II
Elle m'avait écrit la belle madame en jaquette de soie rose — je vous montrerai les visages et les paysages de la Maison du Péché — simple manière de parler; Augustin et sa mère sont morts de leur vilaine mort; M. Forgeron est en Asie Mineure ; quant à Fanny Manolé, tous ceux
qui admirent Marcelle Tinayre, la connaissent, mais j'ai vu le Presbytère « bâti entre cour et jardin, » rencontré M. et Mlle Courdimanche, même Jacquine. ...Le Chêne pourpre — je vous le révélerai — c'est le Chêne rogneux, et dans la réalité, les Trois Tilleuls se dénomment la Clairière. Suis-je assez explicite? Ces détails ne serviront qu'à amuser la galerie — c'est peloter en attendant partie. J'eusse souhaité autre chose, davantage, tout.
A défaut, M. Georges Fonsegrive, Tun des rares critiques du xix® siècle dont se souviendra le xx", me fait remarquer (je crois équitable sa remarque) qu'à partir de la page 180 de l'édition Calmann-Lévy, le roman «léraille. Etant données l'éducation, la mentalité d'Augustin, aucun amour, en dehors du mariage chrétien, ne pouvait être accepté de ce jeune bigot. L'initiation devant forcément venir de la femme, ne pouvait avoir pour inévitable conséquence, que de révolter ce coquebin. Voilà l'erreur psychologique ; ce beau livre n'est, en définitive, qu'un demi chef-d'œuvre.
— « Vous me dites, c'est M. Fonsegrive qui parle, que la seconde moitié vous procurait des impressions contrariées; c'est que vous ne saviez pas vous rendre compte que Mme Tinayre s'était trompée en prêtant à son héros des com-
plaisances condamnables !... De deux choses l'une ; ou l'amour d'Augustin pour Fanny reste sincère et ce catholique devient méprisable de ne pas l'avoir légitimé. Mais qu'il n'ait point osé transgresser lavolontéde sa mère, cela ne suffitil pas à marquer qu'il concevait des doutes sur la valeur morale de celle que désiraient ses sens avant que son esprit lui fût complètement acquis! »
Mme Tinayre se ferait couper sa jolie main aux ongles parfaitement soignés, plutôt que d'en convenir. Nulle ne paraît moins disposée qu'elle^ à voir et à dire les choses qui furent, comme elles ont été. Cette idée si féminine, l'hypnotise; qu'en pensera le public? Avant tout et surtout ne s'agit-il pas de le captiver? Un homme répondrait — d'Annunzio, par exemple, l'a dit splendidement : — Oh non, pas le captiver! le dompter ! Et il aurait raison mille fois î . . . car l'artiste en devenant courtisan, devient histrion ! Mais où sont, je vous le demande, les femmesécrivains qui eurent le courage, l'audace de diriger l'opinion? Il y eût Mme de Staël — c'est sa gloire ; il y a Mme Ellen Key — cette lumière ! . . . Mme Tinayre n'a rien d'une dompteuse intellectuelle. Son habileté la maintient dans la crainte salutaire à sa fortune immédiate, de lâcher la proie pour l'ombre ! . . .
Nous traversions le cimetière orné de couronnes qui enclôt l'Eglise du Gros-Rouvre — le cimetière où Mme Tinayre souhaite de dormir un jour — le plus tard possible!... Comme la romancière endentellée témoigne de véritables connaissances botaniques, je glisse :
— Voilà qui nous promet de jolies variations dans vos prochains bouquins?...
La favorite du grand public éclate de rire :
— Vous ne voudriez pas, cela ferait longueur. ...
Je hasarde :
— Pourtant Mme de Noailles, avec les fruits, Mme de Régnier avec les papillons!...
Sa tête en bouclettes secoue la tiare de roses.
— Non, les sciences ne doivent servir qu'à alléger nos phrases. Voyez, cette délicate fleurette qu'écrase mon talon; s'il me fallait la décrire, cela exigerait deux ou trois lignes. A supposer que M. Ganderax les insérât, le public ne me suivrait pas, tandis qu'un tout petit nom scientifique de deux on trois syllabes suffira, sans désobliger personne, à me faire entendre de ceux qui aiment assez la nature pour m'avoir lue si j'avais insisté!...
C'est exactement, avec d'autres paroles, la théorie que m'exposait, sous le ciel de Naples, la plus adroite des Princesses de Lettres ita-
liennes, Mme Mathilde Serao. Ce rapprochement significatif montre ce qu'il y a de voulu dans l'art qui s'observe sans répit, de Mme Tinayre ! . . . Soyez-en persuadé ; lorsqu'elle répondit au ministre qui lui proposait la croix : — Je préférerais un collier de perles!.., ce fut par unique crainte d'être dupe. — « Voilà ce que c'est que de manquer de subtilité, me disait Tune de ces rivales heureuses Qq n'entends parler que des chiffres de ventej. Et dire qu'en définitive cetto Amie que j'aime comme ma sœur, n'a rien obtenu ; ni le collier, ni la croix ! et qu'elle « les méritait pourtant tous deux et si complètement!... »
Laissons cette question; elle est comme la couleur du glorieux ruban — brûlante. Je suis impartial; la Légion d'honneur n'ajouterait rien au mérite de Marcelle Tinayre. Mais cette impartialité me donne le droit d'ajouter: pourquoi faut-il que cette femme de talent tienne au succès décisif, instantané ? — Ce sont les Evangiles ou à peu près qui le disent: Ceux qui veulent sauver leur fortune la perdront et ceux qui consentent à la perdre la récupéreront. J'ai peur que diverses imprudences n'aient compromis celle de cette dame. 11 lui et ait si facile de poser à l'émancipée, à l'Ellen Key française; elle a douté des autres et d'elle-même ! Qui ne ha-
sarde rien, n'a rien! A chacun selon ses mérites! C'est la loi divine et humaine — au fond, c'est l'équité!...
Le soir tombait. Dispersés, les amis qui nous avaient aidés à tuer les heures de la journée, nous revenions solitaires, Fillustrissime Etoile et moi, par des chemins moroses coupant une plaine indifférente. J'avais beau ouvrir les yeux, je ne distinguais aucune des grâces que ne se lassaient d'énumérer les lèvres en fleurs de la Princesse de lettres. Un étang de dix mètres carrés lui paraissait égaler en magnificence le grand canal de Versailles. Cinq conifères lui évoquaient F enchantement de la forêt des Ardennes.... Avec le crépuscule, la lassitude me gagnait. J'étais venu, décidé à répéter /^w/cA/t. bene, recte^ et je ne pouvais pas littéralement, je ne pouvais pas!...
Voici qu'à notre approche, d'une cahute, sortit un vieillard. Pour un vrai paysan, c'était un vrai paysan ; de ceux dont le poète russe a dit qu' « ils ont le teint couleur de la terre — d( cette terre sur laquelle ils se sont tant penchés que la faculté de se relever pour regarder le soleil paraît les avoir abandonnés. » C'est un protégé de mon Amphytrionne. Le dialogue s'engagea. Dans de vieux opéras comiques, vous ave/ entendu des châtelaines affecter de s'intéres-
ser aux amours ot labours des gens de peu. Ces marquises de 1* Ancien Régime ne dédaignaient point d'user de termes du terroir. Eh bien, ce fut cela à un tel degré, que j'en demeurai abasourdi. Au cœur de la Suisse primitive, tandis que je me promenais avec la poétesse Isabelle Kaiser, sur les rives du légendaire lac des Quatre-Cantons, la même comédie se répéta, mais avec sa robuste franchise, l'artiste helvétique me disait:
(( — Vous sentez bien que mes compatriotes et moi ne vivons plus sur le même plan intellectuel. Je les aime de tout mon cœur et ils me le rendent (le village de Beckenried ne s'est-il pas cotisé pour offrir un piano-harmonium à la grande artiste?) maisje ne saurais obtenir qu'ils consentent à vivre de leur vie, sous mes yeux!.. »
Nous touchons à lécueil que ne sont guère parvenus à surmonter les dames qui prétendirent mettre en scène des campagnards. Les Baucerons de la Mare au Diable n'ont jamais existé que dans l'imagination de George Sand? Les Sardes de l'inépuisable Grâce Deledda (me suis-je laissé répéter, en Italie) sont de la plus fâcheuse invraisemblance. Pour les écrivains, la question se pose différemment. Tant de moyens restent à la portée de l'homme
de pénétrer dans les milieux étrangers (une passade ! . . . au besoin ! ) N'est-ce pas la formule du tiers de l'œuvre de Loti? L'amante dira ce que n'eût pas avoué l'obligée! Sur le même oreiller, en dix minutes, des propos s'échangeront qui ne se seraient pas échangés en dix années de rapports amicaux.
Quoiqu'il en soit, cette impression disparate désagréable, évidente dans les premiers livres, toutes les fois qu'ils décrivent le peuple des départements — est devenue, dans r Ombre de V amour ^ tellement excessive qu'elle nuit à l'intérêt du volume. Limousine, Marcelle Tinayre avait pourtant à parler du Limousin. Elle en parla en érudite du long passé, en artiste experte à fixer les aspects que donnent aux saisons, ces granitiques collines et ces multiples cours d'eaux. Le printemps les verdit, l'été les dore, l'automne les violacé, en attendant que les blanchisse l'hiver ! . . . « L'étranger qui passe ignore ou dédaigne cette terre vêtue de landes brunes ! Elle est si misérable et paraît si rude ! Mais qui s'approche d'elle avec piété, voit briller ses yeux d'incantatrice sous la verte transparence des sources!... ^)
Ne sont-ce point là des phrases dignes d'une Présidente des dîners limousins de Paris! Et pourtant dès qu'il lui a fallu faire babiller, se
mouvoir et laisser batifoler devant nous dans leur rudesse, ces sordides compatriotes, la romancière tout de suite chut dans le conventionnel. Où Zola eut été nécessaire, nous n'avons même pas Zénaïde Fleuriot !
Un autre souvenir : une nuit de novembre, J'attendais en compagnie de Mme Tinayre^dans un sordide bureau d'omnibus banlieusard. Nous parlions d'un drame d'amour dont nous connaissions toutes les beautés et les cruautés. J'écoutais modeste, intimidé, la voix cristalline de la prima donna littéraire, mais je ne parvenais pas à me défendre d'un malaise ; la qualité de sa sympathie n'était pas celle que j'eusse espérée.... Comme elle annonçait un article, je pris patience; les circonstances pluvieuses l'impressionnaient peut-être désavantageusement, sans doute, la page seraitphis émue. . . . Hélas ! ce fut pis; Tétude était de glace, quand il l'eût fallue de braise... elle n'avait pas daigné s'agenouiller sur la tombe de celle qu'elle appelait pourtant 50W amie!
Une dame féministe et passablement collectiviste, me répondit : — « C'est le cœur, discernezle, qui manque le plus!... Marcelle Tinayre est une artiste de premier ordre, mais les domaines du sentimentlui restent totalement étrangers.... Elle voudrait vivre de la vie passionnée ! . . . Mais
il ne surfit pas de vouloir il faut pouvoir ! Nulle n'aura dit comme elle, les pâquerettes du printemps, les feinlises de la femme, les frissons de la chair. i\e lui en demandez pas davantage ! Son adresse excelle à donner à la sensation, les allures du sentiment!.. A condition toutefois que ce soitbref î Voyez, pour avoir voulu insister, la fâcheuse aventure qui lui est arrivée avec F Ombre de l'amour. Décidément ridylle dépasse ses moyens ; il lui a fallu demander à Maeterlinck de lui prêter l'anneau ; la chevelure de Méhsande, à Henry Bordeaux le fameux chêne des Rocquevillard et beaucoup d'autres choses encore à d'autres moins connus. Tout ce qui n'est pas amour de chair semble chez elle, secondaire, imitatif, puéril. Décidément le vrai, le seul mérite de Mme Tinayre reste d'avoir reçu du ciel le don d'expression. Sous sa plume en or pur, V amour inl réellement s'est changé!... Son métier, elle le sait sur le bout de sa plume de rusée Parisienne ! . . . C'est une actrice littéraire de premier ordre*...
1. Il ne faudrait point supposer que Mme Tinayre soit arrivée du premier coup à cette adresse expérimentée. Avant de paraître chez Calmann-Lévy et de voir leurs mili< se multiplier au soleil de la gloire, la Société du Mercui de France avait édité sans grand succès, ses premiers romans. Si Ton compare les deux textes, on verra que Vauthoress n'a pas abusé du droit de se corriger — en avait-elli
Quel dommage que des scrupules d'ordre contestable la retiennent d'être franchement vieux ou nouveau jeu, diabolique ou céleste au sens
Le pièire légal et (p. 23.) 4 lifrnes supprimées.
fleuri
le loisir? — Je me suis livré à ce petit travail de curiosité "pour Avant l'Amour; une page de mes notes que je vais reproduire indiquera le travail d'atténuation, la recherche de grâces sentimentales que poursuit Mme Tinayre : Édition du Mercure de France: Edition Calmann-Lévy :
Ces grâces maniérées me fit Ces grâces maniérées me fit
me révolter tout entière.... détourner la tête. (p. k.) {p. 3.)
< Le piège légal, patenté et fleuri. » (p. 20.)
Ils ne se doutent pas que l'épouse qui sort épouvantée et révoltée de la nuit de noces est vouée à l'adultère ou du moins sa personnalité, sa volonté consciente agiront pleinement et librement, (p. 21.)
Maxime, assis sur le canapé.
tenait sur ses genoux Mme Lafont, etc.... (p. 29.)
Allons Nini à ce soir. (p. 30).
Sans cesse je revoyais Mme Lafont sur les genoux Je Maxime, (p. 31.)
Il (le désir d'amour) se manifeste d'abord par une vive douleur de me sentir laide, incapable peut-être d'inspirer ces passions admirables dont la flamme ni avait brûlée à travers les mensonges de l'art....
Pourtant mon corps se formait.
La seizième année fleurissait mes lèvres, etc.... (p. 40.)
Et les rares élans religieux de mon enfance se coloraient, (p. 42.)
Etc.
Maxime, assis sur le canapé, tenait dans ses bras Mme Lafont.... (p. 33.)
Allons à ce soir. (p. 34.)
Sans cesse je revoyais Mme Lafont près de Maxime.
Je pleurai de n'être point belle. Je pleurai de n'être pas aimée et de n'aimer pas.... Cependant la dix-sePtième année fleurissait mes lèvres, etc....
(3 lignes supprimées.)
Les émotions religieuses de mon enfance se coloraient.
(p. 47.) Etc.
qu'entendait Barbey d'Aurevilly !.. . Au fond, son succès est fait à parties égales, d'adroite prudence et d*audace fictive; je le suppose destiné à grandir toujours, toujours ! . . jusqu'aux confins de l'horizon littéraire!., mais je crains cependant que r Ombre de l'amour ne l'arrête; il ne survivra guère en tout cas, à celle qui voudrait nous faire accroire qu'elle est une seconde George Sand, une deuxième Georges Eliott quand elle n'est probablement qu'une nouvelle Delphine de Girardin ! ... Le secret des plus tard, c'est la revanche des désintéressements. Ce qui est écrit pour plaire au jour actuel, s'efface quand le soir tombe. Acôté des vaincues de naguère qui sont les victorieuses d'aujourd'hui, il y a les triomphantes d'aujourd'hui qui seront les oubliées de demain!... »
Mais pourquoi ferais-je jouer les Cassandre en ville; à « la chère Collègue » dont je suis prêt à prendre pour mon compte les sévères prophéties !