V Enfant Gaulois, p
Madame qu'à treize ans vous n'en faisiez pas autant. Si les dates du Larousse sont exactes, Mme Tinayre fut, en effet, un nouveau Mozart!... Son premier opuscule daterait de sa treizième année!... Enfant sublime! dirais-je si Chateaubriand ne l'avait pas dit!... Mais au fait, Ta-t-il dit? Les érudits prétendent que non. Les érudits n'auront plus à discuter — cette fois le mot a été écrit et c'est à Mme Marcelle Tinayre qu'il s'adresse.
« — Quoiqu'il en soit, reprend la femme illustre — je ne contesterai ni l'instruction, ni l'intelligence supérieure de mon admirable mère; mais je ne me sens décidément la fille que de mon seul travail et de mon unique volonté ! — Comme je me suis mariée à l'âge où les petites demoiselles ne sont en général pas encore à marier, la famille ne pouvait que vaguement diriger mon développement. Il est d'usage, dans la bourgeoisie bien pensante, de prétendre que les demoiselles bien élevées doivent s'en remetire à Mesdames leur mère du soin de bien assurer leur bonheur. Cet article de foi sociale a le tort de réclamer, chez les parents, une connaissance, une compréhension de la société que possèdent très peu de bourgeois. Ce fut l'une de mes premières raisons de préférer que chacun fit par soi-même les expériences de cette
planète. Notez, qu'ayant été recherchée par le meilleur des hommes, tout a pour moi tourné au mieux, dans la meilleure des France. Mais je me rends compte qu'il s'en fallut de l'épaisseur d'un ongle qu'il en allât autrement! et ce que je vous dis là de mon cas heureux je le dirai mieux, avec une meilleure autorité, de tant de cas malheureux que j'eus Toccasion d'observer, de conseiller....
« Les difficultés que je dus vaincre furent d'ordre purement matériel. Depuis les perfectionnements de la photographie, la spécialité artistique de mon cher mari, la gravure sur bois, ce procédé qu'illustrèrent un Albert Durer, un Lucas Cranach et plus récemment un Gustave Doré, un Meissonnier — cet incomparable procédé rencontre de moins en moins d'occasions de s'exercer î . . . » Ainsi un artiste probe et adroit, dont le nom eût pu s'inscrire dans l'histoire de Part, à la suite des Piron, Jougnard et Lavoignat, se voit réduit à Tobscurité pour des raisons mercantiles... indiscutables parce que l'on n'oserait, en vérité, les discuter en public. Nos besoins de précision, de rapidité et d'économie sont en train d'anéantir une méthode d'art!... Plus nous irons et plus il en sera ainsi, de beaucoup des méthodes d'art que nous affectionnons .'...« Mais puisquej 'étais parvenue àfaire
de mon aiguille de ménagère une plume (Tauihoress qui n'était point sans beauté, je pensai : demandons à la plume d'aider le burin et Téchoppe. Nous élevions déjà toute une nichée. Je n'avais jamais cessé de travailler, car je ne conçois pas d'existence où le travail n'ait sa part.... Seulement, ce n'est pas tout de broder; il fallait encore trouver à placer mes broderies! Les difficultés surgirent. Rien que d'y penser je deviens triste! J'étais à Paris, sans relations, désarmée parmi les concurrences et les haines ! Bah î puisque j'ai si parfaitement réussi est-ce la peine d'immortaliser mes déboires?... Vous me désobligeriez en insistant! »
— Je me bornerai à signaler la futilité de l'attitude. Quoi? faudrait-il prétendre que cette carrière fut un chemin de gloire pavé de feuilles de roses? Que Mme Tinayre relise les Souventî^s d'Henry Becque. Je la crois assez subtile pour saisir la solution de continuité qui existe entre la sincérité fictive qu'elle affecte et la sincérité réelle de lécri vain décidé à dire, coûte que coûte, ce qui a été, comme cela fut, jusqu'au bout, impitoyablement !
« Mes héroïnes, — minaudait Mme Tinayre, dans une conférence qu'elle promena à travers
l'Europe, avec des gestes à laRécamier, plusétudiés que sa diction — sont déjeunes personnes mal élevées que je n'ai point coutume de mener dans le monde !... » Elle exagérait, à la manière de ces mères anxieuses de caser leur progéniture qui n'ignorent point que si les qualités séduisent, les défauts seuls conquièrent. Mais elle avait raison de défendre ses héroïnes, car quelles qu'elles soient, ignorantes ou pédantes, blondes ou brunes, provinciales ou parisiennes, elle restent bien toutes, filles de leur mère. Entre elles sept ou huit, malgré les vaines différences d'âge, de parure, de beauté, l'air de famille s'accuse à un point divertissant. Jo ne puis songer à cette collection de romans, sans apercevoir ce spectacle : (Mme Tinayre a inspiré tant de scènes de revue qu'elle ne m'en voudra pas de formuler ma pensée sous une métaphore théâtrale). Devant la rampe de lumière, la main dans la main, les sœurs Tinayre s'avancent — et comme naguère les fameuses sœurs Barrisson, elles sont jolies au point que l'on ne sait laquelle croquer; fraîcheur d'avril, sourire de tendresse, prunelles de volupté, quel poème que ces sept amoureuses dont la fidélit*' reste le cadet des soucis et auxquelles la verfu pèse moins qu'un seul de leur chapeau cloche ou fendu, rabattu sinon pointu... turlututu !...
Voici Marianne Taverley d'^vaw/ F Amour 4L pas très jolie, pas laide non plus, la gorge bien formée, la taille mince avec des yeux d'un bleu très foncé qui paraissait noir et, sur les épaules frêles, une énorme et magnifique clievelure en cascade de soie noires... » Voici Marthe Chaumette de VOiseau d'Orage a jolie seulement assez. Petite, elle paraissait presque grande par l'exquise proportion de ses formes. Cheveux noirs en volutes épaisses, yeux gris, sous des cils très noirs qui^ au soleil, s'azuraient à peine, mais s'agrandissaient le soir. » Voici Jacqueline Vallier « avec ses bandeaux bruns gHssant sur les tempes qui lui font un petit visage florentin et en dépit de la mode, pas du tout mystique-.... » Voici Josane Valentin : « brune souple et bien faite, des yeux bleus sous des cils noirs. — JoHe? Qui sait?... Un visage
1. Avant l'amour j p. 40. — Encore un livre sur le sens duquel je ne suis point d'accord avec Mme Tinayre. M'étant hasardé à lui indiquer : — « Vous en devriez tirer une pièce pour la vespienne Polaire !» — je compris que je venais de dire ce qu'il ne fallait pas dire ! — « Comment, me fut-il répondu, mais mon héroïne n'a aucune perversité, c'est la bonne, brave, simple jeune fille qui veut l'amour et s'indigne que la société lui rende si difficile l'obéissance à une loi naturelle et d'ailleurs agréable. » Mme Tinayre a raison. On n'est jamais mieux loué que par soi-même. Avant l'Amour passe cependant pour un livre pervers.
"Z. La Rançon, p. 50.
de moderne Parisienne au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front bombé sous la volute basse des cheveux sombres — une figure comme Ilelleu les dessine \ » Voici Béatrice Albéri « aux cheveux bruns, aux yeux noirs ^ » Voici même Margot Chabrillat, dite « Margot la Cliabrette, » plus chèvre que fille assurément par la (( couleur, le caprice et Timprudence^ Fanny Manolé mène le cortège. « Très brune, les cheveux massés sur les tempes, en masse luisante et compacte comme des grappes de raisins noirs, elle évoque ces figures ambiguës, mi-ange, mi-bacchante qui tiennent une croix comme unthyrse^. » Voici Gentiane Rasurel, rédactrice à la Femme virile qui eut trois bébés de trois pères différents sans formalités religieuses ou civiles bien entendu — ce qui est gentil. — Elle doit être brune et je sais qu'elle possède un stylographe d'or, présent. . . . Hélas î quelle étourderie comparable à la mienne ! — Je croyais citer Mme Tinayre et voilà que je reproduis les perfides pasticheurs, Paul Reboux et Charles Mul- 1er ^ C'est qu'en vérité entre l'original et lo