Le Koran analysé, Jules La Banne
gnité du mariage, il institue la dot et revient fréquemment sur l'obligation de la payer avec générosité. Mais relativement à l'obéissance, Mahomet se montre sévère, etc., etc*....
« N'insistez pas (cite avec délices, Mme Tinayre) on sait pourquoi le Prophète a imposé le voile aux femmes ! 11 avait vu la femme d'un ami et il l'avait trouvée charmante. Il la contraignit à divorcer et l'épousa. Mais après, il se dit : « Si un autre homme voit ce beau visage, il fera ce que j'ai fait. » Cette idée lui était désagréable infiniment. Alors, pour n'être pas trompé, il fit voiler sa femme et toutes les femmes des autres. Croyez-vous qu'elle soit très édifiante cette histoire-là? »
Il n'y a que cette réponse à faire : — « Non, elle n'est pas édifiante, cette histoire (d'ailleurs historiquement contestable) mais elle prouve que Mahomet comme tous les Messies, fut bon psychologue. Il connaissait le cœur de la femme. Toutes les héroïnes de Mmie Tinayre, toutes sans exception, sont là pour indiquer combien la vertu féminine est chose fragile et que pour la préserver un voile sur la figure serait souvent indispensable. Par bonheur qu'à
1. Mahomet a dit entre autres belles paroles : « Craignez Dieu dans le traitement de deux faibles : « la femme et l'orphelin ! »
côté des rebelles, il y a les résignées et les vertueuses — mais de celles-là Mme Tinayre n'a cure. Ah si MM. Chaumette, Vallier, Valentin et Cie eussent pu exiger que leurs femmes si désirables (oh combien!) ne sortissent que voilées et accompagnées d'un eunuque, ils n'eussent certes pas été aussi joyeusement trompés qu'ils le furent ! — Bref les romans de Mme Tinayre sont parmi les meilleures preuves — puisqu'elles proviennent d'une femme — de croire que le prophète avait raison de ne pas avoir confiance !
La rapide péripatéticienne a, d'ailleurs, tellement compris l'insuffisance de ses notes qu'aimant les plumes — on n'est pas femme élégante pour rien — elle para son petit livre do celles du paon. Cette anecdote — par exempb' — fut empruntée à Mme Lucie Félix-Faure- Goyau :
A Tunis, la sixième Dauphine de la Troisième République, voyageant avec son illustre père, visita des harems. L'une de ces dames lui proposa d'essayer le vaste pantalon brodé dor de mode là- bas. Mais prudente, la Tunisienne ajouta : — Il ne faudra pas qu'Ab-er- Rhamon vous aperçoive. Il ne vous laisserait plus sortir.
Clic, clac, d'un trait de plume, Mme Tinayr(^
a transporté l'épisode à Andrinople. Moins protocolaire, elle traduira :
— Si mon mari te voyait, il te garderait avec nous! Bien entendu il ne s'agit plus de culottes zouaves, mais d'une jaquette karagachane. L'habit ne fait pas Ttiistoriette !... Et le Bey, mon conseiller, ajoute : « Cette anecdote, vraisemblable en Algérie, est absolument inadmissible en Turquie, car la femme turque ne plaisante jamais sur ces sujets. »
Je pourrais continuer ainsi jusqu'à demain: il me semble que cela suffit pour montrer avec quelle insouciance fut écrit ce livre... d'autre part cliarmant. 11 se lit comme on suce une dragée ! Mais il ne faut écouter que d'une oreille les propos de Mme Tinayre. En revanche on peut s'amuser. Il y a de l'esprit, il y a des pages à la Loti, d'autres à l'Anatole France — il y a presque de l'Edouard Rod — mais il y a surtout rénumération charmante du trousseau que Mme Marcelle Tinayre emporta^pour cette randonnée ottomane. Vous supposez que je brode? Citons alors :
— D'abord le chapeau « marron à la mode de 1909, qui ressemblait à une cloche ou à une îuche et qui était si charmant » (ce n'est pas moi qui le dis. V. p. 54). Des dames turques le trouvèrent trop simple. 11 n'arborait « qu'une
écharpe de satin et un bouquet de roses... » rien que ça! (V. p. 200.) A Pera, on préfère les volières ou les jardinières. Mme Tinayre a du goût — on n'a pas été en vain rédactrice à la Mode Pratique — puis « un manteau qui fut taillé dans une robe chinoise de soie écrue, brodée de fleurs bleues et garnie de baguettes noires » (p. 186). Les manches en étaient larges. Il fit l'admiration des femmes Karaganes et l'une même ayant demandé à l'essayer, la Proserpine se tournait et paradait — enchantée. C'est le mot — car nous le sommes aussi, d'apprendre que Mme Tinayre possède un si fragile manteau de voyage!...
Et puis en fait de robes : — une jaune brillante, de toilette (v. p. 163) que les servantes d'Andrinople trouvèrent si belle qu'elles en baisaient le bas — une d'intérieur, ample et molle, presque à la turque (p. 193) — une de crêpe turquoise, avec brassière Empire ayant des dessins légers soutachés d'or fp. 1 99) une guimpe de tulle — (un souffle, un rien!...) — Une autre fourreau, de tissu plus résistant, de couleur plus discrète (p. 250) et naturellement . aucune de ces robes n'était doublée (p. 310|. les corsages s'agrafaient dans le dos « imaginations de couturières animées d'un génie infernal » (p. 315). Sophie, la femme de chambre
arménienne, pliait avec dévotion ces fragiles merveilles (p. 384) dans une grande malle.... Nous ne parlerons pas des bijoux, des bagues si étroites (p. 185) et du collier de perles qu'elle préfère, on le sait, à la Légion cThonneurl
Je veux dire encore, car se sera le clou de ce chapitre, l'heure fugitive où cessant d'être Tincomparable Mme Marcelle Tinayre de Paris, elle fut Mme Crépuscule de Constantinople!... — Ahmed Riza Bcy l'ayant ainsi baptisée . Je n'ai rien à ajouter; cette Limousine admire le Président de la chambre ottomane; elle le traite d'ami — tout de môme je pense que l'appeler Mme Aurore eût été de la part d'un A mi plus galant. Voici comme le déguisement se perpétra : pour rendre visite au puissant personnage qu'elle avait connu modeste étudiant au quartier latin, dans un bal costumé, un cénacle positiviste, un pauvre logis de la place Monge, la chercheuse d'impressions crut devoir revêtir le Taharchaf, c'est-à-dire la jupe, la mante de soie noire sous laquelle les dames de là-bas dissimulent leurs toilettes. N'oublions pas que celle que Ton prêta pour la circonstance à l'intelligente reporteresse était trop large de ceinture ; il fallut des épingles anglaises ! (Oh ma chère !) Grâce aux soins de la complaisante Mme Ange et de
l'esclave au nom impossible à retenir, la voP lette noire fut posée sur les cheveux, un ruban la retint et par-dessus s'ajusta un capuchon qu'une épingle (oh la cruelle!) fixa au-dessous du menton. Alors vient le couplet qu'il faut citer :
« Je me regarde au miroir. Cette petite dame endeuillée, cette espèce de religieuse, c'est mon nouveau moi. Bonjour ! Je suis bien aise de vous connaître fausse hannoum! Dans ce costume sévère, mystérieux et point messéant que je ne critiquerai pas plus tard en France, puisque je l'aurai porté par plaisir. Je promets de n'en jamais dire de mal. J'assure que j'ai grâce à lui, une âme presque turque! »
Je m'arrête avec l'impression d'être dans une maison de couture. L'on remarquera que j'ai contesté des faits, des points de dogme ou de mœurs, et non les conceptions sociales ou morales que formule Mme Tinayre de la femme ou de la vie turques. Cela m'eût entraîné trop loin. Que ne lisait-elle le Koran au lieu de s'occuper de son chapeau cloche, de sa taille fine et de ses robes si bien faites. Plutôt que de dîner à l'Ambassade de France, d'héberger au Consulat français d'Andrinople, de visiter Constantinople, avec un escadron volant de repor-
lers parisiens, de visiter la Turquie — pour user d'un mot de Mme Barinc — en tourbillon cherchant les centres de lumière , que ne s'est-elle résignée, solitaire, à vivre parmi des Turcs, loin de toutes promiscuités gauloises — elle est très intelligente, elle eût compris qu'elle se trouvait en face d'une société délivrée du joug sentimental. Kassem-Amin* en deux heures de lecture, l'eut, au besoin, mise au courant. « Est-il sans danger pour la tranquillité des familles et pour la morale de rapprocher l'homme et la ! femme? î>e demande cet auteur — et il ajoute : I l'Islamisme a répondu non. Les hommes auront leur société à part où nulle femme ne sera admise, et les femmes se réuniront entre elles, I sans admettre un seul homme, voilà ce qu'elle re- \ commande. Elle a voulu ainsi protéger l'homme \ et la femme contre leur propre faiblesse et sups primer radicalement la source du mal. L'occa- [ sion, dit-on, fait le larron; elle fait aussi l'adulr tère. » ^
\ De telles pages, en indisposant peut-être notre moderne George Sand — l'eussent engagée à écrire sur l'amour turc quelques pages vivantes où, cessant d'être une prima donna littéraire, ' elle eût enfin consenti à être une femme,