiteront-ils de quatrième
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Grâce, de dixième Muse.... Ce m'est un perpétuel sujet d'édification d'apprendre ce que Pierre, Paul ou Jacqueline pensent de cette beauté!...
— « Je suis née à Tulle!... « (Mme Tinayre est donc Limousine) — et même « Limousine liniousinante!... » s'écrie-t-elle en battant des mains. Les lecteurs de Y Ombre de lAmow en savent quelque chose? La présidente des dî- !^rs limousins de Paris y limousine avec tant d'abondance que lorsqu'il lui devient impossible d'incorporer à son scénario les traditions, légendes, dictons, recettes qu'elle tient à fixer, son assiduité parlera ej? cathedra. Ainsi son roman dégénérera-t-il en guide Baedeker.
Que prétend la sagesse gauloise? Trop discuter serait justement le défaut des natifs de la Corrèze. V Apostoile du xm« siècle ajoute : « Li plus roignox en Limousin » ce que je traduirai : C'est de ce pays que viennent ceux et celles qui n'ont jamais fini de se plaindre ! . . . » Encore un trait de caractère, mais la galerie s'est tant amusée à marquer les points qu'il serait puéril d'insister (affaires de la pièce tirée de la Maison du Péché, de la Croix d'honneur, des prétendus plagiats italiens, et je puis ajouter de
ces études, Mme Tinayre étant la seule des Princesses de lettres dont je me sois jusqu'ici occupé qui n'ait pas accepté avec bienveillance mes amicales critiques!)
— « Je suis née à Tulle... pittoresque ville sertie parla Corrèze et la Solane, Tulle patrie du point d'esprit (Mme Tinayre a effectivement beaucoup d'esprit). Tulle patrie de la meilleure imitation connue des dentelles deValenciennes. (Que de raisons dans ces comparaisons, les romans de cette dame ne sont-ils pas aussi d'entre les meilleurs, à l'instar de Flaubert? Mais je ne pourrai que répéter à ce propos le chapitre sur le pur chef-d'œuvre qu'écrivit pertinemment dans ses Femmes de lettres^ M. Paul Fiat').
— « Je suis née à Tulle, cependant je n'y connais personne ! ... » — Quoi, pas même Francis Maratuech, gloire de l'abbatiale cité, ni cette falote revue du Feu follet, qui s'éteignit après avoir introduit à Paris quelques-uns de nos plus notoires contemporains : Emile Pouvillon, Henry Lapauze, etc. « Issue d'un milieu artiste sinon littéraire, ma mère Mme Chasteau — qui, notez ce point, signa d'assez joHes pages pour avoir pu les offrir aux premières revues de
1. 1 vol, Perrin et Gie en particulier de la page 155 à la page 176.
Paris, me fit faire d'excellentes humanités. (Vous apprîtes donc le latin? — Ecrire en français sanssavoirlelatin, ce serait, cherMonsiem% vouloir construire sans fondations ! . . .) — A part €es détails de classes d'ailleurs obligatoires — il faut bien savoir quelque chose!... — aucune vocation ne fut plus indépendante que la mienne. Si je n'avais été écrivain, j'aurais voulu être peintre ; si je n'avais été peintre, je fusse devenue musicienne. Entre George Sand, Rosa Bonheur, et Augusta Holmes, Thoroscope de ma destinée s'inscrivait. Ma mère préférant la littérature, je cédai, mais en échappant sans délai à son influence. Quels romans j'eusse composés, si j'avais suivi les conseils de la directrice de ma jeunesse ? je l'ignore ! ... Je ne doute point qu'ils n'eussent été très bien, mais ils auraient été autre chose et n'est-ce pas, il vaut encore mieux qu'ils soient ce qu'ils sont ! »
Le terrible c'est que la romancière a raison. Ses plaquettes de jeune fille paraissejat dénuées de promesses. Vive les vacances! dont le thème répète celui à'F7i Congé^ de Zénaïde Fleuriot,
1. Imprimé onze ans plus tôt (1874) et dont le succès fut considérable. Les éditions de la Bibliothèque Rose n'étant pas limitées, on peut sans exagération, affirmer que cet instructif petit roman s'est vendu à vingt mille exemplaires. En Congé parut d'abord, en 1873, dans le journal La Jeu' nesse de chez Hachette.
n'a pas, tant s'en faut, la gaieté, la pétulance de celle que la princesse de Wittgenstein appelait sa « Bruyère Rose. » C'est républicain et libre penseur en revanche, mais tout de même cela ne suffît point. Je suis déçu quand j'entends une fillette de treize ans dogmatiser que les fées n'existent point, ne servent à rien*. Et d'abord, ce n'est pas vrai, les fées existent pour ceux qui croient en elles, et leur office en ce bas monde est de mettre du bleu dans l'àme, à Tâge où il est bon d'en avoir afin que plus tard, quand le gris «t le noir seront tombés, on ait le courage de poursuivre. Ce n'est pas moi, c'est un des plus vieux livres de l'humanité qui l'a dit. // est un temps pour toute chose. Mlle Chasteau fut condamnée à la botanique, à la physique et à l'histoire à l'âge où mieux vaut n'avoir à s'occuper que des fées ! . . .
Je me demande pourquoi ces dames de lettres n'aiment pas les créatures fictives — bien des années après voici que Mme Lucie Félix- Faure-Goyau consacre à son tour tout un ouvrage à ce sujet. Cela me paraît bizarre. La remarque de Shopenhauer serait-elle vraie? La femme manquerait-elle d'imagination? Elle n'est pas créatrice... cheveux longs et idées